‹ L'honneur de la maison drame en 5 actesChapitre 60 sur 84 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

ELISE

Il y a dix-sept ans !...

MAURICE

Oui, dix-sept ans, madame. Vous souffrez? je le conçois... Et moi, n’ai-je pas souffert?... Je vas vous dire, madame, ce que j’ai enduré, nous pèserons nos souffrances, et nous verrots alors qui de nous deux en reioit à l’autre. Si depuis que vous avez brisé mon existence, je vous ai causé une larme, un chagrin, vous serez libre, madame, et je n’aurai rien à dire ; mais si, au contraire, malgré la rage qui me dévorait, je vous ai fait la vie la plus calme, la plus sereine, si enfin, vous n’avez pas un reproche à m’adresser, vous resterez ici, je vous le déclare.

ELISE

Par grâce, monsieur... mon fils...

MAURICE

Asseyez-vous, madame, je veux que vous m’écoutiez. (Il s'assied.) Depuis quatre aas j’étais votre époux : deux enfants étaient venus embellir notre union, et nous étions bien heureux. Dans cette félicité, une seule chose m’étonnnait : vous me paraissiez sérieuse, préoccupée, toujours. Les plaisirs des jeunes femmes de votre âge semblaient vous être indifférents; votre mère, maigre sa vieillesse, était plus frivole que vous. J’avais beau m’efforcer de vous faire aimer le monde, les spectacles... Ma place, me disiez vous, est auprès de mes enfants. Malgré moi, celte tristesse m’inquiéta : je m’accusais presque d’en être la cause, et j’eusse donné tout au mondo pour la voir cesser. Une uuit... nuit horrible!... c’était celle du vingt-huit janvier.

Elise, portant son mouchoir à ses yeux.

Du vingt-huit janvier !...

MAURICE

Vous la passiez près du lit de mort de votre mère, et je vous avais remplacée au chevet de vos enfants. Soudain, des gémissements, des sanglots parviennent jusqu’à moi, et pensant que Dieu venait de retirer à lui la mourante, j’accours pour essuyer vos larmes... mais près de la porte, je.reconnus mon erreur: votre mère vivait encore !... elle parlait !...

ELISE

Dieu!... j

MAURICE

Pardonne-moi, ma fille, vous disait-elle, pardonne-moi de n’avoir pas veillé comme j’aurais dû le faire sur ta jeunesse; pardonne-moi de n’avoir pas deviné à temps ton amour pour Georges. Dieu te. donne l’exemple du pardon, car, tu le vois, Dieu lui-même nous a pardonné, en permettant que toji mari aimât Paul comme si Paul eût été son fils.

62 I/HONNEUR DE LA MAISON

ELISE

Oh!...

MAURICE

"Voilà ce que disait votre mère en expirant! Voilà ce que j’appris dans la nuit du vingt-huit janvier !... Ainsi, cet enfant, ce petit Paul, que j’aimais tant, dont j’étais si heureux, si fier !... il me volait ma tendresse, mon amour... il n’y avait pas droit ! Et ce jour si impatiemment, si ardemment attendu que, dans ma naïveté, je remerciais le ciel d’en avoir hâté le terme ! ce jour où je me crus père après sept mois d'hymen, ce jour où, il m’en souvient, je pleurais de joie quand on me présenta ce petit être ! tout ce bonheur, qui l’avait causé? ces douces larmes, qui les avait fait répandre? La naissance de l’enfant d’un autre!... (Pleurant.) Ah! pourquoi ce secret funeste n’est-il pas resté impénétrable !... nous étions si heureux !... jo vous aimais tant, Elise !... Et un mot a suffi pour renverser tout l’édifice !... Quel moment!... (Avec rage.) Comprenez-vous le désespoir et la fureur qui durent alors s’emparer de moi? Comprenez-vous, madame, qne si j’avais dû vous tuer, c’est alors que je l’aurais fait!... et pourtant je n’ai rien dit, j’ai su feindre de tout ignorer, j’ai su me taire !

ELISE

Ah I vous fûtes grand et généreux !... je vous bénis, monsieur, pour tant de bontés!... Merci, monsieur, merci...

MAURICE

Vous me remerciez, malheureuse !... Mais vous croyez donc que c’est pour vous que je me suis tu? Non 1... Oh ! le ciel m'en est témoin!... fou... furieux, j’allais, malgré votre mère expirée, malgré la douleur de la fille, j’allais me venger de l’épouse d’une façon terrible, quand accablé, rompu, succombant sous tant de malheur, mon front qui cherchait un appui, rencontra un berceau... celui de notre tille, de notre petite Mathilde qui, elle au moins, étaitbien à moi !... Elle dormait calme, souriante, ignorante des tempêtes qui allaient la frapper... car me venger de vous, c’était ravir à mon enfant les soins d’une mère, c'était priver sa jeunesse de cet amour maternel que nul autre amour ne saurait jamais rempfacer. Me venger de vous, c’était frapper sur elle : voilà pourquoi je ne me suis pas vengé. Le lendemain, je partis pour un long voyage où je puisai le calme nécessaire au retour. Vous comprenez, maintenant, pourquoi depuis dixsepf ans j’ai tenu éloigné de moi votre fils , ce malheureux jeune homme si bon, si brave, si digne d’être aimé, je l’avoue, mais dont la vue est pour moi un supplice!... Mille fois je me suis senti sur lepoyit d’éclater... mais je pensais à ma fille, à son repos détruit, à son avenir brisé... et alors j’étais fort pour souffrir, et je gardais le silence. Le monde nous croyait heureux : u’était-ce pas là tout ce qu’il fallait pour le bonheur de

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