DEFINITION DE J. HONNEUR
lâcheté, est considéré presque partout comineunacte honteux : il est, en effet, le crime capital contre la société (1) ; il la prive d'un membre ; mais il est encore plus dangereux par la contagion dont il menace les agglomérations humaines et qui, à certains moments, a provoqué de véritables épidémies de suicides. On comprend qu'il ait été généralement frappé de réprobation et que ceux qui se sont volontairement ôté la vie aient été si souvent privés des honneurs funèbres. Et ceci nous prouve encore que tout honneur tire son origine d'un lait social et que tout déshonneur est socialement explicable.
Nous pouvons maintenant résumer d'une manière brève les résultats les plus généraux qui se dégagent de nos discussions et de nos démonstrations et donner une définition de l'honneur conforme à nos analyses :
(i) C'est ce que mel enévidenced'unemanière remarquable M. Durckdeim, {Le Suicide, Paris, Alcan, 1897). Le .suicide est un fait antisocial au premier chef ; c'est l'acte de ceux qui vivent en marge des inslil niions sociales, qui n'ont pas pu ou su se rendre solidaires d'un f^roupeet l'aimer, (p. 224). Seuls quelques suicides, dans certaines civilisations tout au moins, sont non seulement exempts d'ignominici, mais même honorables, à savoir lorsqu'un homme se lue « parce qu'il en a le devoir » en vertu des idées régnantes dans le milieu où il vit. En ce cas c'est la collectivité qui, « en vue de lins sociales, lui impose ce sacrifice ». Tels sont les suicides des vieillards, ceux des veuves à la mort de leurs maris, ceu.x des clients ou des serviteurs au moment des funérailles de leurs chefs. Le vieillard se lue parce «ju'il a en lui comme en dépôt, la divinité ; la sentant languir dans son corps débile et voulant qu'elle continue à protéger sa famille, il la transmet à son successeur accomplissant ainsi, par son suicide, une fonction sociale, un sacerdoce honorable. « Si le client ne doit pas survivre à son chef, ou le serviteur à son prince, c'est que la constitution de la société implique entre les dévoués et leurs patrons... une dépendance. . . étroite. Il faut que la destinée de l'un soit celle des autres. . . Si l'on pouvait concevoir qu'il en fut autrement, la subordination sociale ne serait pas du tout ce qu'elle doit être. . . lien est de même de la femme par rapport au mari ». (p. 236 sqq.)
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La conscience de l'honneur, distincte à la fois des impulsions égoïstes, de l'imitation sympathique et de l'actioM intéressée que l'Etat exerce sur l'i ndi vidu , ne se confond pas non plus avec la notion du devoir moral d 'obligation.
Elle est donnée par le sentiment confus ou par la con naissance claire d'un bien idéal, que l'individu veut conquérir ou conserver, mais qui n'admet, par rapport aux autres biens, ni commune mesure, ni équivalence.
Cet idéal variable consiste dans la représentation que tout homme se fait de sa fonction ou de sa destination sociale, conformément à l'ordre naturel des choses ou aux traditions et à la discipline du groupe dont il fait partie.
On invoque d'une manière plus expresse les exigences de l'honneur toutes les fois qu'il s'agit d'un devoir qui, mal^'ré son importance sociale, n'est pas prescrit pir les lois positives et quand il faut réprouver une action que les sanctions pénales ne peuvent atteindre.
(^est parce que l'honneur apparaît avec ces caractères, qu'il possède la force singulière que tous les moralistes lui ont reconnue. C'est parce qu'il a une valeur incomparable à toute autre valeui", (ju'on le préfère à n'importe quel bien. C'est parce qu'il a une signification sociale et que l'homme est lui-même presque exclusivement un produit social, qu'il exerce sur chacun de nous un empire absolu, qu'il triomphe non seulement de l'égoisme et des affections les plus tendres et les plus naturelles, mais encore du devoir; chez les âmes les plus pieuses , l'honneur l'emporte même sur les maximes de la religion ; il s'impose à
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notre pensée et à notre activité avec une puissance incomparable, à laquelle rien ne résiste. Aussi Tégoisme a-t-il dû en tenir le plus grand compte et pour ainsi dire se Tannexer, s'attacher à lui comme à la plus précieuse des fins intéressées ; l'altruisme a placé l'honneur de nos semblables au premier rang parmi les choses que nous devions respecter, protéger et développer chez eux ; la morale ellemême a dû profiter de la parenté du devoir avec l'honneur pour les rendre également obligatoires, en établissant entre eux une sorte de confusion ; l'honneur est devenu le principal ressort de la bonne volonté et « l'ancre de la moralité » (1). La religion seule est vraiment incompatible avec l'honneur (2); car, pour elle, tout bien vient de Dieu, tout droit est en Dieu et toute conduite morale consiste à écouter Dieu, à vivre en lui et pour lui, dût-on pour cela mourir au monde, mépriser les contraintes sociales et fouler aux pieds les préceptes de l'honneur. Le christianisme, en particulier, considère comme la véritable vertu l'humililé, antagoniste de l'honneur. Mais l'honneur se révolte contre cet abaissement ; il revendique le droit d'être, de se montrer, de manifester In dignité de rhomiuc à qui la collectivité n'arien à reprocher et que l'opinion de ses semblables considère comme un modèle ou comme un exemple. Aussi, beaucoup de théologiens et de casuistes prudents se sont-ils montrés moins intransigeants ; ils ont jugé bon d'accueillir l'honneur parce qu'ils en ont compris toute la force sociale et le profit qu'en peuvent tirer la
(1) Lazarus, {op. cit., t. 1, p. 211). Waitz, cité par Lazarus, {Ibid. p. 213) voit dans l'honneur « le moyen par lequel la morale, principalemeni sous la forrne de l'opinion publique, agit sur la moralité de l'individu ».
(2) Lazarus, (op. cit., t. I, p. 212 sqq.).
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morale et même la religion, puisque celles-ci doivent être mises en pratique par des hommes qui vivent dans le monde et qui en subissent les influences et non pas seulement par des solitaires. C'est ainsi qu'au grand scandale de Pascal, les jésuites, dans certains cas, ont excusé, le duel (1), ou du moins n'ont pas trouvé pour le condamner des paroles bien rigoureuses. Et, plus récemment, M. d'Hulst, dans la chaire de Notre-Dame de Paris, ne lançait l'anathème sur les duellistes qu'avec beaucoup de ménagements et de réticences (2). C'est que l'honneur, comme l'opinion, règne sur le monde et le gouverne. Telle est l'exaltation qu'il donne à ceux qu'il anime, telle est l'abnégation qu'il produit et les sacrifices qu'il inspire, qu'il a pu apparaître à certains comme une véritable religion, « une façon de religion propre aux peuples germaniques » (3),
(1) Reginaldus, in Praxi. I. XXI, n°' Gi elGi ; Lkssivs, de Justifia, l. Il, CIX d. 12, n"- 78 el 79 ; Layman, 1. III, p. 3, ch. III u<" 2 et 3 ; Sanchez : Theol. mor. 1. II. ch. XXXIX, n» : ; IIenkiqukz : I. XIV, ch. X, n° 3 ; Azok, Inst. mer., pars III, 1. II, p. 105 ; Baldelle, I. III diss. 21 , n» 24 : Falkntius, tr. 29. ch. 111, n" 5i ; Caramuel, Theol. fand., p. 543. Voir dans la VU" provinciale les attaques de Pascal contre les Jésuites sur ce point de casiiisti(iue ; mais voir aussi dans les livres de M. l'abbé Mignard, Paris, Didot 1851, comment toutes ces opinions peuvent s'accorder avec l'orthodoxie et la morale chrétienne les plus rigoureuses.
(2) M. d'HuLST, dans ses Conférences de N. D. (Carême de I896, 3'^ Coiif. 8 mars I896) parle ainsi (p. 16) : a Sans doute la loi de Dieu condamne- le duel comme un meurtre. L'Eglise promulgue ce précepte. Mais Dieu, qui lit au fond des cœurs, qui seul peut apprécier équitablement le jeu de cette balance délicate, qui s'appelle la conscience humaine, faire la part des erreurs involontaires, des préjugés excusables, des entraînements où succombe la bonne foi, oh ! ce Dieu juste et bon n'aliène à aucun juge créé les trésors de sa clémence et c'est à Lui, à Lui seul, qu'il faut renvoyer, en les confiant à sa miséricorde, ceux dont la conscience n'est pas sortie victorieuse d'une épreuve pire que la mort ».
(3) Lazarus, (op. cit., p. 212). Vigny dit, lui aussi, en parlant de l'honneur : « c'est une religion mâle, sans symbole et sans images, sans dogme et sans cérémonies » {op. cit., p. a45).
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nous dit Lazarus. N'est-il pas en effet une religion au sens étymologique du mot, un lien des sociétés, le plus étroit et le plus tenace de tous, une communion mystique entre les hommes de bonne volonté qui participent à un idéal commun ?
Ces considérations font comprendre et justifient une belle page, dans laquelle Lazarus célèbre, avec exactitude et enthousiasme, ce caractère élevé de l'honneur : « Cet élément vital , nous dit-il , nous est nécessaire comme Teau Test au poisson et la lumière à la plante : il est la condition sine quâ non de toute jouissance, la mesure et, par suite, la règle de toute action et de toute pensée, l'expression même de l'esprit, la forme spécifiquede la loi- La morale, la religion et, d'ailleurs, tous les éléments de l'esprit et du caractère n'ont plus aucun sens quand ils luttent contre l'honneur et ils n'ont de valeur que s'ils sont renforcés par ce sentiment. Nous ne nous posons pas cette question : Où sont le droit, le devoir, la vertu ? Quel est le souverain bien ? mais celle-ci : Qu'est-ce qui est conforme à l'honneur ? VA c'est la réponse faite à cette question qui détermine notre volonté et notre décision. Les Liens du cœur, comme les biens naturels, ne sont consacrés que par l'honneur ; on les délaisse et on les abandonne quand ils sont contraires à l'honneur. Ni l'autorité d'un père, ni la tendresse d'une mère, ni le conseil d'un ami, ni la supplication d'une sœur, ni les pleurs d'une fiancée n'ont le pouvoir d'arrêter une démarche commandée par l'honneur. ... il ordonne comme un démon ou plutôt comme le Destin » (1).
(1) Lazarus, [op. cit., p. 144)-
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Lazarus qui montre si bien la force incomparable de rhonneur en attribue la puissance à l'idéalité de ce sentiment. Nous sommes, on la vu, pleinement d'accord avec lui surce point ; mais il nous a paru que son analyse et son explication étaient incomplètes et que seule pouvait justitier la description qu'il donne de l'honneur une théorie qui, comme la nôtre, en découvre le principe dans la destination sociale de l'individu.