‹ L'Honneur: Sa place dans la moraleChapitre 5 sur 27 · TROT ANS · texte numérisé non relu

TROT ANS

Si nous usons de paroles envers Dieu, dit encore saint Thomas, ce n’est pas pour lui manifester nos pensées, à lui qui voit le fond de nos cœurs, mais c’est afin de porter au respect envers Dieu et nous-mêmes et ceux qui nous entendent. Ainsi donc la louange vocale est nécessaire non pour Dieu, mais pour les hommes qui le louent 1.

Quant au témoignage que nous rendons devant les hommes de la vertu de quelqu'un, il faut nécessairement qu'il soit extérieurement manifesté 2. Le témoignage de la conscience est de nulle valeur devant les hommes qui ne peuvent le constater. On peut penser tout le bien qu’on veut d’un individu : cela ne lui sera d’aucune utilité devant la communauté aussi longtemps que notre jugement ne sera pas extériorisé. « Et c’est pourquoi nous nous servons de paroles et de louanges à l’égard des hommes, afin de faire connaître la bonne opinion que nous avons de celui que nous louons à. »

Il est différentes façons d’extérioriser son estime : on peut le faire par des paroles ou par des actes. Par des paroles en louant les actions et les qualités d'autrui ; les panégyriques, les oraisons funèbres, les compliments sont des marques d'honneur données par la parole, pour autant du moins qu'ils sont sincères et ne sont pas des corps sans âme. Ce signe, le plus commun peut-être, est aussi le plus intelligible, car c’est un signe naturel, et 1l n’est pas d'homme qui ne regarde la louange sincère comme une marque d'honneur.

Il y a d’autres signes purement conventionnels qui varient avec les époques et avec les pays Ce qui, à une certaine

© Ad Deum verbis utimur, non quidem ut ei, qui est inspector cordium, nostros conceptus manifestemus, sed ut nos ipsos et alios audientes ad ejus reverentiam inducamus: et ideo necessaria est laus oris, non quidem propter Deum, sed propter ipsum laudantem. AU GE ON EE re

? Quoad homines aliquis non potest testimonium ferre nisi per aliqua signa exteriora. II-II. q. 103. a. 1.

3 Laude oris ad hominem utimur, ut vel ei, vel aliis innotescat quod bonam opinionem de laudato habemus. II-IL. q. o1. a. 1.

* Quoad homines aliquis non potest testimonium ferre nisi per aliqua signa exteriora : vel verborum, puta cum aliquis ore pro-

époque et sous une certaine latitude est regardé comme une marque d'honneur, peut passer en d’autres temps et sous d’autres cieux pour une marque de mépris. Ainsi, la plupart des peuples se découvrent en signe de respect en s'adressant à la divinité ou en visitant les édifices religieux ; d’autres, au contraire, et entre autres, les Mahométans, gardent leur turban et enlèvent leur chaussure.

Il est pourtant certains signes qui sont en usage à peu près chez tous les peuples et à toutes les époques, et sont reçus partout comme des témoignages de respect : ainsi le fait de s’incliner ou de fléchir le genou devant quelqu'un, de lui céder le pas, de se lever à son approche. Les peuples orientaux, plus expressifs dans la manifestation de leurs sentiments se prosternent jusqu’à terre pour témoigner

d'un grand respect ; cet usage était déjà répandu chez eux

aux époques reculées 1, comme on le voit par de nombreux passages de la Bible. Le fait d’ériger des statues, d'offrir des présents a aussi toujours été regardé comme une marque d'honneur. Au sujet des présents honorifiques, 1l est une remarque à faire, remarque qui peut du reste s'appliquer également aux autres témoignages honorifiques.

Lorsqu'un homme, sous l'impression de l'excellence de l’un de ses semblables, manifeste son admiration par un acte quelconque, et concourt, autant qu'il est en lui, à témoigner de l'excellence et de l’éminente vertu de cet individu, il l’honore, et son acte, si insignifiant qu'il soit, est pourtant essentiellement un honneur.

Ceci découle de ce que nous avons dit plus haut : les marques extérieures d'honneur ne sont que la matière, les actes intérieurs sont la forme ; et de même que dans l’art un objet sans valeur au point de vue de la matière, peut

nuntiat excellentiam alicujus; vel factis, sicut inclinationibus, obviationibus, et aliis hujusmodi ; vel etiam exterioribus rebus, puta in munerum oblatione, aut imaginum institutione, vel alis hujusmOdi. HI-TT. q{ 103- ar.

1 Cecidit Abram pronus in terra. Gen., 17, 3. Cecidit Josue pronus in terram : et adorans ait. Jos., 5, 15. Cf. I Reg., 20, 41. Ez., 2, 1. etc.

avoir un très grand prix à cause de la perfection de sa forme” de même en est-il dans le domaine de l'honneur 1.

Mais ce que nous venons de dire s'entend de celui qui n’est pas en état de faire davantage ou qui sait que celui auquel son présent s'adresse n’attache aucune importance à la valeur de l’objet offert 2 Mais en dehors de ces circonstances, celui qui, possédant une grande fortune, ferait à une personne qu’il voudrait honorer un présent de vil prix, lui ferait une injure bien plutôt qu'un honneur.

On peut se demander si le témoignage d'honneur implique une soumission de celui qui le rend à l’égard de celui qui le recoit. Lessius affirme que « indirectement nous témoignons de l'excellence de celui que nous honorons ; et que directement nous manifestons notre opinion avec une certaine soumission ». Mais ceci paraît difficile à admettre, car 1l est certainement bien des cas où l’on peut témoigner de l’honneur, sans se soumettre aucunement à celui qu'on honore. Ainsi il est dit que Dieu honore les saints, et ceux qui le servent : Si quelqu'un me sert, mon Père qui est dans les cieux l’honorera 3; pourtant il est bien certain que Dieu ne fait, à l'égard des saints, aucun acte de soumission. De même, quand un roi ou un prince honore un de ses sujets pour ses mérites ou ses vertus, en lui confiant un signe honorifique ou le gouvernement d’une province, il n’entend point pour autant se soumettre à son sujet 4 Pas même au seul point

1 Wenn jemand aus dem Eindruck des Vorzugs, der Ausgezeichnetheït eines andern heraus durch irgend ein Tun diesen Eindruck als solchen kund gibt, also an seinem Teile dazu mitwirkt, ihm als abstehend von andern, hinausragend über andere hinzustellen, so ehrt er ihn, so bedeutet sein Tun dem Begriff und Wesen nach, so unwichtig, so sachlich inhaltlos es sein mag, eine Ehrung. Dr. KATTENBUSCH, FErD. Ehren und Ehre, P. II, 14.

? Natürlich darf das Tun nur in dem Sinne sachlich inhaltlos

sein, daB man zu anderem Tun nicht im Stande wäre, oder weif,

daB der andere unter den gegebenen Umständen auf Geldwert kein Gewicht lege. KATTENBUSCH, oc. ©.

Too e220)

4 REIFFENSTUEL. Theol. moralis. Dist. 6. 9. 1. n. 2.

ee de - POLE

de vue de la vertu il n’est nécessaire que celui qui honore se considère ,ççomme inférieur à celui qu’il honore : il suffit qu'il constate en celui-ci la présence d’une vertu éminente, ce qui n'implique ni soumission ni subordination quelconque 1.

Outre ces témoignages passagers d'honneur qui consistent en salutations, révérences, prostrations, etc., on trouve chez les différents peuples certains signes et distinctions honorifiques qui devaient être comme le témoignage perpétuel de la vertu d’un individu. « Ç’'a été une belle invention, dit Montaigne, et reçue en la plupart des polices du monde, d'établir certaines marques vaines et sans prix pour en honorer et récompenser la vertu, comme sont les couronnes de laurier, de chêne, de myrthe, la forme de certains vêtements, le privilège d’aller en coche par ville ou de nuit avec flambeau, quelque assiette particulière aux assemblées publiques, la prérogative d’aucuns surnoms et titres, certaines marques aux armoiries, et choses semblables, de quoi l'usage à été diversement reçu selon l'opinion des nations et dure encore ?. »

Tout signe distinctif n’est pas en soi un signe d'honneur, mais 1l peut le devenir. En un certain sens, tout vêtement particulier, en tant qu'il marque la différence des classes, ou qu'il indique la possession d’une charge, est un vêtement d'honneur, un signe honorifique. Non pas qu’il signifie directement l’honneur. Mais, dans un Etat bien réglé, les charges ne sont accordées qu’à ceux qui les ont méritées par leurs vertus et leurs services, par conséquent celui qui revêt une charge, qui porte le costume particulier à cette charge est honoré par le fait même.

Mais le plus souvent les signes honorifiques consistent

1 Man braucht den Abstand desjenigen, den man ehren will, nicht gerade an sich selbst, an der eigenen Person zu konstatieren. Es ist sehr wohl môglich, da8 man sich selbst als hôherstehend weif und den andern nur im Vergleich mit dritten in einem Abstande, auf einer Hôhe vor sich sieht. KATTENBUSCH, 0p. cit, p. 12.

2 MonNTAIGNE. Essais. Liv. Il. chap. vir, tome Il, p. 296. — Jedes Volk, zum mindesten jedes Kulturvolk, kennt das Abzeichen als Ehrung. KATTENBUSCH, 0. cù., p. 15.

en insignes portés sur les vêtements, tels que les croix, médailles, cordons des différents Ordres. Il y a aussi les titres attachés à certaines fonctions ; ils ont donné naissance aux titres fictifs et purement honorifiques, qui ont cours dans la société ecclésiastique comme dans la société civile ?.

La politesse, au moins la vraie politesse, qui ne se contente pas de cérémonies purement extérieures, est aussi une des formes de l'honneur : c’est elle qui fixe la manière dont les différentes personnes doivent être honorées, suivant le rang qu'elles occupent.

La valeur matérielle ne joue généralement aucun rôle dans ces insignes honorifiques, quoiqu'elle puisse certainement s’y ajouter, et donner à l’insigne honorifique le caractère secondaire d’un don : la couronne de pin était pour un Grec la plus haute marque d'honneur qu'il pût désirer 2. Bien plus, les gens de qualité, les hommes d'honneur préfèrent ces témoignages purement honorifiques aux récompenses pécuniaires, car l'honneur est la récompense propre de la vertu. « Car, à la vérité, les autres n’ont pas leur usage si digne, d'autant qu'on les emploie à toutes sortes d’occasions : par des richesses, on satisfait le service d’un valet, la diligence d’un courrier, le danseur, le voltigeur, le parleur et les plus vils offices qu’on reçoive, voire et le vice s’en paye, la flatterie, le maquerelage, la trahison ; ce n’est pas merveille si la vertu reçoit et désire moins volontiers cette sorte de monnaie commune, que celle qui lui est propre et particulière, toute noble et généreuse 5. »

La chevalerie n’était également qu’un signe d’honneur qui servait à récompenser avant tout le courage et les vertus militaires. Aussi prit-elle naissance à une époque où le mérite des armes était particulièrement en honneur. « Elle n’était primitivement que l’association de tous les braves guerriers, à une époque où l’on estimait avant tout la force et le courage qui la met en valeur. C'était témoigner de la valeur

1 KATTENBUSCH. Ehren und Ehre, pp. 13-18.

2 MONTAIGNE, Essais, liv. II, Chap. Vin :"tomevll, p' 07. 3 Jd.-Ibid.

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