‹ L'Honneur: Sa place dans la moraleChapitre 21 sur 27 · ÉLIRE · texte numérisé non relu

ÉLIRE

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toute vertu intégrale, elle ne s’attache qu’à l’un des côtés de l'objet de la vertu qu’elle intègre, et l’homme qui ne cultiverait qu'une vertu de ce genre, en viendrait à sacrifier l'essentiel à l’accidentel. ,

Dans l'éducation on peut faire usage et de l’honneur et des honneurs : l’honneur ou le sentiment de l'honneur (das Ehrgefühl) c’est la conscience de la dignité personnelle, et les honneurs, ce sont les témoignages et les distinctions accordées au mérite et à la vertu. Quelle est la part à faire à chacun de ces facteurs dans l'éducation ?

L'enfant porte en germe le sentiment de sa dignité, mais il n’en à pas conscience dès le commencement. À mesure que se développe sa raison, il devient conscient de sa personnalité et peu à peu de sa dignité humaine. L’éducateur doit « développer ce sentiment, qui ne pourrait manquer sans un profond dommage, et l’épurer, l’orienter progressivement du respect humain et de la vanité qui en sont les formes inférieures, vers la parfaite autonomie 1 ».

L’éducateur qui aura su donner à l'enfant un sentiment profond de sa grandeur morale et de sa dignité humaine, lui aura fait faire un grand pas vers la moralité, et l’aura mis en garde contre bien des faiblesses et des défaillances.

Le sentiment de l'honneur se développe de lui-même dans l'enfant à mesure que sa raison s’éclaire, mais si le développement n’en est pas favorisé et accéléré par un sage éducateur, ce sentiment court grand risque d’être étouffé. Chez l'enfant, en effet, les passions sont très vives et la raison encore peu développée. La voix de la raison ne pourra pas toujours surmonter le bruit des passions qui grondent et bouillonnent, et l'enfant sera amené, s’il n’a été prémuni à temps, à poser des actes dont sa conscience lui montre cependant, au moins confusément, le caractère déshonorant. Répétés fréquemment ces actes nuisent grandement au sentiment de l’honneur, qui au lieu d’aller se développant et s'afirmant chaque jour davantage, s’émousse et finit par dépérir complètement.

l MaARION. Grande encyclopédie, tome XX, p. 237.

Cultivé, au contraire, et orienté conformément à la droite raison, ce sentiment est d’un très grand secours dans l'éducation. Le sentiment profond du respect que l’on se doit à soi-même, rend presque impossibles certaines fautes, celles surtout qui supposent plus de bassesse et de lâcheté. € I y a dans les actions honteuses quelque chose d’empoisonné qui se fait sentir aux lèvres d’un homme de cœur sitôt qu'il touche les bords du vase de perdition. Il ne peut même pas y goûter sans être prêt à en mourir 1. » Le mensonge, la flatterie, la détraction, la calomnie, l’abus de confiance, le manquement à la parole donnée sont des fautes qui ne viennent pas même à l’idée d’un véritable homme d'honneur.

. Mais le sentiment de l’honneur ne doit jamais être séparé de l’idée religieuse. En rappelant à l’enfant sa grandeur et sa dignité, il ne faut pas oublier de lui dire que cette grandeur et cette dignité lui viennent de sa ressemblance avec Dieu, ressemblance à laquelle il participe par son intelhgence et sa raison.

La religion chrétienne offre des motifs bien propres à développer la conscience de la dignité personnelle et le sentiment de l’honneur, par les vérités qu’elle nous enseigne. Devenu frère de Jésus-Christ par le Baptême, le chrétien est également le temple du Saint-Esprit ; par la grâce, 1l est rendu participant de la nature divine, il est en quelque sorte un Dieu 2. Pourrait-on présenter à l’homme des considérations plus propres à l’élever dans sa propre estime et à lui mieux donner conscience de sa dignité ? Ces considérations l’éducateur doit les rappeler souvent à la mémoire de l'enfant, afin de les y graver d’une manière ineffaçable.

Mais plus que les paroles, la conduite de l’éducateur sera un excellent moyen de formation ; il ne doit rien se permettre dans toute sa manière d’agir qui ne soit parfaitement digne d’un homme d'honneur. Il doit montrer qu'il croit lui-même à sa dignité humaine, et se conduire en conséquence, car il

1 A. DE ViGNv. Servitude et grandeur militaires, p. 228. 2? Ego dixi : di estis et filii Excelsi omnes. Psaum. LXXXI, 6.

aurait toujours les plus grandes difficultés à amener les enfants à faire ce qu'il ne ferait pas lui-même. La force de l'exemple est grande sur tous les hommes, mais plus encore sur les enfants, et s’ils remarquent quelque divergence entre l’enseignement et la conduite de leurs supérieurs, ils imiteront leur conduite bien plutôt qu'ils ne suivront leur enseignement.

Les maîtres doivent donc se respecter eux-mêmes, mais ils doivent surtout respecter les enfants.

L'enfant doit être traité de manière qu'il voie que l’on croit à sa dignité d'homme et à son sentiment de l'honneur : il faut lui témoigner de la confiance, se fier à sa parole, faire appel quelquefois à son sentiment d'honneur. L'enfant, qui voit qu’on le traite en gentleman, ne tardera pas à se rendre compte de lui-même que « noblesse oblige », et pour peu qu'il reste en lui de bons sentiments, 1l ne voudra pas abuser de la confiance et de l’estime qu’on lui témoigne. On raconte d’Arnold, le grand pédagogue anglais, qu’il régénéra complètement une classe de menteurs, en croyant chaque élève sur parole 1. Cette confiance n'exclut pas la surveillance, indispensable même chez les meilleures natures, mais elle exclut de la surveillance les moyens déloyaux, les manœuvres indignes que l’on tolère chez la police, mais qui ne devraient jamais se rencontrer dans l’éducation.

En Amérique, on pousse très loin la confiance à l'égard des enfants. On y a introduit le self-government dans les écoles, en y fondant les écoles-cités (school-city), où la surveillance et le maintien de la discipline sont remis entre les mains des élèves. Les essais ont donné d’excellents résultats et l’on est parvenu, par ce moyen, à ramener une discipline relativement parfaite dans les écoles des grandes villes, où les agents de police devaient venir eux-mêmes faire la surveillance pendant les récréations 2.

En général il vaut mieux s’exposer à être trompé quelquefois par les enfants en leur témoignant trop de confiance,

l FôRSTER. Schule und Charakhter, p. 183.

2 T4 MTbid, pris 4er

L'HONNEUR DANS LA VIE MORALE 40e)

que de les amener à la défiance par une surveillance exagérée.

Il faut réprouver tout à fait le système d'éducation de certains parents et maîtres, qui, pour corriger leurs enfants de leurs défauts, en appellent sans cesse au jugement des hommes et leur disent : « Que penseraient les hommes s'ils savaient cela ! » C’est développer le sentiment de l'honneur d’une façon toute fausse et superficielle. Par cette méthode l’âme de l'enfant, au lieu de s’élever, s’abaissera vers la terre, et tandis que le vrai sentiment de l’honneur le rend indépendant et le porte à remplir son devoir qu’il ait ou non des témoins, ce faux sentiment d'honneur ne fera que développer en lui la tendance à la dissimulation et à l'hypocrisie f, Dans l'éducation il faut faire appel à l'honneur de l’enfant et non pas au jugement des autres hommes.

Le respect dû aux enfants exclut également tout traitement qui blesserait leur dignité humaine. Un éducateur ne doit jamais se laisser aller à employer envers les enfants des termes injurieux, qui émoussent peu à peu en eux le sentiment de leur dignité, et leur font perdre le respect pour leurs éducateurs. « N’adressez jamais à vos élèves des épithètes malsonnantes : les plus grosses injures qu'on puisse

. dire à un élève, c’est de l’appeler paresseux, étourdi, mutin ;

encore faudrait-il que cela ne se dise que quatre fois l’année. Mais ne les traitez jamais de bétes, de stupides, de vauriens, d’impies, et de tout le reste que la colère ou la mauvaise éducation pourrait enfanter ?. »

Faut-il également exclure de l'éducation tout châtiment corporel ? Beaucoup de pédagogues l’affirment avec assurance, et non pas par une crainte excessive de la douleur, mais parceque leschâtiments corporels punissent d’une manière trop superficielle, et parce qu'ils émoussent le sentiment de la honte, et produisent un effet déshonorant %. Mais s'il y

1 ArBAN STOLTZ. Ernehungskunst, 4. Bd., S. 158. 2 MonraT. La pratique de l'éducation chrétienne, p. 278. Parole

dosPmudde 5 So bedarf wohl kaum noch der Erwähnunge, da8 die Methode

a une part de vérité, il y a certainement une part d'exagération dans cette manière de voir. On ne peut nier qu'il ny ait des châtiments corporels particulièrement déshonorants : tels sont les coups portés à la figure, parce que dans la figure se trahit surtout la personnalité ; mais toutes les punitions corporelles n’ont pas ce caractère déshonorant.

Il faut tenir compte aussi de l’âge de celui qui est ainsi châtié pour juger du déshonneur qui lui est infligé : infliger à un homme des châtiments corporels c’est déclarer en quelque sorte qu’il ne peut être conduit par la raison et qu'on doit le traiter comme on fait les animaux. Chez les enfants dont la raison n’est pas encore bien développée, les coups n’ont pas ce caractère odieux ; infligés avec modération, les châtiments corporels ne sont qu'un moyen pour faire arriver plus facilement à l'intelligence des remarques que l’enfant, sans cela, refuse de prendre en considération. L'homme, au fond, n’est pas un pur esprit, mais un animal raisonnable, et de même que les vérités intellectuelles Iui sont rendues plus compréhensibles par une démonstration sensible, de même les châtiments sensibles pourront lui faire retenir plus facilement certaines leçons morales.

Il convient de n’exagérer n1 d’un côté ni de l’autre : il ne faut pas traiter les enfants comme des animaux qui n’entendent raison qu’à force de coups, ni les prendre pour de purs esprits qu’il suffit de prendre par la seule raison. Ainsi, loin d'aller contre la dignité humaine la répression corporelle nous paraît être basée sur une exacte connaissance de la nature de l’homme. Quant à l’effet déshonorant que l’on veut attribuer à tout châtiment corporel, il dépend de l’intention de celui qui frappe ; dans les actions comme dans les paroles, le caractère autrageant provient de l’intention ;

der kôrperlichen Züchtigung mit solcher Pflege der Selbstachtung unvereinbar ist. Manche Freunde des Prügelns wollen es so hinstellen, als stamme unser Protest gegen die kôrperliche Bestrafung aus der hypersensitiven Angst des modernen Menschen vor dem Schmerz. Nein — wir sind gegen das Prügeln, weil es zu « oberflächlich » schmerzt, weil es brutalisierend und entehrend wirkt und das Schamgefühl abstumpft. FôÔRSTER. Schule und Charakter, p. 179-180.

la même parole qui, dite par manière de plaisanterie, n’est qu'un mot sans conséquence, peut devenir un outrage si on la profère dans l’intention de déshonorer celui auquel on s'adresse. Il en va de même des coups qui ne prennent leur caractère outrageant que par la volonté qu’on a d’outrager celui auquel on les porte. |

Notre manière de voir est confirmée par l’Ecriture qui, loin de blâmer la répression corporelle, la recommande au contraire à plusieurs reprises dans les termes les plus formels 1, et pourtant l'Ecriture ne tend certes pas à rabaïsser la dignité humaine.

Le principal reproche que l’on peut faire à ce procédé d'éducation, c’est qu’on l’emploie généralement d’une manière abusive. Le plus souvent on se sert de ces moyens de répression sous le coup de l’impatience et de la colère : on ne garde pas alors la mesure, on procède d’une manière brutale, et l’on fait perdre ainsi aux châtiments corporels toute valeur éducative ; mais il en serait de même de tout autre moyen de répression employé à contre-temps et sans mesure.

Nous ne faisons pas difficulté d’avouer que la répression corporelle est un pis-aller, qu'il ne faut y recourir, et avec modération, qu'après avoir essayé vainement de la persuasion, mais nous pensons qu'on ne doit pas l’exclure absolument de l’éducation comme blessant la dignité humaine.

Le sentiment de l’honneur qui offre d’incontestables avantages dans l'éducation, n’est pas sans présenter aussi de grands dangers, surtout si on veut l’isoler de la religion. L'enfant, auquel on ne cesse de parler de son honneur et de sa dignité morale, qui ne fait le bien et n’évite le mal que par un pur sentiment d'honneur sans faire appel au secours de personne, cet enfant en arrive à faire de lui-même sa fin dernière, son dieu. Ainsi le sentiment de l’honneur, qui sagement dirigé pouvait devenir un principe de moralité, ne fait que donner naissance à un insupportable orgueil.

1 Pyov., 13, 24 ; 23, 13-14. — S. Thomas admet aussi la légimité de ia répression corporelle comme moyen d'éducation. IT-II. q. 72.

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