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et suivant la position qu’on lui donne tant par rapport à Dieu que par rapport à ses semblables.
Le matérialisme, par exemple, n’admet que la matière ; il affirme que l’homme n’est qu’un animal plus développé que les autres sans que rien l’en distingue essentiellement. « Tout jugement n’est qu’une sensation, tout se réduit à sentir 1 » Les matérialistes nient tout bien honnête, et n’admettent que le bien utile ou délectable 2. Le bien n'est pas recherché pour lui-même, mais uniquement pour la somme plus ou moins grande d'utilité ou d'agrément qu'il nous procure. Il suit de là qu’il faut se procurer le plus de sensations agréables qu'il est possible à.
Le matérialisme rend impossible toute morale, toute vertu, et par conséquent tout honneur. « L’homme de génie, dit encore Helvétius, n’est que le produit des circonstances dans lesquelles cet homme s’est trouvé 4 » La même chose pourrait se dire de l’homme vertueux : sa vertu n'aurait donc aucun mérite, et il ne pourrait prétendre à aucun honneur.
Mais comme la recherche de l’honneur est innée à l’homme, les matérialistes eux-mêmes ne peuvent s’y soustraire, et 1ls ne font que déplacer le fondement de l'honneur. Au lieu de mesurer la valeur d’un homme à sa vertu, on la mesure aux avantages matériels qu’on en peut tirer : « l'intérêt est donc le seul dispensateur de l’estime : l'esprit, sous quelque point de vue qu’on le considère, n’est jamais qu’un assemblage d'idées neuves, intéressantes, et, par conséquent, utiles aux hommes, soit comme instructives, soit comme agréables 5 ».
Il résulte de’ce que j'ai dit, que les jugements... ne sont proprement que des sensations, et que dans l’homme, tout se réduit à sentir. HELvETIUS. De l'Esprit. Disc. I, chap. 1. Edit. de Paris, 1703-07, H'END RL ONCE MN D 24e 47
? HELVETIUS, op. cit. Discours II, Chap'xxvI, ET ep 303
3 CoNDILLAC. Tyaité des sensations, IVme Partie MORE ANEANE P. 375-377. Paris, 1795.
* Herverius. De l'Esprit. Discours III, chap. xxx, t. II, pra
5 HELVETIUS, op. cit. Discours II, ChAP REV IE AL DS 08
D’honneur et de respect on n’en a ni pour soi ni pour les autres. Son corps on ne le regarde que comme une machine à sensations ; les hommes, on les estime d’après leur rendement ; la femme n’est qu’un instrument de plaisir. Enfin, c'est l'intérêt qui est le dernier mobile, comme Helvétius le répète à satiété dans son livre de l'Esprit.
De là provient la place exagérée que l’on donne aux exercices physiques dans l'éducation, le culte de la force brutale soit chez les individus, soit chez les nations, le culte de la beauté corporelle et le règne de la richesse, la ploutocratie remplaçant l'aristocratie.
Il est clair qu'avec une pareille conception de l’homme et de l'humanité on ne peut parler d'honneur au sens propre du mot. L'intérêt étant la seule règle d'action on ne se respecte soi-même et on ne respecte les autres que pour éviter les inconvénients résultant d’une conduite trop libre.
De l'honneur envers Dieu il n’en est pas question, le matérialisme niant l’existence même de Dieu.
À l'encontre du matérialisme, le stoïcisme ne reconnaît que le bien honnête : il rend donc possible un honneur véritable.
La perfection, dans l’idée stoïcienne consiste à rechercher le bien pour lui-même, abstraction faite des avantages qui nous en reviennent. Tout le reste, honneur compris, est indifférent et le sage doit s’en désintéresser complètement. C'est un idéal très élevé, mais les stoïciens eux-mêmes . doivent avouer qu'il est irréalisable 1.
Ce système aboutit au mépris de l'honneur social à l’encontre duquel il exagère à plaisir l’honneur personnel, le témoignage de la conscience individuelle. Le stoïcien se surfait dans sa propre estime, et c’est par orgueil, non par humilité qu'il ne tient pas compte de l’appréciation de ses semblables, qu’elle soit à son avantage ou à son désavantage ?.
Le même orgueil qu’il témoigne envers ses semblables, il le témoigne aussi envers Dieu, auquel il pense ne devoir
1 Epicrère. Apud Avyrian, 1. II, cap. xIx.
2? EpicrÈèTE. Enchridion, cap. XXVI et Cap. XXXVII.
rien de ce qui touche à sa vertu, qu'il dépasse même en quelque sorte, en ce que l’homme fait par vertu ce que Dieu fait par nature !.
L'humanisme qui n’est, en grande partie, qu'une restauration du stoïcisme, admet en principe la bonté de la nature. Ses cinq dogmes fondamentaux sont : la négation ou le mépris de Dieu, la déification de l’homme, la négation de la chute originelle, du Christ, de la Rédemption et des moyens de salut qu’il a institués ?.
L'idéal serait donc de vivre de nouveau selon la nature, c’est-à-dire de se laisser aller à tous ses instincts. Cet idéal de l’homme selon la nature, les premiers humanistes le cherchèrent dans les hommes du beau temps de la Grèce et de Rome, dont ils s’efforcèrent de pénétrer la pensée par l'étude approfondie de leurs œuvres. Ils remirent aussi à la mode le césarisme latin, le despotisme des anciens Césars, que prône Machiavel dans son livre du Prince.
Plus tard l’humanisme évolua dans le sens du naturalisme ; on chercha alors dans les poésies pastorales, et dans les innombrables imitations du Robinson primitif, à mettre le bonheur de l’homme de la nature en opposition avec la contrainte qu'imposait la loi chrétienne %, et à faire ressortir la supériorité de la nature sur le christianisme.
La vertu et l'excellence étaient considérées par les humanistes à un point de vue tout extérieur. Les artistes envisageaient surtout dans la vertu le côté esthétique, les hommes d'Etat le parti qu'ils en pouvaient tirer pour le gouvernement. Machiavel, avec son cynisme habituel, conseille au prince d’avoir plutôt l’apparence des vertus que les vertus elles-mêmes 4.
? Plutarchus, Stoïc. repug. 13, 2. Ita convenit etiam bonis omnibus eadem gloriatio, quum nulla in re à Jove superentur.
? Fr. A.-M. Weiss, O. P. Apologie des Christentums, 4. Ausgabe, zwWeiter Band. Einleitung IV-VIII.
$ A-M. Weiss. Apol. des Christentums. Zweiter Band. Zweiter Vortrag. 17-18, P. 131-145.
: * Il n’est donc pas nécessaire qu’un prince ait toutes les qualités que j'ai marquées, mais seulement qu’il paraisse les avoir. J'ose
Une vertu aussi extérieure doit entraîner également un honneur purement extérieur, consistant surtout dans l’observation de certaines formes conventionnelles, dans la fidélité aux lois de l'étiquette et des convenances. L’humanisme, comme du reste tous les systèmes qui exaltent l'individu, a pour conséquence le dédain des autres hommes et l’oubli, sinon le mépris de Dieu.
Le protestantisme, dans son principe, est radicalement opposé à l’humanisme, puisqu'il enseigne à l’encontre de celui-ci que la nature humaïne a été entièrement corrompue par la chute originelle. Par suite, l’homme est incapable par lui-même d'acquérir aucune vertu, tous ses actes sont viciés dans leur racine, et il ne peut prétendre à aucun honneur. Son excellence est purement extérieure et provient de l’imputation des mérites de Jésus-Christ. Une telle conception de la vertu entraîne une fausse conception de lhonneur qui doit être considéré également comme quelque chose de tout extérieur. Aussi les protestants sont-ils logiques quand ils refusent absolument à l’homme tout droit à la recherche de l'honneur 1.
Le libre examen, d'autre part, développe outre mesure l’autonomie individuelle, et conduit à ne faire que bien peu de cas de l’approbation ou de la désapprobation d'autrui, et à se contenter du témoignage de sa conscience. C’est d’où l’on a pu déduire parfois l’inviolabilité absolue de l'honneur par une tierce personne ?. Le principe du libre examen est
même avancer qu'il lui serait dangereux de les avoir, et de les mettre en pratique, au lieu qu’il lui est utile de paraître les avoir. Tu dois
paraître clément, courtois, intègre et religieux ; mais avec cela tu
dois être si bien ton maître, qu’au besoin tu saches et tu puisses faire tout le contraire... Un prince... ne peut pas observer toutes les choses qui font passer les hommes pour bons, parce que les besoins de son Etat l’obligent souvent à violer sa foi. MacHrAvEL. Le Prince, ©. XVII.
1 Da ein solches Streben (nach Ehre) durch die christliche Gesinnung oder durch den Glauben ausgeschlossen ist, tritt 1m neuen Testament deutlich hervor.… Der Christ strebt nicht nach ïhr (der Ehre), er will sie nicht selbst bei den Menschen suchen. W. HERMANN. Realencyc. für prot. Theol. und Kirche. V. Bd.. S. 227-228.
2 BrNDiING. Die Ehve und 1hre Verletzbarheil, p. 27.
également un grand dissolvant de l’autorité et du respect qui fait le caractère particulier de la religion catholique. L'estime exagérée de soi-même ne peut que nuire au respect dû au prochain.
Le protestantisme n'exclut pas le respect et l'honneur envers Dieu, mais c’est un respect plein de froideur, le respect que l’on peut avoir envers un maître qui condamne positivement une partie de ses créatures à la réprobation sans aucune faute de leur part.
Qu'il suffise de nommer encore deux systèmes de philosophie, tout récents par le nom, sinon par la chose : le pragmatisme et l’intellectualisme.
Le pragmatisme n’admet pas le bien honnête, mais uniquement le bien utile ; pour lui rien n’est bon ou mauvais, vrai ou faux en lui-même ; tout est bon et vrai pour autant qu'il favorise l’action, mauvais et faux pour autant qu'il l’entrave et la paralyse. L’excellence d’une chose et d’un acte varie dans la mesure où elle est utile à l’action.
La recherche de l’honneur est soumise à cette même condition ; elle sera légitime ou interdite, selon qu’elle sera ou non favorable à l’action. Celui qui a besoin de l’approbation d'autrui pour agir fait bien de la rechercher, celui au contraire qui serait entravé dans son action par la poursuite de l’honneur devra s’en abstenir absolument.
Il en va de même de l’honneur actif, c’est-à-dire de celui que l’on rend. Il ne faut le rendre à Dieu et aux hommes que pour autant que cela peut favoriser l’action, qui est, pour les pragmatistes, le but dernier de la vie.
L’intellectualisme ne reconnaît qu'un seul bien, la science : la science, pour lui, est une vertu et la vertu une science, et celui-là est estimé le plus parfait qui a le mieux développé ses facultés intellectuelles, abstraction faite de sa conduite morale. L’intellectualisme conduit facilement à la suffisance et à l’orgueil, et par suite au mépris de quiconque ne peut pas faire montre d’un bagage scientifique suffisant pour le classer parmi les intellectuels.
De ce court exposé et de cette comparaison des différents systèmes il ressort que le système scolastique est le plus
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raisonnable et le plus complet, car il fait consister l’excellence de l’homme sur laquelle est fondé l’honneur dans le plein développement de toutes ses facultés, et ne développe pas une des facultés de l’homme au détriment des autres. L’honneur pour lui ne consiste pas uniquement dans l’excellence et le témoignage de la conscience personnelle, ce qui conduirait facilement à un subjectivisme outré, il ne consiste pas non plus exclusivement dans les’ témoignages extérieurs, mais ces deux conditions doivent être remplies simultanément pour qu’on puisse parler de véritable honneur.
Cet honneur enfin, il n’est pas permis à l’homme d’en faire sa fin dernière, mais il ne lui est pas non plus absolument interdit de le rechercher, pourvu qu'il s’en serve comme d’un moyen pour pratiquer la vertu et que directement ou indirectement il le rapporte à Dieu à qui seul est dû honneur et gloire.
Réformes à introduire dans la législation relative à l'honneur.
Tribunaux d'honneur
Une des causes qui amènent souvent au duel et qui portent à l’excuser c’est l’insuffisance des garanties offertes par les lois relativement à l'honneur.
Cette insuffisance que l’on ne saurait nier et à laquelle il importe de remédier en vue de l’ordre et de la paix publique, peut provenir de trois sources : le manque de sévérité des moyens dont disposent les juges pour punir les délits relatifs à l’honneur, une limitation trop étroite des délits punissables par la loi, ou enfin le manque d'autorité de la part des juges appelés à porter la sentence.
Une modification s'impose en premier lieu au sujet des peines atteignant les délits relatifs à l’honneur, ou du moins au sujet de leur application. Dans la plupart des cas, les juges commuent la peine de réclusion statuée par la loi en une peine pécumaire. Or dans les hautes classes de la société, les seules à peu près qui recourent au duel, cette peine pécuniaire est ressentie beaucoup moins vivement que. la peine de réclusion, et il n’y a plus de proportion entre l’outrage et le châtiment. De là vient que l’outragé est porté à se rendre justice lui-même, sans recourir aux tribunaux.
Les juges sont amenés très souvent à commuer la peine à cause de l'insuffisance des locaux de réclusion : il arrive que des gens condamnés pour atteinte à l’honneur, mais du
reste honorables, soient obligés de subir leur peine côte à côte avec des hommes perdus de mœurs, ce qui aggrave singulièrement leur peine. Il conviendrait donc que l’on remédiât, en premier lieu, à l'insuffisance des pénitenciers, afin que l’on pût infliger aux délits contre l'honneur la peine prévue par la loi 1.
Il faut, en second lieu, que l’accusé pour outrage soit obligé de se borner à démontrer la vérité du fait imputé, et qu'il ne lui soit pas permis de fouiller toute la vie de l’outragé. pour y chercher quelque action qu'on puisse lui reprocher. On comprend, en effet, que pour se soustraire à cet examen de conscience, l’outragé préfère, le plus souvent, recourir aux armes. On ne devrait donc permettre que la démonstration des faits pouvant établir le bien-fondé des imputations faites par l’offenseur.
Mais avec ces restrictions, 1l convient que cette démonstration soit permise, et cela surtout dans l'intérêt du plaignant outragé. Sinon l'offenseur pourra toujours prétendre, même après condamnation, que s’il lui eût été loisible de prouver le fait imputé, 1l aurait eu gain de cause, et l’honneur de l’outragé ne sortirait pas sauf de l’affaire. Une des raisons pour lesquelles en France, on a si souvent recours aux armes par suite de diffamation, c'est peut-être que la loi n’accorde pas, à l'accusé pour outrage, la permission d'établir la vérité des faits imputés.
Il conviendrait également d’ajouter à la loi un article déclarant punissable quiconque reproche à quelqu'un d’avoir refusé le duel.
Mais où la réforme s'impose surtout, c’est dans la constitution des tribunaux qui connaissent des questions d'honneur.
Souvent, les juges appelés à se prononcer sur les délits relatifs à l’honneur ne savent pas assez se soustraire aux courants qui régissent l'opinion. Ils manquent de l’expérience et surtout du tact requis dans ces questions délicates,
1 Sur cette question des tribunaux d'honneur, cf. l’intéressante étude des Docteurs KLEIN et LAMMASCH, Verbesserung des Ehrenschutzes, dont nous donnons ici la substance et les conclusions.
et, de plus, de l'autorité indispensable pour que leur sentence mette hors de doute aux yeux du public l’honorabilité de l'outragé.
Pour remédier à cet état de choses, on a imaginé d’instituer des tribunaux d'honneur, parfaitement indépendants de la police et des tribunaux d'office. Chacun resterait libre de choisir entre les tribunaux d’honneur et les tribunaux ordinaires, comme il pouvait, auparavant, choisir entre le duel ou le recours aux tribunaux. Ces tribunaux remplaceraient pleinement le duel, et atteindraient réellement le but que le duel prétend atteindre : témoigner que l’outragé est sensible à l’outrage et ne veut pas le laisser passer impuni ; manifester la susceptibilité de son sentiment de l'honneur ; prouver qu'il possède cette distinction intérieure et ces sentiments irréprochables que demande la bonne société.
On choisirait à cet effet des hommes d’une honorabilité reconnue, dont la position dans le monde et la conduite garantissent qu'ils ont, de l'honneur et des devoirs qu'il impose, une conception conforme à la manière de voir d’une société morale et éclairée. Ces hommes, représentant les opinions des différentes classes et des différents groupes sociaux, auraient à juger l’outrage et à le condamner 1 Telle serait l'essence des tribunaux d'honneur.
La sentence du tribunal d'honneur donne à l’outragé tout ce qu'il peut raisonnablement exiger : on condamne l’offenseur, on déclare que, au jugement des personnes autorisées, il s’est comporté d’une manière déshonnête et déshonorante, ce qui suffit à mettre hors de doute l’honneur de l’outragé. Le tribunal civil ordinaire donne aussi cette
1 Sein Wesen (des Ehrenrates) wird darin bestehen, da angesehene Männer von anerkannter Ehrenhaftigkeit, deren Stellung und Wirken einer geläuterten sittlichen und gesellschaftlichen Anschauungen gemäfie Auffassung des Ehrenbegriffes und der Ehrenpflichten verbürgt, sozusagen als Repräsentanten der Meinungen und Ansichten der verschiedenen Gesellschaftsklassen und Kreise über die Beleidigung urteilen und sie verurteilen. Dr. KLEIN. Bericht über die Orgamsathion besonderer Ehrengerichte, in op. cit. Verbesserung des Ehrenschuizes, S. 40.
garantie, mais non d’une façon aussi satisfaisante, car il n'est pas, comme le tribunal d'honneur, composé de gens pris dans le milieu auquel appartient l’outragé ; or il est certain que la manière d'apprécier un outrage et d’en déterminer la réparation diffère grandement d’un milieu à l’autre. Le mode de la réparation et la publicité à donner à la sentence se régleraient sur la qualité et la gravité de l’outrage.
Le tribunal d'honneur peut connaître des outrages de toutes sortes, soit publics, soit secrets. Quelques-uns pensent, mais à tort, que les outrages publics ne devraient pas être de la compétence du tribunal d'honneur : si l’on admettait cette idée, l’offenseur qui voudrait amener le duel et échapper au tribunal d'honneur, en viendrait à des outrages publics, et l’on aggraverait ainsi le mal au lieu de le diminuer.
Dans le cas où l’offenseur refuserait de se présenter devant le tribunal d'honneur, le tribunal doit se contenter d'étudier la conduite de l’offensé et de déclarer, s’il y a lieu, qu'il n’y a rien que d’honorable dans sa conduite.
Le tribunal d'honneur ne doit dépendre aucunement des tribunaux d'Etat, il ne doit même avoir aucune relation avec eux. La plupart du ternps, en effet, on a recours au duel parce qu’on s’imagine, on ne sait trop pour quels motifs, que la sentence des tribunaux ordinaires ne donne pas une satisfaction convenable à l'honneur lésé. L'outragé veut avoir, sur son honneur, le jugement des membres du groupe social dont il fait partie, qui pensent et jugent comme lui, et non pas le jugement des juges de profession, qui peut être plus raisonnable, mais qu'il estime moins propre à établir l'intégrité de son honneur.
Le tribunal d'honneur sera donc formé librement par le choix de ceux’ que leur personnalité, leur conduite et leur position sociale désignent pour cette fonction. La constitution de ce tribunal dans les cas particuliers sera déterminée par des statuts.
Il doit être statué que les membres du tribunal d'honneur ne pourront être poursuivis pour la sentence rendue, sinon nul ne voudrait accepter ce poste, qui est déjà un poste de dévouement.
Pour éviter une double procédure sur la même affaire, à la fois devant le tribunal d'Etat et devant le tribunal d'honneur, ce qui ne pourrait qu'être funeste à l’un et à l’autre, il conviendrait d'établir les points suivants : par le recours au tribunal d'honneur on empêche l'expiration du délai accordé par la loi pour intenter un procès pour injure, car l'affaire peut ne pas aboutir dévant le tribunal d'honneur et il faut que le plaignant conserve le droit de recourir au tribunal officiel. Sinon il serait à craindre que l'accusé ne feignit d’abord de se soumettre à la procédure devant le tribunal d'honneur, et qu'il ne se retirât ensuite, alors que, par l'expiration du délai fixé par la loi, le plaignant aurait perdu tout droit d’intenter un procès pour outrage devant les tribunaux officiels.
Aussi longtemps qu’une affaire est pendante devant le tribunal d'honneur, on ne peut intenter un procès pour la même affaire devant les tribunaux d'Etat, et vice-versa. Recourir aux tribunaux de l'Etat pendant la procédure du tribunal d'honneur, c’est mettre fin 2pso faclo à cette procédure.
Une question résolue par le tribunal d'honneur ne peut plus être portée devant le juge ordinaire, et réciproquement la décision du juge ordinaire ne peut être soumise à l’examen du juge du tribunal d'honneur. Tout au plus pourrait-on accorder au plaignant, dans le cas où l’accusé aurait été acquitté par le tribunal ordinaire, le droit de demander au tribunal d'honneur une déclaration certifiant qu'il n’y a rien eu de déshonorant dans sa conduite.
Telle doit être, dans ses grandes lignes, la constitution du tribunal d'honneur et son fonctionnement. Une pareille institution n'ayant encore jamais fonctionné, il se pourrait que des réformes s’imposassent sur quelques points. Mais il ne faudrait pas, à cause de certains défauts auxquels une expérience de quelques années permettrait de remédier, rejeter une institution qui peut n'être pas suffisante dans tous les cas, mais qui serait pourtant de nature à faire disparaître, dans un temps plus ou moins long, la plaie longtemps incurable du duel.
Le point le plus difficile n’est pas la constitution du tribunal d'honneur, pour compliquée qu’elle soit ; la difficulté sera toujours d'amener les gens des hautes classes, qui ont surtout l'habitude de trancher leurs différends par les armes, à recourir au tribunal d'honneur.
Le meilleur moyen de faire pénétrer cette habitude dans la masse paraît être la fondation d’une association dont les membres s’engageraient à ne jamais avoir recours aux armes pour vider les différends relatifs à l'honneur, mais à s'adresser toujours au tribunal d'honneur. Dans les conflits d'honneur avec des personnes ne faisant pas partie de l’association, les membres de l'association feront tous leurs efforts pour amener leur adversaire à porter l’affaire devant le tribunal d'honneur.
Le gouvernement 1, dont c’est le devoir de faire disparaître le duel, aurait à permettre l’établissement de ces tribunaux, à faciliter autant que possible leur fonctionnement en sanctionnant certains points des statuts, et à favoriser leur extension en ordonnant aux fonctionnaires de recourir toujours au tribunal d'honneur ou au tribunal officiel pour trancher leurs différends touchant l'honneur.
Il ne faut pas se bercer d'illusions : même après l’établisse-
: ment du tribunal d'honneur on ne doit pas s'attendre à voir
disparaître le duel du jour au lendemain ; ce n’est que petit à petit que l’on parviendra à réformer l'opinion et à convaincre les esprits de la vanité du duel comme moyen de réparer l'honneur. Il est impossible d’extirper en un moment ce préjugé, mais il ne faut négliger aucun des moyens qui: peuvent y contribuer, et le tribunal d'honneur y contribuera sans contredit pour une large part.
Il ne faut pas, dès l’abord, le condamner comme une
1 Er muB (der Staat) einmal seine Anstalten für die Sühne persônlicher Beleidigungen immer mehr zu vervollkommnen wissen, wobei immerhin die Einrichtung von Ehrengerichten ein besonders wichtiger Punkt sein mag, und für’s andere durch die ernsteste Fôrderung der sittlichen Kultur überhaupt dahin wirken, die ôffentliche Meinung auf durchgreifende Weise über die Widersittlichkeit des Duells aufzuklären. RoTHE. Theologische Ethihk, vol. IV. p. 130.
utopie, parce qu’il est certain que tout le monde ne voudra pas y avoir recours. Il suffit qu’il soit accepté par une majorité, pour que le duel, qui est avant tout une affaire de mode, soit discrédité et condamné à disparaître. Le duel ne paraît indispensable dans certains milieux, que parce qu'on n’a jamais essayé de s’en passer. L’essai loyal du tribunal d’honneur montrera que cette idée de la nécessité du duel n’était pas fondée, et que le duel dont l'issue ne prouve rien, est avantageusement remplacé par une décision portée en connaissance de cause, par des hommes dont la compétence en matière d'honneur ne saurait être révoquée en doute.
MOCMA