LHONNEIR DANS LA CONSCIENCE MORALE CONTEMPORAINE
Lélude que nous terminons, en nous permeltant de définir Ihonneur comme une sorte de réfraction du devoir à travers les milieux sociaux ou comme le résultat des déformations que subit l'obligation morale, du fait de la vie en société, nous autorise, en outre, semble-l-il, à conclure que le sentiment de l'honneur est en voie de disparition graduelle; nous avons, du moins, noté, à maintes reprises et d'une manière générale, son affaiblissement progressif et nous avons cru reconnaître, à de nombreux indices, que les préceptes.,de, l'honneur, considérés comme règles de nos actions, atténuent leur rigueur impérieuse à mesure que l'humanité devient plus soMdaire, plus consciente d'elle-même et de son unité. C'est ainsi que nous venons de montrer comment ce mobile moral perd, peu à peu, ses caractères distinclifs, son exclusivisme jaloux, son particularisme farouche, pour se confondre, comme « à la limite », avec l'universaHlé (lu devoir envers l'humanité.
Cet élargissement de l'honneur nous paraît d'ailleurs être l'un des eiTets de la loi sociologifjue que l'on a appelée loi d'entrecroisement des groupes ou de compli-
cation sociale. D'après cette loi, qui paraît solidement établie sur de nombreuses observations et qui traduit la principale tendance des civilisations contemporaines, on peut affirmer que toute société^iil^ vieillit devient de plus en plus complexe et que, la division du travail y étant poussée de plus en plus loin, ses organes se multiplient et se"différencient toujours davantage ; d'où il suit que le nombre des groupes auxquels appartient cha^qu£ individu va sans cesse croissant et ces groupes divers s'entrecroisent, en quelque sorte, dans sa personne, (,omme autant de cercles qui se couperaient en un même point. De ce phénomène d'interférence sociale, il résulte bien des conséquences heureuses pour l'homme et pour la société, l'enrichissement, la libération écono^ mique et morale des individus, le progrès .des .sentiments égalitaires et de tolérance ; l'une de ses répercussions les plus' remarquables nous paraît être la disparition de l'honneur; considéré comme le préjugé propreA chaque groupement et s'imposant à tous les membres qui le constituent, jusqu'à détruire leur personnalité, leur initiative, leur conscience morale même, jusqu'à les empêcher de penser librement, de se décider et d'agir d'une manière autonome, de comprendre ou d'imaginer ce que sentent leurs semblables, de les respecter comme des égaux et de les aimer fraternellement.
Et cependant , à ne considérer les choses que dune manière extérieure et superficielle, à ne consulter que les apparences , jamais peut-être le mot d'honneur ne fut prononcé aussi souvent qu'il l'est de nos jours ; jamais on n'invoqua aussi fréquemment et avec plus de ferveur le sentiment que ce terme désigne et, pour ne citer que cet exemple, tout notre système éducatif semble faire appel au
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mobile de l'honnour, bien plus qu'à celui du devoir ; notre maxime i'ondiunenlale en pédagogie paraît, être, encore aujourd'hui, cf^tte formule où Adam Smith reprend et résume une théorie chère à Locke : « le grand art de l'éducation consiste à diriger la vanité sur des objets convenables , c'est-à-dire à la transformer on véritable honneur (1) ». On appiend, en eflet, à nos élèves à briguer l'honneur d'être les premiers dans leurs classes ; on leur promet des inscriptions au tableau d'honneur, des prix d'honneur ou. tout au moins, des mentions honorables. Dajis les jeux, dans les sports que l'on favorise, il n'est question que d'émulation au sein des mêmes équipes ou entre équipes rivales, de matches ou de championnats, où le principal enjeu est l'honneur du triomphe et la seule consolation des vaincus l'honneur de s'être vaillamment défendus. En somme, on n'hésite pas à développer chez nos enfants et nos adolescents, avec le désir de primer, le. goût factice desdistinctions honorifiques, qu'ils solliciteront plus tard aussi, par habitude et par entraînement, quand ils serontdevenus des hommes, et dont on seservira, d'ailleurs, toujours pour provoquer leurs efforts et stimuler leur zèle.
(1) Traité des Sentiments moraux, parlio IV. Sect. IIL Nous sommes pleinement de l'avis de M. Fr. Eiselen, lorsqu'il écrit, avec toute l'autorité qui s'attache a sa fonction de directeur d'un établissement d'enseignement secondaire : « L'ambition, dans les écoles, empoisonne déjà l'âme des petites filles et des petits garçons ». {op. cit. p. 1.) « L'ambition, le faux honneur dans l'éducation pourrissent les racines du devoir ». (ibid. p. 16). M. Eiselen cite, pour la combattre, cette phrase d'une Ordonnance de la société de Jésus (1823) : « Celui qui sait habilement e.xciter l'émulation, celui-là a, par elle, le moyen le plus assuré d'être aidé dans ses fonctions magistrales, moj-en qui seul suffit presque pour diriger la jeunesse vers le mieux. Que le précepteur estime par suite bien haut cette arme et qu'il cherche avec soin comment il l'obtiendra et comment il pourra en user Iç mieux et de la manière la plus convenable ».
Faut-il considérer ce cuite persistant de Tiionneur comme le vestige durable d'un fétichisme ancien et suranné, dont on devrait hâlerla décadence? Pouvons-nous y discerner, au contraire, Theureuse survivance d'un élan g-énéreuxde Tâme vers un idéal élevé et fécond, une sorte de religion subsistant seule, on presque seule, surlesruines des cultes passés et que sa vitalité même rendrait capable de s'adapter aux exigences de l'esprit moderne ? Ces considérations nous font-elles une obligation de maintenir et de développer en nous et autour de nous le sentiment et le principe de l'honneur ?
D'excellents esprits ont incliné vers cette solution et ont pensé que, dans le naufrage moral, qui d'après eux menace notre civilisation, l'honneur seul peut être « l'ancre de salut ». Telle était déjà, nous l'avons vu, la pensée d'Alfred de Vigny et celle de Prévost-Paradol. Et, de même, dans un livre tout récent, croyant discerner dans les doctrines et opinions morales, aujourd'hui en faveur, les symplômes d'une crise qui se terminera par « la démission de la morale», M. Emile Faguet (1) semble compter sur le sentiment de l'honneur pour organiser ou réorganiser la vie morale. Après avoir, en effet, constaté la faillite des théories morales contemporaines, depuis celle de (juyau, jusqu'à celle de Nietzsche , au (( pragmatisme » ou à la « moralescience-des-mœurs », telle que la comprend M. Lévy-Bruhl, après avoir discrètement enregistré l'inefficacité croissante^ des religions dans le domaine pratique, le savant critique cherche un mobile capable de nous rendre atlentits et
(1) Emile Faguet, La Démission de la Morale, Paris, 19lo. — Voir surtout le dernier chapitre (pp. 2r>j à 36oj.
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obéissanls à l'impératif moral, qui uc s'impose plus à nous en vertu d'une fin religieuse ; et il ne trouve, pour remplir ce rôle, que l'honneur, *< l'honneur qui (îst le devoir à l'état tyrannique, qui fut le roi des combats sanglants, qui peut devenir le roi des combats pacihques, le roi des rivalités salutaires, le roi des émidalions sacrées, à la conquête toujours à faire, jamais faite, toujours annoncée, toujours commencée, toujours espérée de la souveraine vertu, qui est le souverain bien (1) ».
Voilà des affirmations théoriques qui paraissent pleinement d'accord avec les faits, avec les mœurs, avec les habitudes pédagogiques dont nous venons de parler. Serait-il donc vrai que l'honneur soit, dans une société, le substitut du devoir, son équivalent ou, tout au moins, son auxiliaire ?
Si la définition que nous avons donnée de ce principe pratique est exacte, s'il traduit le sentiment que nous avons de notre fonction sociale — en entendant ce mot de fonction dans son sens le plus étendu, — s'il est comme le formulaire des obligations que chacun de nous doit remplir pour tenir son rôle dans le groupe dont il fait partie et pour conserver à ce groupe sa place dans la société en général, s'il exprime même un désir de s'améliorer,dans l'intérieur du groupe et pour le groupe, et aussi d'accroître la valeur relative du groupe, nous reconnaissons sans difficulté la grande importance et la haute signification de l'honneur dans notre civilisation. Ce mobile pratique, quia été l'âme des sociétés soumises
(1) Ibid. p. 359 sq.
au régime des castes ou de celles qui, jusqu'à nos jours, ont admis une hiérarchie de classes distinctes et superposées los unes aux autres, peut être, encore aujourd'hui, dans, nos sociétés, où règne la loi de la division du travail, Tune des plus solide^ et des plus sûres garanties de l'harmonie sociale, du maximum de rendement économique et l'un des agents du progrès. Car l'honneur, ainsi entendu, assure la cohésion des diverses associations, stimule les initiatives, provoque leffort collectif et personnel.
Il semblerait même que, grâce au sentiment de l'honneur, on puisse atteindre ce résultat hautement moral : provoquer le développement le plus intense de l'individualité, sans tomber dans les excès de l'égoïsme ; en effet, la force de l'esprit d'association, qui enti-e, comme composante, dans la naissance et la croissance du principe de l'honneur, paraît avoir pour conséquence non seulement l'allriiismcmais encore le désintéressement. « Toutes les associations où l'homme ne respire que pour l'association et, en quelque sorte, par l'association, nous dit M. Faguet, sont (les essais, souvent très beaux, d'abilication d-; l'individualité et, par conséquent, de moralité pure » (1). L'honneur aurait donc une fonction éducative, au sens étymologique du mot. puisqu'il nous arracherait à nous-même, à la recherche exclusive et dangereuse de noire bonheur ou (\i\ notre intérêt et nous élèverait au-dessus des préoccupalioiis mesquinement personnelles.
li y a certes dans cette affirmation une grande part de vérité; et cependant elle est. au fond, inexacte ou tout au moins exce.-sive. La vie d'association n'est pas la meilleure
(1) Ibid. p. 62.
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école du ilésintéressement moral ; car les différents groupes, dès qu'ils sont constitués, se trouvent, au regard de Ihumanilé tout entière, dans la même situation que l'individu en lace de la société ; aussi assistons-nous à la formation, sous le couvert du sentiment de Ihonneur, dune sorte dégoïsme colh^clif, d'individualisme à plusieurs, encore |)lus dangereux et plus antisocial que Tégoisrae personnel. Cette constatation nous oblige à f;iire bien des réserves, sinon sur l'utilité sociale de l'honneur, du moins sur sa v deur morale et éducative.
« Tuji'as pas honte ! « dit l'ouvrier actif, sobre et consciencieux à son camarade qui flâne, qui s'enivre et qui perd le goût du travail. « Tu n'as pas honte ! » dit-il encore au domestique de grande maison, orgueilleux et arrogant, dont il méprise la besogne servile et surtout la bassesse de caractère. «| Tu n'as pas honte ! » s'écrie-t-il parfois au passage du militaire professionnel, dont il ne comprend pas bien le rôle et dont il ne voit que la servitude et l'obéissance passive. « Tu n'as pas honte ! « pense-t-il, s'il ne le dît pas tout haut, quand, à côté de lui, un dandy futile promène son désœuvrement, ou un fonctionnaire inutile parade dans une opulente sinécure.
Cette formjjle « tu n'as pas honte ! » (pii est la protestation indignée et méprisante de l'honneur, exprime bien, dans toutes ces circonstances, le sentiment obscur que ce travailleur a de sa fonction, des règles de sa profession et delà dignité (le sa tâche ; elle traduit le jugement qu'il porte quand il compare à l'idéal qu'il s'en forme confusément les autres métiers ou les autres conditions; elle est aussi un verdictde déchéance prononcé contre ceux qui font partie du même groupe social que lui et qui n'y tiennent pas leur place ; elle nous révèle donc, une fois de plus, la
véritable nature de Thonneur ; elle nous en fait sentir l'utilité et le dang^er.
Il est certes socialement utile, nécessaire et même indispensable que tout homme pourvu d'une mission dans la société s'en forme l'idée la plus noble et la plus avantageuse; il est bon qu'il la prise hautement; car, alors, l'acceptant de grand cœur, il l'accomplira mieux; il s'appliquera à la remplir, comme on se donne tout entier à une tâche difficile, mais élevée et méritoire ; il trouvera déjà une récompense dans l'exécution ponctuelle, régulière et monotone d'une besogne obscure, s'il croit, comme le lui dit le sentiment de l'honneur, qu'il n'en est pas de meilleure, au moins par quelque côté. Il cherchera à y faire des progrès, non pas seulement pour se rapprocher le plus possible lui-même de cet idéal professionnel et spéciab mais encore pour le porter toujours plus loin, pour le rendre plus parfait et plus éclatant ; car il y tient et le considère comme sa propre raison d'être.
Mais cette attitude d'esprit n'est pas sans péril. L'idée de l'excellence de ma tâche me fait mépriser ceux qui en accomplissent une autre ; je les méprise, parce que je les ignore ; je les ignore, parce que je ne veux pas les connaître et je ne veux pas les connaître, parce que le sentiment de mon honneur professionnel me persuade à priori, sans discussion possible, que rien ne peut être bon, noble et intéressant en dehors de ma fonction. L'honneur est étroi' et jaloux ; iljretrécit l'esprit et le cœur. Et, nous le voyons maintenant, s'il paraît d'abord destiné à accroître la solidarité sociale, il lui est le plus souvent nuisible ; car il met un obstacle presque insurmontable à la fusion des différentes catégories de citoyens et des divers groupements humains ; parfois même, il les dresse hostilement les
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uns contre les autres. Et ce fait est d'autant plus grave que ce ne sont pas seulement les professions qui ont leur honneur ; mais, nous le savons, les classes et les régions territoriales, les sectes et les partis, les familles et les nations ont le leur. Supposons que l'honneur gouvernât en maître toutes les âmes, qu'il fût la seule morale et Tunique religion il n'y aurait plus dans le monde, qu'une universelle incompréhension de l'homme par l'homme, suivie d'une d'une indiflérence . ou même d'une haine, non moins universelles.
Si l'honneur était, comme le dit M. Faguet, !e simple désir de s'élever ou de se maintenir au-dess^is des inférieurs, et si, par ce dernier mot, on entendait ceux qui nous sont moralement inférieurs, on n'aurait peut-être rien de grave à objecter à ce sentiment d'émulation. Habilement manœuvré, il serait un utile instrument du progrès social. On pourrait, tout au plus, lui reprocher d'altérer quelque peu la pureté de l'impératif moral et de faire appel au désir de primer, de se distinguer et de jouir de son élévation, source d'orgueil et de vanité ; mais enfin l'excellence des résultats pourrait autoriser les moralistes indulgents à passer condamnation sur la valeur un peu équivoque des moyens employés. Seulement, la formule de M. F^aguet n'est pas claire ; on s'en aperçoit, quand on. veut définir « les inférieurs ». M. Faguet le sent, sans l'avouer nettement ; il est obligé de reconnaître que ce terme dépend de notre propre appréciatioiret que l'honneur, en somme, c'est « ce qui nous distingue d'êtres Jugés pamous inférieurs à nous » (1). Le critique souligne toute la définition ; nous
(1) Ibid-ip. 301,
nous permettrons, à notre tour, de mettre tout particulièrement en évidence le mot : par nous ; ce mot est essentiel et l'on ne saurait le retrancher ; or il montre bien ce que le principe de l'honneur a d'insuffisant an point de vue moral, puisqu'il nous fait juger les autres à notre point de vue personnel et nous fait juger de même par les autres et puisqu'il substitue à la conscience individuelle, qui cependant a la plus haute compétence et doit juger en dernier ressort, quand il s'agit de déterminer notre propre valeur, l'appréciation que porte autrui sur nous, avec tous ses préjugés.
D'autre part, le désir de nous distinguer d'autrui peut nous conduire à des singularités et même à des extravagances (pii n'auront rien de moral. Avoir « une âme peu commune » (1) sera le fait d'un criminel cynique ou d'un monstre de débauche, autant que d'un grand saint. Et, lorsque, par. une fiction ou une abstraction, dont il trouve l'origine chez Nietzsche, M. Faguet (2) prétend que notre honneur consiste à nous surmonter nous-même, pour les mêmes raisons qui nous poussent à surmonter les autres, c'esl-à-dire à chercher à élever notre conduite au-dessus de ce qu'elle serait, si nous obéissions uniquement à la partie inférieiu'e de nous-même, n'est-il pas à craindre (ju'un tel honneur ne soit de la virtuosité, sans valeur
(1) Ibid. p. 31 ■5.
(2) llid. p. 314; cf. p. .342 : « ...nous avons vu que la morale de l'honneur, dans ce drsir qu'< lie inspire à l'homme de se distinguer d'êtres inférieurs à lui, ou il'ètre supposés inférieurs à lui, ne laisse pas de lui indiquer un être particulièrement dont il doit se distinguer, à savoir lui-même. . . »
C'est là aussi, en quelque sorte, la thèse que soutient M. Marcel Prévost quand il recommande de développer chez l'enfant « le sens du record » sportif {Lettres à Françoise Maman, lettre V).
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morale, dont le résultat peut être le mal, tout comme le bien, et dont le mobile est toujours impur. Ils sont légion ceux qui, comme l'anachorète d'Anatole France (1), risquent leur damnation en «jouant la difficulté ». Dire : (« tout le monde n'en ferait pas autant « ("2), n'est pas une juslifîcation ; et « vivre dangereusement » (3) ce n'est pas toujours vivre moralement. Cet amour du. risque peut assurément faire des merveilles, s'il est mis au service du devoir ; mais, pas plus qu'il n'est la vertu, il ne constitue le véritable honneur.
Il n'y a d'honneur que là où l'on trouve une règle acceptée en commun par un groupe plus ou moins étendu et, comme nous nous sommes efforcé de le prouver, tant en l'analysant dans son principe qu'en l'étudiant dans son développement, l'honneur ne se manifeste et ne produit ses effets que quand un sentiment agit sur nous, non directement par sa valeur morale, mais indirectement par l'opinion que l'on a de nous dans la société dont nous faisons partie. Ces considérations nous permettent d'assigner au sentiment de l'honneur la place et le rôle exact qui lui reviennent dans la conscience moderne et dans la société actuelle. Bien supérieur aux instincts et aux inclinations égoïstes et altruistes, il reste cependant inférieur au devoir. Il se ressent toujours, en effet, des nécessités de la vie sociale, qui lui ont donné naissance et qui en ont dirigé l'évolution. Et ce n'est que lorsque, à l'étroitesse
(1) Dans la dernière partie du roman Thaïs.
(2) E. Faguet, op. cit. p. 315.
(3) Ibid. p. 316.
des sociétés primitives se sont substitués graduellement des groupes plus étendus, et surtout quand, par leur multiplication et leurs entrecroisements ces groupes^eux-mêmes sont devenus plus accueillants et plus ouverts, que l'honneur, en universalisant sa maxime, a pu s'épurer progressivement et devenir une sorte de contrefaçon du devoir.
Un honneur universalisé parcequ'il a atteint « sa limite », c'est-à-dire parce que le groupement dont il exprime les tendances idéales est aussi étendu que possible et se confond avec l'humanité, un honneur humain, ressemble, en effet, étrangement au devoir ; mais, s'il en est ainsi, c'est qu'il a perdu peu à peu tous les caractères constitutifs de l'honneur ; il n'est plus le précepte d'une classe ou d'un groupe : il est la loi universelle, c'est-à-dire le devoir lui-même. Il n'est donc pas étonnant que la conscience moderne confonde parfois le terme d'honneur avec celui de devoir et donne à l'un la place de l'autre, puisque le premier tend vers le second, comme vers sa forme parfaite, d'un mouvement régulier, logique et continu.
Même éloigné de ce terme idéal, même opposé encore au devoir pur, l'honneur nous semble cependant digne de quelque respect ; c'est qu'il est toujours un substitut commode de l'obligation et qu'il a sur la majorité d'entre nous plus de prise que celle-ci; il a, en effet, de par la tradition dont il se réclame, des racines profondes dans le passé ; aussi nous est-il très profitable de l'avoir acquis d'abord, pour nous élever, de là, à la conception du devoir présent ; l'honneur ne nous oblige, il est vrai, qu'envers nos égaux, mais il nous donne l'habitude de l'obligation ; et le jour où nous serons bien convaincus que nos égaux ce sont tous les hommes, nous serojis entrés, de plain pied, dans l'ordre du devoir moral. De plus il est fondé sur des considérations sociales ; il traduit les exigences sociales ; il