ACTE III
Mathilde? Quelque chose encore me soutenait, c r élait l’espoir qu’un jour viendrait me livrer le nom de votre complice, et m’offrir alors quelque grande vengeance égale à ma haine, égale à ma patience, et j’attendais. Ce jour est venu, grâce à Dieu, et plus beau que je ne le rêvais. Mes ennemis sont aux prises pour me délivrer d’eux les uns par les autres : j’ai le dénouement que j'espérais, et je vous permettrais de me le dérober? Non, non, madame, oh I non... ne l’espérez pas !...
ÉLISE
Non, monsieur, vous ne vous vengerez pas ainsi.,, e’est impossible !... songez-y donc. Ce serait infâme 1 Vous refusez de me tuer, dites-vous? mais vous ne voyez donc-pas que vous me tuez en détail?... ah! laissez- moi partir... Mais je m’en souviens, vous l’avez dit tout-à-Flieure .. nous pèserons nos souffrances... Eh bien! mei aussi, monsieur, j’ai été bien malheureuse... je n’ai pas attendu jusqu’aujourd’hui pour cela, allez... Bien coupable, oui... mais bien malheureuse I... oh I vous pardonneriez, si vous saviez... car je n’étais pas une âme perverse... oh! non... si vous saviez... c’était un ami de mon frère... il avait tant l’air de m’aimer... et les promesses qu’il me faisait... oh 1 je vous le jure, monsieur, un ange Faurait cru... un ange aurait succombé...
MAURICE
Malheureuse femme !'... est-ce cette faute que je vous reproche 1... mais pourquoi m’avoir trompé!... il vous fallait un nom pour endosser toute cette honte, et c’est le mien que vous avez choisi I...
ÉLISE
Tout vous avouer?... je le voulais... Je me disais : il me refusera son nom... mais je mériterai du moins son estimo... sa pitié... Ah I monsieur, vous ne savez pas ce que c’est que do voir pleurer sa mère... Ma mère... ma mère... pourquoi m’avoir forcée par vos prières, par vos larmes, à genoux, vous, ma mère, à genoux devant moi I... à tromper cet homme si bon, si noble dans sa confiance !... Mais voilà que je pleure!.., ce qu’il faut, ce n’est pas cela : c’est de vous montrer comme j’ai été malheureuse I... Je ne vous dirai pas comment se sont passées les premières années de mon mariage, ni tous les chagrins dont je me sentais abreuvée. Vousjesaviezdevinés!... elle est si lourde et si pénible, la tâche de portor haut la tête au. milieu du monde, quand la conscience est là qui vous crie sans cesse de la baisser!... Je voulais mourir... oh ! je veus le jure!... La naissance de Mathilde me rattacha à la vie, à mes devoirs de mère, à mes devoirs d’épouse... car je pensais pouvoir racheter ma faute par toute une vie* de dévouement, d’abnégation... Mais ce voyage, ce retour... quand je vous vis devenir sombre, sévère, vous éloigner de moi, que penser? J’ai bien fait mes efforts pour vous ramener ; hélas ! bientôt je com-
L’HONNEUR DE LA MAISON
pris qu’il y fallait renoncer. C’était à moi de me résigner; et résignée, j’ai vécu pendant seize mortelles années... Eh bien! monsieur, comptons : vous voyez que j’ai bien été aussi malheureuse aue vous 1 ma faute est payée par ma vie , n’est-ce pas? et s’il y a encore un châtiment a infliger, ce ne sera pas sur monfilsqu’il tombera, caril est innocent, je vais le sauver!...
macrice, la retenant.
Madame, lorsqu’il y a dix-sept ans j’ai respecté votre réputation, c’est que je me disais : Qui donc voudrait choisir sa femme dans une maison dont l'honneur ne serait pas resté pur?... Je pensais à Mathilde alors; l’oubliez-vous donc aujourd’hui ?
ÉLISE
Mais mon fils, monsieur !...
MAURICE
Mais notre fille, madame !
Notre fille!... Mathilde !... vous l’aimez, elle, n’est-ce pas !... Eh bien, on m’empêchant de partir, vous lui déchirez le coeur !... car son frère, c’est ce qu’elle aime le plus au monde !...
Maurice, à fart.
C’est vrai !
elise, en sanglottant.
Et puis, savez-vous que c’est infâme, ce que vous faites là!... vous placez une mère entre ses deux enfants, entre l’honneur de l’un et la vie de l’autre!... ah! c’est abominable!... En ce moment, deux hommes luttent pour s’arracher la vie... ce combat, vous le savez est un forfait excécrable... vous pouvez l’empêcher: et vous en attendez l’issue... mais ce forfait, qui donc le commet?... c’est vous, car vous seul savez que c'en est un !... (Elle tombe épuisée.) Dieu vous pardonne, monsieur !
Maurice, à part, 4’ attendrissant.en la regardant.
Elle a raison!... Pauvre femme!... mourante d’angoisses, brisée, déchirée par uno double torture... je l’ai vue terrassée à mes pieds... elle demandait grâce et je ne l’ai pas relevée... je suis resté implacable parce qu’il me fallait une vengeance!... Mais ce n’est plus de la vengeance, cela, c’est de la barbarie... Je ne suis plus un juge, je deviens un bourreau... ah! loin de moi ce rôle odieux ! (A Elise. ) Elise !... rassurez-vèus... ce duel n’aura pas lieu... je vous le jure... et vous savez que je ne trompe pas, moi !... {Il sort. )
rideau tombe.