CHAPITRE V
De la lésion de l’honneur
L'honneur peut-il être blessé ? La question peut paraftre superflue ; il n’est que trop certain, semble-t-il, que l'honneur peut être blessé, car à quoi tendent le duel, la guerre et bien souvent le suicide sinon à guérir les blessures infligées à l'honneur ? La chose pourtant n’est pas aussi certaine qu’elle le paraît au premier abord et il s’est trouvé des gens bien pensants, surtout parmi les juristes, pour nier absolument que l'honneur puisse être blessé. La confusion, comme dans la plupart des cas, provient d’un malentendu : on ne s'accorde pas sur la notion de l’honneur, et l’on ne peut naturellement, par suite, s'entendre sur sa vulnérabilité. L'un parle de l'honneur intérieur et formel, c’est-à-dire de la vertu qui est le fondement de l'honneur, un autre du sentiment de l’honneur, c’est-à-dire de la passion plus ou moins égoïste, qui s’enflamme sous le coup de l’injure, ou bien de ce premier témoignage de la conscience de chaque homme sur sa dignité personnelle, un autre enfin de l'honneur extérieur, c’est-à-dire du témoignage que la communauté rend à cette dignité manifestée et reconnue, et suivant les différentes manières d'envisager la question ils la résolvent affirmativement ou négativement. Pour s'entendre, 1l convient de distinguer et de préciser.
Nous connaissons les différentes phases du développement de l’honneur. D'abord simple puissance, inhérente à tout homme de tendre à la vertu, cette puissance se développe par la production d’actes répétés qui finissent par
créer une habitude : cette habitude s'appelle vertu quand son objet est bon au point de vue moral, et elle constitue le fondement de l'honneur. On peut considérer comme une phase distincte la conscience que l’homme prend de sa dignité et le témoignage qu’il s’en rend à lui-même. Puis la vertu se manifeste au dehors, elle est reconnue par la communauté qui en rend témoignage à son tour. C’est le dernier point du développement de l’honneur qui peut être comparé à la germination, à l’éclosion et à l'épanouissement d’une fleur : contenue d’abord en puissance dans le germe, elle se déve-
loppe intérieurement, et quand ses organes ont atteint le
degré de perfection nécessaire, elle s’épanouit et excite l’admiration des hommes.
On ne peut donc affirmer, sans distinction, que l’honneur peut ou ne peut pas être blessé ; 1l faut étudier sa vulnérabilité dans les différentes étapes de son développement.
On peut affirmer, dans une certaine mesure, que, même à l’état de simple puissance, l'honneur peut être blessé, par exemple en empêchant le développement des facultés qui devaient être les supports de la vertu, ou en les détournant vers le vice, au lieu de les diriger vers la vertu. Ainsi il blesserait l'honneur celui qui pervertirait le cœur et la volonté d’un enfant par ses doctrines et ses exemples. On voit que l'honneur, ici, n’est atteint que bien indirectement, mais la blessure n’en est pas moins réelle et plus grave même que dans tout autre cas, car ici c’est le premier fondement de l'honneur qui est détruit.
L'honneur dans sa seconde phase, c’est, nous l’avons dit, la vertu intérieure. À ce point de son développement, l’honneur ne peut être blessé par une tierce personne. Nul ne peut toucher, sans notre assentiment, à ce capital que constitue l’ensemble de nos vertus. On peut nous nier la possession de ce capital, on peut refuser de nous en payer les intérêts, qui sont les marques extérieures d’honneur ; mais qu’on nous reconnaisse ou non la possession de la vertu, qu’on nous en rende ou non le témoignage, nous ne sommes pour autant ni plus ni moins vertueux, et partant, ni plus ni moins dignes d'honneur. Nous seuls pouvons dissiper ce