ET FORMES DHONNEUR CORRESPONDANTES
aux autres et des barrières infranchissables s'élèvent entre elles, surtout en ce qui concerne les repas et les mariages. Des Hindous de castes difTérentes ne consentent pas à manger ensemble. Et, d'autre part, « le seul mariage pur ne se contracte qu'entre gens de la même caste ; . . . la conscience publique manifeste, par les sanctions qu'elle distribue, son souci de maintenir cet idéal ;... plus souvent encore qu'un changement de condition, un mariage hors casle entraîne une déchéance , tant il est vrai que la tendance séparatiste est innée à la société hindoue » (I).
Telles sont, chez le peu pie qui, jusqu'à nosjours, a conservé dans sa plus grande pureté la primitive division en castes, les prescriptions de cette sorte d'esprit de corps ; elles en constituent l'honneur ; car celui qui les enfreint se dégrade et se met en dehors de la société, tandis que celui qui s'y conforme est estimé, tout au moins par ses pairs, parce qu'il est ce qu'il doit être dans sa caste, celle-ci ayant, à son tour, dans l'organisation sociale en général, sa place et son rôle bien déterminés.
Ot^'est bien là aussi ce que requiert de l'individu l'honneur de classe ou plutôt ce qu'il en reste dans notre civilisation occidentale. Si nous voulons en donner un exemple caractéristique, nous devrons considérer dans la société actuelle l'honneur nobiliaire ; car la noblesse est la seule institution qui ait, jusiju'à nos jours, conservé presque intacte sa physionomie et son esprit de caste héréditaire, traditionnelle et fermée. Nous trouverons l'explication de tous les caractères de cet honneur, si nous considérons, d'une part, que la noblesse est une caste et que, comme telle, elle a ceci
(1) C. BouGLÉ op. cit., p. 22 ; voir aussi ce ([ui précède.
de commun avec toutes les autres, qu'elle veut être et persévérer dans l'intégrité et la pureté de son être, et, en second lieu, qu'elle a eu dans l'Etat une fonction spéciale et que, par atavisme, tradition ou éducation, elle en porte l'empreinte particulière et fait tout pour la conserver.
De même, en effet, que, dans l'Inde ou l'Egypte, le fils de forgeron est forgeron et le fils de pêcheur, pêcheur, i' importe à la permanence de la caste que le fils du noble reste noble, c'est-à-dire exerce les seules fonctions que ses ancêtres ont remplies; l'honneur du gentilhomme n'admettra, pour lui et pour les siens, que la carrière des armes, ou, par une concession récente, la diplomatie ; si pour des raisons politiques, ou par simple c nvenance, lenobleestime que ces carrières lui sont fermées, il devra vivre sur ses terres, sans métier, imitant, autant qu'il le pourra,ses ancêtres, soit en chassant, soit comme leMarqui-, dans VEmigré de M. Paul Bourget (1), en servant de juge de paix bénévole et d'arbitre aux paysans, au milieu desquels il vit. Toute autre occupation le ferait déroger ; car elle diminuerait la solidarité héréditaire qui l'unit à sa race, détruirait en partie la grandeur et l'homogénéité de la caste, et par voie de conséquence , amoindrirait aussi les individus qui la composent. -
De plus, l'honneur de la noblesse est fait d'une sorte de mépris ou, plus exactement, d'une répulsion irréfléchie et comme instinctive pour tout ce qui n'est pas elle. Ce n'est pas seulement, comme le dit, dans VEmigré, le personnage dont nous parlions tont à l'heure, quand une caste est menacée que « comme une ville assiégée, elle se ferme » (2) ;
(1) p. BouRGBT, l'Emigré, Acte I, se. VII.
(2) Ibid.
ET FORMES d'hONiNEUR CORRESPONDANTES 225
une caste est fermée toujours et par définition. Il y a, dans ^'exclusivisme et l'orgueilleux dédain du noble, une survivance manifeste de l'antique état d'esprit en vertu duquel un habitant de l'ancienne Egypte ou un Hindou s'abstenait de tout contact avec celui qui n'était pas de sa caste, refusait de prendre femme au dehors de son cercle traditionnel . repoussait tout aliment préparé par d'autres que par ses congénères et considérait la présence même des étrangers comme ([uelque chose d'impur et de dégradant. C'est une forme de l'instinct de conservation, comparable à r« irritabilité » d'un tissu vivant, d'un organe ou d'un animal, et c'est aussi l'origine de l'honneur commun à toutes les castes. Sous nos yeux, le gentilhomme le manifeste lorsqu'il refuse de s' « encanailler », de se « mésallier »>, de se battre avec qui n'est pas noble, de fréquenter les clubs ou les cercles où il trouverait des « roturiers ». Il prétendait jadis ne pas porter le même costume, ne pas payer les mêmes impôts, ne pas être soumis aux mômes juridictions, ne pas être jugé dans les mêmes formes, ne pas être puni des mêmes peines, ne pas être exécuté enfin avec le même cérémonial.
Ainsi l'honneur de la noblesse apparaît comme l'affirmation d'un privilège et c'est bien là un trait commun à toutes les castes, dans les civilisations où elles ont existé et où elles subsistent, La division primitive du travail, qui se trouve à leur origine, a pour corollaire logique une division des droits, d'ailleurs inégalement répartis, d'où l'affirmation d'une hiérarchie et, en même temps, une lutte pour faire progresser la caste dans cette hiérarchie, des intrigues pour accroître les prérogatives et acquérir des préséances.
Ici encore, la forme de l'honneur est déterminée par les nécessités d'existence et par les intérêts vitaux du groupe
traditionnel dont fait partie l'individu ; quanta la raatièrede ce sentiment, elle varie suivant la caste parce qu'elle traduit la fonction que celle-ci remplit, qu'elle a remplie ou qu'elle croit avoir à remplir dans la société. Et c'est ce que nous voyons clairement dans le cas que nous considérons ici, celui de la noblesse. « Les nobles, disait Jean d'Ableiges, dans le Grand Coiitumier de France, soni personnes simplement franches, lesquelles, de droit, sont quilles et francs de toutes servitudes de pays comme de tailles, impositions, gabelles et autres subsides. Car les nobles ont été éluz et ordonnez pour tenir et garder le pays en paix et pour detîendre les subjects et la cho^e publique. Et pourtant doivent-ils reluire en vie et en mœurs par-devant tous autres et doivent donner à tous exemple de tout bien et toute honnestelé (Ij ». Ces quelques lignes donnent une définition très nette du noble, tirée de ses fonctions ; elles constituent aussi le formulaire abrégé de l'honneur du gentilhomme directement et logiquement déduit de sa raison d'être sociale. Et lorsqu'on voit, par exemple, le point d'honneur de noblesse se manifester par le mépris du négoce et de l'argent, la véritable cause de cet état d'esprit n'est-elle pas le souvenir deson ancien office et la conscience des antiques occupations qui étaient les siennes par destination : la guerre qui la fais;^it vivre aux dépens de l'ennemi, la protection des foules d'-sarmées qui, en échange de ce service nourrissaient le guerrier ? Quant au duel, ce que nous trouvons en lui d'essentiellement noble, ce n'est pas seulement qu'il est un recours aux armes et surtout à l'épée.
(1) Jean d'ABLEiGKS, Grand Coulumier de France, éd Laboulaye et D ireste, 1. II, ch. VII, p. I20-I2I, cité par M. Desjardins : L'Empreinte de Noblesse, (Grande Revue, lo oct. I909, p. 517).
ET FORMES d'hONNEUR CORRESPONDANTES 22/
c'est qu'il traduit la volonté de se faire justice à soi-même, au lieu de la subir à la façon du menu peuple, c'est qu'il constitue u une contre justice, un déclinatoire de compétence des arbitres humains (1) ». Le gcMitilhomme était, do par sa fonction sociale, celui qui est autonome, qui se lie lui-même, qui ne dépend que de son suzerain et de ses pairs. L'honneur nobiliaire se borne à traduire et à prolonger dans les temps modernes — en dépit de l'anachronisme — les exigences de cette institution, avec laquelle s'identifient les individus qui eu professent héréditairement le respect : il exprime le principe constitutif de toute caste « le droit des morts sur les vivants (2) ». Si bien que, quand le noble étale sa fîei-té à un degré qui peut nous sembler ridicule et sous une forme qui est en contradiction manifeste avec l'état actuel de nos mœurs, en réalité, ce qu'il respecte et ce qu'il prétend faire respecter en lui-même, ce n'est pas l'homme mais le gentilhomme, ce n'est pas la personne, c'est la fonction présente ou passée, l'idéal social d'un groupe traditionnel et solidaire dans le temps, dont il a hérité et qu'il a charge de ne pas laisser péricliter, de transmettre intact à ses descendants.
Cette description de la caste n'a plus guère, il est vrai., qu'une signification historique et peu s'en faut qu'elle ce corresponde plus à aucune réalité. Autour de nous, la noblesse même cesse d'exister ; pour le politique, elle n'est plus rien, puisqu'il n'y a pas d'aristocratie de naissance ; pour le juriste, elle n'est plus rien, puisqu'il n'y a pas de classe privilégiée ; pour le sociologue même, elle n'est plus
(1) Paul Desjardins, op. cit., p. 517.
(2) Paul BouRGKT, l'Emigré, acte I, se, VII.
228 ESPRIf DE CASTE ET DE CLASSE
rien, car il n'y a plus de groupe distinct; des puissances nouvelles, Tinfluence croissante de l'argent, les progrès de l'industrialisme et du commerce et surtout l'esprit d'égalité ont réduit d'abord ses attributions, abattu ses prétentions et enfin triomphé de ses scrupules ; des unités politiques plus vastes ont englobé et absorbé peu à peu les vieilles sociétés, les antiques barrières, abaissées d'abord sur un point, puis sur un autre, ont été renversées par un nivellement unificateur et la caste n'existe plus.
Toutefois , si la caste a disparu de TElat moderne , l'esprit de caste n'est pas mort avec elle, il revit dans les classes et les anime : Or les classes ne sont que les anciennes castes aussi solidaires, aussi étroitement jalouses, aussi férues de hiérarchie et entichées de privilèges. Entre ces nouveaux organismes et les anciens qu'elles ont remplacés, nous ne trouvons guère qu'une ditïérence : les castes ont quelque chose de naturel : elles se recrutent héréditairement ; les classes sont artificielles et électives : elles se constituent et s'accroissent par une cooptation soumise à certaines règles on par le libre choix et la volonté de ceux qui s'y rangent. I! est vrai que cette différence a une grande importance en ce qui touche le sujet de notre étude ; autant la solidité de l'hérédité fixait et renforçait l'honneur de caste, autant la soui:»lesse et la fragilité du lien qui réunit les hommes en classes tend à diminuer chez celles-ci la puissance, la pureté et la permanence de l'esprit de corps. Mais, à cela près, l'honneur de classe a tous les caractères que nous avons reconnus à cet honneurde caste auquel il succède, par d'insensibles transitions, à mesure que les castes primitives, devenues moins rigoureusement jalouses de l'intégrité de leurs frontières,
ET FORMES d'hONNEUR CORRESPONDANTES 229
ont senti le besoin de s'ouvrir aux invasions des groupes voisins et d'être revivifiées par des éléments plus jeunes et plus actifs.
Si nous prenons pour exemple ce qui a lieu en Allemagne, pays moins imbu d'esprit égalitaire que la France, et où la classe a conservé la plupart des caractères de la caste, nous nous rendrons bien compte de la ressemblance des deux formes d'honneur et de leur filiation. Qu'est-ce en effet que la Standesehre ? C'est l'honneur de classe tel que le professent la noblesse allemande, qu'elle soit récente ou ancienne, l'aristocratie de toute origine et surtout le corps des officiers. C'est le code de la dignité sociale, auquel ils obéissent jusqu'au scrupule et littéralement. Les étudiants l'imitent par les minutieuses prescriptions et les formalités de leur « Comment ^) ; la bourgeoisie enrichie cherche à s'y conformer. « Nous avons conservé, dit le héros d'une pièce allemande contemporaine, des temps reculés ou régnait la force du poing toute une série de lois non écrites, qui correspondent à notre désir de dominer, à notre soif de personnalité. Peu importe que les autres classes condamnent ces lois ou — comme le fait l'élite de la bourgeoisie — cheichent à s'assimilera elles ; elles sont une bénédiction pour le sang qui coule dans nos veines. C'est avec ce code que nous vivrons ou que nous périrons » (1). Ce code de l'honneur prescrit, entre autres choses, à l'olfîcier de ne jamais céder le pas à un « bourgeois », de se distinguer toujours de lui par la tenue, l'allure, lattitude, !e ton de voix un peu rogue, de ne pas fréquenter les mêmes restaurants, s'il est possible ou encore
(1) H. SuDERMANN, Es Icbe das Lében, Drama in fûnf Akten, II. 10.
de ne pas utiliser, comme moyens de locomotion, les omnibus ou les tramways. C'est enfin la « Standesehre » qui, dans certains conflits entre gens de qualité, impose le duel : Une injure, un coup de poing-, reçus dans une querelle précédée de libations trop copieuses, sont considérés comme beaucoup plus dégradants (jue le fait même de s'être enivré crapuleusement et d'avoir traîné son uniforme dans le ruisseau. Ce n'est que le sabre à la main ou le pistolet au poing que l'on peut laver cette flétrissure en combal singulier (1). Ce même honneur de corps interdit à un noble, à un officier de se battre avec le représentant d'une classe intérieure, comme aussi de remettre aux tribunaux le soin de venger son off'ense. Une personne de condition qui a été outragée ou frappée par un homme du peuple et qui ne l'a pas châtié immédiatement eft lui passant son épée à travers le corps est déshonorée et n'a d'autre ressource, d'après la « Standesehre », que de se suicider. Et cela parce que l'off'enseur n'est pas capable de lui off'rir les armes à la main une satisfaction, une réparation valable, puisqu'il n'est pas lui-même personne de qualité et qu'un officier ne peut pas se mesurer avec quelqu'un qui n'appartient pas à sa classe.
(0 Comme illustration à ce détail de mœurs mis à la scène par M. Sudermann, M. Henri Schoen nous rapporte un fait divers qui préoccupait lopinion publique au moment ou parut Es lebe das Leben : « Un jeune lieutenant, M. Blaskewitz, la veille de son mariage, avait fait ses adieux à la vie de garçon en vidant quelques bouteilles de trop avec ses camarades. Dans son ivresse, il avait lancé quelques bourrades au camarade obligeant qui l'avait reconduit à sa chambre de garçon. Le tribunal d'honneur avait contraint les deux officiers à se battre et Blaskewitz fut tué par son camarade, le jour même où devait être célébré son mariage. Ainsi l'avait voulu la Standesehre". (Henri Sghosn ; Hermann Sudermann, poète dramatique et romancier, Paris, Didier, 19o4, pp. 271 et 272.)
ET FORMES d'hONNEUR CORRESPONDANTES 231
Le corps des officiers russes ne comprend pas l'honneur d'une manière diftérenle. C'est ainsi qu'en février 1904, l'officier Koublilsky , insulté et frappé à la tête de ses hommes, dans une rue de Saint -Pélersbourg^, par un pauvre diable atTnmé et dément, a pitié de son agresseur et ne fait pas usage de ses armes. Rentré chez lui, il réfléchit et sent qu'il vient de se mettre en contradiction avec les préjugés de sa classe, qu'il s'est ainsi rendu lui-même indigne d'y demeurer et il se décide au suicide. Avant de mourir, il écrit à son colonel ces quelques lignes significatives : « Je comprends que ma conduite sera blâmée par me^ compagnons d'armes. J'aurais dû tuer l'homme qui m'a frappe. J'avais, en etïet, porté la main à mon sabre ; mais, lorsque j'ai vu devant a'oi un être chélif et famélique, qui, au lieu de s'enfuir, me regardait comme un fou en criant : « tue moi. tue moi ! », je n'ai pas j)u le frapper. . . et comme je ne veux pas qu'on puisse m'accuser d'incorrection ou de poltronnerie, je me tue moi-même ». Le général Dragomiroff, appelé à se prononcer sur l'incident, indique en ces termes l'attitude que doit avoir un officier dans dételles circonstances : « Pacifique tant (ju'on le laisse en repos, l'officier, à la première provocation, doit anéantir l'impudent qui ose l'attaquer ».
Cet état d'âme peut nous sembler un peu étrange, dans notre société française, où l'idée d'égalité rapproche* de plus en plus les conditions et supprime les prérogatives. Il est cependant plus répandu qu'on ne croit; même autour de nous, nous le constatons sans cesse et, lorsqu'un officier de justice militaire fait à un magistrat civil cette déclaration : « notre justice ne ressemble pas à la vôtre », il traduit d'une manière un peu naïve peut-être, un peu brutale sans doute, l'existence d'un esprit de classe très particulier, d'un
honneur de classe, qui revendique pour tous ceux qui se réclament de lui une juridiction spéciale et un code bien distinct. Tant il est vrai que les classes restent encore plus fermées qu'on ne le suppose, même dans notre démocratie, et ont quelque peine à s'entendre et à parler la même langue ! Et cela nous montre bien les ressemblances profondes de Thonnour de classe avec l'honneur de caste : tous deux manifestent le même souci de la solidarité la plus étroite des membres du groupe entre eux, le même particularisme répulsif à l'égard des autres cercles sociaux, le même désir de hiérarchie et de domination et tous ces éléments montrent clairement l'origine de ce sentiment, raison d'être et ressort de la société qu'il anime et quïl maintient.
Ne croyons pas, d'ailleurs, que cet esprit de corps se manifeste exclusivement chez les classes qui, parla qualité de leurs membres, se présentent comme une élite. Certes, dans les aristocraties, le sentiment de l'honneur demeure en général plus vif et plus efficace ; et cela pour bien des raisons : dans ces cercles sociaux peu nombreux et grou[)és sur certains points précis du territoire, chaque individu étant en évidence par sa situation ou son talent, vit en quelque sorte constamment sous les yeux de ses pairs et dépend toujours , qu'il le veuille ou non , de l'opinion de son « monde » ; par là, la tradition se perpétue et les règles non écrites de l'honneur se fixent solidement dans les mœurs ; elles se rappellent sans cesse à ceux qui, par des défaillances personnelles, seraient tentés de les enfreindre. A mesure que la classe devient moins illustre, plus nombreuse et plus dispersée, les initiatives et même les caprices individuels augmentent en fré(|uence, parce qu'ils sont moins facilement atteints par les sanctions que
ET FOKMES d'hONNEUR CORRESPONDANTES 233
constiluent l'estime et le mépris des ég-:iux. Cependant l'esprit de corps subsiste ; chaque catégorie de citoyens a le sien, qu'elle est susceptible de manifester ; il suffit, en etîet, de certaines circonstances politiques, économiques ou sociales pour qu'une classe, jusqu'alors incohérente , prenne conscience d'elle-même, du rôle qu'elle remplit ou des destinées auxquelles elle se croit appelée. Alors naît une forme d'honneur fait de solidarité en!re les membres de la classe, de haine ou de mépris pour les autres groupements et d'enthousiasme allant jusqu'au sacrifice pour l'idéal entrevu ou rêvé. C'est ce qui a lieu, de nos jours, pour le prolétariat ouvrier, qui, recevant des événements une sorte d'excitation, acquiert la notion de sa fonction, le sentiment de son unité et de sa dignité ; il en arrive ainsi à formuler les règles d'un honneur de classe aussi rigoureux etaussi exigeant que celui desnobles ou des militaires Nous voyons, en effet, le travailleur manuel cesser et reprendre le travail avec ses camarades, lutter et souffrir jusqu'aux limites de l'extrême misère pour piolester contre le renvoi de l'un d'eux, s'il a été congédié d'une manière supposée injuste ou contraire aux intérêts de la corporation ; c'est qu'en efïel celle-ci, par sa volonté générale, engage tous ses membres ; l'œuvre qu'elle veut accomplir a besoin du concours de tous ; celui qui s'y soustrait est un lâche et un déserteur que doit atteindre le mépris de ses compagnons ; érigeant en dogme la lutte des classes, elle s'inlerdit rigoureusement toute entente et tout compromis avec les autres catégories de citoyens; enfin, poussant jusqu'au bout les revendications les plus orgueilleuses de l'esprit de corps, elle proclame qu'elle est la première dans la nation et que toute la puissance économique et politique, émanant d'elle, doit aussi lui appartenir. Ce sont bien là
'?34 l'honneur de caste et de classe
les éléments caractéristiques de Tesprit de classe et même de l'esprit de caste.
L'histoire nous montre qu'entre maîtres et esclaves, patriciens et plébéiens , il n'existait pas seulement des difTérences économiques et sociales, mais encore, correspondant à cette diversité des fonctions, des conceptions morales divergentes et parfois opposées. L'éducation, comme les vêlements, les manières de penser, comme les manières d'être, s'expliquaient par la spécialisation des classes : Nous voyons qu'il en va presque de même pour nos classes actuelles (1), et qu'il y a chez chacune d'elles, s'imposant aux individus, sous le contrôle de l'opinion, une règle de conduite, un formulaire pratique, qui est le code d'honneur de la classe et qui traduit le rôle et la fonction qui lui appartiennent dans la société.
(i) C'est en ce sens que comme le dit Max Muller « l'antipathie entre le S axon et le Celte, entre la noblesse et la bourgeoisie, la distinction du savetier «-t du financier, tout cela existe encore et semble presque indispensable au développement normal de toute société (Essai de Mythologie comparée, trad. Perrot p. 370 sqq.)- Cf. Sighiîle La foule criminelle, essai de psych. collective, 2' éd.i90i, p. (i et 7. Voir aussi C. Bouglé, [op. cit. pp.Bet 6) : «Il est clair. . . que l'on peut aisément relever, jusque dans notre civilisation occidentale contemporaine, certaines traces de l'esprit de caste. Là aussi se rencontre l'horreur des mésalliances et la crainte des contacts impurs. La statistique 'des mariages montre que, s'il y a des professions dont les nombres s'allient volontiers, il en est beaucoup entre lesquelles les alliances sont très rares. Nombre de coutumes prouvent que-les différents « mondes » n'aiment pas à se mêler; c'est ainsi que certains quartiers, certains cafés, certaines écoles sont fré':{uenlés exclusivement par certaines catégories de la population. Que ces distinctions correspondent encore, en gros, aux degrés d'une hiérarchie, il est difficile de 1*^ contester. Si les lois n'avouent plus l'existence des classes, Ifs mœurs la manifestent clairement : elles sont loin d'attribuer aux différentes catégories de citoyens le même coefficient de « considération » ; et cette considération se traduit, sinon par des privilèges déclarés, au moins par des avantages indéniables. »
Esprit et honneur de corps
DANS LES groupements OCCASIONNELS LES SECTES ET LES PARTIS
Platon, dans un passage souvent cité de \a République, nous fait entendre qu'une association, quelle qu'elle soit, ne peut vivre et accomplir son œuvre, si ses membres n'observent les uns vis-à-vis des autres les règles de la justice : « l'injustice, dit-il, fait naître parmi eux des discussions, des haines, et des combats, tandis que la justice engendre la concorde et l'amitié (1) ». Nous avons été conduit aux mêmes remarques et à une conclusion à peu près semblable. Toutefois il nous a paru que le lien qui unit entre eux les membres des divers groupements sociaux n'est pas ledevoir de justice sous sa forme universelle et absolue, mais un système de prescriptions particulières, relatives et variables, plus ou moins nombreuses et minutieuses, dont l'observation est seule capable d'assurer au groupe qui les accepte son existence et sa raison d'être, ses fonctions et son idéal. C'est cet ensemble de préceptes qui nous a paru correspondre à ce que l'on désigne cou«amment sous le nom
(i) Platon, République, \. 1, 351 D 36-39.
d'honneur et nous en avons reconnu la présence el vérifié la nature sociale dans les différentes associations, primitives ou dérivées, qui poursuivent une fin confornae à Tordre naturel ou économique en général.
Mais il existe d'autres sociétés, de formation plus artificielle qui, s'assignent volontairement el arbitrairement des tâches plus particulières, qui se proposent un objet matériel, moral, politique ou religieux ; dans ces groupements électifs, s'unissent librement tous ceux qui, sur certains points essentiels, sentent de la même manière et ont des aspirations ou des espérances identiques, soit au sein d'une même clas<^e, soit dans les classes les plus diverses : telles sont les sociétés publiques ou clandestines, les ligues elles partis politiques qui veulent améliorer soit le gouvernemenl,soitrorganisation économique ou sociale, dans leur ensemble ou sur quelque point spécial, et enfin les sectes qui cherchent à assurer la dilïiisiou et la su|)rématie de leurs croyances ci la réalisation de leur idéal. Nous allons voir ({u'ici encore, c'est le besoin d'être et de persévérer dans l'être, de vivre et d'assurer ainsi, par une action commune, le triomphe de certaines conceptions, qui constitue l'honneur de l'association et celui de chacun de ses membres.
Il est même digne de remarque qne, nulle pAi'tj^f^jflétre, rhonneur ne se monire aussi exigeant et aussi pj)inlilj.eux que dans ces associations plus fermées, dont l'objet est bien déterminé et constamment poursuivi. El ce phéno mène s'explique aisément : certes le.^ fins de la famille ou de la profession, celles même de la caste et de la classe sont précises en soi et permanentes , mais les membres de ces groupements n'en ont ni la notion exacte, ni la conscience distincte ; elles agissent en eux à leur insu et les formes
d'hojmeur qui correspondent à la fonction se tiansmeltent h éj-é d i t a i r e m e ni ou Icadilioanelleraent, par imitation ou éducation, sans avoir jamais à^se justifier; en paftsafl4^-a+»si de géiiérajjpn^ enjgénéra.lions, ellessubissent des déformations qui les rendent méconnaissables; elles deviennent un pur formalisme, jusqu'au jour où, dénaturées et incomprises, elles tombent en désuétude. Au contraire, une société active, qui ne dure que parce qu'elle a une besogne à accomplir et qui se dissoudrait si elle n'avait plus de mission à remplir, un parti vivant, une secte combattive comprennent ce qu'il leur importe de faire, s'ils veulent subsister et réaliser leur œuvre ; la nécessité d'une discipline très étroite justifie ce qu'elle a de rigoureux UfîJiêspm,, de solidarité explique l'exclusivisme excessif vis-à-vis des éléments étrangers ; le dévouement irraisonné, irréfléchi et absolu a la cause commune est la condition même de l'existence de l'association et du succès de l'entreprise collective. Celui qui se soustrait à ces exigences se déshonore luimême aux yeux des hommes qu'il avait choisis comme ses pairs, puisque, par ce seul fait, il se retranche du groupe dont il avait spontanément accepté, comme idéal, le programme et le formulaire. Aussi peut -on excuser les défaillances d'un individu, qui, agrégé à une société par la force des cin^onstances ou le hasard des événements, n'arrive pas à se conformer de tous points à la morale spéciale du cercle où il se trouve ; on pardonne bien difficilement celui qui a choisi en connaissance de cause sa foi politique, sociale ou religieuse, qui s'est donné des compagnons d'étude ou de lutte et qui, un jour, abandonne brusquement ses convictions et ses amis. Rien n'apparaît donc comme aussi déshonorant qu'une apostasie; non seulement ceux qu'elle atteint dans leurs intérêts ou dans leur amour-
propre , mais encore tous ceux qui conservent la liberté et rimpai'ialité de leur jugement, la considèrent comme une honte et s'accordent à la flétrir.
Ce caractère, nous Tavons déjà signalé en décrivant l'honneur de classe. C'est qu'en efTet la classe est, en partie, un groupement électif ou l'individu peut entrer sans contrainte et qu'il quitte spontanément , de sou plein consentement. La classe ouvrièie, par exemple, n'a jamais senti aussi nettement qu'elle a un honneur particulier que depuis qu'il lui a été possible de constituer libroraenl dos syndicats professionnels. Ces groupements, avec leurs programmes fermement tracés et leurs aspirations relativement précises, devaient nécessairement imposer à leurs membres une unité d'action, une règle de conduite et une discipline qui, de proche en proche et surtout à C(;rtaines heures décisives, s'étendent au prolétariat tout entier. ï.jTonnenr delà classe ouvrière est le produit et la GO{î«ét[uence directe de l'honneur syndical.
Antérieurement au syndicat, une mstilution très intéressante et qui survit encore, comme souvenir des formations sociales d'un autre âge, avait été pour tous les corps d'état une école de solidarité morale et d'honneur, une sorte de chevalerie ouvrière : C'est le compagnonnage, société de perfectionnement professionnel , de secours rnutuel , d'a ssurance cpiîJLre le diôai^ et l'invalidité passagère, enfin bureau de placement et bourse du travail. Pour comprendre quel en a été le rôle et combien, appuyé de son prestige, l'ouvrier était grandi et anobli, représentons-nous la série d'épieuves longues et pénibles par lesquelles on trempe le caractère de l'apprenti qui veut devenir compagnon, évoquons lescérémonies mystérieuses et troublantes qui contribuent à imprimer dans son âme
les préceptes de fraternité et de dévouement, de fierté et de patience indispensables pour maintenir la société à laquelle il demande son alfiliation. Voici, chez les charpentiers, ou plutôt chez ceux d'entre eux qui se désignent sous le nom d'Enfants du Père Soiibise, l'initiation en usa- ^e encore aujourd'hui : Après avoir subi un examen professionnel assez sévère, le 19 mars de chaque année, les aspirants sont soumis dans une salle appelée Cayenne à de véritables tortures destinées à mettre en évidence leur courage physique et leur résistance à la douleur. Ils doivent ensuite prendre l'engagement de renoncer à leur famille, à leur religion et de commettre même des crimes, si l'intérêt de la société Texige. Enfin ils jurent de ne révéler « à père ni mère, femme ni enfant, prêtre ni clerc, pas même en confession (1) », le secret qu'il vont apprendre. Ce sont bien là les serments caractéristiques de l'honneur de corps (2). Et ce ne furent pas toujours de vaines formules. La première moitié du XIX*" siècle a vu des luttes saui^lantes entre comjjagnons qui appartenaient à des Devoirs différents et qui, dans une émulation dont l'objet aurait pu être plus noble, mais dont le désintéressement ne manquait pas de grandeur, prétend.deut déttnidre leurs couleurs ou, comme le célébraient leurs chansons, « l'honneur de leur compagnonnage «.IL étaitj^^n ejïiii^iiécessaire que le compagnonnage se raain-
(1) Cette formule se trouve reproduite dans une délibération de rOfflcialité de Paris, en 1655. Voici, d'après cet acte, les trois points du devoir compagnonnique à cette époque : « Honneur à Dieu, conserver le bien du maître et maintenir le Compagnonnage ».
(2) Cf. M. du Maroussesi et la publication de l'Office de travail : « Les associations professionnelles ouvrières ».
tint; car il fut, pendant de longues-, .périodes, la seule organisation sociale capable de venir en aide, par la force de l'association, à l'ouvrier étranger dans une^vjiie.Jiidifférente ou hostile , exposé aux tracasseries ou aux exactions des corps officiels et aux exigences de maîtrises ou de jurandes extrômemeat puissantes. Seul, il permettait aux travailleurs devenus solidaires de lutter contre Lesprivilèges exorbitants des patrons par l'action ou par la résistance; passive du nombre ; mais pour mener à bien cette tâche, les compagnons sentaient qu'ils devaient conserver, avec une patience à toute épreuve et une audace héroïque, les vertus qui fais;ileat leur force et surtout une étroite fraternité. « Les associations compaguonniques se nomment devoirs ; ce mot indique assez que, dans la pensée de ses fondateurs, cette réunion d'ouvriers a une fonction à remplir plutôt qu'un droit à exercer ; c'est une solidarité mutuelle entre tous ceux qui en font partie, un contrôle moral, qui s'exerce par l'association sur ses membres... lecompagnonnageesî donc avant tout une institution morale » (1). Cedevoir, auquel tous les compagnons obéissent, pour lequel ils sont prêts à tout sacrifier, même leur vie, nous paraît être une des plus belles expressions de l'honneur de corps dans des milieux où l'on n'a pas l'habitude (le le signaler, à une époque ou l'on ne croirait le trouver que dans les classes privilégiées et les cercles aristocratiques. Il est né chez les ouvriers ; il s'y est développé, parce qu'il correspondait à unefonction sociale de défense et d'entr'aide mutuelles ; il tire sa dignité et sa force morale particulières de ce qu'il a toujours été
(1) Extrait du journal « l'Atelier », n° de mars 1845.
librement consenti et librement exercé par les affiliés, en dehors des lois et le plus souvent même contre les lois ; nous vivons vu, en elTet, que l'un des caractères de Thonneur c'est d'être extra-légal.
De l'honneur tel qu'il existe dans les sociétés secxMes, co;nine celle que nous venons d'étudier, nous pouvons passer aisément à celui que l'on remarque dans les socitHés criminelles, par exemple dans les associations de malfaiteurs. Des bandits associés^ peuvent se croire tout permis à l'égajd des personnes étrangères à leur bande ; vis-à-vis d'elles, ils ne connaissent ni justice, ni conventions, ni bonne foi ; mais, comme ils veulent que leur association subsiste, ils tiendront religieusement le pacte qui les lie à leurs complices , garderont fidèlement le secret coiniTian , obs-^rveront les promesses qu'il ont faites à l'un d'entre eux, le défendront dans le danger, ne le trahiro.il pas, même s'ils ont intérêt à le faire, lui réserveront toujours sa part de bénéfices dan-^ une expédition fructueuse, même s'il n'est pas là pour en recueillir le moiïtt'mt. Voltaire le remarcjue sans surprise : « Je conçois bien qu'un scélérat, associé à daitres scélérats, cèle d'abord ses complice ; les brigands s'en font un point d'honneur; car il y a de ce (ju'on appelle honneur jusque dans le crime » (1). Pascal en semblait étonné : « C'est une plaisante chose à considérer, disait-il, de ce cju'il y a des gen-^ dans le monde qui, ayant renoncé à toutes les lois de Dieu et de la nature, s'en soient fait eux-mêmes auxquels ils obéissent exactement, comme, par exemple, les soldats de Mahomed, les voleurs, les hérétiques, etc. . » (2). Mais
(1) Voltaire : Henriade, Dissertation sur la mort de HenrilV.
(2) Pascal : Pensées, Havet, Delagrave. I890, Art. VI § 49.
l'auteur des Pensées ne s'étonne sans doute que pour la forme ; car, loin de considérer cette particularité comme une inexplicable étrangeté, il y voit le reflet d'une loi morale et religieuse, présente même chez des hommes en apparence sans lois, sans morale et sans religion ; il retrouve, parla, un vestige de grandeur chez les individus les plus déchus. Nous pourrions emprunter des exemples saisissants de ce point d'honneur au roman de Nicolas Gogol, Tarass Boulba. De tuer pour piller hors de leur territoire, de violer la paix convenue, de noyer leurs dettes dans le Dnieper en y précipitant leurs prêteurs juifs, de rire aux larmes en voyant ces malheureux agiter convulsivement leurs maigres jambes avant de disparaître dans le fleuve, de massacrer des gens inoflensifs et désarmés, de couper les seins des femmes, les Cosaques peints par Gogol ne s'en font pas scrupule. Mais pas un d'eux n'abandonne son camarade en danger ; pas un d'eux, même au milieu des pires tourments ne trahit la foi jurée et n'est infidèle, sur ce point, à la religion de l'honneur. C'est qu'il faut qu'il en soit ainsi ; si ces j^èg]es acce4:jté eiL^aiLJiius„étaient violées, le lien sociaUerait rompu, tl autant j)lii5 vit^et plus irréniédiablementfju 'aucune loi positive elaucune juridiction régulière ne pourraient être invoquées pour punir les infractions ; l'association ne se recruterait plus, dès que chacun en y entrant pourrait craindre de se voir abandonné, dénoncé ou opprimé et frustré de son droit par quelqu'un de ses complices, sûr de l'impunité légale ; la société librement constituée serait alors dissoute et le but qu'elle s'était assigné cesserait d'être atteint Nous mettrons encore plus nettement en évidence la force de ces obligations d'honneur, là où les obHgations légales n'existent pas et où cependant il importe que la socièté.dont elles sont le code,
subsiste et fonctionne, si nous étudions rapidement les orig^ines et les règles de la Camorra, cette association secrète de l'Italie méridionale sur laquelle des procès récents ont appelé Taltention. Simplement extralégale et même, dans une certaine mesure, bienfaisante au début, el'e a fini par devenir une société de malfaileurs ; mais, dans son évolution, elle a conservé une sorte de formulaire dhonneur et de chevalerie! dont les principales prescriptions sont k courage et la solidarité. Elle^mble avoir été, à^esj)rigines, une réaction spontanée de la race populaire du |3ays napolitain contre l'exploitation étrangère. A Naples, les conquérants espagnols ne songeaient qu'à s'enrichir et toute idée de droit , d'équité et de bonne administration avait disparu de leurs possessions italiennes. C'est de là que naquit la Camorra. Le programme qui^ présida à sa fondation et qui groupa les premiers adeptes fut de substituer la justice privée, secrète et expéditive, à l'absence de justice ou même à l'injustice de l'Etat ; aux exactions odieuses et impitoyables de fonctionnaires cyniques, on voulait opposer la résistance d'honvres secrètement affiliés, résolus à tout, rendus redoutables par ce mystère et par celte courageuse abnégation. Or, malgré la dilïérence des temps, bien que le. gouvernement actuel de rilalie remplisse tousses devoirs, et que la Camorra ait perdu de vue la noblesse de son but primitif, ce sont, encorCj^aujourd'hui, les mêmes principes qui, par la force de la coutume et de la trndition, animent les «camorriste^» contemporains : l'obéissance à un code secret et rigoureux, qui annule tous les codes publics et qui est d'autant plus sacré et respecté qu'il n'a rien d'officiel, et la volonté d'exercer une domination occulte, supérieure à tous les pouvoirs constitués. Pour que la société puisse réaliser cet
idéal, il faut supposer à tous les affiliés une discrétion absolue , une valeur à toute épreuve et une discipline rioourease. Le Frieno, ce fameux code de la Camorra, qui date du XVII' siècle, ;punit de mort toute trahison, toute divulgation du SBCTètde la société et toute insultordinalion. L article 14 est ainsi conçu : « Quiconque est convaincu d'avoir fait preuve de lâcheté ou d'avoir manqué de courage pour remplir les ordres reçus est puni de mort ». Pour éprouver la force d'âme du postulant camorriste, le sacre d'initiation se faisait.jadis — et se fait encore quelquefois — par un combat singulier, que le néophyte doit soutenir contre un des chels camoristes et où il faut que du sang soit répandu. Un autre article du Frieno, l'article 9, qui résume en quelque sorte tous les autres, s'e.xprime ainsi : « Toute négligence grave portant atteinte à la sûreté de l'association est irrémissiblement punie de la peine de mort >>. Et ce nesl \ us seulement la mort qui punit le coupable^jnais encore le déshonneur. Des signes infamants sont tracéi au couteau sur le cadavre des « camorristes » exécutés par leurs camarades. Ceux qui, pour des fautes moins graves commises contre l'association, conservent la vie sauve, sont cependant stigmatisés et signalés au mépris public par des balafres sur les parties les plus visibles du corps, en signe de dégradation. On voit par là comment se constitue l'honneur du « camorriste >> par la réunion des seules vertus nécessaires et indispensables pour maintenir l'intégrité de l'association et lui permettre de remplir la tâche qu'elle s'est assignée. Cet honneur n'existe que dans les limites du pacte social qui le détermine rigoureusement. Un exemple analogue nous est fourni par les joueurs. On ne peut pas dire que ceux-ci forment, à proprement parler, une association constituée; cependant un goût commun les
rassemble et les astreint à des obligations qu'ils enfreignent rarement et qui constituent leur rèyle sociale entre aulres celle de payer le plus rapidement possible leurs dettes de jeu, dans les vingt-quatre heures, en principe ; on ne saurait prétendre que ce soit là une |)rescription de morale rigoureuse ; car, dans bien des cas, le joueur sait, ou soupçonne fort qu'il a été volé par un adversaire dont l'habileté excellait à corriger la chance. C'est d'autant moins un devoir strict, (juela loi commune ne reconnaît pas les dettes de jeu et qu'elle condamne le jeu lui-même, comme immoral ; cette obligation est donc une exigence de l'honneur et elle est précisément d'autant plus mpérative que le gagnant n'aurait aucun recours légal contre le perdant qui ne s'acquitterait pas envers lui. Il faut donc que le premier puisse compter absolument sur la bonne foi du second et cette convention est indispensable pourqu'ime société de joueurs puisse se constituer et vivre. Nul n'invoquera, pour ne pas payer, l'exception du jeu inscrite dans la loi ; l'idée ne lui en viendra même pas ; ce serait se déshonorer, c'est-à-dire, non seulement se bannir d'un cercle auquel il ne veut pas renoncer, mais encore rendre impossible tout groupement de ce genre. Nestor Roqueplan nous fournira un cas caractéristique de cet honneur poussé jusqu'aux dernières limites du raffinement et du scrupule. Il s'agit d'un gentilhomme parisien ruiué au jeu par une « caravane » de nobles étrangers : « Le comte de L. perdit contre celte bande 30.000 francs qu'il allait payer dans les vingt-quatre heures, lorsqu'il fut renseigné sur la moralité de ses créanciers. Après avoir passé la journée à se consulter avec ses amis, il vint dîner au café de Paris, où se trouvaient aussi les nobles filous de la nuit précédente. Ceux-ci lui firent remettre par le garçon ce billet au crayon:
« M. L. est prié de sortir, s'il ne veut pas que nous le fassions sortir nous-mêmes V. Le comte de L. communiqua ce défi à ses voisins et, fort de leur aide, chassa les provocateurs en les menaçant de coups de bouteille. Le lendemain, dans une belle allée du bois deVincennes, quoiqu'il eût le droit strict de ne pas payer ni de sa bourse, ni de sa personne, il compta un à un trente billets de mille francs à son adversaire et, })our solde définitif, lui cassa la tête (1) ».
Un parti politique, une secte philosophique ou religieuse, ne conçoivent pas l'honneur d'une manière bien différente. Pour eux, ce genre de devoir, qui prime tous les autres, consiste à ne rien faire qui soit contraire à l'intérêt du groupement, de tout supporter et de tout tenter pour lui permettre d'accroître sa puissance et de parvenir au but qu'il veut atteindre. Les associations de ce genre sont toujours prêtes à user des moyens les plus douteux et même les plus répréhensibles pour augmenter leur influence et leur gloire et pour répandre toujours plus loin leurs doctrines ; leurs membres placent leur point d'honneur à ne reculer devant rien, fût-il nécessaire d'aller jusqu'au crime, pour le salut de la cause ; ils prétendent, pour cela, obtenir pour leur groupement une situation privilégiée et mettre tout en œuvre pour ruiner les entreprises rivales ; aussi, sont-ils amenés, le plus souvent inconsciemment , à se soutenir mutuellement, à se hausser dans l'estime d'autrui par l'aide réciproque qu'ils se prêtent, à cacher au public leurs fautes et leurs faiblesses ; si chacun paraît, en effet, plus grand et meilleur ,1a secte ou le parti seront plus puissants et verront s'accroître leur pré-
(1) Nestor Roqueplan : Parisine, p. 241.
pondérance. C'est là le devoir de tout sectaire, sa ligne de conduite et son honneur. Persuadé, comme il est, de Texcellence de Toeuvre qu'il poursuit, il croit fermement que ses collaborateurs participent à cette excellence, et, s'il lui arrive de reconnaître leur inditji-nité,!! jug-e nécessaire de se taire, ou même de mentir, pour maintenir la bonne renommi^e collective, condition essentielle et gage du succès.
LJiûiineuiLd(;^.e£leoujJ.e^p.arti est si puissant que. devant lui, s'ertacent, non seulement les sentiments les meilleurs du cœur humain et la conscience des devoirs les plus indiscutables, mais encore les prescriptions de l'honneur familial ou professionnel et de l'esprit de caste ou de classe. Combien ont sacrifié leur pu (leur ou les obligations de leur fonction à l'hûiineur de leur parti et se sont moralement déshonorés, pour conserver au groupement politique ou religieux dont ils taisaient partie la domination, l'estime ou la considération publique ! Ils ont obéi, en agissant ainsi, aux impulsions irrésistibles d'un honneur caractéristique etspécial. M. Sudermann.auquel on doit si souvent revenir dans l'ordre de questions qui nous occcupe, a montré lespiitde parti triomphant môme de l'esprit de classe nobiliaire, de cette Siandesehre, que nous analysions naguère et dont nous montrions la force sociale. Dans sa pièce intitulée Vive la Vie .', les deux principaux personnages sont des amis et des coreligionaires politiques : l'un, le comte Michel de Kellinghausen, est membre conservateur du Reichstag, l'autre, le baron Richard de Volkerling, ancien député du même parti, estde nouveau candidat; celui-ci e-t depuis longtemps l'amant de la Comtesse. Un adversaire anonyme dénonce leurs relations au mari et les laisse deviner par ses insinuations aux électeurs et au pays tout
entier ; le Comte acquiert la certitude de la faute de sa femme. Le code de Ihonneur semble indiquer un duel comme seul dénouement de cette situation. Mais, s'il a lieu, quel scandale politique ! C'est la déroute électorale des conservateurs ! Deu.K défenseurs de la même cause, deux chefs en vue ne peuvent s'entre-tuer dans ces conditions. L'honneur du parti commande au contraire à ceux qu'il investit de sa confiance de détourner, par tous les moyens, jusqu'au moindre soupçon et, pour le public, les deux gentilshommes devront rester amis. Il est seulement décidé entre eux que, dans un repas de gala, où sont invités les notabilités du parti, le baron Richard se suicidera en portant un toast à son ami ; on feindra de croire à une mort naturelleet subite. Maisla Comtesse, plusprompte, le devance et s'empoisonne. Richard devra vivre pour éviter encore et toujours le scandale et le désastre politique que causerait une double mort : l'honneur du parti lui commande de continuera vivre, comme il a ordonné au comte Michel de lui accorder l'impunité et de laisser sans satisfaction son honneur de mari outragé (I). Toute l'histoire des civilisations nous montrerait la nature et la force de cet honneur de secte ou de parti, que l'on appelle du fanatisme, devant lequel pâlissent et s'effacent tous les devoirs et qui met toujours au premier plan le salut de l'association, la vérité qu'elle prétend détenir et l'idéal quelle veut atteindre.
Les divers groupements que nous venons de passer en revue, depuis les plus futiles jusqu'aux plus sérieux, depuis les plus criminels jusqu'aux plus bienfaisants, imposent à l'homme des obligations spéciales, par lesquelles ils enchaî-
(1) H. SuDERMANN : Es lebe das L^ben, Drama in fùnf Akten.
nenl les consciences personnelles à leur propre destinée. Ils constituent ainsi des morales parliculières. parfois conformes à la moralité humaine en général, mais bien souvenl contraires auxdevoirs courants. Gomme l'honneurdeclasse, celui que nous avons mis en lumière ici développe, la solidarité ; comme lui, il fait servir trop souvrnt cette v rtu à la satisfaction de livalités, qui peuvent être fécondes, mais qui courent le riscpie d'être stériles ou nuisibles, (piand l'objet de Tassocnation est mesquin ou immoral.
Esprit de groupe territorial Honneur d'une nation ou dune civilisation
Après avoir passé en revue la plupart des manifestations de riionneur, il nous reste à parler de Tuiie des plus importantes , celle qui traduit les tendances collectives des divers groupements dont l'origine est territoriale. Depuis « Tesprit de clocher» le plus étroit jusqu au patriotisme le plus compréh<;nsif, et même jusqu'à ces sentiments encore plus vastes qui à certains moments décisifs animent les nations de même civilisation, il a toujours existé cbez^rindividu^u^^ besoin irrésistible de se rendre solidaire des hommes qui habilent avec lui ou dans la même région que lui. Il y a, d'ailleurs, de bonnes raisons pour croire que cette cohésion , d'abord sociale, puis morale, n'a pas beaucoup différé au début de celle qui fit l'u-nité jdes familles et des professions et qui leur permit de prospérer et de se développer : le village a été tormé par le clan primitif ; il a été et il est souvent resté une unité économique, qu'il se soit constitué en organisme indépendant et complet, dont la production satisfait à la consommation, ou que les habitants se soient consacrés à une spécialité industrielle ou
HONNEUR d'une NATION OU d'uNE CIVILISATION 251
agricole (1). Les habitudes qui résultent de la vie en commun, celles qui unissent si solidement l'individu au milieu matériel dans lequel il a long-temps vécu, plus tard, l'échange des idées, l'imitation des exemples, l'obéissance aux mêmes lois, l'empreinte uniforme de l'éducation n'ont fait que fortifier ces éléments primordiaux de rattachement au pays natal ; mais les groupements territoriaux, commme les castes dont on les a légitimement rapprochés, ont une double racine : la communauté des ancêtres et celle des métiers ou des occupations. Ce qui le montre bien, c'est le respect religieux qui s'attache, chez les peuples primitifs, aux traditions et aux coutumes ancestrales ; le « gouvernement des vivants par les morts », que nous avons signalé comme partie essentielle de l'honneur familial, nous le retrouvons à la base de l'honneur national, non seulement dans la cité antique, mais encore dans les états modernes. Par là s'explique encore cette solidarité en présence des voisins, des peuples limitroph.es ou des étrangers, qui réunit, malgré leurs dissentiments personnels, les habitants d'un village, d'une province ou d'un pays, de même qu'elle rassemble, dans certains cas, tous les membres d'une famille et les oppose, comme un bloc homogène, à ceux qui ne sont pas de leur sang. De là vient ce désir immodéré de croire et de faire croire à la beauté et à la grandeur de la patrie restreinte ou élargie, d'accroître démesurément sa gloire véritable, de lui forger une renommée mensongère et d'en imposer.
(1) M. C. Bouclé, dans l'article sur le régime des castes que nous avons déjà cité, nous dit {p. G) : « La spécialisation héréditaire... est loin d'avoir complètement disparu, il y a toujours des villages où la même industrie s'exerce depuis des siècles » et il indique (ibid. note 3), comme exemple, }es localités de Monistrol et de Villedieu-les-Poëles,
par tous les moyens, le respect et Tadmiration aux gens de l'extérieur ; de là, par suite, ces haines entre collectivités territoriales voif^ines, qui ont pu rendre synonymes les mots « étranger » et « ennemi », et ce penchant irrésistible à mépriser les groupements rivaux, à les dénigrer, à leur prêter tous les vices, tous les ridicules, tontes les infériorités. Chacuji de nous, infalué de s.aU-^QJ'igiu^, rLiir-t-iJLp''^s été tenté de dire dédaigneusement com.me--NiLUiaiiiel : « Que peut-il venir de bon de Nazareth » ? Entre les peuplades, les cités ou les Etats hostiles, comme entre les familles ennemies, la vengeance fut toujours une obligation d'honneur; de même, (;haque memljjie était, comme jadis dans la famille, responsable, .de rajcte djjin autre membre ou de ceux du groupe social dans son ensemble. Encore de nos jours, dans certaines localités, lorsque se produit un acte désapprouvé par la coutume, tel (]ue le mariage d'une veuve, la honte rejaillit sur rentière population du village ou du bourg, qui, pour se laver ou se réhabiliter, doit infliger un châtiment expiatoire à l'auteur du scandale. Voici un autre fait qui nous est signalé par Tarde et qui rapproche encore mieux la famille du groupement territorial et l'honneur domestique de ce que l'on pourrait appeler « l'honneur vicinal » : « Il existe..., en beaucoup de pays, undroitau profit des voisins de racheter le bien possédé par un étranger, comme il existe, dans noire code civil, un droit pareil au profit des cohéritiers dont l'un a vendu à un éti'anger sa part héréditaire. Ce retrait vicinal semble dénoter entre les voisins un lien comparable à celui que le retrait successoral atteste encore entre les membres d'une même famille (1) ».
(1) G. Tarde, U Archéologie criminelle en Périsord, p. a08 (dans £'tudes pénales et sociales, Paris, Storck et Masson, 1893),
HONNEUR d'une NATION OU d'uNE CIVILISATION 253
Il paraîtrait donc nu il y a une sorte d'honneur à ne pas laisser un individu étranger s'établir dans une région comme propriétaire foncier. Aujourd'hui ces mœurs et coutumes ne sont guère chez nous que des souvenirs ; le point d'honneur local s'est assurément modifié ; les règles en sont un peu moins absolues et moins exclusives ; grâce aux moyens de coamunication, à la dilïusion des idées communes et à la multiplication des besoins auxquels répond l'extension des relations économiques, l'amour de la petite patrie, du village natal, de la province d'origine est devenu plus large et plus éclairé, un patriotisme plus étendu s'est fondé sur les événements historisques et sur tout ce qui constitue la civilisation d'un pays ; il s'est oppo-é de plus en plus aux excès d'un régionalisme trop étroit ; et cependant on éprouve encore, à certains moments, la vérité de cette maxime : « j'aime mieux mon village que ton village, ma province que ta province » (1), qui paraît être la formule abrégée de l'honneur local ou régional.
Le sentiment de l'honneur national, né de l'élargissement de cet « esprit de clocher «, a subi, lui aussi, au cours de l'histoire, bien des transformations ; l'idée de patrie s'est éloignée de ses origines religieuses et familiales, « l'opinion des morts » a cessé de former exclusivement celle des vivants. La souveraineté collective des citoyens actifs exprime, à chaque instant, la conscience prise par tous des nécessités économiques ou politiques
(1) C'est le Klibre Félix Gras qui a trouvé cette formule : « Ame moun vilatgé mai que toun vilatgé ; ame ma Prouvenço mai que ta provinço; ame la Franco mai que tout ». (J'aime mon village plus que ton village ; j'aime ma Provence plus que ta province; j'aime la France plus que tout.)
communes de Theure présente ; elle s'est insensiblement substituée à la tradition jadis toute puissante. Mais cependant, et peut-être précisément à cause de cette évolution, la solidarité nationale n'a pas disparu ; elle s'est renforcée en se transformant et c'est aussi pourquoi chaque peuple, mû par des intérêts particuliers ou par la poursuite d'un idéal qui lui est propre , se représente d'une manière ditïérente les exigences du sentiment de l'honneur (1).
C'est ainsi qu'à toutes les époques, les poètes italiens ont pris soin de rappeler à leurs compatriotes la gloire de leur patrie dans l'antiquité. L'honneur national italien existait avant l'Italie moderne ; c'est lui qui l'a constituée et il est encore plus cher aux Italiens que leur honneur personnel ; ce que l'on a appelé la mégalomanie italienne n'est que l'expression exacerbée de cet esprit national, devant lequel disparaissent le souci des intérêts matériels immédiats, la prudence et parfois même aussi la bonne foi et la dignité morale.
Comme l'Italie, l'Allemagne moderne a fortement compris et célébré l'honneur national ; ce n'est pas autour d'une tradition inexistante qu'elle a pu le constituer ; mais, poui- en fortifier les aspirations actuelles, elle a cherché instinctivement dans le passé des races «germaniques tout ce qui était capable d'en entretenir et d'en accroître le culte et l'influence morale ;- c'est ce sentiment de ce que réclame la réalisation de l'idéal collectif, qui nous explique la docilité proverbiale de l'Allemand à ses princes, déjà railléeparHeineet mise en scènede nos jours, non sans ironie, par M. Sudermann dans sa comédie « le
(l) Voir sur ces différents points : Jkudon ; op. cit., pp. 139, sqq. et 225, sqq.
HONNEUR d'une NATION OU d'uNE CIVILISATION 255
Conjuré Socrate » : « Je ne sais qu'une chose, déclare solennellement un de ses personnages, c'est que nous avons de nouveau un empire allemand, el un empereur allemand, et un honneur allemand » (1). Ces trois termes, en etïet, sont solidaires et traduisent les aspirations conscientes ou inconscientes des masses qui constituent l'Empire.
Et Ton pourrait montrer de même que chaque nation a une conception particulière et plus ou moins nette de ce (]ue lui réclame l'honneur; chacun de ses membres l'éprouve, l'adopte el s'y conforme.
Mais si, de peuple à peuple, les exigences de l'honneur national varient el prennent un aspect difîérent, tous sont sensibles à ce qu'elles prescrivent et sont prêts à leur consentir tous les sacrifices ; tous vibrent et applaudissent, quand on prononce devant eux les paroles que Démosthène adressait aux Athéniens dans son Discours sur la Couronne : « Quand bien même la défaite eût été certaine d'avance,... il eût fallu l'affronter. H y a une chose qu'Athènes a toujours mise au-dessus du succès, c'est l'honneur, c'est le sentiment élevé de ce qu'elle doit à ses traditions dans le passé et à sa bonne renommée dans l'avenir. Jadis, au temps de l'invasion des Perses, Athènes a tout sacrifié à ce sentiment héroïque d'honneur ! » (2).
(1)H. .SuDBEMANN ; Der Sturmgeselle Sokrates, Komodie in vier Aktea, (III. lO). Cf. F. EisELEN lop. cit p. 11} : « Nous avons le droit, que dis-je, le devoir de nou.s réjouir d'appartenir à une nation qui a rempli un grand devoir historique et quiestriclieen hommes distingués et en nobles femmes^ soit sur le trône des rois, soit dans la hutte des paysans. Mais cette constatation doit être une force vivifiante appliquée à sa propre grandeur et non ime occasion de vanité ou de présomption ».
(2) Démosthè;nk Pro Corona, LIX-
L'honneur national est, en effet, constitué par deux éléments, qui à la vérité se laissent aisément réduire à Funilé: L'un, qui change selon la nation que l'on considère, consiste pour elle à se maintenir telle qu'elle est, en son rang et à sa place dans la hiérarchie des peuples, en conservant, avec sesqualités traditionnelles, ses institutions particulières et la mission qu'elle a ou croit avoir à remplir. Tel peuple, comme l'Allemagne ou la France contemporaines, mettra son honneur à avoir la première armée du monde, et fera tout pour entretenii' et accroître la puissance militaire qui lui paraît être la sauvegarde de sa situation. Telle autre, l'Angleterre [)ar exemple, agira de même pour sa marine ou pour son empire colonial. iJ'autres, comme la Suit^seou la Belgique, se font un point d'honneur de garder inviolée leur neutralité garantie par les traités. L'Angleterre a toujours considéré comme une partie intégrante de son honneur national de propager à travers le monde les idées de civilisation et de progrès. C'est au nom de cet idéal, qu'elle a mis ses forces diplomatiques et navales au service de la cause anti- esclavagiste, qu'elle a toujours tenu à protester contre les actes inhumains ou les cruautés inutiles commises, soit en temps de guerre, soit en temps de paix (1), contre les massacres d'Arménie
(1) Nous avions écrit ces quelques lignes lorqu'un incident récent est venu leur fournir une intéressante illustration. L'envoyé extraordinaire du sultan <iu Maroc en France, El Mokri, avait sollicité la faveur de représenter le gouvernement chériflen à la cérémonie du couronnement du roi d'Angleterre. Le Foreing-Office lui fit savoir qu'il ne serait p-is admis au cortège, parceque, sur Tordre du Sultan Moulay-HaGd,des atrocités venaient d'être commises dans la répression du soulèvement d'une tribu rebelle. Le ministère britannique estimait que ce'te attitude du g-ouvernement marocain risquait de provoquer contre son ambassadeur des manifesta-
HON^'EUR d'une NATION OU d'uNE CIVILISATION 257
entre au 1res, qu'elle a jalousement fait observer les coutumes et les conventions internationales qui établissent le sol britannique comme un lieu d'asile pour les condamnés ou les réfuij^iés politiques, qu'elle a cru pouvoir jadis contraindre la ('hine à s'ouvrir au commerce et aux idées de rOcciilent et, plus récemment, le Transwaal à adopter une politique économique moins routinière, plus libérale et plus féconde. Que dire enfin de la France ? Son honneur national a toujours consisté à prêter son aide matérielle et morale à tous ceux qui luttent pour un droit ou pour un idéal et à éveiller dans les consciences, au-delà de ses frontières, les idées de justice et de liberté. Et c'est pourquoi Prévost-Paradol (1). dans son livre La France nouvelle, exprimai!, eu 1868, la crainte de voir disparaître dans notre patrie les traditions séculaires de l'esprit national et l'accusait d'avoir forfait à l'honneur, soit en n'intervenant pas en faveur du Danemark mutilé et de l'Aulriche écrasée par la Prusse, soit en pous.sant l'Italie à aider l'Allemagne du Noid contre l'Aul riche dans la campaa^ne qui devait aboutir à Sadowa. Plus récemment, c'est au nom du môme idéal dhonneiu- n.dional, que des publicistes et des orateurs ont pu reprocher à la France, comme ime déchéance, son silence et .sa lonf^aminité lorsqu'elle assistait impassible àl'oppres-
tion> lio^liles <le la part du pul)li(:, l'honneur du peuplo anglais étant, sur ce poinl, particulièrement sensible et intraitable. .\ ces mêmes fêtes du couronneme:il, les .Vngiais ont fait une n'ci-pti'»" glaciale au.ic héros de la guerre russo-japonaise Togo et Noghi, qui cependant venaient représenter une nation alliée. Mais la population de Londres manifesla, parsa froideur, toute l'indignation qu'elle venait d'éprouver en app'enant l'exécution inique du révolutionnaire japonnais, le docteur Kotoku. C'était encore une protestation de l'honneur britannique.
(1) Prkvost-Paradol, La France nouvelle, 1. III. ch. III, Conclusion ; p. 573.
sion de rArménie par les Turcs ou des Boers par TAngleterre. De tout temps d'ailleurs, notre pays eut, couime la nation britannique, la fierté d'être une terre libre et ce n'est pas sans admiration que nous voyons, dès le XVI® siècle, cette conception de l'honneur national primer, même à la g'uerre et chez les chefs de nos armées, tous les autres sentiments et intérêts. « Entre beaux traits que j'ai oui raconter de M. de Guise, dit Brantôme, fut la courtoisie que fit à l'ég-ard de Don Louis de Avilla, général de la cavalerie légère de l'Empereur, à qui un esclave turc ayant dérobé un fort beau cheval, se sauva avec lui dans Metz et s'y jeta. Don Louis envoya un trompette vers M. de Guise, le prier de lui rendre par courtoisie l'esclave dérobeur « pour le punir de son forfait et larcin ainsi qu'il le méritait, sachant bien qu'il ne le refuserait et qu'il ne voudrait pas receler les larrons et méchants ». M. de Guise lui manda « pour lui renvoyer l'esclave, il ne pouvait , en ayant les mains liées pfir le privilège de la France, de temps immémorial L'i-dessus introduit, qu'ainsi que toute franche qu'elle a été et est, elle ne veut recevoir nul esclave chez soi, quand se serait le plus barbare et étranger du monde ; ayant mis seulement le pied dans la terre de France, il est aussitôt libre et hors de toute esclavitude et captivité et est franc comme en sa propre patrie et pour ce qu'il ne pouvait aller contre la franchise de la France. Mais pour le cheval, il le lui renvoyait de courtoisie (1) ». C'était là
(1) Brantôme, Vie des grands Capitaines français et étrangers : M. de Guyse le Grand, éd. Buchon, t I, p. 41G (Paris, Desrez, 1838). C'est le sentiment toujours vif, chez nous, de celte tradition d'honneur qui explique le mouvement d'opinion qu'a récemment provoqué en France l'acte inconsidéré par lequel la police de Marseille a livré à l'Angleterre le prévenu politique hindou Savarkar, évadé d'un navire anglais en rade de cette ville, et. réfugié sur le sol français (I91O).
HONNEUR d'une NATION OU d'uNE CIVILISATION 259
une fière réponse et le maintien de la « franchise de la France » est un des plus nobles articles du code d'honneur de notre nation.
Mais, à côté de ces éléments variables de pays à pays, en raison dos circonstances historiques ou même des conditions géos^raphiques et ethnologiques, il y a dans l'honneur national quelque chose de fixe et de permanent, que tous les peuples éprouvent de la même manière. Tous revendiquent d'abord leur indépendance politique ; car, s'ils ne l'ont pas, s'ils ne peuvent agir qu'avec la permission de l'étranger et sous son contrôle, ce ne sont plus des nations. Un peuple, comme un parti, met son honneur à faire ses affaires lui-même « fara da se » selon la formule italienne, sans aide et sans contrainte extérieure ; il alfirrae ainsi son autonomie, son individualité et sa valeur sociale. Une nation qui se permet d'exercer sur une autre une pression^ matérielle ou morale, montre par là qu'elle la méprise ; il n'est donc pas étonnant que celle-ci, consciente de cette diminution, n'y consente pas et se soulève dans un mouvement de protestation ou de révolte. Lorsqu'un Etat s'est assigné une tâche, il tient à l'accomplir seul, jusqu'au bout, dùt-il lui en coûter tous ses capitaux et tout son sang. « Si l'Espagne, disait le 16 mars 1911, à la Chambre espagnole, le Président du Conseil des ministres, a à remplir au Maroc des fonctions de police dans sa zone d'influence,. . . elle a aussi le devoir d'honneur de ne se laisser remplacer dans cette fonction par aucune autre nation ». C'est un éveil de l'honneur national qui a soulevé dans la Turquie régénérée un mouvement d'opinion pour la suppression du régime des « capitulations», qui permet aux gouvernements chrétiens d'exercer sur leurs nationaux, en pays ottoman, leur juridiction exclusive par l'intermédiaire de leurs ambassadeurs et consuls.
L'honneur, pour une nation, c'est donc la revendication de. son indépendance, la fidélité à soi-même, à ses amitiés et à ses haines justifiées, à ses aspirations JégiLijïieâ,à son rôle, à son idéal national ou internatiojial. Comme symboles de son honneur ainsi défini, un peuple a non seulement son drapeau et sa cocarde, mais aussi ses coutumes, son costume national et surtout sa^langue^qu'il voudrait avoir bien à lui, marquée du sceau original de son génie. Une nation sent confusément qu'avec l'invasion ou la |)répondérance d'une langue étrangère, arrive la disparition progressive de ses idées, de ses mœurs nationales, de tout ce qui fait son autonomie et sa raison d'être. Catherine de Médicis a été très justement louée par Brantôme pour la façon délicate dont elle montra qu'elle comprenait la dignité de la France. Lorsqu'elle devint reine, cette princesse italienne, si attachée à la civilisation raffinée de son pays, se fit scrupule d'écrire ou même de parler italien ; elle s'efforça de s'exprimer le plus souvent en français, même avec ses compatriotes et ses familiers toscans, « portant en cela l'honneur quelle devait au royaume où elle avait pris sa grandeur » (1).
La solidarité fait aussi, d'une manière uniforme et permanente, partie intégrante de l'honneur national. Nul Etat ne permet à un autre d'opprimer ses nationaux, de les outrager, de les molester, de les traiter d'une manière qui ne serait pas conforme aux conventions internationales, au droit des gens ou à la dignité humaine. Que serait, en efïet , une nation qui ne pourrait pas, ou surtout qui ne voudrait
(1) Brantôme, t. VU, p. j5, cité par Bourcibz, Les mœurs polies et la littérature de Cour sous Henri II, Paris, Hachette, 1886, p. 298.
HONNEUR d'une NATION OU d'uNE CIVILISATION 261
plus protéger ses nationaux? Ceux-ci, contraints de remettre à d'autres le soin de leurs intérêts et de la sécurité de leurs personnes, renieraient, en fait, leur patrie, qui aurait bientôt cessé d'exister. On admet, à la rii^neur. qu'un Etat trop faible soit contraint de céder à la violence; mais, même dans ce cas. une protestation énergique et de tous les instants doit maintenir les droits de la nation, réserver l'avenir et sauver l'honneur.
Knfin, un peuple disparaîtrait bientôt de la carte du monde, s'il ne plaçait son honneur dans une émulation féconde pour se créer parmi les nations une place de plus en plus prépondérante et s'il ne revendiquait ou ambitionnait le premier rang, sinon d'une manière absolue, au moins dans un certain cercle ou dans un domaine spécial. Celui qui se contente de sa place est, le plus souvent, bien près de la perdre ; une trop grande modération est le signe d'une diminution de l'activité nationale, elle fait prévoir un recul et une décadence. Il importe peu qu'une nation soit fondée à prétendre au rôle qu'elle aspire à remplir ; mais il faut qu'elle le veuille ; car, pour les collectivités comme pour les individus , il est hors de doute que le caractère que l'on veut avoir ou que l'on croit avoir arrive à se substituer à celui que l'on a. Il est, d'ailleurs, des rêves qui ne sont pas sans honneur et que les faits finissent souvent par réaliser : l'avenir appartient à ceux, individus ou sociétés, qui ont su d'avance l'imaginer et l'organiser selon un idéal.
Quant au particulier, membre de la nation, comme il n'est rien sans elle, qu'il lui doit tout, et que, si elle lui manquait, il n'aurait ni consistance, ni physionomie, il considère comme le devoir primordial de tout lui sacrifier et les divers commandements d'honneur que nous avons
déjà étudiés sont oubliés lorsque parle et requiert l'honneur national. La force incomparable du lien d'honneur national lui vient de ce qu'il est la reconnaissance, passée à l'état de loi sociale, que dis-je, la reconnaissance entrée dans les mœurs, devenue inconsciente comme un réflexe, irréfléchie à la façon d'une habitude. Roland, vaincu et mourant, songe plutôt à l'honneur de son pays qu'au sien et à celui de sa famille. Qu'en dira la France ? pense-t-il, quand il donne un coup d'épée ; et, quand il refuse de sonner de l'olilant, voici la raison qu'il en donne : « A Dieu ne plaise que douce France soit abaissée à cause de moi. . , A Dieu ne plaise, à ses très saints anges, que France perde pour moi son honneur !»(1) Dans le dialogue fameux entre Bayard et le Conétable de Bourbon, (2) celui-ci a beau invoquer, comme excuse à sa félonie, l'ingratitude et l'injustice de la France, le Chevalier sans reproche a vite fait de lui rappeler le serment tacite d'honneur par lequel il est uni à cette nation qui l'a fait ce qu'il est et dont il s'est pour sa part, incorporé la substance. Dans la geste intitulée Raoul de Cambrai, le vassal Bernier prononce ces fortes paroles : « Mon seigneur Raoul est plus télon que Judas ; mais il est mon seigneur et pour rien au monde je ne lui manquerai ! » (3) On pourrait les transposer et dire : « Ma patrie
(1) Chanson de Roland (éd. Léon Gauthier), vers I068-I092. Citons les vers IO89 et IO9O :
a Ne placet Deu, ne ses seintismes angles « que ja pur mi perdet sa valur France ! »
(2) Voici les paroles de Bavard d'après le récit original de G. de Bellay (Mémoires 1. I) reproduit par Brantôme, développé et paraphrasé par Fénelon [Dialogues des Morts):« Monsieur, il n'y a pas besoin de pitié pour moi ; car je meurs en homme de bien, mais j'ai pitié de vous, de vous voir servir contre votre prince, contre votre patrie et contre votre serment ».
(3) Raoul de Cambrai ; éd. Le Glay, p. 56.
HONNEUR d'une NATION OU d'uNE GlVTLISA'tlON 263
peut être coupable, infâme et sacrilège, mais elle est ma patrie ; pour rien au monde, je ne lui mniquerai ! ». Et ce sont là aussi les idées que développent les Lois athéniennes lorsque Socrate les évoque et les fait parler, dans la fameuse prosopopée du Criton. Socrate meurt pour obéir à l'honneur civique, c'est-à-dire aux exigences du pacte social (1). Ce lien d'honneur nîsulle, en elïet, de la nature des institutions ; il participe à ce que la société peut avoir d'indestructible ; s'il doit périr, il ne périra qu'avec elle; il confère d'ailleurs à l'homme qui £e dévoue, non pas seulement à la coll<>clivilé, mais à l'idéal qu'il prétend réaliser avec elle, une grandeur désintéressée et une abnégation dans le sacrifice au.xcjuelles la moialité la plus rigoureuse ne trouverait sans doute rien à reprendre.
Parfois, comme si les groupements nationaux étaient encore étroits à l'excès, les peuples issus d'une même race ou formés par une culture analogue savent faire taire leurs rivalités, pour résistera ce qu'ils nomment la barbarie, ou pour imposer à ceux qu'ils appellent les barbares ce qu'ils prétendent être la civilisation et qui, n'est, en réalité, que leur civilisation (2). Il y eut, à certains moments, dans la
1^ Lidée île la Frosopopée des Lois (Criton du Ch. XI à la fin) est e.xprimtf dans ceUe formule : « Un homme qui a pris un engagement juste doit-il le tenir ou non ? — Il doif le tenir » Cet engagement est le pacte social, qui donne à la fois une raison d'être à la société et une sauvegarde à l'individu.
(2) Cf. Lazarus op. cit. t. I, pp. I88-I89. « Cependant, ici aussi, Tàme hiunaine, dans son efïort vers l'union collective, ne trouve pas encore sa dernière satisfaction dans l'art et la science s'afiranchissant des liens des nationalités... la communion des hommes par la religion rompt, d'une manière victorieuse, les frontières nationales ; c'est aussi bien celle d'une partie du monde que celle d'une unité propre de toute la civilisation. Ainsi
lutte du monde antique contre les invasions, dans Teffort qui groupa autour des Francs et contre les Arabes les forces du monde féodal en formation, il y eut surtout dans le vaste mouvement qui entraîna toute la chrétienté à la Croisade, une union matérielle effective des nations en un corps plus vaste, dont Tesprit traduisait un idéal [lus élevé et s'exprimait par un honneur à la fois plus pur et plus impérieux. L'honneur de la chevalerie, que nous avons déjà analysé, tire de l'origine internationale de cette institution son excellence et les qualités caractéristiques qui en ont fait le prototype de tous les autres honneurs. Et lors même que les nations que rapprochent leurs origines ou des manières d'être et des aspirations communes ne se réunissent pas, en fait, pour accomplir une oeuvre déterminée, il n'en existe pas moins entre elles une sorte d'entente tacite ou de conspiration permanente, pour oublier tout ce qui les divise et faire taire leurs rivalités devant les peuples réfraclaires à leur influence ou à leurs mœurs et en révolte contre leur suprématie. Un blanc, quel qu'il soit, considérera comme un point d honneur de ne pas laisser molester ou humilier un autre' blanc, quel qu'il soit, par un homme de race noire, jaune ou rouge. Il y a, dans ces circonstances, entre gens de même couleur, une solidarité comparable à
il y a un honneur du chétien, du juif, du musulman , du boudhiste, distincts de la situation du paj'S, de la nation et de l'honneur de l'Européen ou de l'Américain ». Lazarus a raison ; mais il rapproche un peu trop — au moins en paroles — l'honneur d'une civilisation de celui du groupement religieux qui y prédomine. Cette confusion pouvait être très légitime autrefois : elle est beaucoup moins acceptable à une époque où la religion perd chaque jour davantage sa signification primitive et étymologique de lien universel des âmes et devient, de plus en plus, une affaire individuelle, une croyance personnelle et privée.
HONNEUR d'une NATION OU d'uNE CIVILISATION 205
celle (|ue nouç avons reconnue entre habitants du même village, lie la même province, ou de la même patrie. 11 existe donc bien, au delà et au-dessus de Tesprit national, ce que l'on penl appeler, comme l'a fait Tarde, « un esprit de civilisation » et le point d'honneur qui lui correspond exprime bien, encore ici, l'union d'un i^roupe d'hommes rendus solidai: es parla nécessité de vivre el le besoin de grouper leurs forces pour la défense d'un idéal, dont ils comprennent la valeur ou dont ils sentent la grandeur et la beauté.
L'Honneur humain
Les formes d'honneur que nous avons passées en revue ne sont pas toutes aujourd'hui également vivantes. Quelques-unes d'entre elles, l'honneur national, par exemple, semblent subsister et même croître en étend le et en intensité; d'autres ont à peu près complètement disparu, comme l'esprit de caste, ou sont en voie de disparition progressive, comme l'esprit de classe ou l'esprit de clocher. Si l'on cherchait à établir les lois de celte évolution, il pourrait paraître, d'une manière générale, que l'honneur s'est développé en extension, à mesure que les groupements humains sont devenus plus vastes ; il y a eu, en ce sens, un progrès de l'honneur de la famille à celui du clan, de la tribu, de la cité, de la province ou de la nation et, parallèlement, de l'honneur de caste à l'honneur professionnel et à celui de classe. M. RenéWorms, étudiant l'élargissement du droit. « c'est-à-dire de la soumission à des principes de vie communs », fait remarquer qu'«il n'ya eu de lien juridique à l'origine qu'entre les membres d'une même famille, tout étant permis envers l'étranger. Puis ce lien a embrassé tous les membres de la cité. Plus tard est apparu le droit professionnel (droit commercial, maritime, industriel, agricole). Aujourd'hui on nous propose d'instituer un droit des
l'honneur humain 267
classes (1) ». Or, ce que M. R. Worms dit de révolution du droit, nous le constatons aussi, quand il s'agit de Thonneur. La responsabillLé collective des membres de la famille disparaît, comme & disparu la propriété familiale indivise du vieux jdiwiL romain. Ua des membres de la famille voulait-il faire un contrai, on lui demandait de fournir la garantie solidaire de tous ses proches; venait-il à commettre un crime ou un délit, le chef de la maison devait réparer le dommage, ou bien livi-er le coupable à la victime ou à ses parenls. Rien de tout cela n'est plus et l'honneur familial s'atténue: chaque jour davantage, à mesure que s'affaiblit cette solidarité et qu'elle cesse d'exister dans les mœurs ("2). L'Etat, qui s'est opposé à la croissance de l'esprit de famille, dontle particularisme l'effrayaitpar ses conséquences et qui, presque partout, a réussi à briserl'honneur de caste, nuisible, par son exclusivisme et sa puissance, à l'intérêt public, sest efforcé aussi de détruire les solidarités locales ou vicinales. Antagoniste de tous les autres groupements , l'esprit national s'est donné pour tâche de faire disparaître tous les préjugés d'honneur qui n'étaient pas ceux du patriotisme. Ainsi, tandis que les associations primitives sont peu à peu absorbées par des organismes sociaux plus étendus et que s'abaissent les barrières dressées de toute part, les points d'honneur spéciaux tombent en désuétude, ils deviennent moins impérieux et les individus cessent d'être sensibles à leurs prescriptions.
Il résulte de là une autre conséquence importante : du fait de ce nivellement unificateur, l'honneur n'est plus le
(i) René Worms : Organisme et Société, p. 153. (2) Ibid; p. 120.
268 l'honneur humain
privilège de certaines familles, castes, classes ou professions et il ne varie plus selon les milieux sociaux dont il exprimait les conditions d'existence et les aspirations. Partout où l'unité politique a triomphé, l'honneur tend à devenir uniforme ; on pourrait dire qu'il s'est « démocratisé », à mesure que la forme de l'Etat évoluait vers le gouvernement du peuple tout entier par lui-même, cest-à-dire vers la souveraineté nationale. Le principe du « mimétisme » social, l'imitation des classes supérieures par les classes inférieures, des professions les plus en vue par les plus obscures contribue au même résultat. Or ces transformations de l'honneur ne tendent à rien moins qu'à en amener la disparition progressive. Rappelons, en effet, que, comparé au devoir, Thonneur s'en distingue surtout par sa spécialité ; à l'universalité du devoir moral proprement dit, s'oppose la particularité des prescriptions de l'honneur; parlout l'honncmr se manifeste avec un caractère d'exclusivisme et d'incompréhension qui suscite les rivalités et les haines. Mais nous voyons qu'en s'étendanl à des groupements toujours plus vastes, les exigences de l'honneur deviennent partout identiques, quelle que soit la nature de ces divers groupements ; l'honneur perd ses qualités distinctives et cesse de mériter pleinement son nom. L'honneur national lui-même, dernier venu dans la conscience morale, commence à s'atténuer chez les peuples qui l'ont ressenti les premiers. Non seulement, comme nous l'avons vu, il s'efface dans certaines circonstances devant une forme d'honneur encore plus compréhensive, expression de l'esprit de toute une civilisation, mais encore les idées internationalistes et humanitaires prennent chaque jour un tel développement, que l'on entrevoit un moment où certes le patriotisme subsistera encore comme sentiment
L HONNEUR HUMAIN
et où Ton aimera sa patrie, comme Ton aime son village et sa province, mais où les exagérations et les susceptibilités jalouses, inséparables jusqu'ici de la nature de l'honneur, n'existeront plus, lorsque seronten jeu les intérêts nationaux ou l'idéal national. L'honneur patriotique alors, dépouillé de tout ce qui le caractérise, — attachement obstiné à une tradition, antique assurément, mais souvent injustifiée, croyance à une mission parfois discutable ou inexistante, désir d'obtenir une prédominance rarement méritée ou de prouver une excellence contestable, mépris hautain pour l'étranger considéré toujours comme l'ennemi — ne sera qu'un mol et ne correspondra plus à rien de clair et de distinct ; il ne sera qu'une tendresse particulière poar nos compatriotes et pour le milieu physi(iue intellectuel et social dont nous sommes enveloppés et qu'une longue coutume, une habitude héréditaire nous a rendu cher. La vision de celle évolution n'est pas une hypothèse ou une utopie ; elle se dessine sous nos yeux ; elle s'inscrit même dans des documents diplomatiques, qui, dès maintenant, appartiennent à l'histoire. Ju-qu'à aujourd'hui, tous les traités d'arbilrage, que certaines nations ont conclus entre elles, pour éviter l'appel aux armes et la solution brutale des conflits internationaux par la violence de la guerre, déclarent que seront obligatoirement déférés à des arbitres spécialement désignés ou à la Cour permanente de la Haye tous les litiges et tous les différents entre les hautes parties contractantes « sauf ceux qui intéressent l'indépendance ou l'honneur » des peuples en contlit. Jusqu'ici donc, les nations, comme les simples particuliers, trouvaient légitime de proclamer qu'il est des situations singulièrement aiguës ou délicates, dont aucun tribunal ne saurait connaître et qu'aucun verdict ne pourrait dénouer, parce que la
270 l'honneur humain
partie qui succomberait sortirait du débat tellement diminuée qu'elle aurait perdu sa raison d'exister socialement et politiquement, avec la conscience de sa dignité. 11 semblait que, sur ces points qui touchent à Thonneur, la nation flétrie par une sentence de culpabilité étant frappée d'une sorte de dégradation et de mort morale, aucun peuple ne pouvait admettre de laisser volontairement entre les mains d'un arbitre étranger le souci de sa destinée et de son intégrité nationale ; on préférait recourir à la guerre, en dépit des ruines qu'elle accumule et malgré tout ce qu'elle a d'aléatoire et d'iniquement arbitraire, parce qu'une lutte armée, comme un duel entre particuliers, présente sur un jugement d'arbitrage des avantages incontestables : non seulement elle termine le conflit, mais encore et surtout elle permet aux deux belligérants de conserver l'un et l'autre ce que l'on nomme l'honneur; tandisqu'une sentence arbitrale , quelle que soil l'habileté diplomatique des termes daiis lescjuels elle est rendue, déshonore au moins l'une des deux parties; à la guerre, comme dans un combat singulier, la défaite est aussi honorable que la vicloirêA-si le viiincu n'a été ni lâche, ni vil. Mais voici que les Etats- Unis d'Amérique prennent l'initiative de proposer à cerlîiines grandes nations — en premier lieu à l'Angleterre, (pii accepte d'enthousiasme et bientôt après à la France, qui ne peut pas refuser — un traité d'arbitrage permanent, sans aucune réserve et où ne figurerait plus la clau'^e relative à l'honneur national. Or, admettre que tous les litiges, sans exception, peuvent être soumis à des juges, c'est reconnaître qu'il n'y a jamais entre les nations que des compétitions d'intérêts, des concurrences matérielles, dont la solution juridique n'a pas pour les peuples en rivalité une importance vitale, qu'il n'y a plus, en réalité,
l'honneur humain 271
de conflits où l'honneur soit engagé, puisque, comme nous lavons vu, l'honneur qui n'admet ni équivalences, ni compensations, ne saurait dépendre d'une sentence. L'honneur ne tolère pas d'être discuté devant autrui : il est à lui-même son propre arbitre et son unique juge. Déférer à des arbitres étrangers l'honneur d'une Dation, c'est presque se contredire dans les termes, c'est nier l'existence de l'honneur national au moment où on l'affirme, c'est reconnaître implicitement qu'il y a désintérêts nationaux, mais non un honneur natioufd. Les vendettas de famille à famille n'ont plus eu de raison d'être dès que la justice régulière a pu réfréner la force brutale des individus et a su faire respecter ses arrêts ; les luttes d'extermination entre castes rivales ont cessé d'exister depuis que se sont constituées les grandes unités nationales ; les batailles sanglantes entre corporations ennemies ou « devoirs » antagonistes ne sont plus qu'un souvenir : la violence des grèves, (pii mettent aux prises l'honneur du monde du travail avec celui du patronat, disparaîtradevantlorganisation de l'arbitrage obligatoire; il n'y a plus de guerres privées et les duels ne sont qu'une exception et la survivance de temps désormais révolus. Ce sont là des institutions caduques, manifestations quelque peu anachroniques de points d'honneur spéciaux, que notre temps ne parvient pas toujours à bien comprendre et qu'il ne veut pbis con.jaître. Les guerres ne disparaîtront pas peut-être ; car on ne peut espérer que l'humanité devienne jamais juste et raisonnable ; mais il arrivera certainement un jour où elles ne pourront avoir pour cause l'honneur national, expression désormais vide de sens. Il n'existera donc plus d'honnnur dans l'acception particulière, pleine et complète, que nous avons donnée à ce terme.
272 L'HOiNNEUR HUMAIN
D'ailleurs ce phénomène est susceptible d'explication : il est naturel et nécessaire. LJionneur, en efîet, n'esta nous l'avons dit, que la manifestation de l'esprit de corps, quelle que soit l'étendue et la signification de cette conscience collective. Or l'esprit de corps passe régulièrement par trois phases successives: il se constitue, d'abord, dans la mesure où le groupement dont il exprime les aspirations prend le sentiment plus net de son existence et jie^ son importance ; il est alors vigoureux, exclusif et jaloux. Bientôt, sa croissance rencontre des obstacles et des limites ; des contradictions intérieures ou des conflits, soit avec des organismes rivaux , antérieurs ou plus récents, soit 'avec la plus grande société au sein de laquelle il se développe, raffaiblissent et le désagrègent ; il ne consiste plus alors qu'en de vaines formules sans utilité et sans eiticacilé. Enfin, il se reconstitue sur des bases élargies, mieux adapté à l'état social de la collectivité ou de la civilisation et il recommence ainsi le cycle de son évolution. Il y eut, par exemple, au Moyen-âge, un honneur corporatif, étroit et puissant, dont limportance économique fut considérable et dont l'œuvre fut très belle. Mais les abus de cet esprit de corps en rendirent le maintien impossible : il somb'a et le compagnonnage, dressé surtout contre lui, prit sa place et groupa autour d'un idéal supérieur, fait de fraternité et d'égalité, l'élite des consciences ouvrières ; or le compagnonnage, fermé et jaloux, en contradiction avec les institutions sociales de notre temps, portait en lui-même les tares qui devaient en amener la disparition graduelle et l'on a pu lui opposer et lui super|)oser la solidarité actuelle de tous les ouvriers d'un pays et, peut-être même, celle de tous les travailleurs de l'univers civilisé. Et n'est-il pas permis d'entrevoir
l'honneur humain 273
une évi)lutioii prochaine et un élargissement, de cet esprit de classe, encore trop exclusif et trop intolérant, lorsque nous nous apercevrons que nous sommes tous, sous des appellations difïérenles, les ouvriers d'une même œuvre coulusément, mais constamment poursuivie, dans unelTort commun et converi^ent de nos volontés et de nos intelligences? A l'unilé des nations doit répondre l'union des classes, comme à la fin de la lutte entre nations correspondra la fin de la lutte des fiasses.
C'est donc vers un honneur de plus en plus large, le même pour tous, qu'évoluent les diflérentes formes d'honneur, d'un mouvement ininterrompu, à peine ralenti parfois par des réactions ou précipité par des révolutions. Cet honneur nous l'appellerons l'honneur humain, puisqu'il n'est pasl'expression desaspirations particulièies d'une catégorie plus ou moins étendue d'individus rapprochés par leurs affinités, mais celle de l'esprit humain en giMiéral et de son idéal, abstrac'ion faite de tout ce qui sépare les hommes et qui a pu les divis<M\ Or cette obligation, qui s'adresserait à tous les hommes sans exception et dont le but ne saurait être que le règne de l'universelle justice et de la solidarisé universelle, peut aussi bien consentir à perdre le nom d'honneur et à s'appeler le devoir.
L'honneur, telle a été notre thèse, correspond aux divers groupements sociaux, dont chacun exprime, dans sa conception particulière de ce principe, ce qui lui est propre, nécessaire et essentiel ; mais, lorsque dans leur croissance illimitée et par leur mutuel enchevêtrement, les organismes multiples se pénè rent et se confondent, jusqu'à ne former (ju'un seul corps, la force morale qui sert de ressort et de règle d'action à l'humanité, devenue ainsi consciente d'elle-même et de sa véritable fin, n'est plus l'honneur, variable et multiple, mais le devoir, un et universel.
274 l'honneur humain
Ce passag-e de l'osprit de corps à l'esprit d'humanité, ou de l'honneur au devoir sera sensible, si nous considérons comme dos marques de la disparition prog^ressive des formes particulières de l'honneur ce que deviennent dans nos sociétés trois institutions, qui dérivent directement de l'honneur et qui, par un phénomène d'action réciproque, très fréquent en sociologie, réagissent sur lui, pour le renforcer : le boycottage, le cérémonial et l'uniforme.
L'honneur de tout groupe impliquant, nous l'avons vu, le mépris des autres formations sociales, il y eut jadis un peu partout boycottante des corps les uns par les autres. Il y a toujours eu un boycottage domestique, chaque famille regardant les autres comme ennemies, inlerieuresou impures ; il a existé dans toutes les civilisations et il existeencore dans l'Inde, un boycottage mutuel des castes, dont les représentants refusent de s'asseoir à la même table, de se toucher, de vivre de la même vie, par crainte de souillure ou de déchéance ; autour de nous, nous observons encore un boycottage mondain : il est des salons fermés, dans lesquels on ne pénètre que si l'on est d'une certaine classe et si l'on donne un certain mot d'ordre; les mihtaires boycottent les civils, qui parfois le leur rendent, les officiers de cavalerie boycottent ceux d'infanterie ; il y a un boycottage judiciaire et ecclésiastique, un boycottage patronal et un boycottage ouvrier, des boycottages politiques ; il y a même des boycottages nationaux, par exemple quand, à la suite d'un mouvement d'opinion , la population d'un pays refuse d'acheter les marchandises originaires de l'étranger ou lorsqu'une nation s'abstient de prendre part aux manifestations internationales d'un autre peuple. C'est ainsi que l'Europe presque entière, mue par un sentiment de solidarité monarchique, boycotta l'exposition française de 1889.
L HONNEUR HUMAIN
Il y a donc, encore aujourd'hui, des boycottages dans tous les milieux, ce qui prouve la persistance des préjugés d'honneur social ; mais il est remarquable qu'ils se font de plus en plus rares et qu'ils se présentent dans notre civilisation actuelle comme des exceptions ; autrefois le boycottage était la règle ; il l'est resté dans des sociétés dont le développement politique et social a été arrêté à un certain moment de son évolution, dans l'Inde par exemple ; presque partout il est en recul.
L'honneur se traduit aussi par le cérémonial, qui est le formulaire des manifestations objectives par lesquelles il s'exprime et des tributs d'hommages extérieurs dont il veut être entouré. Par sa nature, l'honneur se rattache, avons nous vu, à l'opinion et c'est pourquoi il ne se contente pas d'être, il Vcîut encore paraître. Il réclame des témoignages matériels, des marques de respect capables de le révéler aux autres et de lui donner, avec une conscience p'us nette de son existence, une appréciation plus sûre de sa valeur. Or, dans la société contemporaine, le cérémonial disparaît chaiîUejour davantage. Même dans les corps sociaux les plus conservateurs, dans les églises et dans les armées, nous voyons se réduire de plus en plus les parades, les solennités, les fêtes traditionnelles. Les préséances, qui sont un élément essentiel du cérémonial et qui ont constitué jadis la partie la plus délicate du point d'honneur, ont cessé d'être, dans nos sociétés égalitaires, un sujet de discussions et de conflits. On conviendra qu'un honneur qui n'a plus le souci du cérémonial et des préséances est singulièrement amoindri et effacé, tout près de se transformer et de perdre sa signification.
L'uniforme enfin est caractéristique de l'honneur, parce qu'il est la marque distinctive de chaque groupe , le
-76 l'honneur humain
symbole visible de la solidarité qui en unit les membres el de la supériorité qu'ils croient avoir sur les nutres, en laison de leur fonction sociale. Dans le passé, chez tous les peuples, nous trouvons une quantité d'uniformes, uniformes des castes, des classes, des professions, des corporations, des partis politiques, enfin costumes nationaux. Gabriel Tarde affirme ingénieusement qu'il a même existé un uniforme de famille [\) ; il en trouve des survivances dans le fait que, généralement, les frères et surtout les sœurs aiment à s'habiller des mêmes étoffes et de la même façon ; il en rencontre aussi des vestiges dans le blason commun à tous ceux qui sont d'une même lignée et aussi dans la livrée des domestiques ; il y a certainement un uniforme sexuel : les bijoux sont l'uniiorme de la femme ; le port de la barbe est intimement lié à Thon' neur viril. Mais nous voyons peu à peu l'uniforme se restreindre. Ce n'est bientôt plus qu'une partie du costume qui e-l uniforme: la cocarde d'une nation ou d'un parti, l'écharpe du magistrat, la décoration réduite à une médaille, puis à un ruban de plus en plus étroit, un insigne, un gaion, une arme ou un outil transmis traditionnellement et conservés, fût-ce en miniature, par le groupement comme marque distinctive et surtout honorifique. 11 est, en eflet, remarquable que le véritable uniforme n'est presque jamais la tenue de travail et qu'en ce qui concerne les insignes, ce n'est que lorsque une partie du vêtement, une arme ou un outil ont cessé d'être utiles ou usités qu'ils deviennent propres à servir de symbole au groupement professionnel qu'ils désignent — telle la lyre
(1) G. Tarde. Archives d'Anlh. Crim., t. XV. année I9OO, p. 5-2^ ; « L'Esprit de Groupe ».
l'honneur humain 077
tlii poète. Le plus souvent même, luniforme a complètement disparu. Au commencement du XVII' siècle, magistrats, avocats, notaires,- médecins, professeurs sortaient journellement en costume et les corps de métiers se reconnaissaient dans les rues à leurs manières de s'habiller ; plus tard on ne revêt le vêtement caractéristique de la profession ou de la fonction que dans certaines circonstances, qui deviennent de plus en plus rares. Les magistrats et les avocats ne le mettent qu'à l'audience, l'Université une fois par an, les notaires et les médecins pas du tout. Lunifoime identique pour toute l'armée, symbole d'un pri.x inestimable en temps de guerre et signe précieux de discipline pendant la paix, paraît faire exception et subsister. Cependant nous voyons non seulement les simples soldats, mais les sous-officiers et même les officiers proliter de toutes les occasions, réglementaires ou non, qui s'offrent à eux de quitter momentanément la tenue militaire (1). Quant au clergé, les prêtres catholiques continuent à porter constamment la robe ecclésiastique,à cause de la disciplinerigoureuse quiestlacaractéristique et la raison d'être de l'Eglise romaine, mais, même ici, on pourrait noter des symptômes de relâchement ; de récentes instructions de la Curie pontificale semblent autoriser quelques infractions à la règle. Serait-il donc vrai, comme la prétendu Gabriel Tarde, que seul subsiste
(1, A la suite de récentes décisions ministérielles (I9II) simplifiant l'uniforme, la plus grande partie «le l'armée française ne porte plus, ilans aucune circonstance, la cocarde nationale. Les sous-ofliciers rengagés — c'est-à-dire les militaires professionnels — viennent d'être autorisés, sous certaines conditions, a ne pas porter l'uniforme en dehors du service Et ils s'empressent de profiter de cette faveur.
278 l'honneur humain
et même s'accentue davantage Tuniforme sexuel, serait-il exact que le costume des deux sexes va en se différenciant toujours davantage? On en pourrait douter et il semble bien qu'il y a dans les modifications du vêtement féminin une tendance chaque jour plus accentuée à le rapprocher de celui de l'homme. Ne serait-ce pas parce que l'idéal moral et social des deux sexes et la conception qu'ils ont de l'honneur prosentent, comme nous l'avons montré, une convergence manifeste et une sorte de désir de se confondre et de s'identifier (1) ? Quoi qu'il en soit, sur ce point particulier, il reste incontestable que , d'une manière générale, l'uniforme cesse d'être porté avec fierté parce que disparaissent les morales spéciales et les devoirs particuliers à chaque groupement, parce que l'esprit de corps, d'où l'uniforme était né et dont il traduisait létroitesse et les préjugés, est combattu par le sentiment de l'égjilité sociale et de l'identique dignité morale des individus. Les sentiments particularistes et corporatifs sont refoulés par cette conviction, dont toutes les intelligences sont de plus en plus pénétrées que l'essentiel de Ihomrae c'est la bonne volonté qu'il met au service de sa tâche, quelle qu'elle soit, et de sa fonction, si humble soit-elle. La suppression progressive de l'uniforme signifie donc élargissement graduel de l'esprit de groupe, extension du champ de la solidarité fraternelle jusqu'aux extrêmes limites de l'univers humain. Demême, la désuétude du cérémonial signifie le nivellement et l'égalité substitués
(1) Cf. Jeud0n, op. cit., pp. I93 et 194 : « il est donc à espérer que devenue de plus en plus libre et sous l'influence d'une éducation plus libérale ellemême, la femme acquerra le sentiment du véritable bonn°ur au même degré que l'homme. . . en tous cas, c'est le butqu'il faut s'efforcer d'atteindre. »
l'honneur humain 279
à la hiérarchie sociale et aux barrières qui ont jusqu'ici divisé les hommes en groupes étrangers les uns aux autres, rivaux et même ennemis. El enfin la disparition (lu boycottage signitie aussi la tin du mépris et le terme de Ihostilité qui résultent de l'orgueil corporatif.
Avec ces trois manifestations traditionnelles de l'esprit de corps, disparaît aussi l'honneur, tout au moins dans ce qu'il a d'étroit, d'absolu et de particulier. S'il ne meurt pas tout à fait et si même sa mort n'est pas à souhaiter, il se diiïuse et il s'adoucit : il devient donc humain dans les deux acceptions du mot, puisque, d'une part, il recule les frontières du groupe, dont il exprime les aspirations, jusqu'à les faire coïncider avec celles de l'humanité et que, d'autre paît, il n'est plus que l'expn^ssion d'une solidarité étroite et aflectueuse entre les membres de cette société tellement agrandie qu'elle ne peut plus connaître ni rivalité, ni haine puisqu'elle est la société de tous les hommes. L'honneur humain n'est pas la manifestation arrogante de l'ambition d'une collectivité infatuée de son origine ou de sa mission, il reste l'expression tolérante d'une prétention, commune à toutes les raisons, de se rapprocher toujours davantage d'un idéal, que tous les hommes poursuivent et dont ils savent bien qu'ils ne l'atteindront pas, mais que l'humanité, dont il font partie, enrichie par les elTorts de chacun d'eux, finira par le réaliser, ils en ont la conviction. Et ils font consister tout leur honneur à collaborer à ce grand-œuvre.
Mais il faut bien convenir que l'honneur ainsi entendu, privé de ce q'ie l'on pourrait appeler son activité destructive et ramené exclusivement à son action constructive, l'honneur humain, n'est, comme nous l'avons dit, qu'un autre nom du devoir. L'homme retrouve dans la règle sociale sans cesse élargie les maximes morales que chacun
280 L^HONNEUR HUMAIN
de nous peut découvrir dans sa propre conscience (1). L'honneur est alors vraiment le respect de soi ; carll^est, en tout homme, le culte de soi-même, comme partie de rhumanilé et acteur dans le drame humain. « Le plus grand et le dernier lieu, dit Lazarus, est celui qui unit tous les hommes et l'honneur le plus haut est celui de rhumanilé. C'est en ce sens que l'on dit aussi des actions les meilleures et les plus grandes qu'elles ont été accomplies à l'honneur de l'humanité : on ne les attribue pas, en particulier, à une nation ou à une religion, mais à Thumanité entière, pour lui accorder, à elle et à ses actes à la fois, le plus haut degré d'honneur. Cette relation n'est plus ici en aucune manière une liaison factice et extérieure ; elle est l'unité que l'on recherche, l'unité intelleo tuelle et morale des hommes, l'unité du concept d'homme ou plutôt d'humanité, concept auquel chaque action vraiment humaine et accomplie sans retour sur des intérêts particuliers donne une pleine satisfaction ; là, l'honneur trouve son achèvement... Puisque ce concept, honneur de ihumanité, paraît tout à fait universel et semble supprimer toute particularité, avec lui le cercle se ferme ; car ce concept étant le même pour tous et pour chacun est aussi l'honneur le plus élevé, pour chaque individu considéré comme homme (2) ».
(1) C'est peut-être en ce sens que l'on pourrait interpréter Ja phrase suivante de M. Jkudon {op. cit., p. 194) ■ " La vraie religion, la vraie morale, comme la vraie politique, sont des vues de l'idéal, qui ne sont nullement contradictoires et qui sont parties intégrantes de la science totale de l'idéal ; elles ne progressent pas toujours ensemble ; mais elles sont toutes nécessaires à l'avenir de l'espèce humaine, sous la condition, pour chacune d'elles, de s'élever à l'état de science idéale ».
(2) Lazarus, op. cit., t. I, pp. 189 et I90.