‹ L'honneur; sentiment et principe moralChapitre 6 sur 16 · L HONNEUR EST UN SENTIMEMENT · texte numérisé non relu

L HONNEUR EST UN SENTIMEMENT

notre cœur ne peut vibrer qu'en présence des conflits qui déchirent l'âme humaine et des luttes douloureuses qui la partagent Une âme entièrement conquise à Thonneur, soumise à sa domination unifiée sous sa loi n'a rien de Irag-ique ni même de romanesque. Ce qui est vraiment dramatique, c'est le spectacle de la conquête avec les péripéties des combats, les résistances des instincts, des habitudes, des sentiments ou des passions antagonistes. C'est pourquoi Corneille nous montre un Cid passionné d'honneur, mais encore accessible à la douceur de l'amour, et pciiiagé endos alternatives conlraiies ; et Hugo nou"> représente un Hernani plus fanatique encore du point d'honneur, qui repousse toute la tendresse de Doiia Sol, renonce presque sans débat et sans regret à un avenir de bonheur et de richesse, de grandeur et de gloire pour obéir à la religion du serment. Ce sont là néanmoins deux exemples caractéristiques des exagérations du sentiment de l'honneur et le dernier surtout nous en fait voir toute la puissance lorsque, transformé en passion, il gouverne tyranniquement tout notre être, le transfigure, ne lui permet ni objection, ni lutte et le conduit ainsi jusqu'à l'abnégation totale et l'anéantissement volontaire (1).

llétait nécessairede noterlatransformationdel'honneuren passion. v< Riendegrand ne se faitsans la passion » disait Vauvenargues. L'honneur n'échappe pas à cette loi commune. 11 se transforme aisément en une passion ardente, invincible ; et c'est alors seulement qu'il est capable de vaincre

( ) L'humilité qui neut être, en un certain sens, considérée comme le contraire de l'honneur e-t également susceptible de devenir une passion et c'est sous cette forme qu'elle intéresse le psychologue, le littérateur, l'artiste et qu'elle produit elle aussi de grandes et belles choses,

toutes les résistances de notre organisme moral et de refouler victorieusement toutes les autres passions. Pour accomplir cette besogne héroïque, Tidée seule n'aurait pas sul'ti, le sentiment sous sa forme ordinaire et raisonnable aurait été sans force, il a fallu que l'idée et le sentiment de l'honneur prennent la caractère de la passion ; ce n'est qu'ainsi que l'honneur est puissant et qu'il devient capable de nous élever au-dessus des petitesses de la vie. Il nous fait braver la soutTiance, l'opinion, le ridicule, la mort même, il nous fait oublier toutes nos aiïections les plus naturelles et les plus protondes. Il nous permet souvent d'accomplir de grandes choses : il est alors le principe des actions les plus sublimes dont l'histoire conserve le souvenir et que célèbre la littérature ; mais souvent aussi, comme toutes les autres passions, la passion de l'honneur engendre des aberrations monstrueuses et des crimes : il est alors funeste et immoral, il crée le faux point d'honneur et les excès d'un fanatisme spécial. Et cette évolution de l'honneur est si fréquente qu'elle a pu apparaître à certains comme constitutive et inséparable de ce mobile moral. C'est ainsi que Vigny l'a défini en" ces termes : « l'honneur est... le respect de soi... porté jusqu'à la passion (1) ».

(i) ViGST ; op cit., p. 246. Voir aussi, sur la manière dont l'honneur se tranforme en passion, Fagukt, La démission de la Morale 1910, pp. Sio-Sij- 3i8 et 319.

Les éléments égoïstes du sentiment de l'Honneur

Nous sommes heureux quand nous possédons l'honneur ou que nous le recouvrons ; nous sommes malheureux quand nous le perdons ou quand nous nous trouvons en présence d'un obstacle qui peut nous empêcher de le reconquérir. On induit d'ordinaire de telles constatations qu'il y a en nous une tendance à l'honneur, que, dans le premier cas , notre joie vient de ce que notre tendance est satisfaite, et, dans le second cas, notre douleur résulte de ce qu'elle est contrariée. Mais ce plaisir ou cette tristesse, que nous révèle notre conscience et cette inclination, que nous supposons, ne sont explicables à leur tour que par la position d'un but, dont nous voulons nous rapprocher, d'une fin que nous nous proposons d'atteindre, d'un objet que nous nous représentons et que nous prétendons posséder. C'est, nous l'avons dit, ce mélange d'éléments affectifs, émotions et tendances, et d'images ou représentations qui constitue un sentiment.

De la tendance en elle-même nous ne pouvons rien dire pa= même qu'elle existe ; elle n'est pas consciente, puisque nous ne la connaissons que par de prétendus effets que nous lui attribuons : elle n'est pas un état positif de l'âme, mais une hypothèse; elle se réduit, pour qui l'analyse, à une métaphore empruntée à la physique et transférée à la

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