VÉRIFICATION EXPÉRIMENTALE ET APPLICATIONS
L'HoNNtUR DANS SES RAPPORTS GENERAUX AVEC LES CONDITIONS SOCIALES
Si noire thèse est exacte, s'il est vrai que l'honneur traduise la manière dont chacun de nous éprouve ou se représente l'idéal de la société à laquelle il appartient, toutes les variations de ce sentiment et des prescriptions morales dont il est l'origine doivent être complètement expliquées par la diversité des circonstances et des conditions sociales dans lesquelles vivent les individus; et réciproquement, à chaque état social particulier des personnes ou des peuples, correspondra une forme particulière de l'honneur.
Une démonstration totale de la théorie que nous proposons devrait donc étudier comment se transforment les maximes de l'honneur, à mesure que les civilisations évoluent et comment elles difïèrent selon les particularités
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géographiques ou ethnographiques et les événements politiques ou économiques, dont les phénomènes sociaux subissent et traduisent l'action.
En ce qui concerne plus spécialement les influences historiques, il y aurait lieu de décrire les progrès de l'honneur liés à ceux des groupements humains dont ils expriment les nécessités d'existence et les aspirations j)lus ou moins conscientes.
Nous devrions, sans doute, montrer d'abord ce parallélisme ou cette dépendance dans les sociétés primitives. Nous ne nous harsarderons pas à le faire; nous craindrions, en efTet,en tentant cette étude, de laisser trop de place aux simples conjectures et de nous appuyer sur d'invérifiables hypothèses; car, non seulement nous manquons de renseignements précis sur l'état social et sur les mœurs de nos ancêtres préhistoriques, mais, même quand il s'agit de civilisations antiques, telles que celles de la Grèce et de Rome, dont nous connaissons les coutumes, la langue et la littérature, il nous est très difficile d'assigner un sens exact aux termes qui désignent les sentiments moraux : il est impossible de distinguer ceux qui se rapportent à l'honneur de ceux qui expriment simplemf^nt le devoir.
Nous voyons cependant clairement que la caractéristique la plus générale de ces époques est la « particularisation » des pratiques morales. Elles sont autres pour l'homme et pour la lemme, autres pour le membre du totem, du clan, de la famille, de la phratrie, de la tribu et pour celui qui n'en fait pas partie, autres à telle époque de l'année et à telle auli'e, en tel lieu ou en lel autre, en temps de paix ou en temps de guerre, vis-à-vis de telles catégories de personnes, d'animaux et d'objets ou de telles autres. Il est manifeste que cet ensemble de préceptes, qui constitue
toute la morale des ^groupements primitifs ou celle des sociétés actuellesqui sont restéesdans un étatde civilisation peu développé — et dont il subsiste d'ailleurs des vestiges dans nos mœurs, — n'a pas le caractère réfléchi, rationnel et universel de ce que nous appelons aujourd'hui le devoir ; il ne peut avoir son origine et son fondement (jue dans les exigences particulières aux collectivités [)lus ou moins étendues dont l'individu faisait partie ; il a les caractères que nous avons reconnus à l'honneur. Ce genre de prescriptions est donc « fonction des... phénomènes sociaux ; s'ils évoluent, son évolution suit la leur, suivant des lois que nous ignorons encore, avec plus ou moins d'exactitude et de rapidité. Elle en dépend uniquement : ses singularités, ou du moins ce qui paraît tel k nos yeux, ont leur explication dans l'ensemble social dont elle fait partie... tout y a sa raison dans la réalité sociale donnée» (1). 11 y a tout lieu de croire que si nous arrivions à connaître avec certitude toutes les phases successives du développement des sociétés humain(;s, nous constaterions, à chacune des étapes de la civilisation, un rapport de dépendance entre l'état social et l'idéal que l'individu tient à honneur de réaliser, (^est ainsi que, dans la civilisation latine, si proche de la nôtre et dont sur bien des points nous sommes les héritiers directs, nous voyons naître, sous l'influence des institutions et de la hiérarchie sociale, comme une conséquence de la stricte discipline politique , l'honneur du citoyen et du magistrat, inséparable de la fonction, et encore l'honneur municipal et fédéral rigoureusement attachés à la grandeur de l'empire romain.
(1) L. Lévy-Bruhl : La Morale et la Science des mœurs ; 4» éd., Paris Alcan, 1910 ; p. 28C sq.
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Il serait surtout intéressant d'insister sur la période féodale ; jamais peut-être, en effet, il n'y eut autant qu'à cette époque une correspondance aussi exacte entre les règles ou l'idéal de l'honneur et l'org-anisalion politique et sociale. Si, comme le dit Guibal, « tout l'ensemble d'une civilisation se résume dans une de ces expressions synthétiques pleines de sens {jjraegnantia verba) parfaitement claires pour ceux qui ont vécu sous l'empire de celte civilisation même, presque inintelligible pour ceux qui veulent plus tard évoquer ces temps passés et en pénétrer les plus intimes secrets » (1), on peut affirmer que la féodalité tient entière dans ce mol d'honneur. Ce n'est pas certes, que le terme d'honneur n'existât pas avant ce moment historique, ou que le devoir qu'il exprime ne fût ni connu ni pratiqué, mais ce que nous comprenons aujourd'hui, quand on parle d'honneur, emprunte aux mœurs du moyen-âge sa signification la plus complète et la plus précise. Les raffinements de l'honneur, le point d'honneur, comme l'on dit pour exprimer ce qu'il y a d'aigu et de pointilleux dans ce sentiment, dérive immédiatement du système féodal. Déjà, chez les Germains, les guerriers unis par l'amitié avaient coutume de se jurer une fidélité inébranlable et de se promettre assistance jusqu'à la mort ; dans les combats, ils s'enchaînaient l'un à l'autre ; mais les promesses échangées valaient mieux que les chaînes les plus solides ; aussi, tenait-on pour honteux de survivre à son ami et déclarait-on honorable de le suivre dans la mauvaise fortune et jusque dans le trépas ; il était, en effet,
(1) GuiBAL, Thèse sur le poème de la Croisade contre les Albigeois, p. 43a sqq.
indispensable à la cohésion de ces peuples essentiellement militaires que le serment de confraternité d'armes fût observé dans toute sa rigueur. Plus tard, chacun prend sa place dans une hiérarchie sociale très complète. Chacun est suzerain ou vassal et, bien souvent, à la fois, suzerain par rapport à des vassaux et vassal par rapport à son suzerain. Le suzerain a pour fonction de défendre le vassal contre toute ai^ression et de lui rendre la justice ; le vassal, en échange, fait hommage à son suzerain de ses biens et de sa personne même : il lui doit le service militaire et l'impôt. L'observation stricte de ce rapport mutuel, établi à la fois sur une inégalité fondamentale et sur une étroite solidarité, était une nécessité s:)ciale absolue ; le moindre relâchement du lien féodal, ou, comme on disait, la félonie, compromettait tout le régime et toute la société. C'est pourquoi le respect du serment d'hommage et de toute parole donnée, l'accomplissement scrupuleux de la mission que chacun devait accepter et remplir pour occuper dignement sa place dans la société furent, sous le nom d'honneur, les devoirs les plus impérieux. 11 y avait tout lieu de ciaindre que les barons grossiers, emportés par leurs instincts, la vivacité de leur tempérament et de leurs passions, ou encore par l'ivresse de la puissance fissent un abus de leur force et de leurs armes. Alors la société eût couru un grand péril. Mais de nouveaux serments vinrent enchaîner les égoismes farouches et limiter les appétits immodérés. On sut faire jurer aux soldats et aux seigneurs féodaux de protéger les faibles, les veuves et les orphelins, on leur fit promettre de s'opposer aux violences dont ils seraient témoins ou dont ils seraient informés, de servir l'Eglise, qui était alors le sanctuaire de la charité , des vertus les plus douces, de la justice la plus modérée et la
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plus sûre, de Tégalité chrétienne ; on leur apprit à ne jamais se déraenlir : d) ce fut la ciievalerie ; et l'honneur chevaleresque s'attacha au respect, sous peine de dégradation militaire et religieuse, des engagements fondamentaux qui faisaient de cette institution le contrepoids modérateur d'un régime fondé sur la force. La chevalerie fut le rêve, l'idéal social, « le résultat naturel de la civilisation des classes féodales. D'abord la passion du pillage, l'avidité, la convoitise furent les seuls instincts qui poussèrent les seigneurs aux armes. Longtemps, la possession de l'objet convoité suffit aux grossiers instincts de leur âme barbare. Peu à peu, le jour se fît, non seulement dans la société du moyen-âge, mais jusque dans le cœur des barons ; des sentiments plus nobles s'éveillèrent dans leur conscience ; l'avarice assouvie ne satisfit plus leur âme agrandie ; il leur fallut la louange, la gloire, l'honneur ».
<< Dans le Midi la gloire fut répartie aux chevaliers par les dames ; le désir de plaire et de se faire aimer était un des puissants mobiles pour ces hommes vifs, légers, dont les sens étaient .si facilement émus (2) ». En somme tous les caractères de l'honneur chevaleresque, si vivant encore parmi nous, s'expliquent par les conditions de la vie, par la différenciation des fonctions dans la société du moyen âge et par la nécessité, pour chacun, de remplir fidèlement sa tâche, de jouer son rôle politique et social conformé-
(1) Cf. Gauthier. La Cheçalerie (p. 14). « Ne pouvant empêcher la guerre, l'Eglise a christianisé le soldat». «Quis estusus militiae ordinatae? — Tueri Ecclesiam,perfidiam impugnare.sacerdotium venerari, pauperum propiilsare injurias, pacare provinciam, pro fralribus fundere sanguinem et, si opus est, animam ponere ». Poly»raUcus, lib. VI ; {Patrologie, CXClX, 599).
(2) Gui BAL, op. cit., ibid.
ment à l'idéal qui! s'en était formé. En agissant ainsi, il satisfaisait d'ailleurs ses pairs dont il recherchait par dessus tout l'estime et avec lesquels il formait une corporation soumise à une étroite discipline (1). Tout nous montre donc dans l'honneur féodal et chevaleresque les exigences d'un état social particulier et le code non écrit qui en énonce les maximes n'est que l'expression des lois qui assurent le maintien de la société d'alors et qui en expriment la nature.
L'honneur moderne ressemble sur bien des points à l'honneur des groupes humains primitifs , à celui de l'antiquité et surtout à celui de l'époque féodale. De ces formes historiques, beaucoup ont survécu, la plupart se sont transformées, d'autres ont disparu. C'est qu'en effet, si nous avons sur bien des points reçue. lli l'héritage de l'humanité qui nous a précédés, nous avons aussi répudié un grand nombre de legs des civilisations passées. Les temps modernes et surtout la période contemporaine ont vu apparaître l'honneur sous de nouveaux aspects ; toutes ces variations accompagnent et traduisent celles des mœurs et des institutions. Si le courage viril, la fidélité de l'épouse, la religion du serment, le respect de la parole donnée et des engagements, l'observation des règles et la dignité dans l'exercice delà fonction publique, sont restés jusqu'à nos jours en honneur , c'est que notre
(1) « La chevalerie c'est le sacrement, le baptême de l'homme de guerre. Mais il convient, en outre, de la regarder comme une corporation, comme un Collège, dont tous les membres sont solidaires ». (Gauthier, op. cit. pp. 24 et 25). « Te in nostro collegio gratanter accipio » : Telles sont les paroles rituelles par lesquelles, en 1247, le roi de Bohème confère la chevalerie à Guillaume, comte de Hollande.
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organisation sociale est encore aujourd'hui, par certains côtés, comparable à celle du clan primitif , des cités grecques et romaines et du monde féodal ; c'est que TElat moderne est encore tout ensemble militariste à la façon des tribus guerrières de la préhistoire, imbu des traditions du fonctionnarisme romain et de la discipline du moyen âge ; c'est que survivent chez nous, rendues à peine moins absolues parle dogme civil et pohtique del'égalité, les castes ou les classes hiérarchisées et que nos associations et nos corporations ont subi l'influence indirecte de la chevalerie. Mais les transformations de la vie des nations, la constitution des patries, la rapidité et l'importance croissante des relations économiques entre les individus et les agglomérations humaines, les progrès de l'industrialisme^ la valeur sociale toujours plus grande prise par la science, la part plus considérable attribuée aux arts et à la littérature ont donné naissance à de nouvelles manifestations de l'honneur, très différentes de celles qu'avait vu le passé et souvent antagonistes de l'honneur traditionnel. C'est ainsi que se sont manifestés le patriotisme, l'honneur du commerçant, du savant, de l'artiste, du comédien, du journaliste (1). A mesure que les fonctions de l'organisme social se distinguaient et se précisaient, chaque organe, c'est-à-dire chaque profession se créait un honneur particulier. L'individu, à son tour, se dégageant progressivement de l'ensemble, s'émancipait, se différenciait, prenait de plus en plus conscience de sa valeur sociale personnelle et du rôle qui lui revenait dans
(1) Voir dans Sighele, (Les foules criminelles) d'intéressantes indications sur ce point.
la civilisation, c est-à-dire dans la poursuite d'un idéal humain qu'il lui appartenait de réaliser par lui-même et pour sa propre part. Par exemple, il est digne de remarque que. si, dans un passé assez récent, il était honteux pour un homme d'être infidèle à une idée, à une conception, à une croyance politique ou rehg-ieuse traditionnelles dans sa familleou dans sa caste, cette formede déshonneur disparaît de plus en plus. Une telle transformation tient exclusivement à l'évolution des institutions sociales. Autrefois, tout homme, en naissant, non seulement avait sa carrière toute tracée, mais encore il trouvait toutes prêtes des théories auxquelles il restait rigidement attaché et il fallait des causes très graves pour qu'il changeât de sentiment. Il n'était pas nécessaire, alors, de déployer une fermeté héroïque pour rester fidèle au patrimoine d'idées que Ton tenait de ses parents, de l'éducation reçue, de l'ambiance dans laquelle on avait grandi ; il était rare, en effet, que des courants d'idées nouveaux vinssent troubler les courants traditionnels, dans ces milieux, en somme très fermés. Aujourd'hui, au contraire, en raison des conditions matérielles et économiques de l'existence, après des révolutions politiques et des secousses sociales répétées, les conceptions les plus étranges, les doctrines les plus diverses se heurtent ; ell'-s pénètrent dans toutes les familles et dans les cercles les plus jaloux de leur intégrité ou les plus conservateurs. Tout enfant qui naît n'étant plus socialement prédétermine à suivre telle ou telle voie, son honneur ne consiste pas à s'y tenirobstinément ; il est, au contraire, invité parles conditions sociales mêmes à faire un choix personnel et c'est dans l'indépendance et la sincérité de ce choix qu'il manifeste vraiment son honneur. En même temps et parallèlement , tout
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homme ainsi éclairé et libéré devine et distingue de mieux en mieux, au-delà et au-dessus des nations hostiles ou étrangères les unes aux autres, l'idéal, ou même la réalité d'une société humaine constituée par la libre et pacifique collaboration de toutes les personnes qui concourent h la même œuvre, malgré les différences de frontières, de races, de sectes, de castes ou de classes ; cette dernière transformation sociale , qui s'ébauche sous nos yeux et dont nous pressentons à peine le développement, amène de nouvelles formes d'honneur, l'honneur personnel et l'honneur humain, intimement liés eux aussi à l'évolution sociale.
Il serait aussi très utile d'indiquer comment l'honneur varie selon les lieux, en fonction de la situation particulière des pays ou des régions et des conditions matérielles dans lesquelles s'y développe la vie. De telles considérations d'ethnographie et de géographie sociales nous montreraient peut-être pourquoi le duel, par exemple, est inconnu des Orientaux, chez qui la femme est enfermée dans un harem sans ouvertures sur la rue et au seuil duquel viennent expirer tous les bruits du monde extérieur, tandis qu'il a pu naître et se développer dans le monde occidental, oîi l'opinion féminine s'exprime librement et prend une haute valeur, où les tournois avaient lieu devant un cercle de dames et où les combats singuliers ont continuée passionner toutes celles qui y assistent de loin, qui en entendent ou qui en lisent le récit. On comprendrait aussi pourquoi, dans les déserts de l'Arabie ou de l'Afrique septentrionale et centrale et dans tant d'autres régions désolées, où les agglomérations sont rares, les trajets longs et pénibles, la prali(jue rigoureuse de l'hospitalité et le respect absolu de
l'hôte, même ch(^z les peuples les plus sanguinaires efle plus batailleurs, sont considérés comme des obligations d'honneur. Toute vie sociale serait impossible, si une telle prescription n'était pas sanctionnée par les mœurs, la tradition et runanimité de l'opinion. On découvrirait encore pour quelles raisons historiques, géographiques et ethnographiques, l'Italie et l'Espagne ont été les centres de civilisation oii sont n(>s la courtoisie et le point d'honneur, pourquoi la France et l'Allemagne en ont subi très complètement et très profondément le rayonnement, alors que tant il'autres nations s'y sont montrées réfraclaires ou ont eu de ce sentiment une conception toute différente. L'isolement de TAngleterre , le développement si particulier et si original des institutions britanniques expliquerait peut-être pourquoi l'honneur , dans ce pays , devenu rapidement synonyme de loyauté ou même simplement de loyalisme, ne s'est pas étendu à toute la nation. Le brillant chevalier du temps de ; Plantagenets n'avait presque rien de commun, ni la race, ni les mœurs, ni les traditions, avec les masses anglo-saxonnes ou bretonnes. Et le puritanisme survenant a fait préférer par ce peuple, à l'honneur brillant mais un peu frivole et hautain des nobles, les simples vertus de l'honnête homme (1). On verrait enfin, pour prendre des exemples plus spéciaux, que les formes traditionnelles de l'honneur non seulement varient de peuple à peuple, mais qu'à l'intérieur même de chaque pays, le blâme ou l'estime ne sont pas accordés de la même manière et aux mêmes actions selon les régions et en raison de leur situation topo-
(1) Nous trouvons cependant dans le g-oilt des Anglo-Saxons pour les sports une survivance manifeste des formes chevaleresques de l'honneur, tel que l'importèrent les conquérants normands.
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graphique particulière. Dans les zones territoriales voisines des frontières, par exemple, l'opinion publique reste favorable à la contrebande qu'elle proscrit plus ou moins sévèrement ailleurs ; la profession de coutrebandier apparaît non seulement comme avouable, mais même comme honorable. C'est que la vie économique et sociale de ces régions serait impossible ou bouleversée de fond en comble, si la fraude ne s'y exerçait pas et si les produits n'en venaient pas directement ou indirectementenrichir une pai'tie de la population des frontières (1). J^j'^nl.^mpnl ,\p. I;i (".orsej la diffifiiljé des communications dans l'intérieur de l'ile, l'imp^^ssibililé^de rechercher les criminels dans le maquis ont rendu de tout tem|3s lâ^ustice ordinaire inefficace dans ce pay?. Ce sfljJ (;es conditions matérielles et sociales qui ont m^Â pIip? Iac Corses un point d'honneur spécial, consacré et fortifié par la tradition, qui permet et ordonne de se faire personnellement justice et' de venger soi-même les injures et les blessures faites à la collectivité familiale et d'où est née la vendetta.
Ici encore nous ne pouvons que donner quelques indications et suggérer quelques rapprochementspropres à confirmer notre thèse générale. Mais nous croyons qu'une telle recherche , en dehors des difficultés considérables qu'elle présenterait et des lacunes qu'elle laisserait nécessairement
(1) « Dans un p^iys de frontière tel que le pays basque, habité par des liommes hardis, aventureux, souples de corps, excellents marchcur.-i, diff rents, par lj langueet une foule de particularilés,-des autres Français, rebelles de nature aux exigences administratives, on conçoit fort bien que la contrebande soit jugée licite et même tenue en honneur. Ramuutcho, le hrros de M. Pierre Loti, est un noble et courageux garçon : bien que contrebandier, il a droit à notre amitié ». Ch. Applhn (Eléments de morale sociale ; Paris, Juven. p. 50, note !)■
subsister, risquerait d'émietter notre efïort et de rendre moins précises no> conclusions. Nous pensons que l'analyse minutieuse de quelques « cas privilégiés » aura plus de valeur que des revu(îs générales. Aussi, nous proposonsnous de vérifier l'e.xactitude de la détînition (|ue nous avons donnée du sentiment de l'honneur, en décrivant les aspects multiples et divers, sous lesquels il se manifeste autour de nous ; nous espérons faire ressortir de cette étude que les différences qu'il pré -ente suivant les cas observés et ses singularités caracléiisliques tra(hiiscnt toujours très exactement la place (ju'occupe dans la société — ou que devrait y occuper — l'individu ou le groupement qui nous les présentent
Ce sont donc quelques types d'honneu'* que nous allons meltre en évidence , dans ce qu'ils ont de particulier et d'original, en les expliquant par la fonction sociale des personnes qui les réalisent et par la conception (|u'a chacune d'elles Je ce qui convient à son rôUi. Nous montrerons ainsi que la véritable maxime de l'honneur, w appréciation que chacun de nous émet sur sa condition sociale » (1), pourrait être résumée dans cette j'hrase que nous trouvons si souvent dans le théâtre de Calderon : « être ce que l'on est» (2), si l'on entend, par celte formule : occuper comme on croit qu'il le faut la situation où Ton se trouve. En se sens nous identifierons l'honneur avec l'esjtrit du groupe ou de la fonction.
(1) E. W ORSis, op. cit., p. 324-
(a) Ainsi dans El Medico d' su honra : « Léonor n'a pas manqué à ce qu'elle est ». (l" journée. Se. XVII). « Mencia est ce qu'(;lle est et je suis ce que je suis » (II* journée, Se. XVI). Toute une tirade de O» Guttière développe la même idée : « Je fais métier d'honneur etc.» (II1« journée, Se. XVII 1 et d-.-rniére).
170 l'honneur et les conditions sociales
Pour mettre de l'ordre dans nos recherches et dans noire exposition, nous adopterons, avec très peu de changements, une classification commode et logique que nous trouvons chez Gabriel Tarde et que nous reproduirons presque textuellement (1).
Nous étudierons l'honneur successivement sous les formes suivantes : esprit de famille, esprit de métier, de classe et de caste, esprit de groupe occasionnel, esprit de parti et de secte, esprit de nation, esprit de civilisation.
(1) G. Takde ; {Archives d'Anthr. criminelle, année 19oo, t. XV, pp. 5 — 2j ; L'Esprit de Groupe). Nous supprimons de celte classification l'esprit de foule, qui ne paraît pas importer à notre sujet ; car il n'y a pas d'honneur des foules. D'autre part, nous intercalons dans ce cadre l'esprit des groupements occasionnels qui ne sont ni des métiers, ni des classes, ni des castes, (le monde des malfaiteurs ou celui des joueurs par exemple) ; 11 y là, en efiFet, un sentiment de l'honneur très manifeste, très spécial , particulièrement intéressant.
La Famille Honneur Sexuel et Honneur Familial
Parmi les groupements liuinains, l'un des plus importants est la famille. Des écrivains appartenant aux écoles les plus opposées et qui se sont placés aux points de vue les plus dilîérents, le catholique de Bonald et le positiviste Aug. Comte, le romancier Balzac et le naturaliste Haeckel, pour ne citer que quelques noms caractéristiques, ont pu déclarer, en termes presque identiques, que l'élément social primitif n'est pas l'individu, mais la famille: ils ont reconnu et vénéré dans cette institution la véritable « cellule sociale » el ils ont voulu voir dans le lien familial le fondement et l'origine de toutes les relations humaines. Fondée sur la nécessité d'assurer la vitalité et la perpétuité de la race, dj proléger les mères el leur postérité, la famille se serait naturellement établie dès l'origine selon le type patriarcal ; les sentiments domestiques d'ordre moral ou religieux seraient nés spontanément au sein de la société ainsi instituée el l'auraient cimentée, laissant seulement une certaine latitude aux développements futurs.
Cette opinion (1), qui répond à la croyance la plus géné-
(0 C'est la théorie soutenue par Aug. Comte, [La Sociologie), Le Play et ses continuateurs, Touriemine, Demolins, de Vréw'iWe {Les Sociétés africai-
paiement répandue et qui a pour elle de très hautes autorités, telles que la Bible, la Politique d'Aristote et le droit romain, est très vivement discutée par la science actuelle et semble contredite par les plus récentes constatations de l'ethnologie comparée (1). Si Ton entend, par le terme ambigu de famille, la société conjugale et son extension, celle-ci n'apparaît plus aux soci<)logues contemporains comme l'élément et la condition de la société domestique et du groupement social en général, mais au contraire comme une conséquence d'institulions sociales plus anciennes et en particulier du « clan totémique », fondé lui-même sur la croyance en une communauté d'origine ou une parentée purement religieuse, reconnue et acceptée par tous les membres d'un même clan.
Malgré l'intérêt des faits invoqués et la valeur des arguments fournis à. l'appui de cette thèse, nous ne pouvons oublier qu'elle repose sur une supposition, le clan totémique dans sa pureté n'ayant pu être retrouvé chez, aucun peuple, ni dans les traditions d'aucune société humaine ; nous avouons d'ailleurs ne pas très bien comprendre comment a pu se constituer le clan totémique - qui déclare sacrilège l'endogamie, — s'il n'est pas lui-même la résul-
nes 1894). Vigne?; el aussi par MM. Siimmer Maine, (Les- institutions primitives, trad. fr. Fouteinoing), Starke (La famille primitive 1891), Westerraark {The history ofhiiman marriagi-, 18S9), les frères Sarrasin, observateurs des Weddas de r.eylan.
(1) Ce sont les thèses de MM. Lewis Morgui (ap. Engels, Origine de la familli',[rai\. fr. G. Carré, 1893) et E. Grosse {Die Formen der Famïlie u. s w.), qui montre l'importance du lieu économique dans la constitution des sociétés, de MM. J. Kohler et Durckheim, qui mettent surtout en lumière l'influence des idées religieuses (V. Année Sociologique, 1" année, p. 3o6 sqq., 5* année p. 365),
tanle d'une ou de plusieurs sociétés conjugales primitives, aussi instables d'ailleurs cpie Ton voudra les supposer," fragiles associations de fait » (1) au début, mais vite consolidées par la religion, le droit et les moeurs; enfin, sans entrer dans le fond de la discussion, nous nous contenterons de retenir la déclaration de l'un des représentants les plus autorisés de l'école sociologi(|ue, (pii reconnaît tpie la famille paternelle et même la famille monogame existent dans toutes les races, chez tous les types sociaux, à tous les stades de la livilisalion. Forts de cette restriction, nous nous croyons donc autorisés à considérer la famille conjugale, sinon comme la plus ancienne des sociétés humaines, du moins comme l'une des formes primitives que celles-ci ont revêtues et c'est à ce titre que nousrecheicherous en elle lune des manifestations les plus fondamentales lie l'honneur.
Pour que l'association f onjugale se constitue et exerce sa fonction sociale, l'union de deux individus de sexe différent doit nécessairement, dans l'espèce humaine, présenter certains caractères et répondre à certaines conditions ; à cause de l'extrême faiblesse et du dénuement physicjue de l'enfant, des soins que lui prodiguera obligatoirement la mère pendant de longues années et de la protection que le père assurera à sa femme et à ses enfants, cette associalion doit présenter une certaine stabilité. C'est donc la sûreté gage de durée qui sera CNigée, comme une nécessité d'existence, par le groupement familial et tout d'abord par le couple sexuel et c'est de là que la première manifestation de l'honneur tirera son origine et prendra sa signification.
(1) G. Richard, Xotions de Sociologie, p. 83 ^cf. pp. 4<>-59 et 77-83).
Lhonneur semble être né pour la première fois dès que la société conjugale humaine s'est constituée.
On a voulu, il est vrai, retrouver chez l'animal la forme sexuelle de lhonneur ; on a pu prétendre « que le sentiment de l'honneur est d'origine prépolitique et, plus particulièrement qu'il provient de la sélection sexuelle.... » « l'origine du sentiment de l'honneur se trouve dans l'animalité... dans la sélection sexuelle. Elle est physiologique à sa base. La beauté du mâle tantôt passagère ou plutôt périodique, tantôt permanente est une parure nuptiale, comme l'a démontré Daiwin ; son chant a la même fin que ses armes, son plumage, ses danses, etc .. : celle de lutter contre les rivaux et de séduire en même temps les femelles. C'est là le fait primordial d'oiJ dérive directement le sentiment de l'honneur avec ses caractères essentiels » (1). Cette thèse nous paraît excessive. II est, à noire avis, très hasardeux d'assimiler la joie qu'éprouve l'oiseau ou le mammifère, lorsqu'il triomphe de son adversaire en amour ou lorsqu'il est élu par une femelle entre t(jus ses concurrents, à l'honneur tel qu'on le décrit et le définit on morale ; il est abusif d'y voir la forme même rudimentaire et l'ébauche de cet honneur. M. Jeudon est d'ailleurs contraint d'avouer que celle manifestation de l'honneur « ne pouvait être que le faux honneur, celui qui est fondé sur les biens qui ne dépendent pas de nous »; il reconnaît même combien il est facile de se tromper (piand on croit retrouver chez l'animal certains sentiments humains et il déclare qu'on aurait tort d'attacher beaucoup d'importance aux expressions qu'emploient les naturalistes pour désigner les
(1) Jeudon, op. cit. p. 73 et p. 94.
états d'âme problématiques de l'animal « Ces termes de vanité, orgueil, amour-propre, contentement de soi-même, dignité, plaisir d'être admiré et loué, sentiment d'émulation, jalousie, rivalité, sentiment de l'honneur et autres semblables, doivent être tenus pour des approximations grossières et pour à peu près synonymes. C'est que tous ces mobiles sont encore plus ou moins confus et confondus en réalité et comme à l'étal de syllepse dans l'àme inconsciente des bêtes )» (1). Nous sommes d'accord avec M. .leudon pour dire qu'il ne faut point « tenter d'imposer à ces mots une précision qu'ils ne comportent pas ici et qui n'a de valeur que lors([u'il s'agit de l'homme » (2) ; et c'est précisément pour cela que nous nous refusons à voir dans les actes et les attitudes des animaux décrites par les naturalistes autre chose que des manifestations de l'instinct de conservation ou de celui de reproduction.
.Mois, s'il est tout au moins exagéré de voir chez les animaux l'éclosion de l'honneur sexuel, parce que leur accouplement tout momentané n'a pas, en général, le caractère de permanence qui constitue une véritable société, au contraire, dans le couple humain, les qualités que doit présenter chacun des deux époux, pour assurer la stabilité de runion et pour fonder la famille, prennent aussitôt le caractère d'un idéal èT la forme morale particulière de Ihonneur. Chacun deux, en effet, non seulement veut être ce qu'il est nécessaire qu'il soit dans l'association conjugale, mais encore il tient à le paraître aux yeux de son conjoint, ou, en généralisant, de tous ceux ou celles qui seraient
(1) Jeudon, ibid., pp. 93-94.
(2) Jkudon, ibid-, p. 94-
susceptibles de contracter une union avec lui. Le mari ne veut pas avoir à rougir devant sa femme, ni par extension devant toute femme, de la manière dont il accomplit ses fonctions de mâle et de protecteur : voilà son honneur ; et la femme ne veut pas non plus être méprisée par son mari, ou en général partout homme. — <[ui est, en somme, un mari possible, — pour la façon dont elle comprend son rôle dans le mariage et le remplit : c'est là l'honneur féminin.
Crest pourquoi Thonneur de Thomme sera la virilité, virilité sexuelle d'abord (1) , force et courage ensuite. L'(Hinnuque est méprisé, sadéih'ance est telle que la société a toujours refusé de lui contier la plupart des emplois publics, même ceux qui comme la prêtrise, dans l'Eglise catholique romaine, exigent la chasteté absolue. L homme impuissant, celui, dont l'union est inféconde de son fait, est certainement diminué dans son honneur devant la société et à ses propres yeux. Dans beaucoup de cités antiques et dans certains états modernes, c'est un honneur d'être marié et le célibataire ne jouit pas de tous les droits civils, civiques et politiques. On s'est demandé bien souvent
(!) Cf. RÉMYileGouBMONT, dansun article de journal (« La Dépêche» i5nov. IgOS):» Cette idée de punir le mari trompé par sa femme est cruelle saus doute, mais non absurde : car l'infidélité de la femme vient presque toujours de l'incapacité du mari. De là aussi le ridicule dos époux trompés, c'est-à-dire, en somme, de ceux qui n'ont pas su se faire aimer, qui ont été au dessous de leur tàctie, soit dans l'ordre physique, soit dans Tordre sentimental. La nulignité publique est en Cfla fort clairvoyante». Cf. Alexandre Dumas
fils (La femme de Claude) : « A. M.Cuvillier-Fleury » : « 11 y a une foule de maris trompés, qui, étant trompés, n'ont que ce qu'ils méritent ; c'est leur faute, ils n'étaient pas faits pour le mariage... la plupart des maris trompés sont donc plus souvent à blâmer qu'à plaindre » {Théâtre complet,
Paris, Colmann-Lévy, I898. T. V, pp. 219-2-^0).
pourquoi le mari est déshonoré par l'adullère de sa femme et pourquoi il porte ainsi la culpabilité d'un acie qui ne lui est pas imputable, qu'il n'a pas favorisé, dont il souffre , contre lecjucl il s'indig-ne et qu'il juge très sévèrement. 11 nous paraît cependant que,>i dans bien des cas de ce genre, l'opinion publique juge inexactement, cependant le principe sur lequel elle se fonde ne manque pas d'une certaine logi(]ue. Elle sent confusément que l'homme qu'une femme trompe n'a pas su se faire aimer d'elle, qu'il a manqué des qualités physiques ou morales nécessaires à l'individu de son sexe, qu'il n'a pas su remplir sa fonction d'une manière satisfaisante et complète : il n'a pas été un mâle dans la plénitude du terme ; aussi, un blâme, brutal ou discret, s'attache-t-il à lui, tant qu'il n'a pas réduit à néant cette accusation implicitement dirigée contre lui ou qu'il n'a pas montré, par une action particulièrement courageuse, ou jugée telle, qu'il est encore digne de jouer un rôle dans la société. M. Jean de Bonnefon cite « ce mot d'une jeune fille très mod( me, à qui l'on proposait en forme de mari un homme divorcé : — Volontiers, dit-elle, pourvu qu'il nait pas obtenu le divorce à son profil (1) ». Elle signifiait ainsi qu'elle voulait bien accepter un mari léger et môme coupable; mais elle refusait le mari d'une femme coupable : elle le jugeait disqualifié par son infortune. Elle exprimait dune façon u très moderne »,en effet, la vieille et traditionnelle conception «pie les femmes ont de l'honneur masculin et qu'à leur suite, ont dû nécessairement adopter l'homme et la société. Et, lorsque le mari se bat en duel contre son rival
(l) Jean de Bonnefon. Les cas de conscience modernes. Paris. L'Edition moderne ; Ambat et C'", 6" édition.
heureux ou quand il tue soit l'un des deux complices, soit tous les deux, il ne le fait d'ordinaire ni par un mouvement de colère ou de vengeance, ni par attachement pour sa femme , que bien souvent il a cessé d'aimer ; mais pour échapper à la déchéance et au ridicule, au rire de ses camarades, des domestiques, du public informé, il provoque son adversaire et brave la mort ou il commet un meurtre par point d'honneur, c'est-à-dire pour reconquérir, par un acte exceptionnel et retentissant, sa dignité sociale, au moment où il vient de la perdre (1).
Ceci revient à dire que le courage, indispensable au mâle pour défendre sa compagne et ses enfants, est un des éléments essentiels de Ihonneur viril et s'explique lui aussi par la fonction de l'homme dans la famille. La couardise éveille toujours l'idée d'une déchéance sexuelle, la renommée qui s'accorde à l'intrépidité, surtout quand elle s'étale et se montre inutilement, a eu le plus souvent pour origine le' désir de conquérir le suffrage des femmes, do les émouvoir et de se montrer digne de leur choix éventuel ou simplement possible (2). On ne saurait mieux faire ressortir ce caractère sexuel de la bravoure qu'en citant deux passages caractéristiques d'une nouvelle de M"' la Comtesse de Pardo-Bazan. « Eh quoi ! vous ne vous battriez pas si l'honneur le commandait ? » dit uiie des héro'ines au gouverneur de Madrid, qui s'oppose à un duel.
(1) Alexandre Dumas fils {op. cit. t. V, p. 216) compare le mari qui pardonne à celui qui tue en ces termes : >< Dans le premier cas, on le plaisante, dnns le second cas, on l'admire ».
(2) « Chez les Dayaks,... un jeune homme ne peut Irotiver à se marier tant qu'il n'a ras présenté une tête humaine à sa fiancée ». (G. Ferrero ; Les fêtes criminelles, Revue Scientifique, U janv. ISgi, p. 43).
« L'expression, ratlitude, les yeux, la figure sereine du Marquis répondirent éloquemment à la demande d'Anna. Ce fui un de ces instants où le caractère sexuel s'affirme avec plus de puissance encore que dans les manifestations de Tamour. Le sexe faible rappelait son rôle au sexe fort et celui-ci affirmait qu'il était disposé à le remplir, à justifier sa traditionnelle domination (1). » « La base des relations entre les deux sexes est telle... dans sa persistance séculaire que 1 homme ne peut pardonner à la femme un instant d'oubli et qu'elle ne peut lui pardonner une seconde de peur.... juste compensation des deux points d'honneur rivaux, rançon que doit payer l'homme en échange de son autorité (2) ».
L'on met généralement, nous le voyons, en regard du courage, considéré comme l'honneur viril, le sentiment de la pudeur qui semble résumer l'honneur féminin. Cette vertu, en effet, est celle que l'on estime essentiellement chez la femme ; on lui apprend à la rechercher et à la conserver de préférence à toutes les autres, parce qu'elle est celle qui exprime le mieux la convenance de la femme à sa fonction. Certes, dans les sociétés primitives, l'épouse a pu placer tout son honneur dans sa fécondité ; dans Fous les temps et dans tous les pays, la femme fait aussi consister son honneur à être belle et à le paraître ; car la beauté des formes féminines est une promesse de maternités nombreuses et heureuses, elle est un appel au désir, elle est pour la race un gage d'avenir et une espérance ; la femme moderne, comme la femme d'autrefois, tient
(1) M"" la C"" de Pardo-Bazan : Une vengeance, (V).
(2) M°" la C"^« de Pardo-Bazan, ibid. VIII, in fine.
aussi à honneur d'êlre bien parée : c'est que la parure est le complément nécessaire de sa beauté et un des moyens les plus puissants dont elle dispose pour remplir sa mission de femme et de future mère et toutes ces formes d'honneur sont directement liées à sa fonction dans la société et dans Tassocialion conjugale (1). Mais la famille serait compromise et ruinée dans son fondement, si la femme n'était pas chaste, c'est-à-dire si elle n'était pas fidèle en fait et si elle ne conservait pas, dans son maintien, dans ses vêlements, dans ses propos, l'apparence extérieure de la fidélité. L'importance de cette manifestation de l'honneur est telle que l'on a bien souvent répété avec Montaigne qu'on tient les femmes quittes de toutes les autres vertus, moyennant celle-là. « Notre passion et cette fiébreuse solicitude que nous avons delà chasteté des femmes faict aussi que une bonne femme, une femme de bien et femme d'honneur et de vertu , ce ne soit en effecl à dire aultre chose pour nous qu'une femme chaste, comme si pour les obliger à ce debvoir nous mettions à nonchaloir tous les aultres et leur laschions la bride à toute aultre faulte pour entrer en composition de
(1) Cf. Jeudon [op. cit. p. l93)(( Ainsi s'est développée. . la coquetterie, que l'on reproche tant à la femme, mais qui est une forme inférieure du sentiment de l'honneur. Mettre sa; fierté dans sa toilette, dins sa beauté, qui attirent les hommages des hommes et même aller jusqu'à la passion de plaire à tous Içs hommes et d'éclipser ses rivales, c'est-à-dire jusqu'à la coquetterie, prouve au moins la puissance du sentiment de l'honneur ». Nous ajouterons que cela prouve aussi l'origine sociale, et même ici sexuelle, de ce sentiment, tant est vraie la formule de Miiudsley que H. M.\rion cite et paraphrase : « Quand il s'agit da la femme, sex lies deeper than culture, le sexe influe sur toute la mentalité de la femme et surtout sur sa conception de l'honneur » {PsychoLosçie de la femme) (voir pp. ^'j-i'jo sqq.)
leur faire quitter cette-cy (1) ». Or quelles sont la forme précise et l'origine de cet honneur féminin ?
Il ne peut être le synonyme de virginité, puisqu'il n'est pas particulier à la jeune fille, que la femme mariée et la veuve l'observent et le gardent ; il ne consiste pas non plus dans la fidélité à la parole juiée, au serment de n'apj)artenir qu'à son mari, puisque la vierge qui n'a fait une telle promesse à personne a aussi son honneur, veille jalousement sur lui et peut le perdre. Le point d'honneur , ici , exprime donc uniquement ce fait, exclusivement social , que la. femme doit rester toujours digne du rôle spécial qu'elle tient ou qu'elle tiendra dans la famille, rôle qui consiste à assurer à celle-ci, non seulement la perpétuité matérielle, mais une sorte d'identité morale, c'est-à-dire la pureté de la lignée. 11 faut que la femme soit fidèle, si elle veut accomplir sa mission et sa fidélité réelle se doublera d'une fidélilé apparente et d'une sorte de modestie ; car, d'après l'opinion unanime, « il n'est pas possible que celle
(1) Montaigne ; Essais, 1. II, ch. VI « Des récompensesd'honneur ». cf. 1. III, ch. V. « Il n'est guéie d'entre nous qui ne craigne plus la honte qui lui vient des vices de sa femme que des siens, qui ne se soigne plus (charité esmerveillable) de la conscience de sa bonne espouse que de la sienne propre, qui n'aimast mieux estre voleur et sacrilège et que sa femme fust meurtrière et héréticquc, que si elle n'étoit plus chaste iiue son mary », Mais il s'agit bien plus là de l'honneur ilu mari que de celui de la femme. Montaigne, qui a vu ce qui sépare l'honneur du devoir et qui en résume la distinction dans cette formule : « toute personne d'honneur choisit de perdre son honneur plutôt que sa conscience » (1. II ch. XVI), affecte d'expliquer la chasteté, comme la bravoure, par l'intérêt personnel: « nou s faisons et poisons nos vues selon notre intérest ». Nous avons déjà réfuté cette thèse et nous venons de voir que, pour rendre compte de ces « préjugés », bien fondés d'ailleurs, il faut fairj appel à des principes plus comple.xes. où l'idéal social et, en particulier ici, l'idéal familial jouent un rôle essentiel.
qui consenl à passer pour infâme puisse jamais être honnête. . , la femme en bien faisant n'a fait que la moitié et ce que Ton pense d'elle ne lui importe pas moins que ce qu'elle est » (1). Tout soupçon d'adultère, ou même d'inconstance sentimentale suffit, en effet, pour jeter le trouble dans l'institution familiale et pour en rillérerle fonctionnement normal.
Pour la même raison, une jeune fille doit conserver sa virginité ; car elle prouve, en résistant aux entraînements des sens et en se réservant pour celui qui sera plus tard son époux, bien qu'elle ne le connaisse pas encore, qu'elle saura sans doute, dans la suite, lutter aussi victorieusement contre toutes les tentations et conserver intacte la race qu'elle sera chargée de propager.
Une des preuves manifestes de ce fait qu'au moins à l'origine, l'honneur féminin ne s'attache qu'à la fonction sociale remplie dans la famille par la femme, c'est que, si celle-ci renonce à cette mission régulière et traditionnelle, si elle s'en « libère » et s'en attribue une autre , — soit qu'elle veuille exercer une profession virile, soit qu'elle se propose uniquement de plaire, — son honneur va changer immédiatement de caractère, il se rapprochera souvent de l'honneur masculin et l'on voit, de nos jours, l'opinion publique honorer des femmes qui seraient unanimement méprisées, si elles étaient restées dans les conditions ordinaires oij se déroule l'existence du plus grand nombre des personnes de leur sexe. Il en serait probablement de même
(1) Rousseau : Emile, 1. V, (Genève, lT7o, t. Kl, p. îl5). Cf Descaktrs, Passions de l'âme(lU'' p. art. 168): « Une honnête femme n'est pas blâmée d'être jalouse rie son honneur, c'est-à-dire de ne se garder pas seulement de mal faire, mais aussi d'éviter jusques aux moindres sujets de médisance ».
dans une société d'où aurait disparu le mariage, tel qu'il a subsisté jusqu'à nos jours. Et l'on peut, d'après quelques symptômes que nous oiïre la période contemporaine, avoir la vision anticipée d'une société où l'honneur de la femme ne consistera pas, comme aujourd'hui, à se conserver pour un seul homme, dont elle est la chose, parce qu'elle lui doit tout, la sécurité, le pain de chaque jour, la situation et la considération, le nom même, mais à se maintenir libre et moralement digne , égale par le travail , la j)robité et la sincérité à celui dont elle sera la collaboratrice et l'associée. Une forme nouvelle de l'union sexuelle amènera une transformation de l'honneur féminin et peut-être aussi de l'honneur masculin, tels que le mariage traditionnel et la constitution a ■tuelle de la famille les ont établis. Les deux sortes d'honneurs finiront, sans doute, par se rapprocher jusqu'à s'identifier, nous le pressentons (1), mais aujour-
(I) Entre autres indices de cette confusion prochaine de l'honneur, masculin et de l'honneur féminin, soulignons l'attitude de Hoffding. Cet auteur, en eflet, réfute énergiqueinent Mentkgazza, lorsque celui-ci prétend {Physiologie de l'Amour éd allemande, p. 351) (jue toute la lâche morale de la femme est contenue dans la famille et que, si une foule de vertus sont légitimement exigées de l'iiomme appelé à travailler et à lutter dans tant de conditions diverses, la fidélité serait seule exigée de la femme. Ho'ffding réclame, au contraire, les mêmes devoirs, le même honneur pour les deux sexes. Même revendication chez M"'^ la C'"« de Pardo- Bazan. Dans Une Vengeance (II), Alfonso de la Cueva dit à sa femme Annita ; « La parole d'honneur, tu sais bien que c'est bon pour nous autres hommes. — Non, répliqua-t-elle, non ; je ne l'ai jamais cru, notre honneur est basé sur ks mêmes vertus que le vôtre : la loyauté et la sincérité. Notre honneur est, comme le vôtre, taché par le mensonge». Enfin un livre comme la Bachelière de M"" Gabrielle Rkval montre aussi que l'honneur viril C,^ peut être compris et pratiqué par les femmes et que, de plus enTpïus, avec la libéraUon de celles-ci et leur ascension vers un idé il moral plus élevé, la différence de sexe cessera d'avoir une influence décisive sur la manière d'être de l'honneur : il ne fera que le nuancer.
d'hui encore leurs diftérences subsistent (1); on ne peut que les mettre en évidence et les expliquer, en montrant qu'elles expriment riiélérogénéité des fonctions remplies par les deux sexes dans la famille et dans la société ou la manière diverse dont chacun d'eux les comprend.
Pourquoi est-il non seulement admis, mais encore normal et léj'-aK que la femme regpive obligatoirement de son mari « tout ci' qui est nécessaire pour les besoins de la, vie » (2) tandis que le plus bas degré de l'infamie, pour un homme, c'est de se faire entretenir par sa compagne ? Cette réprobation ne s'explique bien que si on remarque que celui qui agit ainsi se dérobe volontairement au rôle naturel et social du mâle ; non seulement il montre sa fainéantise et sa lâcheté, mais encore et surtout il renonce a être l'appui et le pourvoyeur alimentaire de sa femme et de sa famille ; -aussi existe-t-il pour lui, dans des milieux très spéciaux, il est vrai, un moyen de réhabilitation devant l'opinion de ses pairs: c'est de se montrer, pour sa compagne, un protecteur puissant et vigilant ; il retrouve, en effet, dans l'étalage de sa- force, le prestige sexuel que lui aurait tait perdre sa paresse ; il place donc son honneur à être et à paraître redoutable par sa vigueur physique.
Pourquoi, généralement, accorde-t-on à l'homme seul le mérite de la parole donnée et tenue, de la loyauté, du courage ? C'est qu'il a pour mission d'entrer en relations
(i) On va, en ce sens, parfois jusqu'à dire que, pour la femme, le senlitiment et le devoir d'honneur n'existent pas- Citons ce passage du « Bois sacré » comédie en 3 actes de MM. Caillavet et de FLERS(acte I, se. VIII) : Francine : « L'honneur ce n'est pas pour nous. I^e mot même n'est pas féminin. L'iionneur c'est une chose d'homme. Nous, nousavons l'honnêteté. »
(2) Code civil. Titre « Du Mariage » ch. VI. art- 214
économiques, politiques ou intellectuelles avec les autres hommes, d agir au dehors, de travailler et que, pour ce labeur attribué jusqu'ici à son sexe dans la répartition familiale du travail, il doit acquérir ces vertus particulières, qui lui sont en quelque sorte réservées par destination.
Pourquoi, cependant, l'iufidélilé du mari, la violation de ses engagements conjugaux est-elle toujours jugée avec beaucoup d'indulgence et , souvent même , pleinement absoute par l'opinion, tandis que l'inconduite de la femme est considérée comme le pire déshonneur ? Les fautes des deux conjoints étant les mêmes, au point de vue de la morale stricte, la réprobation devrait être identique dans les deux cas. Mais, si nous nous plaçons au point de vue de la famille et de la fonction maternelle que la femme y remplit, notre jugement sera tout différent et Malthus a raison de dire que le mépris atteint légitimement « réj)ouse qui manque à la chasteté, parce que, chez elle, ce genre de délit est plus manifeste, la faute plus pleinement prouvée et plus nuisible à la société » (1). Son infidélité, même simplemen Insoupçonnée, détruit la tradition familiale et en fait suspecteHa pureté, puisque, en raison même de son rôle sexuel c'est elle qui introduit les enfants dans la famille et qiii impose ainsi au mari ceux qui ont pu être conçus eu dehors du mariage. Or, comme le fait remarquer A. Dumas fils, (* si malin que soit l'homme, la réciproque lui est absolument impossible ; quoi qu'il fasse, il ne peut faire donner une place légitime au foyer à des enfants qui ne sont pas nés do sa femme et, en ce sens tout au moins,
(1) Malthus : Essai sur le Principe de la Population, trad. M. Prévost, i852, p. 337.
si sa compagne peut le tromper, lui ne peut pas la tromper » (1). La diversité de l'honneur masculin et féminin montre bien ici l'importance de la fonction qui en est l'origine et du groupement familial où ils naissent et se développent.
Par là, nous voyons s'affirmer, comme idéal de la famille et comme principe de l'honneur domestique, le véritable objet de l'union conjugale, l'enfant, c'est-à-dire l'individualité nouvelle qui reçoit de ses parents la mission de transmettre et de perpétuer la lignée, fin sociale dernière, par rapport à laqueih^ tous les couples ne sont que des moyens et des instruments.
Nousavonsdéjà remarquéque,dans beaucoupde sociétés, c'est un honneur d'être marié ; mais c'est surtout un honneur d'être père ou mère. Ces noms, dans l'antiquité et même dans les temps modernes, sont décernés comme des titres honorifiques. Les peuples anciens nommaient ainsi les dieux et les héros [àri^-hr/ip, Jupiter, Pater JEneas) ; on appelle pères les personnages que l'on vénère [les Pères de rEgli.'e, le Saint-Père) ; dans les communautés religieuses, les mots « Père » et « Mère » marquent une dignité.
Mais, quel que soit le prix que les diverses civilisations accordent à la paternité, il ne suffit pas, pour obtenir et mériter cet honneur, d'avoir mis au monde une individualité nouvelle, il faut encore avoir été vraiment père, vraiment mère. En ce sens, on juge les parents d'après
(1) Alexandre Dumas fils {Entr'actes,3' série, Calmann-Lévy 18;9, p. 6.5-6j) ; il ajoute, « ce que résumait spituellement je ne sais plus quelle princesse, en disant à son noble époux: «Je puis faire des princes sans vous, vous ne pouvez en faire sans moi ». M. Jeudon, op. cit. montre très bien qu' « au point de vue 4^ la famille, la faute du mari est la moins grave, celle de la femme, même seulement soupçonnée, peut faire naîtra l'angoisse au cœur du père lorsqu'il embrasse les enfants qui portent son nom » (p. 222).
l'enfant el leur honneur est accru OU diminué en raison de la valeur morale et surtout sociale de leurs descendants devenus adultes. Le jeune homme est-il digne de tenir sa place dans le milieu où il est né, il honore ses parents ; on prétend qu'en Chine celui qui conquiert par sa science ou son courage des titres de noblesse les transmet à ses parents ; ou présume, en elïet, qu'il est tel que l'on fait ceux qui l'ont élevé, qu'il les reflète, qu'il exprime leur idéal et on les juge d'aprèsleurœuvre.Si, au contraire, l'enfant déchoit et devient criminel, les parents, le père surtout, sont déshonorés ; car on estime, non sans vraisemblance, que l'éducateur a fourni à l'enfant soit de mauvais préceptes, soit de mauvais exemples, que, sans avoir été lui même effectivement coupable, et sans que ses actions soient tombées sous le coup de la répression sociale, il avait une moralité pernicieuse ou douteuse, qu'il a transmise à sa descendance ; ou encore on juge qu'il a tout au moins manqué de l'autorité suffisante pour élever son enfant ; la réprobation, qui, dans ce cas, atteint le père de famille. signifie donc surtout qu'il a mal conçu ou insuffisamment rempli sa fonction pédagogique, c'est-à-dire qu'il s'est mal acquitté du rôle qui lui appartenait dans la famille.
Et, lorsque réciproquement on dit que l'enfant est déshonoré par la faule de ses parents,c'est que l'on considère, à tort ou à raison, mais tout au moins avec quelque apparence de logi(jue, que celui dont l'éducateur ou le modèle a été un homme taré peut être lui aussi atteint d'immoralité, et comme contaminé. On estime surtout qu'en raison même de la déchéance de ses parents, il manque d'autorité pour accomplir, dans la famille ou dans l'Etat, la fonction qui lui incomberait ; il ne peut être ni vraiment père, ni vraiment citoyen.
Toul cela revient à dire qu'il existe, en fait, et qu'il y a surtout devant lopinion publi([ue, une solidarité familiale, qui se poursuite travers les générations et qu'exprime l'honneur. Les parents font de l'enfant l'idéal de leur existejuie^ ils veulent qu'il soit la réalisation de leurs aspirations etilsmetlent leur honneur à donner à leur rêve le plus d'ampleur et le plus d'élévation; ils savent, d'ailleurs, qu'àson tour leur enfant les idéalise, qu'il les voit plus grands, plus beaux et meilleurs qu'ils ne sont et ils tiennent à honneur de ne pas^ être inférieurs à celte image (1) ; rien n'est aussi leirible i>que d'avoir à rougir devant son fils ou sa fille, parce que l'on n'est pas ce qu'ils croyaient ; les parents tiennent à cette estime, sur laquelle se ionde leur autorité et qui est inhérente à leur fonction.
Et, de son côté, l'enfant se fait un point d'honneur de continuer la tradition paternelle et d'égaler la vertu de ses parents, ou du moins le type de moralité que son affection et son imagination ont, sans qu'il s'en doute, substitué à la réalité. Lui aussi considère comme une honte d'être inférieur à ses parents et à ses ancêtres ; +L çsLJQer de leur ressembler. « Nous sommes ce que vous fûtes, nous serons ce que vousêtes », ces paroles du chant sparliale pourraient être comme la formule abrégée de l'honneur fondé sur la tradition et la solidarité familiales, «.l'ai appris, dit Hector <lans l'Iliade, à être brave toujours et à combattre au premier rang des Troyens pour soutenir la grande gloire démon père et la mienne pro-
(1) C'est ainsi que, dans- Un enneiiti du peuple » iI'Ibsen, Thomas Stockman entend par conserver l'tionneur: c frardci- le droit de regarder ses enfants en face ». (Cité par M. Dablu, La Solidarité. Alcan)-
pre »... Zeus et vous fous. Dieux, faites que mou fils devienne, comme je le suis, illustre parmi les Troyens.... qu'on dise, un jour, à s 'U retour du combat : il est plus vaillant que son père » (1). Et, dans Anligone, Hémon parle ainsi : « Y a-t-il un honneur plus désirable, pour un fils, que la gloire d un père el, pour un père, que celle de ses enfants ('2i ? ».
Oe sentiment de soiidarilé et d'honneur, si vif dans lantiquilé, ne l'est i^uère moins aujourd'hui ; car il est l'onde sur linslitulion familiale, qui es' encore à peu près intncte. Nous le retrouvons dans une pièce de Sudermann, Ileimat (qu'il faudrait nommer en français le Foyer) : .Magda, qui s'est enfuie de la maison paternelle et qui est devenue une cantatrice célèbre, r<;vient dans sa ville natale; mais elle oublie les applaudissements qui l'attendent pour ne penser qu'au foyer familial ; « quand je fus arrivée, dit-elle, j'éprouvai de nouveau le grand respect d'autrefois; il me semblait que je n'étais pas di<^ne de franchir le seuil de la vieille demeure». Et maintenarH-le père est en présence de sa fille séduite. Le vieil officier voit son honneur de soldat eng-agé ; il veut punir le séducteur ; il prépare ses pistolets et voici ce qu il dit à Magda : c. Tu te figures ([u'il te suffirait de quitter la maison pour que tout soit de nouveau comme auparavant? Et ces lieux ? et nous tous qui restons ici? que deviendrons-nous? Quant à moi, grand Dieu, je descends vers la tombe — alors tout sera fini pour moi — . Mais ceux qui restent, ta mère, ta sœur... ta sœur surtout... qui
(1) Homère : Iliade, ch. VI, v. 441-446 et 476-479.
(2) Sophocle : Antigone, v. 703-704,
voudrait épouser une jeune fille qui a une telle sœur (l)? ».
Ainsi, aussi bien dans les temps les plus reculés que dans la période contemporaine, la famille apparaît comme un tout, dont l'intégrité, indispensable à la vie de l'ensemble et à l'ordre social, est compromise dès qu'une des parties se trouve ébranlée et c'est l'honneur qui en assure la solidité, parce qu'il est la conscience que prend chacun de cette responsabilité qui lui incombe.
Cette solidarité ne s'étend pas seulement des pères aux enfants, des ascendants aux descendants directs ; elle va beaucoup plus loin ; elle est coextensive des liens du sang, autant qu'on peut les discerner, et, en particulier, lorsqu'ils se traduisent extérieurement par un nom porté en commun, fussent-ils même, dans ce cas, simplement supposés par une fiction légale ou une convention sociale; et c'est pourquoi les membres d'une famille se liguent contre l'ennemi de l'un d'eux, qui devient ainsi l'ennemi detous ; même s'ils ont entre eux quelque querelle, ils font
(1) H. SuDERMANN, Heimat, Schauspiel in vier Akten(lV. 2). La conclusion de la pièce semble être que là où il n'y a pas possibilité de foyer, de famille, il n'y a pas d'honneur et que la jeune fille qui ne trouve chez les siens ni protectionj ni éducation, ni foi a le di'oit de vivre indépendante, avec sa seule conscience libérée pour guide. Voici, en effet, les paroles par lesquelles Magda se justifie devant sou père d'avoir perdu ce que l'on nomme l'honneur : « Ali, si j'avais été une de ces jeunes filles qui ne peuvent rien faire sans la protection d'un foyer quelconque, qui passent directement de la tutelle de leur père à celle de leur mari, qui reçoivent tout de leur famille, leur pain, leur idées, leur caractère el le reste... oui, alors lu aurais raison 1 . . . mais, moi, regarde-moi ; j'étais libre comme l'oiseau sur la branche... ah oui ! on s^it ce que la famille exige de nous avec sa morale. . . Elle a eu beau nous laisser en plan, sans protection ni joie, elle voudrait que nous vivions dans notre solitude, d'après des lois qui n'ont de sens que par elle » (V. 12). Cette dernière remarque, tout au moins, est très juste : la loi de l'honneur perd sa signification pour qui n'a pas de foyer.
momentanément la paix et vont au secours de celui des leurs qui est menacé ; ou encore ils concertent leurs efTorts pour faire valoir le mérite de tel ou tel de leurs parents, pour cacher ou pour atténuer sa faute et c'est ce qu'on appelle défendre et maintenir l'honneur de la famille. Chose étrange en apparence, mais bien caractéristique et très explicable au fond, si un membre indigne n'a pas conscience de sa déchéance , ses parents et ses alliés l'éprouvent mieux que lui et en souffrent davantage; s'il ne sent pas une olTense reçue, ceux-ci la perçoivent plus douloureusement, tel un organisme dont le système nerveux très sensible réagirait, sous l'influence d'excitations s'adressant à un organe momentanément anesthésié : c'est la manière d'être d'une personnalité composée et c'est bien là le caractère de la famille. Il y a des familles honorables, d'autres ne le sont pas ou le sont moins, quelle que soit la valeur individuelle de leurs membres. S'il est vrai que « l'individu est caution de sa famille » (1), la réciproque est encore plus juste : la famille est caution de l'individu.
Ce sentiment de solidarité familiale, l'honneur de la famille, on, comme on dit, l'honneur du nom ont été' les mobiles des sacrifices les plus sublimes et des actions les plus héroïques Voici comment, dans un roman de M. Paul Adam, un colonel de la Grande Arméeexplique sa constance et son calme courage au passage du Danube, sous le feu meurtrier d'une batterie ennemie qu'il faut subir impassiblement sans riposter : « L'honneur conseille de rester ici, devant ces bouches de canon, malgré les frissons nerveux du corps .. Je pense cependant à ma chère femme, à mes
(1) Fr. EiSELKN, [op. cit., p. lo).
sœurs que j'aime, à de petits enfants dont je souhaite voir la gracieuse jeunesse. C^est pour eux, pour leur fortune, pour rhonneur de mon nom, que je me liens ici, au milieu de mes soldats, eu regardant grésiller la flamme du boulefeu dans la main de Tartilleur autrichien. Ils penseront à mon exemple, si je meurs el je ne puis croire que, de l'autre monde, je ne les verrai pas admirer mou souvenir ; cela me satisfait » (1). Dans Gabrielle d'Emile Augier, c'est par un sentiment de solidarité dans la faute et au nom du même principe de l'honneur familial, que le mari pardonne à sa femme. D'ailleurs, le théâtre et le roman se sont toujours plu à décrire les hésitations et même les abdications de la conscience morale, lorsque vient en question l'intégrité de la tradition familiale. Dans des milieux aristocratiques ou bourgeois, on s'impose les sacrifices les plus douloureux pour éviter ce qui. pourrait ternir l'éclat d'un blason ou l'honneur dun nom. Pour empêcher un membre de la famille de se mésallier ou d'exercer une profession qu'en vertu d'une coutume séculaire, on juge dégradante, pour le détourner d'une opinion poliiique différente de celle des ancêtres, on ira jusqu'à commettre des actions douteuses ou coupables, on s'abaissera jusqu'aux indélicatesses, on oubliera le devoir, les prescriptions de l'honneur vulgaire, les règles de la stricte honnêteté. « Malheur à celui qui, en toute occasion, ne prendrait pas, à tort ou à droit, le parti de ses parents. Il serait un homme déshonoré » {2) : cette maxime, qui, d'après M. Feydel, résume les mœurs des Corses, pourrait être considérée comme la formule abrégée
(1) Paul Adam, La Force. Paris, P. LafiUe, (p. 83-84).
(2) G. Feydel, Mœurs et coutumes de la Corse; Paris, Garnery, An X.
du point d'honneur domestique. El ce n'esl pas là, quoi qu'on on ait pu penser, un état d'esprit en voie de disparition. M. de Curel, dans une de ses comédies, appelle du nom signilicatif de « fossiles » des personnes qui sacrifient tout au désir d'assurer la perpétuité de leur race; or, sont-ils vraiment des « fossiles » ? Ils le sont peut-être, si l'on entend par là que l'idéal familial qu'ils se proposent est archaïque et suranné ; mais ils le sont bien moins si l'on considère que, dans les familles les plus modernes, on retrouve très vivace soit la tendance aveugle , soit la volonté consciente de durer et de persévérer toujours semblable à soi. Il y a, dans la plupart des familles, non seulement des préjugés vivaces, mais encore des habitudes qui se perpétuent, des événements qui se célèbrent d'une manière presque identique, des gestes qui se reproduisent aux mêmes dates ou dans les mêmes circonstances ; il y a donc comme des cérémonies et une religion familiale, dont l'honneur serait une des prescriptions rituelles : Difi'érant d'une famille à l'autre, changeant selon les civilisations, les'jpays, les épotjues et les milieu.x, il repose cependant sur un dogme immuable, qui est la solidarité nécessaire de tous ceux qui portent le même nom. Telle est la «constante» que nous pouvons dégager au milieu des (> variables » qui parfois la dénatui'enl : l'esprit de famille est une force d'origine sociale, avec laquelle les individualités les plus puissantes doivent entrer en composition. Ainsi, Portai, « le Tribun » de M. Paul Bourget, après nous avoir déclaré d'abord que « la famille c'est tout l'ancien montle » et s'être « moqué de l'honneur bourgeois», qui s'attache à la solidarité familiale, finit-il par sauver son fils, coupabled'indélicatesse et par le couvrir de toute son autorité de président
du Conseil des ministres, au nom de cette même solidarité et de ce même honneur qu'il venait de nier () ).
Telle est, en efïet, la force exceptionnelle de cette forme de l'honneur fondé sur le caractère même de l'institution familiale, qui tire d'elle son origine, sa signification et sa valeur. Il se présente d'abord, nous l'avons vn, comme un sentiment personnel, qui traduit d'une manière idéale les exigences de la fonction que chacun de nous doit remplir dans cette société primitive et fondamentale ; il est ensuite une inclination collective, qui peut s'exag'érer jusqu'à devenir une passion et dont l'objet consiste à maintenir à ce groupement son existence, sa raison d'être traditionnelle et sa place dans l'organisme social.
(1) Paul BouRGET : Le Tribun, acte V et surtout la dernière scène. Cf. dans l'Emigré du même auteur ces paroles, par lesquelles le Marquis veut convaincre son fils qu'il doit briser sa carrière militaire et désobéir à son devoir d'officier : « Sachant combien tu tiensàton mélierjesacrifierais tout pour te le conserver. . . tout, excepté ce que je n.'^ peux pas sacrifier sans te laisser te dégrader : l'honneur du nom !.. . Cette idée du service passant avant tout, ta race, nos traditions, notre honneur est une folie, une monstruosité » (Acte III, se. IX).
Voici quelques autres formules du même personnage dans la même pièce . « Notre nom à nous, c'est l'honneur avec quelque chose de plus » Cet honneur consiste en ce que « nous avons été fidèles à nous mêmes » et que nous avons respecté « le droit des morts sur les vivants ». « Il n'y a pas que l'héroïsme militaire, il y a l'héroïsme familial ». Et le Marquis en donne comme exemple le faux divorce de sa grand' mère, destiné à tromper les Jacobins et à sauver le domaine familial, [ibid., acte I, se. VII).
Esprit de métier et honneur professionnel
Parmi les groupements sociaux, l'un des plus importants est certainement le groupement économique, qui est constitué par les gens qui exercent le même métier. Cet organisme occupe, dans la Cité antique aussi bien que dans l'Etat moderne, une place très considérable à côté de la famille ; parfois même il se confond avec elle ; dans les civilisations primitives, en effet, dès que s'est fait sentir la nécessité d'une division du travail, les métiers se sont répartis, selon les circonstances, entre les diverses familles ; ils se sont fixés chez elles et se sont héréditairement transmis ; la famille s'est ainsi spécialisée dans une profession : une caste n'est pas seulement une famille s'accroissant, se développant et se maintenant dans sa pureté orig'inelle ; elle est aussi cette même famille se consacrant à un métier toujours le même, en conservant la technique et les secrets, en perpétuant les traditions (1). Aussi, à l'origine, y eût-il confusion entre l'esprit de métier et l'esprit de famille, si bien que le particularisme de celui-ci s'est étendu à celui-là. C'est pourquoi, de môme que nous avons pu décrire un
(1) Ce point de vue est indiqué en particulier par M. G. Bouglé dans ses Remarques sur le régime des Castes, {Année Sociologique, i900, l'e partie, pp. 12 à 17).
honneur domestique correspondant à la constitution de la famille, aux relations que les membres de ce groupement entretiennent entr'eux et aussi aux rapports que toute la famille doit avoir avec la collectivité, de même il nous sera facile de mettre en lumière un honneur profps>iionnel, expression d'un certain nombre de conditions, dont la réunion est nécessaire pour assurer l'exercice de chaque métier, conformément à l'intérêt général. Cette forme d'honneur sera même plus nette et plusfacile à exposer que celles dont nous avons déjà parlé; en effet, la répartition en métiers crée dans l'organisme social une hétérogénéité plus grande que la division en familles : si toutes les familles comprennent leur rôle à peu près de la même manière et ont, en somme, un idéal peu différent, tous les métiers sont loin d'obéir aux mêmes exigences et de se soumettre aux mêmes préceptes. Le point d'honneur dans les diverses familles est identique — ou peu s'en faut; le point d'honneur pour chaque métier va être, au contraire, très particulier et c'est celte spécialité qui nous intéressera ici parce qu'elle nous permettra de montrer plus nettement la correspondance étroite entre les déterminations de l'honneur et les conditions ou tondions quiy correspondent dans la société. Prenons comme exemple la 'profession d'avocat et l'honneur qui s'y attache. Nous nous trouvons ici en présence d'un cas-type très favorable à notre étude, d'un métier bien défini , exercé par un nombre restreint d'hommes conscients de leur rôle et dont la solidarité est maintenue par des traditions anciennes, régie par une discipline sévère et consacrée par la jurisprudence du Conseil de l'Ordre. Ces règles et cette tradition constituent la dignité sociale du barreau ; celui qui les transgresse est blâmé par ses pairs, méprisé et même officiellement privé des droits et privilèges
attachés à l'état d'avocat. Or, si nous examinons cette sorte de code d'honneur, nous voyons que les prescriptions peuvent en être rangées sous trois titres : d'abord, des préceptes de morale courante, dont nous n'avons pas à nous occuper ici ; les fautes qui impriment à tout citoyen une flétrissure, les condamnations de droit commun (jui comportent un chàliment afflictifou intamant frappent l'avocat dans son honneur autant et plus que tout homme (1), Mais, en outre, les membres du barreau doivent, sous peine de réprimande, de suspension ou de radiation, maintenir en eux scrupuleusement le cara -tère de l'avocat, c'est-à-dire être et se montrer dignes de la fonction qu'ils exercent et de la confiance que les plaideurs et le public auront en eux. Enfin le même déshonneur et la même réprobation les atteignent, s'ils se laissent aller à commettre des actes, avoir des attitudes ou prononcer des paroles contraires à la solidarité professionnelle.
L'avocat, pour remplir comme il convient les devoirs de sa charge envers la société et pour paraître aux yeux de tous tel qu'il doit être, a besoin de pouvoir représenter toujours son client et le conseiller au mieux de ses intérêts légitimes, quelle que soit la puissance financière, politique ou sociale de ses adversaires ; pour n'être jamais tenté d'entrer en composition avec eux et n'être même jamais effleuré d'un soupçon de collusion, il doit avoir et montrer une indépendance et une probité supérieures à celles que l'on réclame d'un particulier ; ce sont là les exigences et la raison d'être de son ministère. Il faut qu'il ne paraisse
(1) « Tout ce que les lois de l'honneur, la modération, la délicatesse exigent d'un liomme vertueux, l'ordre l'exige de ses membres » (Dupin, Profession d'Avocat, 1" part. p. 690).
198 • ESPKIT DE MÉTIER
soumis à aucune autorité, qu'il n'ait pas de supérieur hiérarchique, qu'il ne puisse être retenu ni par la crainte de poursuites judiciaires en raison des opinions qu'exprimeront ses plaidoiries, ni par la menace d'une arrestation ou de perquisitions à propos de l'exercice de ses fonctions ; les soucis pécuniaires ne doivent pas davantage faire suspecter la sincérité de saconscience, l'ardeurde sa conviction, diminuer sa bonne foi ou son courage, rendre sa probité moins incorruptible ou plus douteuse ; c'est pourquoi il s'interdit tout commerce, tout trafic, toute industrie qui risquent, à un moment, de le placer sous la dépendance d'une clientèle dont les exigences pourraient faire dévier sa conduite ; il ne jouera pas à la Bourse, il ne signera pas d'eftels de commerce qui peuvent le mettre, comme débiteur , à la merci d'un créancier ; bien plus, il ne sera pas question entre son client et lui de rémunération ; il importe que l'on ne puisse attribuer à un mobile intéressé l'intervention du défenseur en justice ; car, si je suppose que le gain seul décide l'avocat à plaider en ma faveur, je puis craindre que l'offre d'une somme plus considérable l'amène à m'abandonner ou à me trahir, en passant dans le camp de mon adversnire : aussi l'avocat ne doit-il ni se faire payer d'avance, ni poursuivre en justice le règlement de ses honoraires ; pour Mes mômes raisons, il renoncera à tous les moyens de réclame par lesquels il semblerait rechercher la clientèle : plaque indicatrice sur sa porte, en-tête de papier à lettres, annonces dans les journaux ou par voie d'affiches ; on ne tolère pas que l'avocat fasse étalage de son titre ; il acceptera, d'ailleurs, toute désignation d'office et plaidera gratuitement ; il n'hésitera jamais à défendre un détenu ; en un mot sa profession ne doit pas être considérée comme un métier comparable aux autres et soumis aux mêmes néces-
sites ; enfin l'avocat conservera religieusement les confidences de ses clients et ne les livrera sous aucun prétexte; si son adversaire en a communication, par suite d'une négligence ou dune inadvertance, il est tenu de n'en pas taire état. L'honneur de l'avocat consiste dans celte probité inattaquable et vigilante et dans cette indépendance absolue, avec tout ce qu'elles entraînent de dignité dans la vie, de sûreté, de désintéressement et de dévouement.
Or si ces vertus s.ont comme le « patrimoine de l'ordre » jalousement transmis par les anciens à leurs jeunes confrères, elles sont aussi et surtout l'expression manifeste d'une <( garantie nécessaire sur laquelle compte la justice et dont le justiciable a besoin (1) ».
A côté de ces tormes d'honneur, qui traduisent ainsi a fonction sociale du barreau, en voici d'autres, qui ont simplement pour objet de maintenir entre les membres de la profession les liens indispen.sables de solidarité et des relations faciles, courtoises et même cordiales : la confraternité et la discipline sont aussi des préceptes -de l'Ordre elle Conseil, qui a dans sns attributions d'assurer la liberté de la défense et de protéger le public contre l'u.surpation des fo.ictions d'avocat par des gens indignes de confiance, ne doit pas moins se préoccuper de ne pas laisser corrompre ou amoindrir l'institution du barreau, en tolérant le relâchement ou la rupture des liens qui existent entre confrères ; en particulier, il résistera, par tous les moyens légaux, aux atteintes qui seraient
(1) Ordonnance de 1822 ri;organisant l'ordre des avocats. Voir le commentaire minutieux de tous les devoirs professionnels de l'avocal et leur justification dans l'important ouvrage de Cresson, Usages et Règles de la Profession d'Avocat (a volumes), Paris 1888.
portées à sa juridiction paternelle et à son autorité. Il rappellera, par son institution même, à tous les membres de rOrdre qu'il y a entre eux une solidarité d'honneur et de délicatesse, qui rend les idées el les actes de chacun communs à rOrdre tout entier ; ainsi, celui qui commet une action indigne ne peut plus « communiquer » avec ses confrères, prendre place à leurs côtés à la barre ; car il les compromet par sa présence et porte à la profession un préjudice sérieux, qui pourrait être mortel. Qu'arriverait-il, en effet, si ceux qui assument la défense des plaideurs oubliaient ces préceptes, s'ils refusaient à leurs anciens et à leurs bâtonniers le respect et la déférence, s'ils entraient en rébellion contre le Conseil de l'Ordre, s'ils usaient vis-à-vis de leurs confrères, dans leurs plaidoyers, de procédés déloyaux, si, par exemple, ils ne leur communiquaient pas d'avance les documents qu'ils se proposent d'invoquer ? La haine et la discorde régneraient dans la corporation ; l'Ordre se dissoudrait spontanément, la profession deviendrait libre, chaque avocat ne relèverait plus que de lui-môme, c'est-à-dire de sa conscience plus ou moins scrupuleuse, d'autant plus livrée à toutes les impulsions mauvaises de l'égoïsme et de la passion qu'elle ne serait plus maintenue par aucune crainte de l'opinion de ses pairs. Le public comprendrait vite qu'il n'a désormais aucune garantie touchant la moralité professionnelle du défenseur; il cesserait d'estimer la profession, parce que certains individus méprisables continueraient à plaider. Quelle serait, d'ailleurs, devant la justice, la portée de l'intervention d'un inconnu dont aucune association ne répondrait et quelle confiance le public aurait-il en un tel homme ? De sorte que l'avocat, en faisant consister son honneur à être bien vu de ses pairs, à entretenir avec
eux de bonnes relations, à ne rien risquer pour se montrer indigne de leur estime et en se soumettant à leur juridiction bienveillante, non seulement se facilite considérablement l'accès et l'exercice de sa profession, mais encore accroit le prestig-e général du corps auquel il appartient ; il contribue à le rendre plus utile à la collectivité et plus apte à remplir sa fonction (1).
11 y a donc un idéal de la profession d'avocat, déterminé par une double série de conditions et d'exigences: les unes expriment les rapports qui unissent l'avocat à ses confrères et sans lesquels le barreau ne saurait être et se maintenir, les aiîtres traduisent les relations entre le barreau et le public et justifient ainsi l'existence de la profession. On pourrait même prétendre que celles-ci seules sont essentielles, ou plutôt que les premières s'y ramènent, comme à des principes fondamentaux : l'intégrité et la solidarité du barreau sont nécessaires, comme une garantie indispensable , pour l'accomplissement normal de sa fonction et, lorsque l'Ordre rejette l'un de ses membres indignes, lorsqu'il marque par là qu'il tient à n'être composé que d'individus irréprochables et fraternellement unis, il agit ainsi pour se concilier la confiance de ceux qui auront recours à lui, il est fidèle à sa lâche et se conforme à sa raison d'être. Ce souci de la fonction
fi) Surtout si. l'on considère l'intérêt des jeunes avocats destinés à perpétuer la profession et à soutenir l'éclat et les vertus du barreau « auxquels il importe de jouir pour la plaidoirie de tous les moj'ens de se former à la plus importante des fonctions de la profession », il v a « obligation pour le Conseil de discipline de maintenir la pureté des règles et des principes et d'en conserver les droits » (Duvergikr, Consultation , Dijon, 17 janvier 1866).
domine dans toutes les règles de la profession (1) et nous comprenons alors pourquoi l'honneur de Tavocat est celui du particulier avec qut^lrjue chose de plus et pourquoi, dans celte situ.ition, « !a discipline défendra un i^rand nombre d'actes que la loi et les mœurs permetleul à l'honneur commun >^. Tous ceux qui , comme Uupin, dont nous citons et commentons ici les paroles, ont formulé les exigences spéciales de cet honneur, ont eu soin de faire reuiarquer (jue ces règles, dans leur rigueur, ne constituent en aucune façon un blâme pour les hommes qui, ayant choisi d'autres carrières, ne s'y conforment pas et restent cependant parfaitement honnêtes et moraux ; elles expriment simplement « des limites imposées à la profession (2) » et les nécessités vitales qu'elle comporte.
Mettons en opposition avec C(;tte réglementation rigoureuse de la profession d'avocat ce qui a lieu pour le corps médical. Ici nous sommes assurément en présence d'un certain nombre de préceples généralement observés , résumés dans les Traités de Médecine sous le nom de Déontologie et même enseignés dans les Facultés. Il est prescrit au médecin d'observer le secret professionnel, auquel il est, d'ailleurs, tenu par la loi, de se rendre au
(t) Voici une formule qui nous paraît définir assez bien, non seulement la nature de la corporation des avocats, mais encore leur esprit de corps et leur honneur : « L'ordre des avocats est une agrég-atiou de jurisconsultes, unis par les liens de l'iionneur, consacrée sous la protection des lois et des magistrats à la défensedes citoyens, qui ne peut admettre et conserver dans son soin que ceux qui, non seulement respectent les lois, mais aussi n'offrent dans leur conduite publique rien qui puisse déshonorer leur noble profession. (Arrêt du Cons. de L'Ordre, 20 août 1829 : cf. arrêt de la Cour de Paris, i830).
1,2) Du PIN : Profession d'Avocat [loc. laud).
premier appel de celui qui sonlTre, même s'il esl intlig'ent, J'enlrelenir nvec ses confrères des relations cordiales, de ne rien f.iire (»our leur enlever un (dienl : c'est, ainsi rpi'un docteur refusera de visiter un malade que soijJi'ne un autre métiecin, sans l'assentimenl de celui-ci, que, s'il est appelé eu consultation, il ne pourra jamais devenir médecin tiaitant et (pi'enlin, s il au couis de la consultation, soit lorsqu'il succède à un confrère auprès d'un malade, il ne devra pas laisser comprendre qu'il y a entre son prédécesseur et lui une divergence d'opinion. Voilà bien, assurément, un ensemble de règles dont l'observation est indispensable à l'exercice de la médecine et nécessaire pour que la profession de médecin soit socialement jcstimable et universellemenl respectée. Si cette discipline n'était pas obéie. le malade assimilant aux disputes de ceux qui le soignent, les voyant jaloux, envieux, âpres au gain, n'aurait aucune confiance ni dans leur science, ni dans leur cara<-lère, et craindrait que des considérations étrangères à leur art ne viennent les empêcher de rem[)lir leur office avec sérénité. Quel est enfin le malade qui se confierait à un docteur, s'il n'était persuadé que celui-ci ne dévoilera jamais les tares physiques dont il est frappé, la maladie qu'il a contractée, la blessurf^ qu'il a reçue dans des circonstances qu'il lui importe de cacher?
Il y a donc un honneur du médecin, qui consiste à se conformer aux exigences de sa profession; mais, si nous le comparons à celui de l'avocat, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer combien il est plus large, moins impératif et, pour ainsi dire, plus capricieux. Que de pioblè;ne.>. se posent et ne sont résolus que selon la conscience ou la fantaisie du médecin ! Jusqu'à quel point lui sera-t-il permis de réserver certaines interventions décisives
pour ceux de ses malades qui peuvent lui verser des honoraires élevés ? Jusqu'à quel point est-il infamant pour lui d'avoir recours à une réclame tapageuse et parfois quelquepeu mensongère ? Jusqu'à quel point une faute professionnelle, une distraction ou une omission sont-elles déshonorantes ou dégradantes? Ouehjues médecins n'hésitent pas à prêter la main à des manœuvres (jue la morale réprouve et ils prétendent qu'en agissan! ainsi, ils restent honorables. S'il leur est possible d'hésiter sur tous ces points et sur d'autres semblables, c'est, croyons-nons, qu'ils n'ont pas une vision assez nette de leur rôle social ; ils pensent trop à eux, pas assez à leur mission et à la place que doit occuper leur corporation dans la société. Et c'est pourquoi les meilleurs d'entre eux ont souvent réclamé l'institution d'un tribunal corporatif, d'un conseil de discipline, analogue au ('onseil de l'Ordre des avocats, qui préciserait, par sa jurisprudence, ses remontrances et des pénalités appropriées,la fonction du corps médical, la responsabilité qui lui incombe, la signification et les limites de la solidarité entre collègues, dans l'intérêt de la corporation et du public. Un tel organe, donnant en quelque sorte au médecin la conscience claire de ce que veut sa profession et de ce que la société lui demande, fournirait à l'honneur médical un fondement plus solide et une valeur supérieure. Partout où existe le sentiment, obscur ou réfléchi, de la fonction, l'honneur professionnel est très développé et il se manifeste d'abord par un point d'honneur particulier, très variable d'une profession à l'autre, en raison de la place que chacune d'elles occupe dans l'organisme social et des services qu'elle rend à la collectivité ; ensuite par une stricte discipline et une étroite solidarité, non moins indispensables à la corporation et par suite à la société tout entière.
("est ainsi que l'état militaiic requiert en premier lieu le courag-e (1) et surtout l'aïqiareuce du courage. Si un peuple ne eroyail plus à T. innée et à sa valeur, c'en serait l'ail non seulement de la classe giierrière, de ses privilèges et de son existence , mais même probablement de toute la nation. D'autre part, l'obéissance passive derinlrrieui* au supérieur, manifestement indispensable au combat et dans tout ceijui le prépare, doit être piatujuée dans la paix, pour pouvoir se retiouvcr à la guerre. Entin, il faut qu'il y ail entre les soldats, (piels que soient leur arme et leur grade, une telle solidarité (pie, dans une bataille, chacun marche sans rétléchir au secours de son camaratb? et sacrifie au besoin sa vie pour sauver la collectivité d tiit il fait partie. C'est pourquoi le point d'honneur du militaire ne consistera pas soulemcmt à savoir exposer son existence sans hésitation, mais encore à acquérir et à montrer, dès le temps de paix, les qualités nécessaires à la g^uerre, à exécuter ponctuellement et machinalement les ordres donnés quels qu'ils soient et à considérer qu'il est personnellement lésé, quand on touche à un membre de la g-rande collectivité dont il fait partie et qu'un soldat comme lui est atteint dans son être physique ou moral, fra|.pé ou attaqué, accusé ou même
(1) Dans une nouvelle intilulée « Le Retour de l'Eniteigne », le romancier anglais A. E. W. Mason mot en scène le lieiilenanl Scorpe qui, au siège de Tanger, vit sansiemorils avec la ftmme de son ami KnighU<;y disparu, qu'il a trompé de son vivant. Il se croit un lioiniiie d'honneur parce qu'il est courageu.x et remplit irréprochablement son devoir militaire. Et voici comment il se justifie lui-même : « Nous n'avons f|ue peu du temps à vivre et pour n'enlendre que le bruit de la bataille. A la fin, les passions font de nous ce qu'elles veulent et l'honneur en vient à ne plus signifier autre chose que la bravoure devant la mort ».
soupçonné (1). Les exemples de cel esprit de corps abonderaient ; citons les plus récents, qui sont peut-être les plus caractéristiques : Le 4 novembre 1904, le ministre de la guerre, général André, est souffleté par le député Syveton. Le général Geslin de Bourgogne, qui vient d'être mis en disponibilité par le ministre, oublie immédiatement son ressentiment ; il oublie que Syveton prétend défendre l'armée ; il ne veut voir qu'un seul côté de l'aflaire, le geste par lequel un civil a frappé un officier ; il y a là une infamie (' et quand cet homme est un soldat, c'est un outragea l'armée. »... « L'atmée tout entière est révoltée de la lâche agression commise en son nom ('2) ». Toute la (lasse militaire se juge, en effet, atteinte par l'acte d'un individu (|ui ne lui appartient pas, auquel elle n'avait donné aucun mandat et qiii insulte, au mépris de toutes les règles de la courtoisie, un homme, qui est le chef de l'armée et qui légalement la représente devant la nation. << La seule pensée, ajoute le général Geshn de Bourgogne, que l'on pourrait nous confondre, nous qui avons été mis à pied par le minisire, avec des assassins, m'a révolté». Nous voyons bien quel a été ici le sentiment du général : l'armée, d'après lui, a un honneur à elle, qu'elle ne veut engager qu'à bon
(1) Celte solidarité va parfoi.s si loin que, dans l'aimée elle-même, elle en arrive à dépasser les frontières. 11 y a souvent plus de fraternité entre des oflfici rs de nationalités différentes qu'entremilitairesetcivilsdansun môme pays. C'est ce que remanine M. A. Ha.mon {Psychologie du Militaire nrofessionnel iS<)t) : « devant l'esprit de classe ou de profession se sont abaissées les frontières » (p. 61) ; « la profession revêt l'individu d'un vernis professionel... un officier allemand ressemble, comme état d'esprit, à un officier français, bien plus que tout autre franç;ais civil » (p. 5).
(2) Lettre parue dans le • Temps ». (13 novembre I0o4), citée par M. P. Des- JARDINS : L'Empreinte de Noblesse, Grande Reme, (lo octobre 1900).
escient, en toute indéoendance, sans subir aucune pression extérieure, en choisissant les moyens et le moment. Elle ne peut admettre qu'un « civil » se fasse juge et arbitre de ce qui touche à cet honneur. Voici maintenant M. de la Rochethulon ; c'e^^t un adversaire résolu du général André ; mais il est ancien otlicier et il sindigne de la lenteur que met le tils du ministre, olficier lui aussi, à provocjuer celui qui a olïensé à la l'ois son père et Tarmée : « J'avais la naïveté de croirejusqu'ici, écrit-il, qu'un officier françaisvalait un noble espagnol. Il paraît que je me suis trompé.. . Vous préférez faire lavervotre opprobrede famille parles ti'ibunaux... c'est une appréciation (1) ». Nous trouvons dans ces mots une précision très intéressante. L'armée a pour fonction de se battre ; toutes les fois q\i'un conflit peut être résolu par les armeî>, un officier mancpie à sa mission et oublie sa raison d'être s'il n'y a pas recours. Les autres classes delà nation ne sont pas tenues à la bravoure ; par suite, elles ne sont pas obligées non plus à vider leurs (juoroll s en champ clos et l'épée à la maiu ; mais un soldat est contraint par l'honneur à aller en duel, pour laver un aflront intlividuel ou collectit (?). El c'est pourcjuoi , dune manière explicite ou implicite, tous les règlements et coutumes, en France, en Allemagne, en Italie, en Russie, en Autriche, contraignent les militaires de tous grades à terminer leurs ditTéients par la voie des armes. Celui qui ne se soumet pas à cette mode impérieuse est généralement puni ; il est toujours considéré
(1) Lettre parue dans le ■< Temps » (I2 novembre 1901).
(2) » En ce qui concerne l'armée, la voie «ie.s armes pour la réparation des otTenscs est la seule possible ; c'est donc à tort, selon nous, que l'on a supprimé l'enseignement de l'escrime pour les .simples soldats », (Général Tkiochk, France militaire. 2 et 3 juin ISgB).
comme déshonoré et indigne de poiter l'unifoi-me. En Allemagne, les arrêts des tribunaux d'honneur militaires prononcentrexclusiondesotficiersquirefusent de se battreen 'liiel. Une décision impériale ayant cassé un arrêt de ce genre, le prince Frédéric de Hohenzollern, commandant le 3® Corps et le prince Albert de Saxe-Altenburg démissionnèrent aussitôt, en signe de protestation (1). En France, au mois d'octobre 1897, lolficier d'administration de rés rve Fourguy est souffleté par le capitaine Bouland; il refuse de se battre, attaque son agresseur devant le tribunal de Laon, le fait condamner, mais est révoqué par le ministre de la guerre, sur le rapport d'un (^lon-^'il d'enquête, qui le déclare coupable d'une « faute contre llunneur ». Avant la Révolution, on allait plus loin encore : dans certains régiments, on exigeait que ceux qui y sollicitaient un emploi d'ofticier aienteu un certain nombr^î de duels; tellement ou sentait que cette preuve d'intrépidité, de susceptibilité et de fierté est nécessaire comme justification de la vocation des militaires et de la mission de l'armée en général. Et ce qui montre d'une manière inconteslabln que ce point d'honneur particulier s'explique par les conditions d'existence de Tarmée, c'est qu'il ne se rencontre pas dans la marine. Considérons qu'en efïet un vaisseau peut se trouver fort longtemps loin du pays dont il porte le pavillon : il doit, pendant tout ce temps, conserver son équipage au complet, il a besoin de tous ses marins ; or les duels pourraient y faire trop de vides ; aus-i sont-ils proscrits par les règlements, les mœurs et les traditions.
Mais, qu'il s'agisse de l'armée de terre ou de l'armée de
(I) Le Temps (8 février I896)
mer, l'esprit de corps, dont le duel n'est qu'une manifestation, se montre dans ces grands organes de la nation avec une puissance remarquable parce q>ie,sans lui, ils n'existeraient pas ; il est d'ailleurs fortifié par un fait insignifiant, en apparence, et cependant grave dans ses conséquences, le port d'un uniforme. « Ce costume spécial permetlant de distinguer, de séparer ceux qui font partie de la profession de la multitude des autres, a eu pour résultat d'entretenir ce concept : ceux qui portent le même uniforme sont au-dessus de ceux qui n'ont pas le droit de le porter.... Tandis que le magistrat en est seulement revêtu dans l'exercice de ses fonctions, le militaire l'est toujours ; sans cesse il a la sensation d'être ditîérent du reste des hommes vêtus d'une façon banale.... Au port de l'uniforme vient s'ajouter celui de l'épée » (1).... « Chez tous les individus membres d'une profession et se distinguant du vulgaire par des insignes temporaires (Magislrals) ou permanents (Militaires), la solidarité, sentiment général, se restreint aux seuls collègues ou même à une section de la profession, s'il est des dillérences dans son sein.... chez le professionn-l militaire, la solidarité est absolument localisée » (2). Nous avons insisté sur l'honneur militaire, parce que nous trouvons ici une correspondance exacte et remarquable entre les exigences professionnelles d'une part et, d'autre part, le courage et l'esprit de corps qui sont les éléments constitutifs de cet honneur et que fortifient les traditions et le vêtement même ; nous avons surtout voulu le mettre en évidence parce que l'attrait exercé, dans toutes les
(1) A. Hamon : {op. cit., p. lo5 sq.).
(2) Ibid. p. 187 sq. Cf. Eiselen, op. cit. p. 18.
civilisations et dans presque tous les pays [\), par la force militaiie a piovociue l'imitation des vertus et des mœurs guerrières par toutes les autres professions, de Sorte que, dans toutes les classes de la société, on a compris l'honneur un peu à la façon des soldais. Le prêtre s'est dit « soldai » de Dieu, le savant « soldat» de l'idée, de la vérité, l'ouvrier «soldat» de l'industrie, tous ont trouvé particulièrement glorieux le sort de ceux qui « tombent au champ d'honneur », tous ont pour leurs « compagnons d'armes » un sentiment très vif de solidarité, un esprit de corps analogue à celui de l'armée, tous mettent leur honneur « à se rallii-r au drapeau » et à ub'if i i^qu'au sacrifice à celui qui le lient. Mais, comme le bul (pi'ils poursuivent diffère selon la proiession qu'ils ont adoptée, le point d'honneur différera aussi et sera toujours déterminé par l'idéal professionnel et les conditions nécessaires à sa réalisation (2). C'est ainsi que le capitaine de navire tiendra à honneur de quitter le dernier son vaisseau en perdition ; s'il ne !<■ faisait pas, ou plutôt si. en vertu des précédents connus, les passagers n'étaient pas persuadés qu'il agira ainsi , ceux-ci n'auraient en lui nulle confiance et lui-même ne se sentirait pas l'autorité suffisante pour commander en mer. Pour le même motif, l'honneur du mécanicien lui prescrit de rester sur sa machine au moment d'un
(1) La chine fait exception et la profession militaire y est presque dégradante ; les mandarins militaires cèdent le pas aux mandarins civils, aux lettrés. Plus près de nous, nous voyons que l'Angleterre a subi bien moins que les autres nations rintlueiice des mœurs militaires. Aussi 'e duel a-t-ilpu être très facilement et très complètement extirpé de la société britannique : là, l'armée a du suivre l'exemple de la nation.
(2) Quant aux avantages et aux inconvénients de cet honneur professionnel et collectif, voir Jeudon, op. cit., pp. 228 à 232.
dang-er imminent ou d'une catastrophe ; sa fuite, même si elle était pleinement justifiée, jetterait un soupçon de lâcheté et de manque de sang-froid sur la corporalion dont il fait partie et la déconsidérerail tout entière. Le point d'honneur du journaliste consiste dans Tindépendance, raison d'être de sa profession ; il a besoin que l'on y croie et fait tout pour en fournir la démonstration ou en donner l'illusion. L'honneur du fonctionnaire, c'est l'obéissance hiérarc hique, la fidélité aux pouvoirs publics dont il est l'émanation, le dévouement aux institutions dont il tient son mandat et dont il a la g-arde. Quelles que soient ses opinions personnelles, il commettrait une félonie s'il hasardait un acte ou une parole contre le régime dont il est solidaire de par sa fonction même. S'il l'attaque et si, tout en restant à son service, il le combat publiquement, en le déconsidérant il se déconsidère lui-même et cela doublement, puisqu'il ajoute aux tares qu'il partage avec lui les laideurs et la bassesse de son propre caractère , sa duplicité et sa trahison. L'homme politique s'honore de rester fidèle à ses convict ons et à ses engagements; il sent bien que son intransigeance — au moins apparente - est sa raison d'être, qu'il est à son poste en vertu de la confiance de ses mandants et qu'une apostasie, non seulement ruinerait sa propre situation, mais encore serait finieste au monde pohtique en général, auquel son sort lui semble lié. De même le commerçant fait honneur à sa signature parce qu'il sent, plus ou moins confusément, que l'existence et les progrès du commerce tiennent dans ce respect des engagements pris. Le domestique lui-même a son point d'honneur spécial et nous avons déjà cité la répartie caractéristique par laquelle Coquin, le valet de Don Guttiere, affirme que l'honneur des
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serviteurs n'est pas Te même que celui des maîtres (1) ; il est, en efïet, constitué par les qualités particulières à leurs fonctions ; la discrétion et le dévouement ; il est en outre caractérisé par une communale et môme une identification absolue des intérêts du domestique avec ceux du mailre. La nourrice de Phèdre, facilitant sans hésitations et sans remords la passion coupable de sa maîtresse, pourrait être considérée comme le type du dévouement servile et certainement elle ne se représentait ni idéal, ni h&nneur supérieurs à ce don absolu d'ellemême et à cette naïve complicité. Ce qui le prouve, c'est que lorsqu'elle voit les catastrophes qu'elle a inconsciemment déchaînées, elle se tue, non par un sentiment moral de repentir, mais parce qu'elle amené àsa perte celle qu'elle avait nourrie, élevée et dont le bonheur était le but de sonexis teQce(2).Elle s'estime donc déshonorée et se suiide, parce quelleai lé inférieure à sa fonction. Un sentimentanalogue porte les domestiques à se juger honorés par ce qui, d'après eux, est pour leur maître un honneur et, par exemple, par les marques extérieures du rang et de la fortune. Ceci montre bien que, chez eux aussi, l'honneur tient étroitement à la fonction, puisque celle-ci les attache à la maison où ils servent et les en fait solidaires. Lazarus nous fait très justement remarquer que « dans les maisons privées, les serviteurs profitent rarement de l'autorisation qu'on peut leur donner de quitter parfois la livrée et de revêtir l'habit qu'il leur plaît... les domestiques rapportent
(1) Calderon, op. cit., loc. laud.
(2) « Ah dieux, pour la servir, j'ai tout fait, tout quitté,
Et j'en reçois ce prix, je l'ai bien mérité ! » (Racine : Phèdre, Acte IV> Se. VI).
ET HONNEliU PROFESSIONNEL 213
à eux-mêmes, comme si elle constituait leur honneur personnel , la haute situation de leur maître dans la société... le serviteur apprécie naturellement son rang au degré d'élévation de ses maîtres (1) ». Ainsi, la diversité des formes de l'honneur s'explique par la variété des professions et il se manifeste dès que rimlividu prend conscience de la tâche particulière (pi'il doit accomplir dans la société.
Mais, en même temps, l'honneur professionnel revêt, dans tous les métiers et dans toutes les corporations, un aspect unique que l'on a nommé plus proprement « esprij de corps » et qui se justifie, lui aussi, comme raison d'être; de la profession. Quelque soit le groupement économique dont on fait partie, il lire toute sa force de l'union des individualités associées ; il ne remplit pleinement son office que si tous ses membres se soutienneni mutuellement et forment une sorte de fraternité (2) ; s'ils se dénigrent
(1) Lazarus {op. cit. t. 1, pp. 187-188). Lazarus nous rapporte, en note, comme illustration de celte singiilaritô du point d'honneur chez le domestique et de la solidarité qui l'uniL à ses maîtres, une anecdote tirée d'un livre de W. Alexis : « Les culottes du sire de Brédon ». Von Brédow est le hobereau du petit village de Hohensialz. Un brocanteur de passage lui propose de mag-.itiquesculottesd'occasion,qui ont été faites pour un grand seigneur. .. Toute la domesticité se tient autour de lui, pleine d'admiration : « ce serait certes un grand honneur pour tout Hohensiatz ! » Voilà ce que pensait le majordome, ce que pensait le valet, et le dernier des serfs, un horimie qui habitait seul sous le même toit que les cochons et qui, avec ses souliers d'écorce, n'avait pas même la permission d'entrer dans la maison du maître, pensait la même chose. L'honneur de la maison était aussi l'honneur du plus infime des serviteurs : il n'y a pas d'honneur personnel ».
(3) Voici un exemple récent et très remarquable de la puissance de l'esprit .le corps s'étendant même au-delà des frontières et faisant taire les sentiments de famille les plus forts : Le 3 février 1912, l'avocat anglais
entre eux ou s'ils se laissent impunément attaquer, ils vouent au mépris public leur corps dans son ensemble ; en tolérant qu'on le condamne, ils se condamnent, avec lui, à la honte et à l'impuissance sociale. La conséquence de ces considérations, c'est que chacun de nous, non seulement veut voir sa profession honorée, mais encore désire qu'elle le soit plus que les autres : car, en somme, la seconde place est déshonorante, puisqu'elle marque une infériorité. Tout homme met son honneur à appartenir à une profession estimée et, comme il est attaché à celle qu'il exerce et n'en peut pas changer, il en est réduit à rendre cette profession digne du premier rang et surtout à croire et à proclamer qu'elle l'est (l). Cette tendance, qui prend très vite une
steward est condamné par la Cour allemande de Leipzig, pour délit d'espionnage. L'opinion anglaise s'indigne. Cependant un anglais écrit dans le Times : « .Te dôclare blâmer absolument l'agitation peu digne faite autour de l'aCfaire. i;omme ancien magistrat, je me refuse à croire queles membres de la Cour suprême allemande aient pu frapper Steward sans avoir la conviction profonde qu'il était coupable. » Or le signataire de la lettre est M. Steward père. Il oublie qu'il est père et se souvient seulement qu'il fut magistrat. C'est l'honneur de la magistrature qu'il défend, contre l'intérêt de sou fils et contre le patriotisme anglais à la fois.
(1) Citons une autre anecdote que Lazarus {op. cit. p, 222) emprunte aux Vagabonds de K. von Uoltbi et qui monire assez plaisamment combien est naturel chez l'homme le désir d'attribuer à sa profession la première place, la plus honorable. « Jean, le cornac d'un rhinocéros, va, avec son ami Antoine, pour voir la nouvelle acquisition de Zara, un autre ami, dompteur de bêtes : c'était un veau marin. Jean s'approcha d'Antoine et lui dit tout bas. Zara est un brave garçon et je suis bien aveclui ; mais, vous I3 comprenez, un tel commerce avec une sorte de poisson dégrade l'humanité. J'ai pitié de mon ami ! Je sais bien que tous les hommes ne peuvent pas avoir un rhinocéros ; car il y a trop d'hommes qui travaillent pour vivre et, en pro portion, trop peu de rhinocéros ; il faut aussi qu'il y ait sur terre des différences, je comprends cela... Cependant cette différence est trop grande ; elle détruit l'amitié. Un poisson 1 c'est épouvantable. Adieu Zara ! bon voyage Antoine ! » Cf. Tolstoï, au début de Résurrection. (1" Partie, eh. V.ll).
forme passionnelle, a été décrite par Charles Fourier sous le nom de « Cabalisle ». Il a montré avec ingéniosité la place qu'elle occupe dans les « séries harmoniques » des travailleurs de tout ordre eÀ surtout combien elle est « providentielle », pour faiie produire à l'humanité le maximum de travail social utile. « La série se croirait dégradée, dit-il à propos des laveuses de lessive, si elle était exposée à mal opérer » (1). « La série a besoin de discords autant que d'accoids ; il l'aut Tintriguer par une foule de prétentions contradictoires, d'où naissent leshens cabalistiques et les ressorts d'émulation ; sans contrastes, on ne parviendrait pas à créer les ligues et l'enthousiasme ; la série manquerait d'ardeur au travail ; ses produits seraient médiocres en qualité et en quantité « (2). « Une série passionnelle ne souffre pas de sectaires modérés ; elle a horreur de la modération. Qu'en arrive-t-il ? que ses ouvrages sont de niveau avec la véhémence de ses passions, qu'ils sont portés à la plus haute perfection par suite des rivalités ardentes qui régnent entre les divers groupes, tous ennemis de la modération, tous engoués à l'excès de leur branche de travail et prétendant l'élever au plus haut point de raffinement « (3). Ce que Fourier décrit ainsi, qu'il explique, exalte et recommande, c'est en somme le sentiment de l'honneur professionnel, entendu au sens d'émulation corporative commune à tous les arts et à tous les métiers ; c'est cette rivalité d'honneur, qui se traduit par l'établissement d'une hiérarchie entre les professions. Une
(1) Ch. FouKiER : Œuvres complètes, Théorie de l'Unité uniçerselle : t. IV p. 188.
(2) Ibid..t II, p. 23.
(3; Ibid., l. II, p. 4o8.
classification de ce genre, toujours incertaine et variable, puisque chaque corporation tend à affirmer qu'elle est plus honorable que les autres, tient compte, sans doute, de la dignité morale et de la valeur personnelle des individus qui, à un certain moment, constituent ou ont constitué le groupement professionnel, meis elle se fonde surtout sur les services rendus, actuellement ou jadis, par la profession h la société ; l'honneur pi'ofessionnel est, encore ici. déterminé par l'utilité sociale réelle on imaginaire (1).
Dans toutes les professions, enfin, il existe, nous l'avons indiqué, un devoir d'honneur dont le nom marque par lui-même combien il est étroitement lié à la fonction de celui qui se croit tenu de l'observer : c'est le secret professionnel. Comme nous l'avons ex[iosé, si les confidences faites à un médecin ou à un avocat par un client, ou les aveux d'un pénitent à son directeur de conscience pouvaient être retournés contre celui qui a ainsi livré ce qu'il avait intérêt à cacher, aucuu homme ne voudrait être guéri, défendu en justice, ou entendu en confession ; si le fonctionnaire dévoilait des instructions ou des documents confidentiels, les secrets de ses chefs ou ceux du public, toutes choses qu'il c-mnaît en raison de ses fonctions, il rencontrerait bientôt de tels obstacles dans l'accomplisse-
(1) Sur la hiérarchie des professions, voir l'article que nous avons déjà cité de M. LAPiE(ffep. de Paris, 1905, t. V, p. 890). Sa conclusion est qu'une pi'ofession est d'autant plus estimée qu'elle confère ou paraît conférer à ses membres « plus d'indépendance et plus de puissance ». Accordons à ce critérium une très haute valeur ; mais il nous semble que M. Lapie ne fait pas assez de place à l'utilité sociale de la profession et à ses rapports avec l'organisme social tout entier. La profession la plus honorable nous semble être celle qui exprime le mieu.\ l'esprit, les tendances d'une civilisation. «
ment de sa mission qu'il ne pourrait plus la remplir ; le silence est encore une des clauses énoncées ou tacites du contrat qui lie à son maître le serviteur attaché à la personne et la loi admet cette exception , puisque le domestique n'est pas entendu comme témoin, si son maître est en cause. Tous les métiers prétendent aussi exciper du secret professionnel ; de même que l'ouvrier ne veut pas livrer un procédé de fabrication , dont la divulgation ruinerait l'atelier ou l'usine qui l'emploie, de même le journaliste refuse d'indiquer, fût ce à la justice, l'origine de ses informations, parce qu'il tarirait ainsi dans l'avenir, pour lui et pour tous ses confrères, la source de tout renseignement vraiment intéressant pour le public (1). Ici encore, c'est donc le sentiment d'une nécessité professionnelle et sociale qui fait du silence un point d'honneur et qui tient en échec parfois le devoir qu'a tout homme envers la vérité (2).
En terminant cette revue sommaire des règles d'honneur qui sont particulières à chaque profession et de celles qui, comme la solidarité, l'émulation «cabalistique » et le secret, sont communes à toutes, nous pouvons répéter ce que nous avons déjà dit en analysant l'honneur
(1) Cf. la déposition de M. Sauerwein, rédacteur au « Matin » devant la commission parlementaire d'enquête sur l'affaire Rochette, le 29 nov. IglO : « Mais, me direz-vous, qui vous a donné l'information ? J'ai dit de quelle manière j'entendais le secret et l'honneur de ma profession. Un journaliste qui a donné sa parole n'a pas le droit de divulguer la source de l'information. J'espère que la commission ne m'en voudra pas de tenir la parole que j'ai donnée ».
(2) Voir au sujet du secret professionnel une très suggestive discussion dans la Morale de M. E. Tbouverez, {op. cit. ; pp. 521 à 525).