ESPRIT DE MÉTIER ET HONNEUR PROFESSIONNEL
du barreau : Il y a, en chacun de nous, un idéal de la fonction économique et sociale que nous avons accepté de remplir ; cel idéal, que nous l'ayons trouvé par nousmème, que nous le tenions de réducalion ou de la tradition, est toujours déterminé par une double série de conditions et d'exigences, les unes exprimant ce que doit être chaque individu, pour que la profession qu'il exerce rende au public les services attendus, les autres traduisant ce qu'il faut que chacun fasse, pour que la corporation dont il fait partie conserve sa place et son rang- dans la hiérarchie sociale, ou même s'y élève en dignité et en utilité. Etlhonneurcoosiste à réalisercet idéal souscesdeux formes, qu'il n'est pasimpossiblede rameneràl'unité en montrant que l'amour jaloux de la profession, l'observation des disciplines qu'elle impose, l'ambition professionnelle sont indispensables, pour que la corporation puisse accomplir allègrement sa part de travail social. C'est le sentiment de l'honneur qui lui donne, pour cela, l'élan et la fierté nécessaires. La notion claire du service social et de la solidarité des tâches peut ainsi embellir le métier le plus infime et la profession la plus ingrate en lui donnant un idéal. Se pénétrer toujours de cet idéal est le devoir d'honneur de celui qui l'a choisi.
Esprit de caste et de classe et formes dhonneur correspondantes
L'étude de riionneiir domestique et de l'îionneur professionnel nous dispensera d'insister lonsruement sur les formes d'honneur inhérentes aux organismes sociaux que Ton désigne sous le nom de castes et de classes, celles-ci n'étant en somme, co nme nous le montrerons, que des modifications historiques delà famille et de la corporation.
La caste , en efïet, c'est d'abord la famille, le clan, la phratrie ou mieux la tril-u, ensemble de familles apparentées (1), ayant les mêmes origines et les mêmes ancêtres,
(1) Nous acceptons, sur ce point, les conclusions de M. C. Bouglé, {op cit., pp. 49 À 51) en présence des thèses opposées de M. Dahlmann (Bas altindische Volkstum u. s. w., Cologne, 1899, p. 56 sqq.) et de M. Sénakt, (Les (Castes dans l'Inde. Les Faits et le Système, Paris, I89G). L-e premier « oppose radicalement la caste à la gens » et prétend que « l'esprit de caste ne saurait donc être né de l'esprit de la famille ». Le second, après avoir ramené la caste à la famille, est forcé d'accorder que « la caste est la réunion de plusieurs gentes plutôt que la prolongation d'une gens ». M. C. Bouglé admet avec lui que c'est « à l'image des larges groupes de parents — clans ou tribus — et non à l'image des groupements étroits de consanguins », que s'est constituée la caste. Mais il émet des doutes sur le point de savoir si ces groupes plus vastes viennent de l'élargissement de la famille. Il nous semble que, si la famille n'est pas la seule société qui ait donné naissance à la caste, elle a eu une influence considérable sur sa constitution.
héros éponymes ou hommes divinisés, demi-dieux ou dieux, et communiant, en outre, à des jours solennels dans le même banquet religieux ; la hiérarchie des castes considérées à ce point de vue, traduit et perpétue la suprématie des vainqueurs sur les vaincus, des descendants des conquérants sur la postérité des races conquises et asservies , les premiers s'appelant les maîtres ou les nobles , les autres restant les esclaves ou devenant la plèbe. Il est donc naturel qu'ayant commencé ainsi, la caste ait conservé l'honneur domestique avec tous ses caractères de solidarité exclusive et jalouse, son culte pour la discipline patriarcale et son respect pour la tradition.
Mais, d'autre part, la caste nous offre la survivance très reconnaissable d'uneancienne association de gens du même métier se succédant de père en fils dans l'exercice de leur profession ; on voit, dans l'Inde, tous les membres d'une caste adorer l'instrument de leur métier; In distinction des castes paraît répondre à une division primitive du travail ; car leur hiérarchie correspond, sur bien des points, à celle des professions et leur dignité se mesure tant à l'utilité qu'à la difficulté des occupations auxquelles elles se livrent. Même s'il y a quelque exagération dans cette formule de M. Nesfield : c l'histoire naturelle de l'industrie humaine donne la clef de la gradation, comme celle de la formation des castes (1) » ou dans celle de M. Dahlmann : « la caste n'est que la ghilde pétrifiée (2) ». il reste vrai, d'une manière générale, que « la profession entraîne la caste (3) ».
(1) Nesfield, Brief View of Ihe caste System etc., Allahabad, 1885.
(2) Dahlmann, {op. cit., p. 2I).
(3) G. BouGLÉ, {op. cit. p 31).
ET FORMES d'hONNEUR CORRESPONDANTES 221
Il est assurément très juste de reconnaître encore, dans les origines de la caste, la présence de l'esprit local, du pays et aussi celle de la croyance religieuse, de Tesprit de secte ; mais, avec la famille, la corporation est certainement a principale racine de la caste. Les influences de Tesprit de corps, tel qu'il se manilVsIe dans les groupements professionnels, s'uniront, d'ailleurs, pour constituer l'esprit de caste, d'autant plus facilement à celles de l'honneur familial qu'elles se ressemblent davantage (1). Et c'est par la convergence de ces éléments, que s'expliquent les trois caractères, exclusivement sociaux, de la caste : la répulsion qu'elle manifeste à l'égard des autres castes, la hiérarchie des castes et la spécialisation héréditaire de chacune d'elles (2), en un mot, l'honneur de caste, qui n'est que la transformation de ces tendances en vertus et de leur objet en idéal et en règle de conduite.
Ampère, étudiant en particulier la caste égyptienne, résumait ainsi les traits qui la définissent et la distinguent : «s'abstenir'de certaines professions qui lui sont étrangères, se préserver de toute alliance en dehors de la caste, continuer la religion que l'on a reçue de ses pères » (3). Ce qu'Ampère notait en Egypte, on l'observe encore mieux dans rinde. L'attachement au métier des ancêtres se
(1) La combinaison et la fusion des iiaractcres propres de l'honneur domestique et de l'honneur corporatif dans la constitution d'un esprit et d'un honneur de classe est surtout remarquable chez les « nobles ». La « noblesse » est formée par une réunion des descendants des familles d'élite, entichi's de leurs qualités héréditaires, qui sont en même temps des guerriers, jaloux du piesiige de leur profession.
(2) Ce sont les caractères par lesquels M. Bougie définit la caste.
(3) Ampère, Comptes rendus del'Acad. des Inscrip., 18^8, cilé par Rëvii.lout, Droit égyptien, I p. 132, sq.
présente à la conscience des Hindous comnne un devoir et Ton compte chez eux, parmi les principaux critères de la dignité des castes, la fidélité au métier traditionnel (1) ; tout changement de fonction sociale avoué étant une dérogation aux règles sociales, entraîne déshonneur et déchéance ; aussi, pour ne pas être atteintes par le blâme de l'opinion, les castes se raidissent, font des efforts désespérés avant d'abandonner leur profession et, lorsque, sous la pression des circonstances, elles renoncent sur ce point à l'imitation des ancêtres, elles s'ingénient à masquer cette défection et à la sanctifier en invoquant des légendes religieuses, preuve manifeste de l'importance des conditions économiques et sociales dans la conception de ce qui est honorable pour la caste et pour les hommes qui la constituent.
Chique caste., d'autre part, tient à honneur d'occu]»er son rang et de ne pas laisser usurper ou tomber en désuétude ses prérogatives. Les questions de préséance donnent lieu parfois, dans l'Inde, à des batailles sanglantes et l'homme de très basse caste, lui-même, s'il n'ose pas élever sa caste au premier rang, tâche cependant de la mettre un peu au-dessus de la place que lui assignent les autres (2).
Traditionnellement spécialisées, les ca>tes non seulement se superposent, mais encore s'opposent et chacune se replie sur soi-même par une sorte d'instinct de conservation et de défense. Les castes sont impures les unes par rapport
(1) Steele, Law inà Customs ofhindoo Castes, (p. XI), et voir tout ce que dit à ce sujet M. Bougie qui le cite.
(2) Cf. Abbé Dubois, Ancienne relation de l'Inde et de la Chine, I, p. 18, Jacquemont, Voyages, I, p. -81-282. — C. Bouglé, op. cit., p. 18 I9.