‹ L'Honneur: Sa place dans la moraleChapitre 6 sur 27 · TN · texte numérisé non relu

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guerrière d’un soldat que de l’enrôler dans cette confrérie internationale des braves 1 »

La noblesse naquit d’une même pensée : elle était destinée à donner un témoignage perpétuel d'honneur aux vertus surtout sociales. C'était un commun proverbe en France que « noblesse vient de vertu » et que « noblesse oblige » 2. C’est dire que, primitivement du moins, la noblesse n’était attachée qu’au mérite, et que celui qui cessait de pratiquer la vertu cessait, par le fait même, de mériter son titre de noblesse. « Père, chef et premier gentilhomme de la nation, le roi constatait plus qu’il ne donnait la noblesse. Il déclarait ou que l’anobli avait fait une action noble, ou qu'il se mettait, dans la condition de vivre noblement, ou que ses ancêtres avaient mérité pour lui $. » Le roi ne peut pas plus « faire des nobles à volonté » comme disait la Charte de 1814, qu'il nespeut va -volonté,s donner de la ‘vértu ou du mérite. La noblesse sans vertu est un vain titre, ftulus sine re, qui, loin d’honorer celui qui le porte, est bien plutôt une dérision.

Entendue de cette façon il n’est personne qui ne puisse prétendre à la noblesse : toutes les conditions y ont droit, toutes les professions peuvent y conduire #. Il est pourtant certaines professions auxquelles les hommes refusent d’accorder la noblesse : il y a des métiers qu'ils s’obstinent à regarder comme des métiers de « vilain ». «Il y a des situations de vilain et des besognes de vilain, et des façons de besogner vilaines ! et le préjugé qui le règle ainsi ne résiste à toutes les lois que parce qu’il est sage. Je vois premièrement une tare sur toutes les professions qui s'appliquent au service direct et personnel de l’homme ; non seulement celles

1 D'AVENEL. Les Français de mon temps, p. 83.

2 L. Veuizcor. Çà et là. 1860. De la noblesse, t. II, p. 295.

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4 SÉNÈQUE. Epist. mor., lib. V, epist. 3. Non facit nobilem artium plenum fumosis imaginibus ; nemo in gloriam vixit nec quod est ante nos, nostrum est; animus facit nobilem, cui ex quacumque condicione supra fortunam licet surgere.

qui servent ses vices, mais celles même qui servent ses besoins, quelque utiles ou relevées qu'elles soient.

« L'homme a une si haute et si fière idée de lui-même, qu'il ne peut estimer les classes et les professions serviles. Il ne fait que des exceptions pour les individus, et ne les fait que jusqu'à un certain point...

« Allez au fond, bien au fond de ces contradictions et de ces opinions insensées, vous trouverez la fierté de la nature humaine : l’homme sent qu’il est fait pour servir Dieu et les hommes, mais non pas pour servir l'individu 1 »

Ceci ne s'applique strictement qu'aux œuvres purement serviles qui sont des œuvres mécaniques, et comme telles privées de toute valeur morale. Mais il n’est pas d'œuvre servile qui ne puisse être anoblie par l'intention de celui qui la fait. Il reste vrai pourtant qu’un acte perd de sa perfection quand on le pose sous l'influence ou le conseil d'autrui, car un acte de ce genre est moins complètement le fait de son auteur ?.

Ces diverses distinctions, noblesse, chevalerie, titres et charges honorifiques, contre lesquelles on s’est élevé violemment à des époques d’égalitarisme outré, étaient parfaitement justifiées dans leur institution ; l’homme, en effet, a besoin de l’approbation de ses semblables pour marcher avec plus d'assurance et de constance dans le chemin de la vertu, et de plus, la communauté, comme les individus, doit reconnaître et récompenser les services rendus ; ces distinctions perdirent leur signification et leur raison d’être le jour où on commença à les prodiguer même à des individus qui n’y avaient aucun droit. Il arriva, en effet, que bien des gens, au lieu d'acquérir les vertus qui donnaient droit à la noblesse,

l VEUILLOT. Op. cit, p. 267-268-270. D'AVENEL. Les Français de mon temps (Nelson), p. 104.

? .. Dum homo bonum operatur non secundum propriam rationem, sed motus ex consilio alterius, nondum est omnino perfecta operatio ipsius, quantum ad rationem dirigentem et quantum ad appetitum moventem : unde si bonum operetur, non tamen simpliciter bene, quod est bene vivere. I-II. q. 57. a. 5 ad 2.

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trouvèrent plus simple d’acheter la noblesse pour se donner l'apparence de vertus qu’ils n'avaient pas. Les titres de noblesse supprimés dans certains pays ont été remplacés par des titres et marques honorifiques dont l’abus n’est pas moins criant : « On est décoré pour quelque chose, on l’est pour rien, pour moins que rien : pour être chef de bureau, pour être rabbin, pour être président de consistoire, pour avoir servi dans la presse, pour n'avoir pu être académicien, l’on est décoré parce qu’on ne l’était pas L »

Evidemment cette vente de titres au plus offrant, leur a fait perdre toute valeur, mais 1l ne faudrait pas pour autant décrier l'institution elle-même, car toute institution humaine est destinée nécessairement à dégénérer ? ; il faut condamner l'abus, non la chose.

La définition de l'honneur telle que nous l'avons développée suffit à le distinguer des différents actes qui s’en rapprochent.

Et d’abord de l'estime en tant que l'estime est un acte purement intérieur, tandis que l’honneur doit se manifester extérieurement. L'’estime est le fondement du respect, « c'est un mélange d’admiration et d'amour, c'est cette passion qui, nous faisant considérer la valeur d’une chose ou le mérite d’une personne, fait que nous en faisons un très grand cas et que nous l’honorons à ».

L’estime se produit nécessairement, spontanément en présence de la vertu, et se distingue en ceci de l’honneur qui est la manifestation de l'estime, manifestation que chacun est libre de produire ou d’omettre. L’estime pourtant, quoiqu'elle naisse spontanément, est conditionnée dans une certaine mesure par la disposition et le caractère de celui qui

L JL, VMeuiccor. Cà et là. De la noblesse, t. IT, p. 292.

2? Gegen die Berechtigung solcher Verleihungen (Belohnungen, Auszeichnungen, u. s. w.) ist nichts einzuwenden. DaB das Institut der Titel- und Ehrenverleihungen wie jedes menschliche seine Schattenseiten hat und entarten kann, in konkreten Fällen erhebliche Schwächen aufweist, das ist nicht mehr als natürlich, ECKSTEIN. Die Ehre in Philosophie und Recht, p. 60.

3 B. PrcrET. La morale chrétienne, t. VII, p. 117.

apprécie un individu : l'appréciation du même personnage, de la même action varie d’individu à individu ; nous sommes portés à juger les autres d’après nos dispositions personnelles, et nous ne les voyons, si l’on peut ainsi parler, qu'à travers des vers colorés 1.

L'estime, premier motif qui nous porte à honorer quelqu'un, peut être aussi la fin que se propose l'honneur ; nous rendons parfois de l’honneur à quelqu'un afin de le mettre en estime aux yeux de la communauté ?.

L'honneur se distingue également de la louange. La louange est aussi une manifestation extérieure de l'estime ; mais c’est une manifestation qui se fait par des paroles, tandis que l'honneur s'exprime par des paroles ou par des actes. La louange se rapporte donc à l'honneur comme l'espèce à son genre.

Il est une autre note spécifique qui distingue l'honneur de la louange. L’honneur est dû à la bonté absolue, la louange à la bonté relative : nous pouvons louer les actes qui sont de nature à conduire l’homme à sa fin ; nous devons honorer Dieu et les hommes qui ont atteint leur fin 5%. Nous rendons pourtant aussi de l'honneur aux hommes qui tendent encore à leur fin et ce n’est pas sans raison. Car, outre la fin dernière, il y a pour l’homme des fins intermédiaires qui sont comme des étapes. pour arriver à la fin dernière. L'homme qui a atteint une de ces fins mérite un certain honneur, quoique non pas l'honneur absolu qui ne lui est dû que lorsqu'il a atteint la fin dernière d’où il ne peut plus déchoir. Il en est de l'honneur comme de la vertu. La seule vertu à proprement

? Die Achtung selbst entsteht notwendig, nicht willkürlich aus der positiven, anerkennenden Wertung der Menschen, und ist mitbedingt von der Persônlichkeit, dem Charakter des Wertenden. ECKSTEIN, op. CHE ND-S 8

? Reverentia non est idem quod honor. Sed ex una parte est principium motivum ad honorandum, inquantum scilicet aliquis ex reverentia quam habet ad aliquem eum honorat; ex alia vero parte est honoris finis, inquantum scilicet aliquis ad hoc honoratur, ut in reverentia habeatur ab aliis. II-II. q. 103. à. 1 ad 1.

# II-ÏL q. 103,8, rad 3 MIT DEC EN QT ee ur Corp.

parler est celle qui dirige l’homme vers son bien principal, ce qui n'empêche que l’on donne également le nom de vertus à celles qui le dirigent vers un bien particulier 1. C’est sur cette considération que repose l'honneur d'état, dont il sera question plus loin.

L'honneur ne doit pas être non plus confondu avec la gloire, quoiqu'il y ait entre les deux d’étroites relations, la gloire n'étant pas autre chose que l'honneur rendu par la multitude ?. La bonne opinion que les hommes ont conçue de nous, généralisée, fortifiée par l’adhésion de cercles toujours plus étendus, constitue la gloire, que les anciens appelaient « frequens notitia cum laude », c’est-à-dire le fait d’être connu et loué du grand nombre.

Cicéron en donne une définition plus complète lorsqu'il dit que « la gloire est une renommée illustre et très étendue que l’on s’est acquise par ses faits vertueux et par ses mérites envers ses concitoyens, envers l'Etat, ou envers le genre humain tout entier # ». La gloire se distingue de la renommée, car la renommée peut provenir même d'actions criminelles, tandis que la gloire ne naît que des grandes et belles actions utiles soit aux individus, soit à la société. De plus, la gloire doit être très répandue et c’est en quoi elle se distingue de l'honneur qui peut n'être rendu que par quelques hommes, ou même par un seul individu.

« Avec l’honneur, il ne faut pas confondre non plus le bon renom, la bonne renommée (der gute Name) ; l'honneur

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? La gloire, c’est l’honneur agrandi, c’est l’honneur couronné, c’est l’honneur vêtu de pourpre. L’honneur comptait, et ne donnait rien de moins que ce qui était dû. Mais la gloire ne compte pas; elle donne comme une aveugle, elle donne magnifiquement. E. HELLO. L'homme, p. 52.

3 Gloria est illustris et pervagata recte factorum et permagnorum, vel in suos cives, vel in rempublicam, vel in omne genus humanum, fama meritorum. Cic. Pro MARCELLO, cap. vint, in fine. — Proprie per nomen gloriae designatur, quod bonum alicujus deveniat in multorum notitiam et approbationem. II-II. q. 132. a .1. c. Cf. etiam DÉMAGATOS a crade.

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est un bien plutôt extérieur et se rapporte à la bonne renommée comme la richesse et le bien-être au nécessaire ; la bonne renommée c’est l'opinion que les autres ont de notre moralité, et tout honnête homme peut y prétendre, aussi vrai qu'il est un membre d’une société, qui se conduit d’une façon conforme à la morale 1. » La bonne renommée est inférieure à l’honneur, car elle ne suppose aucune vertu portée à un haut degré, mais seulement un ensemble de qualités moyennes et l’absence de vices marquants. Mais il y a des degrés dans la bonne renommée, et lorsqu'elle repose sur de grandes actions et qu’elle est assez répandue, elle ne se distingue plus de la gloire.

Telles sont les principales passions avec lesquelles l’honneur est apparenté de plus ou moins près sans se confondre pourtant avec elles, comme nous venons de le voir.

Il est un autre sentiment que l’on confond bien souvent avec l'honneur, quoiqu'il n’ait avec lui que des rapports bien lointains : c’est le point d'honneur, c’est-à-dire « l’honneur codifié, raffiné et courtisan, l’honneur qui discute et qui argutie, qui a ses interprètes et ses casuistes », qui tire l'épée « pour discuter sur des questions d’étiquette, sur des rivalités de préséance, pour résoudre des compétitions de maisons, pour imposer silence à la critique ? ».

Le point d'honneur est une fausse conception, une déviation, une déformation de l'honneur ; il à en partage les défauts des qualités de l'honneur : si l’honneur est délicat et supporte malaisément les atteintes, le point d’honneur

‘ Mit dem guten Namen verwechsle man nicht den Begriff der Ehre. Sie ist ein mehr äuferes B'sitztum, urd verhält sich zu jenem wie Wohlhabenheit und Reichtum zu dem Lebensbedarf. Der gute Name ist die gute Meinung, welche andere von unserer Gesinnung und Sitthichkeit hegen, und auf ihn kann jeder Rechtschaffene Anspruch machen, so gewi8 er ein Glied einer Gesellschaft ist, welcher in guter Sitte lebt. ScHwarz, HEINR. CHR. Evangelische Ethik, t. II, p. 184. Heidelberg, 1830.

? MarcEez DiEuLAroY. Les origines orientales du drame espagnol. L'amour, la jalousie, l'honneur, le point d'honneur. Correspondant, 10 juin 1906, p. 885.

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est d’une susceptibilité maladive, et fait voir par là-même sa faiblesse et son peu de consistance, car on ne tremble pas tant de perdre ce que l’on possède sûrement. Le point d’honneur, au lieu de reposer comme l’honneur sur l'excellence de la vertu, ne repose que sur certaines qualités secondaires dont la convention et l’usage ont prétendu faire le fondement - de l'honneur. Le point d'honneur s'attache à des détails en négligeant bien souvent l'essentiel, il est à l'honneur ce que la superstition et la bigoterie sont à la vraie piété. Ces deux concepts doivent être clairement distingués sous peine d'amener dans la vie sociale de déplorables confusions.

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