‹ L'honneur; sentiment et principe moralChapitre 7 sur 16 · LES ÉLÉMENTS ÉGOÏSTES DU SENTIMENT DE L HONNEUR · texte numérisé non relu

LES ÉLÉMENTS ÉGOÏSTES DU SENTIMENT DE L HONNEUR

psychologie , on Timagine comme un mouvement de l'àme ou plutôt comme une aptitude de l'âme au mouvement ; à ce titre, toutes les tendances sont de même nature ; abstraction faite du but poursuivi, elles sont d une identique pauvreté ; considérée sous cet aspect, notre aspiration à rJionneur n'aurait rien de particulier et nous serions bien incapables de l'analyser ou de la décrire. De même la joie que donne la possession ou l'acquisition de l'honneur et la douleur que nous inflige la privation de l'honneur ressembleraient à tous les plaisirs et à toutes les peines, s'il ne nous était pas impossible de ressentir des états aff'ectifs purs et s'il nous était permis d'en détacher toutes les images qui les accompagnent et leur donnent une teinte spéciale. C'est donc l'élément intellectuel seul, la représentation, qui conférera au sentiment de l'honneur son caractère et pour ainsi dire sa coloration ou son retentissement psychique et l'étude de ce ressort moral se ramènera à une détermination de l'élément représentatif auquel il doit sa physionomie et son originalité.

Or tous les objets de notre pensée peuvent se ramener à trois groupes : notre personne, la personne d'autrui, les objets impersonnels. Le sentiment de l'honneur devra donc contenir, comme élément intellectuel, soit l'image de nous même et de quelque chose qui fasse partie de nous ou qui se rapporte à nous, c'est-à-dire d'un avantage personnel, soit celle de nos semblables isolés ou réunis, c'est-à-dire d'une utilité altruiste ou sociale, soit celle d'un bien matériel ou idéal considéré en dehors de toute acception de personne, valable pour soi et en soi.

Il est naturel de commencer par ce qui tient le plus à notre personne et de mettre en lumière d'abord les repré-

sentations qui, ayant le moi pour objet, sont capables de faire naître et de fortifier en nous l'influence de Thonneur. Celles-ci sont très manifestes ; aussi, à en croire certains moralistes, la recherche et le souci de Thonneur s'expliqueraient-ils intégralement par des préoccupations individuelles, l'amour de soi ou le respect de soi.

C'est ainsi qu'Aristote considère la recherche de l'honneur comme un des éléments constitutifs de la poursuite du bonheur humain (1). Il ajoute que, si les hommes sont avides d'honneur, ce n'est pas en vue de l'honneur lui-même, mais pour les choses avec lesquelles il est accidentellement en rapport. Les uns — et probablement ce sont les plus nombreux — n'apprécient si fort les égards que leur témoignent les personnes importantes et considérées qu'en raison de certains avantages dont ces égards leur font nourrir l'espérance, lis comptent que ces personnages, auxquels ils inspirent de l'estime, leur accorderont plus facilement le concours dont ils peuvent avoir besoin de leur pnrt. L'honneur dont ils sont l'objet ne les réjouit donc que comme un signe avant-coureur des manifestations agréables qui leur sont réservées. Quant aux autres, s'ils se montrent soucieux de conquérir la considération des personnes avisées et honnêtes, ils n'ont pour préoccupation maîtresse que de voir le jugement de cellesci confirmer la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. L'honneur qui leur échoit en partage n'est donc pour eux qu'une occasion de se réjouir de leurs propres avantages

(1) Ethique d Nicomaque, 1. I, ch. 3, logS b. 22-25, 1. IV. 3. llaî b. 20, Mag. Moral. 1. 1 ch. 3, 1184; Rhet. 1. I. cb. 6. 1362 etc..

dont certaines approbations ne le.ur permettent plus de douter (1).

Des considérations du même genre semblent avoir inspiré et justitié les invectives des écrivains et des prédicateurs chrétiens contre ce qu'ils appellent l'honoeur du monde ou le respect humain « honneur du moude vain fantôme des ambitieux et chimère des esprits superbes », « estime des hommes, considération que l'on a pour nous » (2), « estime que les hommes font de nous pour quelque bien qu'ils y considèrent » (3). Et Nicole précise en ces termes l'appréciation rigoureuse de l'Eglise sur l'honneur : « Peut-être même ce qui fait désirer aux hommes avec tant de passion l'approbation des autres est quelle les afTermit et les fortifie dans l'idée qu'ils ont de

(1) C'est là du moins l'interprétation que donnent àe la pensée d'Aristote Lazarus (Das Leben der Seele u. s. w. 3" éd. Berlin 1SS3. 1" vol. II. p. 21;; et Ql8) et M. Eniilc Worms {Les attentats contre l'honneur Paris Perrin p. 2;72-274)i, On n'aurait pas de peine à prouver, croyons nous, que telle n'était pas l'opinion d'Aristole. Ce philosophe, dans les passages que l'on paraphrase ainsi un peu témérairement, et dans d'autres du 1. Vil l (ch. XVI) de l'Ethique à Nicomaque ne parle pas de l'honneur mais des honneurs qui mieux que l'argent récompensent les services publics. Ailleurs il montre que « de tous les biens extérieurs, l'honneur est le plus grand » et qu'il est en ce sens une fin par rapport à laquelle les autres avantages ne sont que des moyens (E^ft Eud. 1. 111 ch. V. 1232-1233 Eth Nie. 1. IV ch. III 1123 b. 2o et surtout 1124 b. I7-I9) « la puissatîce avec ses ressources infinies et la richesse ne semblent à désirer qu'en vue de l'hoimeur qu'elles peuvent procurer et ceux qui possèdent ces avantages veulent surtout en tirer l'honneur. > Dans la plus grande partie du ch. 8 du 1. IX de l'Eth Nie. Aristote sefforce de définir l'égoisme et de montrer la valeur de la poursuite de l'honneur considérée comme une lorme supérieure et éminente de l'égoisme (1168 b 12-II69 b. 2.)

(2) Sermon sur l'honneur, Sermons cho'sis — Gazier. Paris Belin 1885,

(3) Pensées chrétiennes et Morales. Œuvres de Bossuet. éd. Outhenux Besançon 1836, 1. 1 § XXIX p. 3o2.

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ieur excellence propre ; car ce sentiment public les en assure et leurs approbations sont comme autant de témoins qui les persuadent qu'ils ne se trompent pas dans le jugement qu'ils font d'eux-mêmes » (1). Et le moraliste janséniste met au même rang et confond dans une semblable réprobation « la recherche des plaisirs des sens et les hommages , ces inclinations étant inséparables de l'amour de soi-même, parce qu'il enferme l'amour du corps ([ui désire le jdaisir et celui de l'esprit qui se nourrit d'honneur ».

Nous ne serons pas étonnés de voir La Rochefoucauld analyser avec la même froideur décevante l'honneur sous ses formes les plus caractéristiques et les plus estimées : le courage viril et la pudeur féminine. « La vanité, la honte et surtoul le tempérament font souvent la valeur des hommes et la vertu dos femmes ». Et la preuve c'est que « la plupart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver leur honneur ; mais peu se veulent toujours exposer autant (|u"i! est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils s'exposent ». On tient à la gloire comme on lient à la vie et peut-être même un peu moins. « On ne veut point perdre la vie et on veut acquérir la gloire : ce qui fait que les braves ont plus d'adresse et d'esprit pour éviter la mort que les gens de chicane n'en ont pour conserver leur bien ».

(1) NicoLK. op. cit. Premier Traité De la faiblesse de l'homme ch. I. p. 2 sq. f'ascal lui-même semble rapporter les manifestations de l'Jionneur — la vaiUance. la générosité et la fidélité — à l'orgueil et à la vanité, c'est-à-dire à l'amour propre : mais le sens de ces pensées est en réalité tout autre ; si rhonneur traiiit le culte du <• moi )>. le « moi » dont il s'agit ici n'est pas le « moi » réel, fini, limité, mai*! un moi " imaginaire », comme il dit, ou même, d'une manière plus précise, un « moi «'rendu idéal par sa tendance vers l'infini (Pe/tsées. Havet Paris Delagrave I890 Art. Il § 1 p. "35, sqq.)-

Quant à l'honneur des femmes, si leur p ideur ne vient pas d'une troidein^ naturelle ou dune « aversion », leur sévérité n'est que la crainte de l'opinion. « L'honnêteté des femmes est souvent l'amour de leur réputation et de leur repos » ou une coquetterie plus raffinée, « un ajustement et un fard qu'elles ajoutent à leur beauté ». (1)

Ces diverses influences amenèrent la plupart des écrivains de la période classique du XVII* siècle à ignorer le princij^e de 1 honneur, à le méconnaître ou à le rabaisser. Il nous suffira de rappeler combien l'honneur héroïque ou l'honneur conjugal ont paru ridicules et archaïques ou vains à La Fontaine et à Molière. Quant à Boileau, il en parle, mais ce n'est guère que pour répéter et traduire les satires de Juvénal et il n'y a pas beaucoup de sincérité ni d'observation psychologique sous ses vers les mieux frappés. Et, quand Madame de Maiutenon, voulant faire œuvre d'éducatrice et former une génération de femmes honnêtes, fortes et instruites, parlera de l'honneur aux demoiselles de Saint-Cyr, elle le confondra sans cesse avec l'amour utilitaire de la louange ou la crainte de l'opmion. Dès qu'elle emploie le mot d' « honneur » elle le

(1) La RocHKFOuCAULD. op. cit. w 22o-2l9-^>l etc.. Les appréciations pessimistes de ce grand désabusé présentent une certaine parenté avec les vers connas de la Xllb Satire de Régnier {La Macette).

L'honneur est un vieux saint que l'on ne chôme plus

Il ne sert plus de rien, sinon d'un peu d'excuse et de sot entretien pour ceux-là qu'on abuse ou d'honnête refus quand on ne veut aimer : il est bon, en discours, pour se faire estimer ; mais, au fond, c'est abus, sans excepter personne, la sage le sait vendre, où la sotte ie donne. . . Combien, pour avoir mis leur honneur en séquestre, ont-elles en velours esch.angé leur limestre !

complète ou l'explique par celui de «réputation» ; chez elle les deux expressions sont bien synonymes et forment une couple indissoluble. II n'y a rien, dit-elle par exemple, «de si honorable que de bien établir sa réputation » (1) ; « cet amour de la réputation, quoiqu'il soit mêlé d'orgueil et de fierté... est cependant d'une grande utilité aux jeunes personnes» (2) et quand elle veut établir une différence entre l'orgueil et l'honneur, elle ne trouve que cette distinction, qui est bien'insignitiante, si on va au fond des choses, « l'orgueil veut des louanges sans les mériter, et l'honneur veut mériter des louanges » (3). En somme, pour elle, la recherche de l'honneur reste intéressée.

Au XVIII* siècle la plupart des Encyclopédistes et les « Philosophes » ne parleront pas de ce sentiment d'une manière bien diirérente. Du moins ils s'efîorceront de l'an-jlyser , d'en découvrir l'origine. Ils tenteront de l'expliijuer en faisant appel aux instincts primitifs ou aux inclinations naturelles de Thomme. En fait, c'est surtout à légoisme fondamental et souverain qu'ils le rapporteront. D'Holbach définit l'honneur « le droit que nous avons ou que nous croyons avoir à l'estime des autres (4) », pour lui, cet accroissement de notre personnalité que nous désirons et que nous recherchons en vue de notre intérêt personnel est un des principaux ressorts sociaux. Chez La Metlrie (5), toute la théorie de la vertu étant fondée sur

(1) Madame de Maintenon. Conseils aux Demoiselles, éd. Th. Lavallée Paris Charpentier 185^, t. I" p. 75.

(2) Ibid, p. lo5.

(3) Ibid, p. 2Co.

(4) D'Holbach. Système Social, i'" part. ch. XIII p. I60 sq.

(5) La Mettrie. Discours sur le Bonheur. Théorie de la vertu fondée sur l'amour de soi.

l'amour de soi. rhoiinenresl ramené au principe psychologicjue de la poursuite du plaisir. Pour Helvétius « nous n'aimons pas Teslime pour leslimé, mais uniquement pour les avantages quelle procure » (l) ; la recherche de l'honneur considéré comme une récompense, la crainte du déshonneur considéré comme un châtiment sont des impulsions égoïstes que la société a l'habileté de faire contribuer au bien commun. Il n est pas jusqu'à Montesquieu qui. dans cert.iiiis passages de CEsprit des lois n'assimile llioiineur à la vanité, -lorsqu'il dit que « la nature de l'honneur est de demander des préférences et desdislinclions », ou qu'il en parle comme d'une forme de r « ambition dans les monarchies » (2). Aussi, résumant les conceptions courantes de son temps, l'auteur d'un Essai sur Paris compo:-é à peu près à la même époque, Si'.int-Foix. a-t-il pu écriri> cette phrase caractéristique (3) : « Le point d'honneur est parmi nous un moyen adroit par lequel on fait produire à la vanité les effets de la vertu ».

La philosophie contemporaine a mieux compris, croyonsnous, la véritable nature de l'honneur ; elle a vu, du moins, combien il est difficile de l'expliquer dans toute sa richesse et sa complication par uneincHnation aussi simple et aussi pauvre que l'égoïsme. Toutefois, ici encore, quelques boutades de Schopenhauer nous rappelleront celles de La

il) Rrl.\f.ti\:s. De l'Esprit.

{■>) .Montesquieu. Esprit des lois [■ III ch. 7 ; mais Montesquieu ajoute que c'est » un honneur laux -> G- n'est pas là en effet l'expression définitive de la véritable théorie de Montesquieu sur l'honneur et nous aurons l'occasion de signaler plus tard tout ce que cet écrivain a dit de profond et d'origiual au sujet de ce ressort moral et politique.

(a) Elle l'est à tel point que l'Académie française la fait figurer, à titre d'exemple, dans le « Dictionnaire » .

Rochefoucauld. Le philosophe allemand , après avoir reproché à Thonneur, comme à tous les sentiments égoïstes, d'être un mobile antiraoral, montre que cependant jamais l'homme n'a plus de courage que quand il croit être estimé d'autrui ; c'est que cette bonne opinion lui promet et lui garantit la protection des forces réunies de ses semblables et il la recherche pour pouvoir lutter avec plus de chances de succès contre les maux de l'existence. Quant à l'honneur féminin, il résulterait d'une sorte de pacte secret que les femmes auraient conclu entre elles, dans le dessein purement égoïste de se mettre à très haut prix pour forcer l'ennemi commun, c'est-à-dire l'homme, à capituler, pour le contraindre au mariage « et qu'ainsi toutes les femmes soient pourvues » (1). Jules Simon lui-même, après avoir constaté que « le désir d'estime est une forme naturelle de- l'amour de soi » (i), assimile complètement l'honneur à cette manifestation de l'intérêt personnel. M Nous ne nous attacherons pas, dit-il, à énumérer les difTérenls noms qui expriment les transformations du désir d'estime, depuis l'émulation jusqu'à la gloire, depuis la mode et le respect humain jusqu'à l'honneur » (3) et comme, pour lui, ce désir i' est au fond un sentiment égoïste », il en résulte que « l'honneur n'a rien de respectable » (4).

(1) ScHOPENHAUKB, Aphorismcs sur la sagesse dans la <>ii', IV. 2. trad. Cantacuzène, Paris. Alcan. p 89.

(2) J. Simon, op. cit. p. i45

(3) Ibid., p. 149

(4) liid., p. 152. Ajoutons, pour être juste, que Julos Simon pjraît entrevoir UDC autre forme d'honneur, plus procSiC de !a vertu désintéssée : il préférerait que l'on réservât à celle qu'il décrit dans les passag-es que nous venons de citer « le nom de respect humain que la morale chrétienne lui donne » {Ibid. p. 151).

Uegagoons les idées essentielles qu'ont voulu exprimer les divers moralistes dont nous venons de rappeler les opinions.

Pour tons, l'honneur se lamène au désir de l'estime d'autrui, et celle-ci n'est recherchée que parce que l'individu la considère comme un bien capable de contribuer à étendre sa personnalité, à augmenter sa puissance ou son bonheur et à lui valoir, soit immédiatement, soit par voie de conséquences lointaines, un gain matériel ou moral, réel ou imaginaire. L'homme honoré est puissant et heureux ; l'homme déshonoré est misérable: nul n'a confiance en lui ; il est retranché de la communion de ses semblables; suivant l'expression de Fr. Eiselen, (l) « il est frappé do mort sociale», chacun peut le meurtrir et le blesser impunément et, même si la loi civile atteint et condamne l'insulteurd'un hommesins honneur, la voix populaire l'absout et le félicite. L"honn(UH- est donc identifié ici avec la réputation et, lorsfjue. dans un€ civilisation, loute l'opinion publique, ou dans une société plus restreinte, tous les membres de ce cercle fei-mé, ont décidé que telles actions, telles pensées, telles attitudes d<)nnent à ceux qui les ont faites ou qui les ont eues, un renom d'honneur, l'individu s'eftbrce à diriger sa conduite vers ce but. En agissant ainsi, il obéit, consciemment ou non, à son égoïsme ; il poursuit indirectement une fin intéressée ; il consent à des sacrifices provisoires, à des douleurs momentanées et à des privations passagères ; lorsqu'il aura ainsi acquis, au prix d'une contrainte pénible, la consécration de l'honneur,

(i) Fried. Eiselen, Wesen iind Wert der Ehre. Francfort-s-Mein I894, p. 12

il sera payé au centuple par ses contemporains, ou s^^s compatriotes, ou simplementpar les hommes de son monde ou de son parti,, de toutes les souffrances qu'il aura volontairement acceptées et recherchées ; il le sait et il y compte. L'honneur", c'est donc du bonheur que l'on s'assure dans l'avenir, de la jouissance que l'on escompte, de la puissance que l'on met en résefve. La formule la plus concise et la plus énergique est celle de Falstafî dans son Catéchisme : « Qu'est-ce que cet honneur? Un souffle, un fin calcul! » (1). L'honne.ir, fondé sur unepréoccupation aussi intéressée, se ressent de cette origine et reste l'un des plus égoïstes sentiments. 11 s'identifie avec l'ambition ou l'orgueil cl confine à la vanité (2). L'homme, en possession de ce bien qne lui ont conféré ses semblables ou ses pairs, se considère comme démesurément grandi par cette estime fructueuse (3) ; il en fait un tel cas qu'il ne peut admettre que les autres y soient indifférents ; il se drape dans son honneur avec fierté et non sans insolence, il en fait chatoyer les reflets, i! en arrive à croire que, parmi toutes ses qualités réelles ou supposées, celle-là, que pourtant il tient d'autrui, est la plus éminente et la plus méritoire ; c'est pourquoi il l'a fait sofiner bien haut ; il la maintient envers et contre lui-même, en faisant plier devant elle, non seulement ses vices et tes travers, mais même ses sentiments les meilleurs

(1) Cité par Lazapus, op. cit. t. I. p. 13o.

(i) Aussi n'est il pa& rare de voir le point d'honneur correspondre à une extrême srsceplibilité, marque d'un orgueil hypertrophié

|.J) L'honneur nous apparaît comme un bien si considérabl'^ et comme une reconnaissance si complète de la puissance et de la grandeur, que l'homme l'accorde à Dieu, comme le remarque Aristote, {Eth. Xic. J. IV, cil. m. 11?:! b. ïo) et que lorsque les ambitieux le réclament pour eux, ils s'attribuent en; quelque sorte une parcelle de divinité.

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et ses devoirs les plus sacrés; il la maintient surtout envers et contre tous en faisant appel tantôt aux ressources de son habileté , tantôt à la force marérielle et à- la puissance des armes ; s'il le faut, il fait proclamer et soutenir par autrui sa propre louange dhonneur ; s'il est puissant, il a des champions et des séides, s'il est souverain, il a des armées pour défendre et entretenir sa réputation. Il fait donc converger, autant qu'il le peut, l'univers vers sa personne. L'honneur, on le voit, ne se contente pas d'être, il veut surtout paraître, il ne s'attache pas seulement aux qualités que l'on a, mais à celles que l'on feint d'avoir, parce qu'on juge qu'il serait bon de les avoir. Et c'est pourquoi la préoccupation «l'être honoré se transforme vite en un désir de domination, qui en naontre bien la nature égoïste. Elle devient un culte excessif de notre personnalité accrue par l'estime traditionnelle de ceux qui nous. entourent (l), et d.)nr nous recherchons les suffrages, parmi lesquels et par lesquels nous prétendons être distingués. L'expression la plus complète de l'honneur, c'est la gloire qui élève l'individu aujc^ng des dieux. La gloire est l'apothéose de l'honneur ; mais aussi elle en montre, par une sorte de grossissement, le caractère et la fin égoïste , l'honneur, c'est l'élarûrisse.Ticnt du sentiment de soi-même dans les autres; la gloire, c'est d'abord cela ; la réputation en est le premier degré ; puis vient la popularité, c'est-à-dire unerépu-

(1) C'est ce que dit lehérosduii drame deM. Sudermann, en commentant la « Standesehre » ce code d'honneur, auquel tient si obstinément la noblesse allemande : « Nous avo is conserva- du temps reculé où rég-nait la ferce du poignet toute une série de lois non écrites corresi>ondant à notre désir de dominer et à notre soif de personnalité. . . C'est avec ce code que nous vivrons et que nous périrons : {Es lebe das Leben, Drama in fiinf Akten II. lo.)

talion qui croît et qui s'étend avec une rapidité vertig'ineuse, multipliée pnr toutes les puissances de la contagion sociale ; l'homme populaire vit dans le cœur de tout un peuple, son nom est dans toutes les bouches, il est l'âme d'une ville, d'une nation, d'une race ; il connaît alors la gloire ; être fîni'et limité, il a triomphé du temps; sans rien perdre de son individualité, de ses faiblesses et de ses passions, il a conquis l'avenir, il possède l'immortalité ; mais désormais il n'a plus à compter avec autrui, il peut, mépriser les instrum'mts dont il s'est, consciemment ou non, servi pour s'élever : i! montre ainsi que ce n'étaient bien là que des moyens et que son amour-propre était le vrai ressort de sa conduite. Il peut maintenant tout se permettre, broyer ceux qui l'adorent, trahir ceux qui croient en lui et qui ont nimbé son front d'une éternelle auréole : sa gloire ne dépend plus d'eux ; elle est définitivement attachée à sa propre personne. L'égoïsme s'est donc dé masqué, il s'étale avec impudence. Et c'e^t ainsi qut% vu à travers la gloire, qui n'en est que l'exagération, l'honneur se montre avec son vrai visage et se révèle comme un sentiment personnel et intéressé. Voilà ce que prétendent, en somme, les moralistes dont nous avons analysé les théories ou rapporté les opinions.

Cette réduction de l'honneur à l'égoïsme, toute ingénieuse qu'elle est, ne saurait nous satisfaire pleinement. Et d'abord, il faut bien le reconnaître, si la conquête de l'honneur résulte d'un calcul intéressé, ce calcul n'est ni très intelligent, ni très exact : le plus souvent il réussit mal. Les hommes ne sont pas toujours dans des circonstances comparables à celles qui amènent, avec une grande fréquence, les duels d'étudiants en Allemagne; là, une balafre

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à fleur de peau, mais bien apparente, suffit h donner au membre de la corporation une renommée inattaquable de courage et une sorte de dignité sociale, du moins dans les milieux qu'il fréquente. L'honneur n'est pas, en général, d'une conquête aussi facile ; il en coûte souvent beaucoup à notre égoïsme pour l'acquérir et, lorsque nous le possédons enfin, les avantages que nous en tirons sont bien faibles, et nous le savons. Regardons autour de nous, et nous verrons qu'un coquin déshonoré, mais puissant, reste aussi grand aux yeux du monde et, si on ne considère que le succès matériel, aussi heiu-eux que l'homme d'honneur: On lui témoigne extérieurement autant de respect, on a pour lui autant de considération et rien ne nous autorise à penser que sa conscience sans scrupules no lui laisse pas la paix et le calme de l'âme. L'homme (jui poursuivrait l'honneur pour son utilité personnelle serait donc dupe et, si la possession de ce bien sert à satisfaire |>arfois des visées égoïstes, ce n'est pas le cas le plus général. Si on nous objecte que, du moins, l'obtention de l'honneur nous rend l^^reux par elle-même et que ce bonheur compense toutes les souffrances antérieures, et, si on prétend tirer de là une preuve manifeste du caractère égoïste de cette recherche, nous pourrions répondre qu'en fait, l'individu est heureux toutes les fois qu'il atteint le but, quel qu'il soit, vers lequel il tendait, et lorsqu'il a réalisé son idéal, quelles qu'en soient la nature et l'élévation, quels que soient les moyens qu'il a employés et les motifs qui l'ont mis en mouvement; le fourbe est aussi heureux quand ses intrigues ont réussi, que le fanatique lorsqu'il a obtenu le martyre qu'il rê-^ait. Si l'honneur nous remplit d'une joie à côté de laquelle toutes les autres pâlissent, il faudrait nous expliquer quelle est la qualité si particulière de cette joie,

et d'où elle tire son intensité. Si ce bien est l'objet d'un sentiment intéressé, il faudrait reconnaître à ce mouvement de l'âme une puissance singulière et merveilleuse, puisque à l'honneur on sacrifie non seulement la richesse, l'amour, la santé, toutes les joies et tout le charme de l'existence, mais encore la réputation mondaine et la vie elle-même (1). Et l'on se demande alors, sans trouver de réponse satisfaisante , quel est ce grand attrait que lamour de soi trouve en cette possession étrange et cette mystérieuse volupté dont le charme est si puissant qu'il nous suffit d'en concevoir l'idée ou d'en avoir l'espérance pour être pleinement luMireuxet renoncer même à la possibilité den jouir. Simonide nous paraît avoir eu raison lorsque, au témoignage de Xénophon, il disait au tyran Hiéron : « Lhonneur, Hiéron, me paraît être une bien grande chose,, puisque les hommes se donnent beaucoup de peine et s'exposent à beaucoup de dangers pour lui. » L'honnenr, dirons-nous en précisant la pensée du poète, est une chose bien différente de tous les biens auxquels prétend notre amour-propre, puisque pour lui on accepte et l'on recherche parfois la perte de tous ces biens. L'identification entre l'honneur et la réputation n'est pas conforme d'ailleurs à la vérité psychologique et morale. Et, même si l'on devait admettre que le souci d'une

(1) Dans un roman fameux de li Galprenède, .\rsace (c'esl-à-dire .\rtaxerxès) dit : » Nous préférerions Bérénice à la conservation de nos étals; nous préférerions Bérénice à l'amitié de nos pirents; mais nous préférons notre honneur à Bérénice » (IV, 2). Voilà l'honneur chevaleres-que se sur vi%-ant ;iu XV1I°" siècle, grâce aux Précieuses et a leur école. Le roman de l'Astrée en avait conservé es maximes essentielles i>t ce sont celles dont nous retrouvons l'écho dans les tragédies de Corneille. Cf. Akistote, Eth. Nie, IX, 8, 1169 a 18 sq.

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bonne renommée soit toujours un mobile intéressé, il ne s'en suivrait nuUemenl que la poursuite de Ihonneur doive lui être absolument assimilée : L'homme d'honneur consent à perdre sa réputation pour conservcM- l'honneur môme (1). Un sentiment qui nous inspire, en connaissance de cause, le dévouement, le renoncement, l'abnéi^ation et Jusqu'au sacritice ne peut se rapporter au seul ég^oïsme et l'avoir pour unique racine. Il semblerait, au contraire. (|ue le terme d'honneur ait été inventé pour désigner, dans leur ensemble, les choses qui « ne rapportent pns » et qui peuvent même porter préjudice (2).

Nous avons indiqué l'opposition qui existe entre l'honneur et le sentiment égoïste le plus caractérisé qui est l'attachement à la vie ; on a pu le montrer aussi en lutte contre la volupté, cette exagération maladive de l'amour de soi et contre l'avarice, cette forme exaspérée de l'intérêt (3). Caldéron, dans une de ses plus célèbres comédies, fait voir avec beaucoup de finesse combien l'honneur du mari dit fère de la jalousie. Don Guttiere Alfonso Salis tue sa

{X) Le dictionnaire de Trévoux (v Honneii-) noie très justement la distinction entre l'honneur et la réputation, il cite à l'appui et commente en ces termes un passage intéressant de Bussy-Rabutin : « M. de Bussy- Rabutin marque fort bien la diflérence qu'il y a entre ces deux mots quand il dit dans ses Mémoires : « Elle me répondit fort honnêtement que, « pour sauver son honneur, elle ne se souciait pas c'est-à-dire elle ne « prenait aucun souci] d'hasarder sa réputation > Il parle d'une personnes qui, pour sauver sa chast'-té,. . . prit un moyen... qui ne la mettait pas à couvert de tout soupçon devant les hommes ».

(2) Aristoïe avait déjà établi cette distinction entre ce que l'on paye par de* avantages matériels ou de l'argent et ce l'on récompense par l'honneur (Elh. Xic. VIU, 14, 1163 a 34-b i4) (cf. Eth. Eud., 1. VII, ch. lo).

(3) « La sagesse se sert de l'amour de la gloire pour défendre des bassesse où jette la volupté», dit Madame La.mbert dans les Avis d son fils ; et plus loin ; « dès qu'on s'abandonne à l'avarice, on renonce à la gloire » .

femme, qui est innocente et fidèle, il le sait, pour laver son honneur compromis par les apparences. Ce féroce justicier, ce «médecin de son honneur » n'est donc pas un amant jaloux atteint dans son amour et frustré de son bien, La jalousie est, de sa nature, violente et amère ; elle prend toutes les formes de l'emportement, depuis ladoration passionnée jusqu'au blasphème et à l'oulrage. Le sentiment de l'iionneur , même quand il se transforme en passion, est plus froid et plus calme, ce qui marque bien que l'amour-propre y est moins intéressé. Guttiere ne s'emporte pas, il examine posément le cas qui se présente à lui ; ce n'est pas un mari qui veut posséder seul celle qu'il aime, c'est un juge, c'est le prêtre d'un culte dont on a violé les rites ou tout au moins enfreint les cérémonies sacrées. 11 ne s'aL>:it pas de punir une coupable : il n'y a pas de coupable ; la seule chose qui importe, c'est que l'honneur du mari ne puisse pas même paraître effleuré et que nul ne puisse en parler. Aussi la sentence est-elle rendue avec une sorte de sérénité et d'impartialité qui n'est pas sans grandeur tragique : « L'amour t'adore , l'honneur t'abhorre; tu as deux heures à vivre», dit Guttiere à sa femme. Il ne cherche pas la vengeance d'une offense: son égoïsme n'a pas été blessé ; il écarte sans bruit tout ce qui pourrait porter atteinte à la pureté immaculée de son honneur (1).

Voilà le sentiment de l'honneur bien distinct, il nous semble, du mobile intéressé. Quant à la confusion que

(i) Calderon : El medico de su honra ; nous faisons surtout allusion à la scène IV. de la II[° journée. Francisco de Rojas, dans sa pièce célèbre « Hormis le roi personne », nous montre aussi le sentiment de l'honneur contraignant le mari à immoler sa femme innocente, mais déshonorée.

DV SENTIMENT DE l'hONNEUIî 37

Ton essaie d'établir entre l'honneur, l'ambition, l'orgueil ou même la vanité, elle pourrait être très facilement évitée, croyons-nous, si l'on déclarait à priori que l'on appellera honorables les seules actions ou pensées d'où serait exclue toute préoccupation, même lointaine, dambition ou d'org-ueil et si Ion -iistinj^^uait du véritable honneur un faux honneur ou un honneur vain (1). Et nous pensons qu'il ne serait pas impossible (ie trouver des attitudes qui répondraient à cette délinition et d'établir ainsi une lois de plus combien l'honneur vrai diflère de l'égo'isme. Lazarus nous fournira ici un critérium. « L'on peut, dit-il, atteindre à l'honneur avec beaucoup d'autres... la gloire exclut Ig communauté ; elle se place dans le fait d'être unique et seul de son espèce dans son temps. L'honneur fonde la république dans la société des hommes moraux et courageux, la gloire y établit le despotisme. L'honneur est revendiqué par tout brave combattant, dans la victoire pour la patrie, la gloire n'est que pour le chef de guerre et ceux qui mènent la bataille ; l'honneur est pour tous^^ceux qui travaillent à fonder les Etats et à édifier la Science, la gloire n'est que pour celui qui dirige la construction et les fondations ; l'honneur est pour l'apprenti, la gloire est pour le maître» (2j. Ainsi, au caractère

U) C'est la distinction qu'établit M. Eiselen entre les deux expressions allemandes : die Ehre et der Ehrgeiz {op. cit., p. 12).

(2) Lazakus {op. cit., t. I, p. 202J. Descartes pariant de l'honneur ou de ce qu'il nomme la « la générosité > en remarque, comme Lazarus, le carac. tère nettement antiégoïste et égalitaire : « Ceux qui possèdent, dit-il, ce sentiment d'eux-mêmes se persuadent assez aisément que chacun des autres hommes le peut avoir de soi... C'est pourquoi ils :ie méprisent jamais personne {Passions, GUI, cf. CLVUl). L'orgueil est un principe d'inégalité et de rivalité, parcequ'il s'attache en général à des biens que

jaloux, ambitieux et ombrageux de cette gloire, qui n'est ici que de Torgueil, à ce retvour constant de l'homme présomptueux ou vain sur lui même pour jouir de sa supériorité réelle ou fictive, s'oppose la libéralité et la gêné- .1 rosité discrète de Thonneur dont les fervents et les mar- |, tyrs savent souffrir et mourir en silence. Bien difrérent en cela de la vanité, de Torgueil et même du simple désir de Teslime et de la réputation, l'honneur ne demande pas à être approuvé : il se contente de lui-même. La vanité est l'ostentation d'une qualité que nous ne possédons pas, ou que nous avons à un degré bien plus faible que celui dont nous nous glorifions, ou qui en nous n est pas notre œuvre, comme nous le laissons croire ; l'orgueil consiste à aimer par dessus tout les supériorités que nous avons, à en tirer gloire et avantage, qu'elles soient de vraies grandeurs ou des petitesses. L'honneur ne s'attache q 'à ce qui est réellement grand en nous, non seulement d'après notre propre appréciation, mais surtout d'après l'opinion commune du groupe social auquel nous tenons. La vanité est fondée sur le mensonge ; l'orgueil s'attache sans discernement à toutes nos manières d'être, l'honneur choisit et prétend ne se manifester qu'à propos de nos

tous les hommes ne peuvent posséder en commun. L'honneur au contraire poursuit un idéal accessible à tous et sous les formes duquel nous pouvons tous communier.

Aristote disait déjà dans l'Ethique à Eiulème (1. 111. ch. 5): « Ainsi, pour tout ce qui concerne la vie et les richesses dont les hommes en général se montrent si ardemment préoccupés, le magnanime ne pense guère qu'à l'honneur ; il oublie à peu près tout le reste, la seule chose qui pourrait l'affliger, c'est d'être insulté et de subir le commandement d'un chef indigne. Sa joie la plus vive, c'est de garder son honneur et de n'obéir A qu'à des chefs dignes de lui commander » .

DU SENTIMENT DE l'iIONNEUR ^9

qualités les plus hautes (1). Et, par là, nous voyons bien la distance qui sépare le sentiment de l'honneur de l'inclinalion purement intéressée. L'égoisme s'efforce à chercher partout et toujours le succès et à réussir par n'imporle quel moyen ; « le point d'honneur, qui consiste précisément à ne pas trouver bon tous les moyens de réussir et à respecter en toutes choses les règles du jeu, en diflère profondément » (2).

Mais allons plus loin. Même si nous admettons avec les utilitaires que l'on doive rapprocher l'honneur du désir de la gloire, de l'orgueil, de la vanité, nous ne nous hâterons pas de conclure avec <mx que cette parenté révèle le caractère radicalement intéressé de ce principe. Peut-être, dans leur origine, l'ambition l'orgueil el la vanité sont-ils fondamentalement égoïstes ; mais, dans leur développement, ils dépassent bientôt la personnalité et prennent une signification morale élevée. L'orgueilleux, et plus encore le vaniteux, n'aiment pas en eiix l'homme qu'ils sont, mais bien plutôt le « surhomme », l'homme qu'ils voudraient

(1) Descartes considère comme une vertu cette « générosité qui fait qu'un homme s'estime au plus haut point qu'il se peut légitimement estimer {Passions, CLIII.) » et il regarde comme des vices les deux attitudes opposées .• d'une part, l'humilité « qui consiste principalement en ce qu'on se sent faible » {Ibid. , CLIX) , d'autre part l'impudence «mépris de la honte et souvent aussi delà gloire > (Ibid. Cr.VIl). D'ailleurs toute l'antiquité a cru qu'il n'est pas bon de faire peu de cas de soi-même et d'abdiquer volontairement toute fierté. Renan est d'accord avec les anciens lorsqu'il écrit : « Le mot d'orgueil dans le langage des moralistes. . . est fort .^uspect ; souvent il sert à stigmatiser des qualités précises, et même des vertus» {Essais de morale et de critique. Caïman Lévy p. 174)- " «Je céderais plusieurs de nos vertus pour ce vice », dit aussi Tocquevillk La démocratie en Amérique). Et Emile Augier va jusqu'à déclarer qu' « en fait de fierté, l'excès n'est jamais un défaut ». (2 Prévost-Paradol. La France Nouvelle, p SSg, Paris 1868.

être ; or ce d(^sir d'être plus qu'ils ne sont montre qu'ils conçoivent un idc^al, dont ils se sentent éloignés et dont ils souhaitent la réalisation; ils s'efllorcent à paraître, à jouer un rôle ; mais leur zèle à déguiser ainsi leur naturel, } à se parer d'avantages qu'ils n'ont pas, témoigne manifestement du prix qu'ils attachent à un modèle qui les sur- jf passe, qu'ils conçoivent et qu'ils aiment. Les orgueilleux sont assurément, d'abord, des égoïstes ; mais amoureux d'eux-mêmes, ils font comme tous.les amants : ils exagèrent les beautés de l'objet aimé, ils lui prêtent aisément des qualités qu'il n'a pas, ils changent même ses défauts en vertus ; en un mot ils l'idéalisent et leur adoration dépasse ainsi la personne qu'ils chérissent pour s'adresser, à propos d'elle, à l'idéal qu'ils conçoivent et vers lequel ils aspirent. L'orgueilleux n'échappe pas à la règle commune de toutes les amours ; l'objet de son culte n'est pas son être réel qu'il ignore et. qu'il mépriserait sans doute, s'il lui était soudain révélé, mais bien une sorte d'oeuvre d'art dont son « moi » est seulement la matière, l'occasion ou le point de départ. L'honneur ressemble par certains côtés à l'orgueil ou à la vanité. S'il a donné naissance à des rodomontades et à des fanfaronnades, c'est bien peut-être parce qu'il implique en quelque mesure de tels sentiments ; mais l'orgueil et la ' vanité que comporte l'honneur ne s'adressent pas à notre personne réelle; nous l'oublions ou la dédaignons pour mettre à sa place un être idéal qui est comme le modèle, vers lequel nous tendons et que nous croyons parfois avoir réalisé, dans un effort pour nous surmonter nous-mêmes. C'est en ce sens que Prévost-Paradol opposait à la bassesse du calcul égoïste « le beau nom d'ambition » (1). C'est

(1) Ibid., p. 364.

DU SENTIMENT DE l'hONNEUR 41

peut-être aussi ce qu'Arislote voulait dire par ces mots: u II n'y a pas toujours vanité à s'estimer soi-même plus qu'on ne vaut » (1). Il peut, en efTet, n'y avoir là qu'une noble émulation vis-à-vis de soi-même. Et, si La Rochefoucauld déclarait qu'il est « ridicule » d' « être glorieux avec les autres », il admettait qu'il est « honnête » de 1' « être avec soi-même » ("2). Pascal voit, lui aussi, dansnotre désir d'estime une marque de notre grandeur. « Quelque possession que l'homme ait sur la terre, quelque santé et commodité essentielle qu'il ait, il n'est pas satisfait s'il n'est dans l'estime des hommes » (3). « La nature de l'amour-propre et du moi humain est de n'aimer que soi.... mais il ne saurait empêcher que cet objet, qu'il aime, soit plein de défauts et de misère : il veut être grand et se voit misérable; il veut être parfait et se voit plein d'imperfections; il veut être l'objet de l'amour et de l'estime des hommes et il voit que ses détauts ne méritent que leur aversion et leur mépris.... il met tout son soin à cacher ses défauts aux autres et à soi-même.... il ne peut souffrir qu'on les lui fasse voir et qu'on les voie » (4). De là l'orgueil et le point d'honneur et l'honneur lui-même: tous ces mobiles, à des degrés difTérents, témoignent également de cet attachement de l'individu à quelque chose qui le dépasse infiniment :

(1) Ahistotb, Eth. Nie. 1. IV. ch. 3§ 3. 1123 b :■

(2) La Rochefoucauld, op. cit. n» 305.

(3) Pascal. Pensées éd. Havet art. I § .5. Pascal précise ainsi sa pensée ; « La plus grande bassesse de l'homine est la recherche de la gloire ; mais c'est cela-même qui est la plus grande marque de son excellence ». Cf. art II 24.

(4) Ibïd. art. Il § 8.

ce sont des sentiments dont le point de départ commun est Tégoïsme mais qui tendent manifestement à l'idéal (1).

Et c'est là ce qui explique pourquoi les préceptes de rhonneur, « cette vertu orgueilleuse »(2), se confondent couramment avec ceux qui ordonnent de poursuivre les choses belles et bonnes (3), malgré toutes les résistances el les révoltes r'-î notre égoïsme tondamental. L'honneur du savant, de l'artiste, du commerçant paraissent identiques au culte du vrai, du beau, de la probité ; et s'ils semblent, malgré tout, conserver quelque chose d'égoïste, c'est que l'idéal ne peut être conçu que par un esprit personnel et que l'individu est l'instrument nécessaire de toute réalisation de l'idéal. En ce sens tenir à soi-même, c'est tenir à l'idéal, dont on est l'indispensable condition ; s'imposer aux autres, à leur admiration ou à leur respect, ce n'est pas leur demander de s'incliner devant notre « moi », dont nous connaissons la mesquinerie et la peti-

(1) C'est parune explication analogue que, dans la Nouvelle Monadologie MM. Renouvikr et Pbat expliquent la pudeur qui est une des formes de l'honneur (p. 221, A. Colin. Paris. I899 ).

Dès qu'une de nos infirmités phjsiques ou morales, une de nos faiblesses secrètes est divulguée, nous nous sentons confus et humiliés. Il semble qu'en effet nous sommes « obligés de nous mépriser parce que d'autres peuvent nous présenter comme méprisables et nous tenons à nous estimer au moins autant qu'à posséder l'estime d'autrui. La raison de tout cela n'est pas l'égoisme et l'intérêt. Si nous cherchons à cacher notre vraie nature, ce n'est pas par amour- propre ; c'est que nous craignons de la confronter avec l'idéal ; c'est que le réel et l'idéal sont ainsi mis en pré. sence ; et c'est au fond notre amour, c'est notre instinct de l'idéal qui nous inclinent si fort à cacher la réalité. »

(2) A. DE Vigny, op. cit., p. 245.

(3) Dans le Banquet de Platon (trad. Saisset-Chauvet. t. v, p. 400-40I) t^ocRATE attribue les belles actions des hommes à l'honneur considéré comme l'amour des choses immortelles.

DU SENTIMENT DE l'eIONNEUR 43

tesse, c'est exiger le tribut de leur adoration pour lidole divine dont nous sommes les serviteurs el les prêtres. Il en est de l'honneur comme de la coquetterie. La vraie coquette, lorsqu'elle se pare, qu'elle se pavane et qu'elle se sourit devant son miroir, ne s'accorde pas à elle-même un amour exa<^éré et ridicule ; elle ne cherche pas non plus à attirer sur elle les regards pour sa sati^^Tclion ou son avantage égoïste ; mais elle travaille à sa beauté comme à une œuvre d'arl détachée de toute acception personnelle, valable par elle-même : c'est, à propos de sa personne, à un idéal du beau que s'adressent son culte et ses etTorts. De même, en cherchant la réputation et les témoignages extérieurs du respect, ce n'est par pour lui, pour s'en réjouir et pour s'en servir, que le véritable homme d'honneur les revendique: c'est un hommage ou une gloire qu'il réclame pour le dieu intérieur qu'il croit posséder et dont il professe la religion. Si l'honneur est l'estime des autres, cette estime ne s'arrête pas à notre personne, mais la dépasse infiniment et l'on ne saurait faire de ce principe moral une conséquence du seul égoïsme.

Le sentiment de l'honneur n'étant pas une manifestation directe de l'amour de soi, ne serait-il pas l'expression du respect de soi. C'est à celte définition que semble s'arrêter Vigny , après avoir reconnu la difficulté d'exprimer la nature de l'honneur (1). C'est dans le même sens que Frédéric II interprète ce terme. Dans son Dialogue à l'usage de la Jeune noblesse, il dit bien que l'ho.ineur consiste dans une « réputation sans tache », mais il ajoute que celle-ci

(1) A. DE Vigny, op. cit., p. 246.

n'est pas fondée « sur les opinions des autres, . . mais sur la satisfaction ineffable que j'éprouve en me trouvant digne d'un être raisonnable, humain et bienfaisant {]) ». S'il en était ainsi, faudrait-il voir dans cette attitude de l'âme une forme nouvelle et raffinée de l'orgueil ? « Certains ont arbitré, dit Nestor Roqueplan, que l'honneur est l'estime de soi. En ce cas les plus présomptueux seraient les plus honorables (2) ».

Nous avons déjà dit ce qu'il y aurait d'excessif à considérer la vanité et la présomption comme des manifestations d'un bas égpïsme. Mais nous pouvons aller plus loin et nous refuser même à confondre l'honneur avec le respect que chacun de nous aurait pour sa personne. Ce concept du respect de soi est d'ailleurs assez vague. Entend-on par là le res|)ect de notre « moi » individuel ? Nous ne pouvons l'admettre. Les principes au nom desquels intervient l'honneur dépassent toujours, en effet, notre personnalité. Il s'agit du nom de nos aïeux, du renom de nos descendants, de la gloire de la patrie, de l'avenir de la science ou de l'art ; nous invoquons les traditions de la famille, de la profession, du « monde » auquel nous appartenons. Voilà ce qui nous dicte nos résolutions d'honneur et ce qui nous fait accomplir des actes héroïques. Et ceux-ci ne vont pas seulement contre notre égoïsme, au sens strict du terme, mais même contre le respect de notre personne et les devoirs moraux que nous résumons sous ces mots. Nous pourrions invoquer de nouveau ici le suicide par point d'honneur, celui de Va tel par exemple, ou encore celui des

(i) Œaçres philosophiques, de Frédéric II, roi de Prusse, t. IX : p. lo3. (2) Nestor Roqueplan, La Vie Parisienne, ch. XU, p- 116.

DU SENTIMENT DE l'hONNEUR 45

soldats espagnols dont parle Brantôme (1), celui de Lucrèce qui préfère la morl à la honte, ou celui des vierges chrétiennes qui se sont tuées pour sauver leur pudeur, mettant ainsi la valeur de l'honneur féminin bien au dessus du respect moral de soi-même (2).

Si l'honneur était le sytionyme du respect de soi, quand

11) Brantômk, D'aucunes belles rodomontades Espagnoles : « L'empereur

'' Charles n'aimait rieu tant qno les soldats espagnols como buonos oficiales

y 1 boradores . . no teraiendo d w fin a sus vidas para hacer vivir la fama

del y de ellos lu^ craignant pas de perdre la vie pour établir sa gloire et

la leur\ Un simple soldat espagnol pouravoirété trouvé en quelque larcin,

fut condamné d'avoir une oreille coupée, à quoy il s'écria en disant : Una

oreja, p^sia mis tal. Mas querriayo morirque sufrirtjl afrenla [une oreille,

■ morbleu ! mais j'aimerais mieux mourir que souffrir un tel affront]. En

tanta dixcS el Capitan • Consedase esta gracia a este soldado tan dessoso

«de hoara «[Alors le capitaine ordonna qu'on accordât la grâce de mourir

j à ce soldat si désireux dr son honneur.] »

I Le duel est parfois un véritable suicide librement consenti au culte de

\ l'honneur. C'est ainsi que M. Sudermann montre, dans l'un des petits

drames de sa trilogie Moriluri intitulé Fritzschen [Uva^ma. in einem Akt),

comment un homme peut se vouer volontairement à la mort pour sauver

son honneur. Le jeune lieutenant prussien Frédéric de Drosse a eu des

tj relaiions avec une femme mariée. Il a été surpris par le mari et chassé

honteusement à coups de fouet et en plein jour du domicile conjugal. Le

, scandale a été public ; Thonneur du jeune oflîcier est compromis â tout

I jamais. 11 ne lui resie qu'une alternative : le suicide ouïe duel. Or son

adversaire lui est bien supérieur les armes à la main et n'a jamais manqué

son homme. Si le duel lui est permis par le jury d'honneur institué dans

les résiments allemands, sa mort est certaine ; si le duel lui est refusé, il

en sera réduit, d'après les lois de l'honneur, à s'enlever la vie sous peine

d'indignité. Voilà donc un jeune homme plein d'espérance et d'avenir

qui se condamne lui même à disparaître, renonçant ainsi à remplir ses

devoirs envers lui-même et ceux envers son père, officier en retraite dont

il est le seul héritier, envers sa mère malade, sa charmante fiancée, sa

carrière, sa patrie. L'honneur l'emporte sur tout cela ; le triomphe de ce

sentiment en montre la grandeur.

(2) « L'ancienne Eglise, dit Barbeyrac, ordinairement si sévère à l'égard du suicide, faisait pourtant une exception pour les femmes qui se tuaient plutôt que de se laisser déshonorer par leurs persécuteurs et on les véné^

on dit qu'un père a perdu l'honneur par le crime de son enfant ou un mari par Tinconduite de sa femme, il faudrait comprendre par là qu'ils n'ont plus le respect d'eux-mêmes. Or ce serait un non-sens et l'expérience prouve que le respect de soi le plus profond et le plus aigu peut continuer à exister chez ceux qui sonl ainsi déshonorés selon l'opinion du monde et à leurs propres yeux. Leur individualité morale n'ayant subi en clîe-même ni diminution ni dégradation, ils ne peuvent ni l'estimer moins, ni la respectermoins. Sidoncl'honneur est, dans bien des cas, un hommage que l'on se rend à soi-même en dehors de toute considération de réputation extérieure et de gloire, ce culte respectueux s'adresse, non pas à sa personne, mais à une notion, sans doute incarnée en elle, mais qui se distingue d'elle, la dépasse et, à notre sens, semble valoir mieux.

Nous croyons avoir montré que le principe de l'honneur ne se confond pas avec celui de l'égoïsme. Toutefois cette | affirmation ne peut nous faire perdre de vue tout ce que

rait comme des saintes. «{Traité de la moraledes Pères de l'Eglise). [Cf. Flé- CHiER (Mémoires sur les Grands Jours d'Auvergne, Paris, HacheUe. 1862 ; p. 144î) rapportant UQC pareille opinion de S'-AsiBROisE dans son hvredesOffices] Hoffding', qui cite ce passage, ajoute : « Le suicide... contribue ainsi i puissamment à préciser et à augmenier l'idée de la valeur de la pureté féminine (3/orflZe, trad. Poitevin, Paris. Schlcicher, IgoSip. I9I). Bossuet excuserait et même justifierait, semble-t-il, le suicide par point d'honneur; il dit en effet : « Je ne doute pas qu'un homme bitn né puis^^e préférer l'honneur à la vie et qu'il ne le doive même en quelque rencontre. » Il reconnaît tout au moins que l'on doit à l'occasion sacrifier son existence, c'est-à-dire violer une des formes du respect de .'oi, quand il s'agit du salut de son honneur. Nous lisons dans ses Pensées Chrétiennes et morales sur divers sujets § XXIX de l'Honneur, (op. eit- Besançon 1836 t 1 ; p. 3o2-3o;). « Un homme nest pas toujours blâmé pour ne pas exposer sa vie à la guerre pour le service de son Prince et de sa patrie ; il faut néanmoins le faire pour se rendre plus digne d'honneur. »

l'amour de soi communique à Thonneur de vivacité et de force

Si Ihonneur est un idéai dont nous rechercherons bientôt l'origine, il n'en est pas moins vrai que l'objet de notre estime, ce que nous respectons et nous défendons, ce n'est pas un honneur abstrait, mais notre honneur, ou du moins un honneur qui nous touche de près, celui de nos proches, de nos pairs ou de nos confrères, par exemple. Cet idéal est toujours, plus ou moins, notreœuvre(l), sa réalisalion est, en quelque sorte, notre conquête et nous y tenons égoïstemeni, comme à toutes les productions de notre activité laborieuse. Nous avons pour lui un amour d'auteur, une affection de père. Il nous est d'autant plus cher que nous savons combien il est fragile et comme on le perd facilement par sa faute, par celle des autres ou même par un funeste concours de circonstances. C'est d'ailleurs ce caractère partiellement égoïste de l'honneur qui lui permet de jouer un rôle important dans la vie morale et sociale. C'est parce que notre amour-propre est intéressé à le maintenir, qu'il peut lutter contre les sentiments de vénalité et de basse cupidité ; il « est souverain contre un abaissement si funeste, il fait tourner les forces de l'amourpropre au profit du bien public et défend de la sorte le grand appareil de la société et de l'Etat contre une ruine qui, autrement, serait inévitable » (2). Il prévient l'âme contre les surprises des sens et, lorsque notre moralité subit

(1) « L'honneur de 1 individu, c'est l'œuvre même de l'âme, le renom qu'elle se crée et qu'elle met un soin persévérant et délicat à ne jamais souiller ni ternir». M. Block Dictionnaire de la Politique, t. II p. Sg ; Vo Honneur.

(2) Prévost-Paradol, op. cit. p. 358,

48 LES ÉLÉMENTS ÉGOÏSTES DU SENTIMENT DE l'hONNEUR

une attaque, il est le premier en alerte ; il est Tavant-g-arde qui permet à Tarmée de se rassembler ; pendant qu'il résiste sans trop savoir pourquoi, dans une sorte de sentiment instinctif de légitime défense, Tâme se ressaisit et le devoir peut entrer en scène. Seul, sans doute, l'égoïsme est capable de s'opposer victorieusement à l'égoïsme.

Celte discussion nous amène donc à conclure que, si dans son fondement le principe de l'honneur ne se réduit pas absolument et totalement à celui de l'amour-propre, il l'accepte comme auxiliaire et lui est associé, sinon par nature, du moins « par accident ».

Les éléments altruistes et désintéressés DU Sentiment de l'Honneur

Quelle est donc la nature propre de Thonnenr ? Si, comme nous avons essayé de le montrer, il n'a pas pour objet essentiel l'estime que l'individu s'accorde à lui-même par amour-propre ou les avantages personnels qu'il prétend retirer de celle d'autrui, ne faudrait-il pas admettre qu'il repose sur l'opinion des autres, prise en elle-même, et sur le désir que nous avons de provoquer leur approbation ou leur sympathie, abstraction faite de notre intérêt et de notre égoïsme ? « Le sentiment de l'honneur. ... le besoin d'estime, dit M. Pécaut. nous détache de notre individualité et nous place au point de vue. . . de l'opinion commune. . . Il est désintéressé : nous voulons l'estime des autres pour elle et non pour les avantages qu'elle procure ; parfois elle nous coûte même le sacrifice d'avantages personnels considérables » (t).

Que nous ayons le plus grand souci de l'opinion que l'on a sur nous, fût-elle sans profit pour nous, fût-elle même opposée à celle que nous avons de nous, et à laquelle

(i) P. -F. Pécaut, Eléments de Philosophie Morale. Paris, Gabnieb, ch. XI, p. 123-1 24.

nous tenons cependant, comme à toutes nos pensées, c'est ce qu'il est superflu de remarquer. Ces mots: je ne vous connais pas sont les pins outrageants qu'un homme puisse adresser à un autre ; être un inconnu est ofîensant ; devenir un simple numéro, dont nul ne connaît l'individualité ni le caractère, un matricule, comme le soldat obscur ou le forçat dégradé, est à la longue quelque chose d'intolérable ; on veut être pensé par autrui, même si l'on doit être critiqué, blâmé et puni. Le plus bas degré du déshonneur, c'est de ne pas être réprésenté dans la conscience de nos semblables, ou, ce qui revient au même, de croire qu'on ne l'est pas, quand on suppose que l'on devrait l'être. Celui qui n'existe plus aux yeux des autres, qui, pour eux, n'a ni une personnalité distincte, ni une physionomie individuelle, ni un nom qui lui appartienne en propre, deviendra rapiment étranger à tout sentiment d'honneur (1). Aussi les grands chefs de guerre ont-ils mis touj":urs tous leurs soins à laisser penser à leurs soldats qu'ds les connaissaient ; ils se sont même efforcés de retenir leurs noms ; ils savaient que c'était là le meilleur moyen de surexciter leur valeur et d'obtenir d'eux le maximum de dévouement. Napoléon disait à ses grenadiers • « Je te connais, grognard ! » et, par cette simple parole, il en faisait des héros et les attachait à sa gloire.

Si nous ne supportons pas d'être inconnus, nous n'acceptons pas non plus d'être méconnus. La pensée que d'autres

(1) Lazabus, op. cit. t.I, p. 137 sqq. Ce psychologue rattache au sentiment de l'honneur ainsi entendu le désir qu'ont beaucoup d'enfants de se faire remarquer des étrangers, même en faisant quelque incartade, même en s'attirant des réprimandes et des punitions, et celui qui pousse les hommes, en général, à faire parler d'eux en mal ou eu bien — tel Erostrate.

bu SENTIMENT DE L*HONNEUR 51

hommes peuvent avoir de nous une opinion diflérente de celle que nous en avons nous-même nous est insupportable et elle produit en nous une douleur si vive, que nous en arrivons à préférer la mort. On ne veut pas vivre diminué <<ans l'esprit d'aulrui, fût-ce môme dans l'esprit d'un seul de nos semblables, et, si cet homme existe, on le supprime, parfois par un meurtre froidement accompli, le plus souvent dans un duel régulier ; l'adversaire doit se rétracter ou mourir. Si l'on échoue dans cette tentative, on consent à disparaître soi-même ; bien mieux, on aspire au suicide, comme à la seule solution d'une situation intolérable. Au Japon, par exemple, on se sacrifie rituellement à l'opinion, selon la coutume des ancêtres, si l'on a été insulté ou outragé, diminué dans son rang social ou dans ses prérogatives, pour bien marquer qu'il est impossible de vivre déconsidéré ou méconnu (1). Des suicides analogues, au caractère traditionnel près, sont assez fréquents dans notre civilisation, surtout chez les jeunes gens ou les

(1) Rodolphe Lindau, dans son Voyage autour du Japon (Revue des Deux Mondes, l" sept. i863), nous parle de la suscepUbilité chevaleresque de l'honneur japonais et il nous montre que chez les nobles de ce pays Feutrage entraîne la mort de l'offenseur ou le suicide de l'offensé et le plus souvent l'un et l'autre. Un samouraï doit être prêt à se tuer, s'il est atteint dans sa dignité morale ou sociale et tout vassal doit être décidé à fa re disparaître celui qui a insulté son suzerain, quitte à se tuer lui-même après cette réparation. Ces exigences d'un honneur susceptible à l'excès sont renfermées allégoriquement dans un récit nommé « l'Histoire des trente cinq Ronines », que tout enfant japonais sait par cœur, que les poètes célèbrent, que les peintres reproduisent et que le théâtre représente de temps immémorial. En voici le résumé .• « Un fonctionnaire d'un rang élevé, ayant été insulté par un de s«s collègues, se retira de la cour et, après avoir fait son testament, se donna solennellement la mort au milieu des siens. Un certain nombre de ses amis... entreprirent de le venger. Ils se rendirent nuitamment au palais de celui qui avait causé la

adolescents. A cet âge, on a au plus haut point le sentiment ou l'illusion de l'originalité personnelle et Ton ne peut admettre d'être incompris ou de ne pas être « pris au sérieux ». C'est par des considérations de ce genre que Lazarus explique la fréquence des suicides par point d'honneur chez les écoliers allemands, c^ Un élève de gymnase, dit-il, s'est récemment encore tué, à cause d'un blâme acerbe que lui avait infligé son maître. La chose serait étonnante et presque inexplicable psychologiquement , si , comme nous l'avons dit , on n'en trouvait le fondement dans un jugement de ce genre : Je ne veux pas exister, je veux mettre fin à ma vie, si elle n'est pas dans la pensée de mon maître et de mes condisciples telle que je la sens moi-même. Cet enfant méprise son être et le juge digne d'anéantissement parce que la conscience d'autrui ne l'estime pas et n'en fait aucun cas » (1).

Aussi l'homme, incapable de se contenter du sentiment raor.il qu'il a de sa propre valeur, va, suivant la parole de Saint-Grégoire rapportée par Bossuet, « se chercher dans

mort de leur chef, massacrèrent une foule de domestiques et s'emparèrent de la personne de leur ennemi ; ils le mirent à mort en lui coupant la tête. Ensuite ils posèrent ce trophée sanglant sur la tombe de celui qu'ils avaient promis de venger. Le lendemain, ils s'assemblèrent autour de cette même tombe et, après avoir adressé une longue allocution aux mânes de leur chef et prononcé une courte prière, chacun d'eux tira son sabre, s'ouvrit le ventre et mourut sur place ! ». Rod Lindau qui nous rapporte cette légende ajoute fort justement : « V^éridique ou non, elle prouve chez le peuple qui s'en glorifie un sentiment de l'honneur personnel très développé. » Elle prouve aussi, dirons-nous, que le culte de l'honneur se confond avec la recherche de la réputation et le souci scrupuleux de l'opinion d'autrui.

(1) Lazarus, op. cit. pp. l4o-l41.

Dtr SENTIMENT DE l'hONNEUR ^3

l'opinion des autres (1) », et voilà ce qu'on appelle l'honneur. D'où il suit que, lorsque nous obéissons à l'impulsion de ce ressort, nous ne cherchon'^ pas à accomplir l'action qui nous paraît la plus « avantageuse » pour nous ou pour les autres, ni la plus morale en soi, mais bien celle qui nous fera connaître d'autrui et lui donnera de nous l'idée la plus exacte, c'est-à-dire la plus conforme à ce que nous sommes ou à ce que nous voulons être. Nous appelons cela conquérir l'estime d'autrui. Et cette conduite, qui va si souvent contre tous nos intérêts et qui réclame de nous, sans compensations, un etîort pénible et prolongé, semble bien dictée par un sentiment nettement désintéressé (2).

On pourrait toutefois contester cette dernière assertion et se demander si cette description de l'honneur, identifié au désir d'estime, ne nous ramène pas indirectement à une exphcation égoïste de ce sentiment et à la théorie utilitaire que nous avons déjà rencontrée et que nous avons crue définitivement réfutée. L'utilitarisme ne va-t-il pas revenir à la charge avec des arguments nouveaux ? Il nous dira qu'en sollicitant l'opinion d'autrui, s'il est vrai que je ne poursuive aucun avantage matériel, moral ou social, je recherche cependant, même sans m'en rendre compte, un motif suffisant, un argument assez solide pour m'approuver moi-même, ou encore une confirmation de la bonne opinion que j'ai de moi et, par conséquent, un renforcement de la joie que j'éprouve à considérer ma propre valeur. En effet,

(1) C'est ainsi que Bossuet traduit ou commente dans son Sermon sur l'Honneur (éd.Gazier, p. i63) la parole de St-Grégoire : [Pastor. ii« p. ch. 6) « Oblitus sui in voces se spargit aliénas talemque se foris. »

(2) Cf. Starcke, G. N . La Qie et la conscience morale, etc.. Copenhague I894, pp. 3o et 99.

54 LES ÉLÉMENTS ALTRUISTES Eï DÉSINTÉRESSÉS

quand je jug-e que j'ai bien agi, je me sens heureux tout d'abord ; je me réjouis et je me félicite de ma conduite; mais bientôt, je commence à comprendre que je puis me tromper dans mon jugement ; mon bonheur est altéré par ce scrupule ; je deviens anxieux et, pour faire disparaître ce trouble et le doute qui le provoque, je me tourne vers ceux qui m'entourent et je leur demande de m'appronver. Nous savons, en etïet, par expérience, que nul n'est bon juge dans son propre cas ; et c'est pourquoi, au sortir d'une maladie, nous interrogeons notre médecin, nos amis et même les indifférents pour savoir s'ils nous trouvent vraiment bonne mine ; nous ne voulons pas en croire nos yeux et notre miroir et nous attendons, pour nous réjouir, qu'une opinion étrangère soit venue corroborer la nôtre. Il en est tout à fait de même quand nous sollicitons l'estime du public ; dans l'approbation d'autrui, c'est une satisfaction d'amour-propre que nous cherchons, la confirmation d'une de nos opinions, qui est celle qui nous intéresse le plus et à laquelle nous tenons par-dessus tout puisqu'elle est l'opinion que nous avons de nous-mêmes. « C'est un sujet de s'estimer que de voir qu'on est estimé des autres», a dit Descartes ; et il ajoute : « l'estime que l'on fait de soi-même est aussi une des espèces de joie » (1).

A cette tentative ingénieuse pour ramener à l'égoïsme l'élément en apparence désintéressé du sentiment de l'honneur, nous pourrions répondre avec Hoflfding : si l'on veut simplement s'approuver et se réjouir, « pourquoi prendre ce détour de l'estime ou du mépris des autres? » (2).

(1) Descartes, Passions de VAme (CIV).

(2) HoFFDiNG, Morale, trad. Poitevin. Paris, Schleicher, igoS, p. 146.

DU SENTIMENT DE l'hONNEUR 55

Ou bien je cherche dans ma conduite morale une satisfaction qui soit d'un oidre élevé et qui s'attache uniquement au sentiment d'avoir bien agi ; or, en ce cas, le seul juge compétent c'est moi, et tous les autres doivent être récusés; — et,enefret, ils sont nombreux ceux qui, ayant contre eux l'unanimité de l'opinion publique et pour eux l'approbation unique de leur conscience morale,- ont gardé la paix et la joie sereine de l'âme. Ou bien, au contraire, ce que je désire c'est la jouissance des avantages que dans le monde procure une bonne renommée, la puissance sociale qui s'attache à l'apparence de la vertu ou la joie de penser que j'ai virtuellement ce pouvoir ; mais alors, on ne comprendrait pas que l'individu sacrifiât si souvent à cette utilité problématique et précaire des biens réels et fondamentaux, tels que l'aisance et les commodités de. l'existence, la santé, la vie enfin ! On ne pourrait donner une explication et un sens plausibles à celte remarque si exacte de Tacite, au sujet des Sarmates, lorsqu'il dit que leur courage était comme en dehors d'eux-mêmes [ve lut extra ipson) parce qu'ils étaient des lâches dans les combats individuels et devenaient des héros lorsqu'ils étaient en fouie (1). On serait incapable de dire pourquoi nous faisons consister l'honneur presque exclusivement dans une répulatiun de courage, de franchise et d'opiniâtreté (2), en cherchant à mériter parnos actes cette réputation, alors que cependant le courage met notre vie en péril, la sincérité nous place fréquemment en infériorité et l'obstination est plus gêné, ralement nuisible qu'utile à l'individu.

(1) Tacite. Histoires, I. 79.

(2) Cf. Fr. EisELBN, {op. cit.) p. 5.

Nous croyons donc avoir établi, une fois de plus, et détinitivement que la recherche de l'estime de nos semblables est souvent désintéressée. S'il est vrai que « la plupart de ceux mêmes qui croient obéir à la voix de leur Dieu ou de leur raison obéissent surtout à la considération de l'estime ou du mépris publics (1), » ce sentiment n'est, en général et dans son principe, égoïste à aucun degré et c'est à un autre élément, de nature altruiste, que nous devons taire appel ici pour en rendre compte.

L'utilité sociale , parfois antagoniste de l'utilité individuelle, mais la plupart du temps d'accord avec elle, ne serait-elle pas ce ressort moral ? Le courage, la franchise, l'obstination , dont l'opinion fait tant de cas et qu'elle honore par-dessus tout, ne seraient-ils placés à ce haut rang qu'en raison de leur importance sociale et de l'intérêt qu'a la collectivité à les voir estimés, glorifiés et imités? L'individu serait donc désintéressé quand il prétend à l'honneur; mais la société aurait un intérêt primordial et essentiel à favoriser et même à provoquer cette poursuite.

Nicole nous dit quelque chose de semblable à propos de l'honneur caractéristique de la noblesse, qui est le courage: « Des gentilshommes soutïriront plutôt quelque autre reproche que ce soit que celui de manquer de cœur, parce qu'ils savent que le monde a attaché à la valeur le plus haut degré d'estime et à la lâcheté la souveraine infamie pour les personnes de condition. Que s'il ne s'agissait que de justifier les hommes sur ce point, la chose ne serait point difficile. Car, la valeur étant ce qui soutient un Etat et le

(1) E. Véron; La Morale, Paris, Schleicher.

DU SENTIMENT DE l'hONNEUR 57

rend formidable à ses ennemis , c'est avec raison que ne pouvant récompenser tous les vaillants hommes dont on a besoin, on a rendu cette qualité honorable (1) ». Mais ce n'est là qu'un poinl de détail sur lequel le moraliste janséniste n'insiste pas et pour trouver une théorie sociologique de l'honneur, nous devons arriver aux Encyclopédistes du XVIII- siècle.

Si nous en croyons d'Holbach, « l'homme d'honneur ne peut être distingué de l'homme de bien, de l'homme utile, de l'homme qui donne du bonheur à ses concitoyens... » « honneur est un terme relatif par lequel on désigne le cas que l'on fait de certaines actions ou qualités dans chaque société. Il est des actions qui font honneur dans quelques pays et qui sont déshonorantes dans d'autres. Ainsi l'honneur suit les opinions, les idées vraies ou fausse'=i des nations (2) ». Telle est la conception nettement utilitaire d'où d'Holbach déduit sa théorie de l'honneur. Ce qu'une civilisation nomme honorable, ce qu'elle approuve et qu'elle s'efforce de consacrer et d'encourager par l'éducation et l'imitation, par la tradition et les institutions^ par la mode et les sanctions de toute nature, c'est ce qui est conforme à son intérêt social particulier. Et en voici la démonstration toute e.xpérimentale : « A l'origine des sociétés, des sauvages perpétuellement occupés ou à se défendre ou à attaquer leurs voisins ont attaché l'idée d'honneur à la valeur, parce que c'était la qualité qui pour lors leur paraissait la plus utile ou la plus importante pour eux. Cette notion s'est perpétuée jusqu'à nous... par

(1) Nicole, Essais de Morale,W^' Ed. Gaspard Migeot, Mons, Ijoj, Second vol. pp. 95-96.

(2) D'Holbach. Système social, l' part., ch. XII, p. 16osq.

une suite des mêmes préjugés, la profession des armes fut regardée comme la plus honorable ; un homme crut avoir de l'honneur quand il eut du courage ». En même temps, il est vrai, d'Holbach semble dire que cet honneur, dont il parle et dont il lient à montrer les excès, est un Faux honneur, un préjugé funeste ; il paraît lui opposer le véritable honneur, lorsqu'il dit : « l'honneur qui résulte de la vertu est le seul qui soit réel »... « Ce n'est que par la vertu que nous pouvons prétendre à l'honneur, c'est-àdire acquérir des droits incontestables à l'estime publique ». Mais nous ne croyons pas que l'honneur-vertu soit pour notre philosophe très difïérent de l'honneur factice, au moins dans son principe; il ne s'en distingue, semble-t-il, que sur deux points : d'une part, il est dirigé, non plus vers l'utilité d'une nation ou d'un gouvernement, mais vers celle de riiumanité ; car « l'utilité solide et permanente du genre humain nous donne seule des titres incontestables à l'estime publique ». D'autre part, le véritable honneur ne doit conseiller « ni. . , une violation manifeste des devoirs les plus sacrés de la morale, ni, . . l'oubli le plus honteux des vertus sociales ». Une distinction de cette nature laisse donc subsister toute la doctrine de l'honneur fondé sur l'intérêt de la société, en entendant ces mots dans le sens le plus large. D'Holbach, en effet, ne cesse de dire que « l'honneur, comme la vertu, ne peut être fondé que sur l'utilité ».

Cette doctrine est aussi celle qu'expose Diderot dans VEncydopédk (1). Après avoir montré que l'un des ton-

(I) Dictionnaire raisonné des Sciences Arts et métiers etc. par Diderot... V° Honneur, cf. Frédéric II. op. cit. t. IX. p. lia.

DU SE.\Ti.\n;NT ni-: t, 'honneur 50

déments de riionneur est le désir de l'estime publique, il pose ce principe qu'il emprunte à [). Hume : « C'est l'utilité qui décide de notre estime ». D'où cette proposition : « L'homme qui nous est utile est l'homme que nous honorons et, chez tous les peuples, Ihomme sans honneur est celui qui par son caractère est censé ne pouvoir servir la Société ». Ce sont, encore ici, des exemples tirés de l'histoire des sociétés , telle qu'on la concevait au XVII 1^ siècle, qui vont fournir une démonstration. Avant l'invention des armes, chez l'homme des forets, c'est la force du corps qui est surtout estimée et même « la violence, fût-elle injuste, n'ôte point F honneur » ; u l'amour de la vérité, la franchise, la bonne foi, vertus qui supposent le courage, sont après lui les plus honorées et, après la faiblesse, rien n'avilit plus que le m^^nsonge ». Comme la femme a un rôle social matériellement important et que le mariage librement consenti et librement maintenu est une institution sociale d'une utilité incontestable, les femmes doivent être dévouées à leurs maris et « la fidélité conjtig-ale leur fera honneur ». D'ailleurs, « on ne croit pas qu'une femme jjuisse manquer de fidélité à un homme estimable et l'honneur de l'époux dépend de la chasteté de son épouse ». Les dieux mêmes sont uliles à la Cité ; car leur protection donne la victoire. On estime qu'il est indispensable au salut commun de croire en eux et de les prier : « la superstition sera en honneur ». Après l'état sauvage et guerrier, vient l'état industriel : les machines simplifient le travail et augmentent la production. Elles sont pour la société d'une utilité inestimable. Aussi l'inventeur est-il honoré ; l'intelligence est glorifiée ; puis, par une pente naturelle et glissante, l'on commence à avoir moins de répugnance pour certaines inventions sub-

tiles de Tesprit, pour le mensong-e, s'il est habile, et pour la dissimulation, si elle est spirituelle et utile. Et, lorsque Diderot veut, à la fin de Tarlicle, distinguer l'honneur véritable de tous les faux honneurs dont il montre la Vanité et la perversion progressive, il fait bien voir, comme d'Holbach et plus nettement encore, que seule l'idée d'utilité peut servir ici de fondement psychologique et de principe de classification : « le véritable honneur est le plus utile ». Nous sommes donc , chez les Encyclopédistes , en présence d'une théorie de l'honneur (jui est nettement utilitaire et sociologique, puisque ce mobile a pour but l'intérêt collectif, pour point d'origine la société, pour véhicule les lois et les mœurs.

Cette doctrine est séduisante ; des faits nombreux et bien choisis semblent d'abord l'illustrer et la contirmer pleinement. Toutefois, à l'examiner de près, nous la verrons peut-être en défaut. S'il était vrai que, sous le nom de préceptes d'honneur, nous ne devions trouver qu'un ensemble de règles dont l'observation serait très utile ou même indispensable au maintien et aux progrès d'une société, il eût été logique que celle-ci s'elTorçât d'imposer aux individus cette sorte de code par tous les moyens dont elle pouvait disposer, et surtout par les sanctions pénales qui sont, en général, les plus efficaces. Or nous voyons bien qu'en effet certaines fautes contre l'honneur ont été punies, surtout dans les civilisations primitives, par des châtiments physiques, ou par des amendes et que les actes honorables ont été récompensés par des présents ou par des distinctions visibles ; mais, chose étrange, de très bonne heure ces peines et ces récompenses ont perdu toute leur efficacité et ont même été souvent contre le but

nu SENTIMENT DE L HONNEUR

qui aurait présidé à leur institution ; on est presque déslionoré si on accepte en échange d'une belle action soit une somme d'argent, soit des avantages matériels ; les distinctions honorifiques deviennent insignifiantes et comme invisibles ; elles tendent d'ailleurs, croyons-nous, à disparaître. Les actes les plus déshonorants ne sont pas toujours ceux que punit le Code; les pénalités n'atteignent le défaut de courage, l'absence de franchise, le manquement à la parole donnée que dans un nombre de cas restreint et dans des circonstances très déterminées. L'étude de ces cas serait intéressante ; pour n'en citer que quelques-uns, le mensonge est réprimé par des peines affliclives quand il cause un préjudice à autrui, quand il a pour eiïet de répandre des fausses nouvelles de nature à troubler la paix ou le crédit de l'Etat, quand il est la préface d'une fraude, d'un délit ou d'un crime, quand il prend la forme d'un faux témoignage en justice ; le manque de courage n'est puni qu'en temps de guerre ou d'émeute par les lois martiales ; la violation d'une promesse ne tombe sous le coup de la vindicte publique que lorsqu'il en résulte un dommage pour l'individu ou pour la société ; telle est la rupture d'un contrat commercial ou d'une promesse de mariage. Dans la plupart des autres cas, qui sont de beaucoup les plus nombreux et les plus ordinaires, la loi positive ferme les yeux sur les manquements à l'honneur. On peut même aller plus loin et dire que le terme d'honneur s'emploie particulièrement pour désigner toutes les actions que la conscience et l'opinion jugent bonnes et estimables, mais dont la législation sociale n'exige pas l'accomplissement. Inversement, les pires fautes contre l'honneur sont celles que la loi laisse impunies; la loi ne nous oblige pas à répondre à une provocation en duel, puisque le combat

singulier est illégal : et cependant nous serions déshonorés si nous refusions cette assignation ; la loi ne reconnaît pas les dettes de jeu : le joueur met son honneur à les régler dans les vingt-quatre heures; bien des professions que la loi tolère ou protège sont jugées déshonorantes, malgré leur utilité sociale manifeste; on pourrait citer toutes celles qui. comme la prostitution, satisfont aux bas instincts de l'individu, les métiers de policier, d'espion, de geôlier, de bourreau, et même, dans une certaine mesure, celui de domestique attaché à la personne (1). Nous voyons encore que, dans les diverses corporations où existent des conseils de discipline, ces tribunaux condamnent fréquemment, comme contraires à l'honneur, des actes ou des altitudes que le ministère public n'a pas même poursuivis ou que les juridictions de droit commun n'ont pas pu condamner et dont la société n'avait subi aucun dommage. L'honneur nous oblige à garder des secrets dont la divulgation, légalement exigible, serait socialement utile. Que dire enfin de l'individu (jui est atteint par la réprobation publique pour une faute qui n'est pas la sienne,dont se sont rendus coupables sa femme, ou son fils, ou son père et qui est ainsi déshonoré, fût-il le meilleur serviteur de l'Etal et le membre le plus utile de la collectivité? Cette opposition entre l'honneur et la légalité est un lieu commun (2) ; nous nous excusons de l'avoir prolongée ; nous avons tenu à insister sur ce point ; car il

(1) Voir sur ce sujet un article très docunif ntc de M. Latie : La Hiérarrarchie des Professions d.ins la Reime de Paris It v. l9'5, p. Sgosqq.)

(2) Citons cependant encore ces quelques mots de Tahde : (Etudes ciminclles et pénales. L"idi'-e de culpabilité, p. 829 ) « [jCS sociétés comme les individus se font honneur de s'interdire des acte-; qu'elles jugent déshonorants tout en reconnaisi-ant leur innoiiuité » . Les actions les • plus déshonorantes « ne sont presque jamais les plus nuisibles à Tintérêt

nous semble résulter clairement de cette discussion une conclusion que nous pouvons résumer ainsi : toutes les actions injustes qui étaient en même temps nuisibles à la société ont été à toute époque déclarées illégales, prévues et punies par les lois et toujours les actions justes et utiles à la l'ois ont été légalement jugées dignes de récompenses ; au contraire, bien des agissements opposés à Thonneur restent impunis et la plupart des actes honorables n obtiennent pas de récompense sociale. C'est là une preuve manifeste que les jugements sur l'honneur, tels que la société les porte, ne sont pas inspirés uniciueinent et exclusivement par des considérations d'utilité collective.

D'autres arguments nous conduiront h la même distinction. Si on admettait que les actions et les sentiments honorables fussent toujours ceux qui sont iililes à la société, la réciproque devrait être vraie. Or. elle ne l'est pas : il est incontestable, eu eiîet, que ce qui est utile à la société n'est pas toujours honorable, ni môme honoré. La prudence est aussi indispensable à la tribu primitive que le courage; pourtant, de l'avis même de Darwin (1), cette ingéniosité d'esprit n'est pas honorée à l'égal de la valeur guerrière, même par ceux qui en sentent tout le prix, et qui parfois sont contraints de la récompenser. Quand la société porte sur les faits et gestes de ses membres un jugement d'estime ou de blâme, elle ne se laisse pas guider par des considéra-

général, raais bien les plus contraires à la la volonté générale. » Et Tarde cite un exemple : Les Persans considéraient comme déshonorant d ensevelir les morts et les Grecs de ne pas les ensevelir : il n'y avait là aucun intérêt général en jeu: « mais leur religion attachait le plus grand déshonneur des vivants à l'inobservation des coutumes concernant les morts )i.

(.1) Ch. Dakwin, Descendance de l'homme, trad. Barbikb. Schleicher. Paris p. la; (3« éd.)

lions strictement utilitaires ; elle se propose un type d'honneur dont les éléments semblent irréductibles au seul intérêt social. Ce modèle idéal, dont nous aurons à rechercher la véritable origine, peut assurément être dégradé et affaibli par les suggestions de l'intérêt, par les besoins de la vie sociale, par les aspirations de la communauté ; il est dénaturé par les nécessités de la lutte pour la vie, par les conditions d'une concurrence si âpre qu'elle nous empêche de bien discerner l'utilité et l'honneur ; mais, si loin que soit poussée parfois la confusion entre ces deux mobiles, l'identification absolue en reste impossible.

D'ailleurs, il ne nous semb!<^ pas établi que, lorsque l'individu porte un jugement sur son honneur personnel, il prenne toujouis pour règle l'opinion de ses semblables isolés ou groupés selon certaines affinités. Les caractères bien trempés osent apprécier par eux-mêmes s'ils sont dignes d'estime ou de mé[>ris ; ils en appellent, le plus souvent, il est vrai, du verdict de leurs contemporains à celui de la postérité et à la sentence de l'histoire ; mais, même s'ils sont assez désabusés pour croire que les siècles à venir les ignoreront ou les méconnaîtront, ils n'hésitent pas à conserver la fierté de leur honneur. Et, sans cheicher des cas exceptionnels, ne voyons-nous pas tous les jours des hommes mettre leur honneur à être, par rapport à la collectivité dont ils font partie, « non pas un reflet [Abbild), mais un modèle {Vorbild) » (1). Même s'ils veulent la suivre, ils préfèrent la précéder et trouvent leur plus grande satisfaction morale à en être suivis. On a montré trop souvent que la conscience d'un homme d'honneur est

(i) Lazarus, op. cit. 1. 1. p. 192.

l'écho de celle de la société où il vit ; on oublie que Tindividudoit êlreconsidéréaussifréqueinmentcomme unecause que comni'î un elîet et que l'honneur d'une nation n'est guère que la résultante d'un grand nombre de tendances personnelles orientées vers un certain idéal. Les conditions de la vie sociale ne font que limiter et amoindrir les aspirations individuelles qui peuvent s'accorder avec elles en les repercutant et en les condensant. Suivant l'exemple que choisit Lazarus (1), si l'on peut dire que Lessing incarne à un certain moment la conscience allemande, ce n'est pas parce qu'alors la nation germanique aurait fait passer se? préoccupations et ses préférences dans l'âme de ce penseur, mais c'est parce que Lessing, dans un effort personnel, dont il a tout le mérite, a tenté de penser non seulement pour lui, mais pour tout le peuple « dans lequel il vivait et qui vivait en lui » ; il essayait de penser non pas ce que pensait effectivement l'Allemagne, mais ce qu'il jugeait convenable de lui voir penser. Nous voilà bien loin de l'utilitarisme sociologique. Certes, le sentiment de Phonnew rapproche l'homme de la collectivité dont d est membre et l'oblige à en tenir compte ; mais l'intluence de l'élément social est beaucoup plus indirecte que ne le prétendent les Encyclopédistes et les moraliste^ ou sociologues contemporains qui ont repris leurs théories. La société peut me signifier ce qu'elle estime en fait et non pas ce qui doit être estimé : or, la véritable gloire ne s'attache qu'aux choses estimables et nous éprouvons plus de satisfaction morale, de fierté légitime et d'honneur à être imités de ceux qui nous entourent qu'à sentir que nous les

(1) Lazarus, Ibid. p. IgS, sqq,

imitons. « Celui qui s'objective dans la collectivité, en pensant et en agissant pour elle, nous dit encore Lazarus, celui-là est pensé par la collectivité en général et par ctiaque individu en particulier et c'est là le plus haut degré de rhoimeur >>.

Il ressort de cette longue discussion que, si notre honneur repose sur notre recherche de l'approbation d'autrui et sur le désir que nous avons de nous conformer à l'opinion de nos semblables, cette appréciation de nous-mêmes par les autres n'a pas pour véritable fondement l'intérêt du groupement dont avec eux nous faisons partie. Il y a donc lieu de lui dérouvrir une aulro origine.

On pourrait être tenté de se ranger à l'opinion d'x\dam Smith (1) et considérer ce jugement ou ce sentiment du public sur notre manière d'être ou d'agir comme l'expression d'un fait de sympathie primitif et irréductible. La sympathie, d'après ce moraliste, est un sentiment dont le principe se trouve dans limagination : tout homme en présence d'un de ses semblables se met à sa place et ressent aussitôt les émotions qu'il éprouverait s'il s'y trouvait réellement. Nous partageons ainsi des souffrances et des joies étrangères çt nous vivons autant la vie des autres que la nôtre. Non seulement nous sympathisons avec autrui, mais, enèore et surtout, nous tenons à ce qu'autrui sympathise avec nous : rien ne nous plaît tant que la sympathie de nos Semblables, rien ne nous est plus pénible que d'en être privés. Ce double fait posé, deux cas peuvent se présenter :

(1) Adam Smith, Théorie des Sentiments moraux, passim ; V. surtout la 111° pa^ie.

DU SENTIMENT DE l'iIOiNNEUR 67

OU bien l'état dame d'une personne nous inspire une sympathie complète, et nous traduisons ce sentiment en disant que ce qu'elle tait ou pense est convenable ; ou bien, au contraire, en essayant de nous substituer à elle par Timagination,nous sentons qu'il nous est impossible d'éprouver le même état d'âme et nous déclarons alors que son attitude ou sou action sont inconvenantes Or approuver et désapprouver, estimer et mépriseï , honorer et blâmer ne sont pas autre chose : l'approbation n'est (jue l'expresiùon de la sympathie réelle ou possible ; le blâme marque l'impossibilité de sympathiser. Précisons en disant que cette impossibilité ne tient pas à la nature de l'acte ou du sentiment de nos semblables ; car toutes nos inclinations , tous nos actes tendent à provoquer la sympathie du spectateur ; seulement noire sensibilité l'accorde ou la refuse non à l'état d'âme lui-même, mais aux conditions qui lui ont donné naissance. « Quand nous blâmons quelqu'un de s'abandonner aux excès de l'amour, ou de la douleur, ©u de la veng^eance , nous ne considérons pas seulement les funestes etTets de ces passions , mais les faibles motifs qui y ont donné lieu ». II y a d'ailleurs des passions ou des sentiments, tels que la générosité, la compassion, l'amitié qui provoquent toujours la sympathie du spectateur, même le plus indifférent ; au contraire, il y a des passions qui, par leur nature, nous laissent froids ou provoquent notre antipathie : tous les sentiments antisociaux sont dans ce cas. C'est qu'en effet, ici , des deux personnes qui sont en présence, l'une, le sujet du sentiment, fait ou veut faire tort à l'autre, qui en est l'objet. Comme toutes les deux sont nos semblables et que nous tendons à sympathiser avec l'une et avec l'autre, cette tendance est contrariée et c'est là ce qui empêche notre approbation et notre estime.

En ce qui touche plus spécialement cette forme particulière d'estime qu'exprime le mot dhonneur, l'idée d'une action honorable est tout d'abord l'idée d'une action telle que nous avons pour son auteur, quand il l'accomplit ou la projette, une sympathie parfaite et, en même temps, immédiate et directe. Mais il semble que ce ne soit là qu'un élément de l'honneur et qu'un sentiment ou un acte ne soient vraiment honorables que s'ils traduisent le mérite. Or, d'après Adam Smith, est méritoire ce qui est digne d'une récompense et nous sommes dignes d'être récompensés quand le spectateur de nos actes nous veut du bien. Mais ce témoin impartial ne nous voudra du bien quu quand il nous verra jouer vis-à-vis d'un individu ou d'un groupe un rôle tel que, tout en nous approuvant, il partage, par sympathie, la reconnaissance de ceux-ci ou celle qu'il leur supposeet que, d'après lui, ils devraient avoir pour nous. Et, comme la nconnaissanceest chez l'obligé un sentiment qui le porte à récompenser son bienfaiteur, s'il le peut, le spectateur qui juge convenable cette reconnaissance et la partage se trouve lui aussi porté à vouloir nous récompenser et il déclare que nous avons mérité une récompense ou que nous avons du mérite. Si donc Thonneur est la récomp(^nse du mérite ou simplement le jugement qui nous en proclame digne, il vient, nous le voyons, d'une sympathie qui ne s'adresse qu'indirectement à la personne qui l'obtient ; car elle va d'abord directement à celle qui a été l'objet d'un bienfait, lorsque nous sentons que la reconnaissance qu'elle devrait avoir est convenable et que nous l'éprouvons avec elle.

En résumé, tous les sentiments moraux, d'après Ad, Smith, ont pour origine la faculté que nous avons d'être émus par ce qui affecte nos semblables. Il n'a pas expli-

citement parlé de l'honneur, mais nous pouvons aisément induire de sa théorie générale qu'en obéissant à la loi de rhonneur, c'est-à-dire en recherchant l'estime d'aulrui, l'homme s'efforce de provoquer par son attitude la sympathie du spectateur désintéressé ou comme le dit souvent notre moriliste « du spectateur impartial et éclairé que chacun trouve au fond de son cœur ».

Nous pourrions retrouver un écho du système d'Ad. Smith chez certains philosophes anglais contemporains, en particulier chez Bain (1) et chez Darwin (2).

Contre ces théories, nous ne rappellerons pas les objections générales qui. leur ont été si souvent adressées ; cette discussion nous entraînerait trop loin ; indiquons cependant un des défauts profonds de la doctrine, qui en corrompt le principe et qui, en particulier, la rend incapable d'expliquer le sentiment de l'honneur. Le mot sympathie, dans les analyses de Smith, a une signification indécise et équivoque. Tantôt il exprime l'état d'une personne qui en imite une autre ou qui subit son influence ; c'est en ce sens que l'on pourrait considérer l'honneur comme une mode due soit à une imitation, soit à une contagion de personne à personne ou de groupe à individu. Mais, dans cette hypothèse, nous sommes en droit de nous demander si la sympathie ainsi entendue, dont la réalité est indéniable et l'action considérable dans la vie des hommes et des peuples, si cette sympathie quasi organique et machinale a la valeur morale qu'Ad. Smith lui reconnaît. Sous l'empire de cette impulsion naturelle.

(i) Bain, Mental and Moral Science, 1868, p. 254- (2) Darwin, op. cit. p. II7.

riiomrae imite les actes immoraux aussi bien — et* souvent mieux - que ceux qui sont bons et utiles ; il subit les mauvaises influences aussi nécessairement que les bonnes. Si l'honneur n'est qu'une mode qui se répand de proche en proche, il faut cependant reconnaître en lui des qualités paticulières, q\ii lui donnent le cnraclère général de sentiment moral el .nême, parmi les sentiments moraux, une teinte toute spéciale. Cette valeur nettement morale est inexplicable par la sympathie presque physique ou physiologique qui fait que tout homme tend à vibrer à l'unisson de ses semblables et à accorder ses émotions avec les leurs.

Le terme de sympathie a, il est vrai, un autre sens ; il iadique l'élan de bienveillance qui porte une âme vers une autre ; le besoin de sympathie est alors le désir que nous avons de voir autrui éprouver ce que nous ressentons nous-mêmes.- Certes, si nous prenons la sympathie dans cette nouvelle acception, elle sera très propre à fonder une morale et surtout la morale de l'honneur, qui a pour principe la recherche de l'estime sociale ; mais ce sentiment ne s'explique plus par lui-même : il ne peut passer pour un élément primitif ai irréductible et l'analyse devra le ramener à autre chose. Quoi qu'il en soit. Ad. Smith a eu le tort de ne pas distinguer ces deux formes de la sympathie, d'attribuer à l'une les vertus de l'autre, à la seconde la simplicité de la première et c'est là le vice capital de son système.

Une objection moins générale mérite de retenir notre attention. Admettons que le principe de Smith soit exact et que, comme le dit Darwin, « la sympathie que l'homme possède à l'état instinctif... lui fasse apprécier hautement

^approbation de ses semblables (1) », il reste à déterminer de qui il s'elîorcera d'obtenir les sufTrages. Rechercherat-il Tapprobalion de tous ses semblables, choisira-t-il celle de quelques-uns, sera-t-il satisfait de celle du premier veau, exii»:era-t-il celle du « spectateur impartial » de Smith ? Au nom de quel nouveau principe va-t-il se décider entre toutes ces formes de sympathie possibles, préfèrera-t-il les unes et rejeltera-t-il les autres ? Or il n'est pas douteux que l'homme choisit le cercle de témoins dont il prétend avoir l'estime. La louange universelle, même si elle n'était pas un mythe, n'est pas le but de nos edorts ; l'homme d'honneur, plus délicat que la foule, est tenté de s'écrier avec le poète : odi profanum vulgiis et arceo ! il lui répugne encore davantage d'obtenir au hasard le sulïrage du premier venu et ce n'est pas non plus celui du spectateur impartialqu'il sollicite. L'approbation qu'il désire, c'est celle d'une catégorie sociale spéciale plus ou moins étendue dont il fait partie et dont il ne réclame pas un jugement impartial. Darwin a bien vu que si « l'opinion commune devient naturellement le principal guide d'action » ce n'est que dans le cas oij des groupements se sont produits et « dès que les membres d'une même association peuvent clairement exposer leurs désirs (2) » ; il a compris que ceux dont nous voulons avoir la considération, ce ne sont pas, comme il l'avait dit d'abord lui-même, nos semblables en général, mais bien ceux que nous considérons comme nos égaux. « Alors même, déclare-t-il, qu'une de nos actions n'est contraire à aucun intérêt spécial, nous n'en éprouvons pas moins un vif chagrin, si nous savons que

(1) Dauwin, Ihid. l. land.

(2) Darwin, Ibid. p. lo5.

72 LES ÉLÉMENTS ALtRtfISTES ET DÉSINTÉRESSES

nos égaux nous méprisent parce que nous l'avons commise (1) ». La sympathie que nous sollicitons n'est ni quelconque, ni universelle, ni moyenne : c'est celle de nos pairs. Et ce mot lui-même manque encore de précision : on peut être l'égal de bien des gens ; mais, quand il s'agit d'honneur, on n'est le pair que de ceux auxquels on s'est soi-même identifié et avec lesquels on entend être confondu. Le groupe dont on recherche l'estime est donc bien un groupe d'élection, constitué par un choix. Ce choix peut être plus ou moins spontané ; les circonstances le dictent souvent ; mais l'individu le fait ou tout au moins le ratifie, explicitement ou implicitement, et c'est là un élément personnel, une initiative individuelle que n'ont vue ni Smith , ni Bain , ni Darwin, dont ils n'ont pas tenu compte et que nous croyons nécessaire de mettre en lumière.

Insistons donc sur ce point. 11 est très vrai que l'homme recherchetoujour? une approbation étrangère, l'estime d'une collectivité, que celle-ci soit un public composé de vivants, ou le peuple des morts qu'il vénère (2), ou la foule encore indéterminée qu'il imagine et qui sera la postérité (3).

(1) Darwin, /feù!, p. 122.

(2) « Il n'y a rien déplus honteux, dit Frédéric II (op. cit. t. IX p. io4) que d'abâtardir sa race ; dans ce cas l'éclat des aïeux, loin d'illustrer leurs descendants, ne sert qu'à éclairer leur infamie ». M. A. Darlu, dans un article sur la Classification des idées Morales du temns présent, {Morale Sociale Alcan, Paris p. 21), rappelle cette belle pensée d'Aug. Comte ; « La loi morale est l'expression du gouvernement des vivants par les morts ». Cette formule esl peut-être encore plus vraie si on l'applique à l'honneur

(3) « Que chacun de nous, s'écrie au moment d'une bataille désespérée un des capitaines goths de Teja, monte en souriant sur le cadavre de son camarade pour tombera son tour, le sourire aux lèvres. Alors une auréole de gloire se répandra autour de nous : le monde entier et la protérité en seront témoins.» (H. Sudermann. Moriluri, Teja, Drama in einem Akt).

DU SENTIMENT DE l'hONNEUR 7^

Il est très exact de dire, avec Lobedanz (1), que ce qu'un homme apprend des autres sur soi-même a pour lui la plus haute et souvent la seule valeur, que la crainte du scandale (2) et la peur du mépris public sont plus fortes que lamour-propre ; car « leo-oïsme individuel esl à la fois moins tenace et moins bien armé que Tégoïsme à plusieurs» (3). L'honneur, nous le reconnaissons, est tout ensemble discipline et imitation, « une constcience multiple ayant mille langues >> (4) qui exprime l'opinion d'une société. Mais cette société, dont nous recherchons l'approbation, au nom de laquelle nous nous jugeons et dont nous incarnons en nous les aspirations et les intérêts, n'est-elle pas variée à l'infini dans sa constitution et dans sonétendue? Ici, elle est naturelle comme la famille ou la nation ; là, elle est à la fois factice et réelle comme la profession, la corporation, le « monde » dont nous faisons partie ; ailleurs, elle est idéale, imaginaire ou même mystique. Ce soldat, ce gentilhomme ont pour public ceux qui appartiennent à leur caste ou qui professent le métier des armes ; ce joueur ne triche pas et paye ses dettes pour ne pas rougir devant ses compagnons de jeu ; cet homme se baten duel pour sa femme ou son père, pour être digne de ses ancêtres ou de ses descendants et cet autre pour soutenir l'éclat ou le privilège

(0 Dansle Prologue aux Nouvelles paysannes ileBjoBNSTiERNE Bj'ornson cité par L*zarus, op. cit. t. 1, p. 2i3-2i4.

(i) f'f. T\HDE.{ L'Opinion ,;t la Foule. p.lç)3)« Et cette craiate du scandale, qu'est-ce au fond, si ce n'est l'importance extraordinaire accordée par le plus diss.dentet le plus indépendant des hommes au blâme collectif d'un public ? «

(3j Lazarus, op. cit. t. I. p. 149. Voir d'ailleurs tout ce que dit Lazarus sur ce qu'il nomme « honneur objectif », (p. I86-I97).

(4) Re.né Worms, Organisme et Société p. I2;.

du corps auquel il appartient ; Clara, dans la il/ane-^/a^c/eleine de Hebbel, accepterait la honte pour elle comme une punition méritée ; elle la repousse en pensant à son père et préfère recourir au suicide (1). Dans cette société très restreinte mais très intime que crée le mariag^e, chacun des deux époux tient à honneur de ne pas rougir devant lautre, qui est pour lui comme une seconde conscience (2). Fieschi, au moment de commettre son attentat contre Louis-Philippe, se trouble et hésite; il craint surtout, lui qui est Corse et qui admire son grand compatriote, Napoléon I^^ d'atteindre des officiers généraux qui ont combattu sous les ordres « du grand Corse » et ont contribué à sa gloire. « Le cœur va lui manquer, quand il lui vient à l'esprit qu'il a donné sa parole à Pépin et à Morey et il se dit : il vaut mieux mourir — et même tuer — que de survivre à la honte d'avoir promis, puis de passer pour lâche » aux yeux des conjurés d'abord,, de ses compatriotes corses ensuite — el il presse la détente. « Cette préoccupation dominante de la petite société et cet amour de la grande sont caractéristiques », nous dit Tarde, à qui nous empruntons cet exemple. Il ajoute : « Ravachol non plus ne s'inquiétait que de l'opinion de ses compagnons » (3). Et

(1) « Dieu, ne me regarde pas d'une maniire si terrible parce que je viens avant que tu m'aies appelée. Si j'avais été seule, «ui, j'aurais voulu tout supporter ; je l'aurais accepté comme une punition méritée, même si, dans ma misère, le monde, au lieu de m'assister. devait me fouler aux pieds... Mais je ne suis pas seule, et, au jour du .Iiig-ement dernier, je trouverai plus facilement une réponse à cette question du .luge : Pourquoi t'es-t\i détruite? qu'à celle-ci .• Pourquoi as-tu humilié ton père ? » ap. Laz\rus, op. cit. t. I. pp. 2o3-2o4 note.

(2) Voir dans Jkudon, Morale de l'honneur, Paris, Alcan, I9II, pp. 218-219) une analyse juste et intéressante de cette solidarité conjugale.

(3j Tarde, L'opinion et la Foule, p. 244 et n. 1.

nu SENTIMENT DK L HONNEUR /D

nous venons de voir récemment quelque chose de tout à fait analogue chez Liabeuf.

Ces exemples, que l'on pourrait multiplier, nous prouvent, jusqu'à l'évidence, que, si la collecliviLc paraît être tout d'abord l'origine du sentiment de l'honneur personnel, si le groupe semble, à première vue, dominer l'individu, une analyse plus précise nous montre que l'individu n'a pas un rôle aussi purement passif. C'est lui qui a choisi le groupe auquel il s'est agrégé ou qui, tout au moins, a accepté d'en faire partie, a adhéré à sa discipline, en a adopté l'idéal. Il subit l'inlluence de ses pairs ; mais ses pairs, c'est encore lui-même, puisqu'ils ne sont ses égaux qu'en raison de son élection et en raison de leur participation réelle ou supposée à une même œuvre ou à un même [irogramme.

Voici donc les conclusions où nous ont dès maintenant conduit l'élude et la discussion de l'utilitarisme sociologique et des morales de la sympathie, touchant la nature et l'origine du sentiment de l'honneur.

D'abonl nous avons pu mettre en évidence l'importance considérable et môme prépondérante de l'élément altruiste dans le sentiment que nous analysons. Quand je pense à mon honneur, c'est bien plus autrui que moi que je considère (1). Mais cet altruisme est dune nature i)articulière : il est social, si nous entendons par là qu'il s'accom-

(5) Dans l'Honneur et l'Argent de Ponsard quelques vers, malheureuse, ment bien prosaïques, mettent en évidence dans le sentiment île l'honneur ce souci lie l'approbation il'autrui. Citons entre autres :

aj'ant agi comme il fallait agir,

tu peux à tes amis te montrer sans rougir.

Je te serre la main, moi. c'est bien quelque chose ;

je ne la serre pas à beaucoup et pour cause 1 (Acte IV, Sc.VI).

pagne de la représentation d'un groupement collectif dont nous faisons partie; mais il n'est pas originairement et primitivement social, si Ton prétend exprimer par celte formule que l'honneur serait imposé à l'individu par la société en général, agissant soûs l'impulsion de son propre intérêt et cherchant à se conserver ou à se développer. L'individu, quand il se conforme au précepte de l'honneur, j n'est pas un instrument inerte et presque inconscient , ou * un moyen de réalisation pour la fin sociale. Il obéit à des > sortes de consignes, à des disciplines collectives, il est vrai ; I mais celles-ci ne sont que les mots d'ordre de groupements * particuliers souvent très restreints et proches de l'individu, choisis et adoptés par lui ; l'honneur n'exprime pas l'intérêt ] de la société en général, mais l'idéal social d'un groupe et | cet idéal admet la collaboration de l'individu ; s'il l'accepte. ] en effet, c'est qu'il le comprend, c'est qu'il est conforme à a celui qu'il a lui-même rêvé ou imaginé; il travaille chaque jour à le réaliser davantage, non seulement en lui, mais 1 encore chez ses pairs ; parfois même cet idéal est l'œuvre propre de l'individu seul qui est, pour ceux parmi lesquels il vit, un modèle ou un guide. La parole de Louis XIV, iEtat cesl moi, pourrait prendre, ici, une signification profonde. Chacun doit, à un certain moment, penser que la société dont il fait partie, est un autre aspect de lui-même, queson« moi » est, à un certain degré, l'incarnation de l'honneur collectif ; et cela est exact surtout de tous ceux qui dans leur groupe occupent une situation élevée et sont pour leurs pairs des exemples ou des chefs. S'il est vrai que nous cherchons dans les yeux de ceux qui nous entourent une approbation de notre conduite ou de nos pensées, il nous est impossible d'oublier que ceux-ci sont « d'autres nous-mêmes », soit que nous nous soyons rapprochés d'eux

DU SENTIMENT HK l, HONNi-UR //

à cause d'affinités naturelles ou électives, soit qu'ils nous aient rendus semblables à eux, soit que nous les ayons faits à notre iraaj^e.

Cette pénétration réciproque de l'individu par la société est un fait et constitue un élément essentiel de l'iionneur. Contenions-nous de la mentionner ici, en nous réservant de préciser dans la suite ce qu'il y ade social dansce sentiment etcequilconserve d'individuel. Il nous suffît d'avoir montré le caractère ego-altruiste de l'honneur. Son empire sur les individus et sur les peuples tient à ce qu'il unit l'intérêt personnel idéalisé avec le besoin de sympathie qui nous porte à rechercher l'estime des autres, dans la mesure où ils ont les mêmes intérêts que nous, se conforment à la même règle et conçoivent le même idéal.

l'Honneur est-il un Bien ?

En recherchant les origines du soiiliment de Thonneur, nous l'avons d'abord étudié tel que nous l'éprouvons en nous-mêmes et nous Tavons analysé en nous pinçant au point de vue de l'individu qui ne considère que soi ; nous l'avons ensuite rapporté à l'opinion que les autres ont de nous ; pour emprunter aux Allemands qui ont traité ce sujet leur terminologie, nous avons vu la face subjective de l'honneur sous ses tieux formes, honneur subjectif direct et honneur subjectif indirect. Nous devons nous demander maintenant s'il n'y a pas lieu de reconnaître aussi, comme ils le font d'ordinaire , un honneur qui serait objectif, c'est-à-dire indépendant à la fois d'autrui et de nous et valable par lui-même.

11 est assez conforme au sens commun de classer l'honneur parmi les biens : le vulgaire confond, en effet, volontiers l'honneur avec les honneurs, qui sont manifestement des avantages visibles, acquis par l'individu, possédés en propre par lui et dont il use dans les limites légales, comme il le ferait d'une propriété mobilière ou immobilière. Ces honneurs sont même dévolus, par delà la personne qui les a obtenus, à sa famille ou à sa tribu, et cela d'une manière temporaire ou perpétuelle ; tels les honneurs royaux et seigneuriaux ; on en hérite dans une certaine

l'honneur est-il ttn bien ? 79

mesure; on les transmet même de son vivant; on les partage avec ceux que l'on honore de son choix ou de sa confiance, avec sa femme ou ses entants, ses frères, ses lieutenants ou ses représentants ; un ambassadeur a droit à quelques-uns des honneurs que Ton doit au souverain dont il tient la place; on voit encore des usurpations d'honneurs que constatent, jugent cl punissent les juridictions compétentes ; les honneurs enfin sont susceptibles d'accroissements et de diminutions : il y a des promotions et des dégradations. Il est donc incontestable que ce sont des biens attachés à une personne ou à une famille d'une façon accidentelle, mais indépendants tl'elles, puisqu'ils peuvent passer, tels quels, de l'hommi^ qui en est digne à celui qui ne les a i)as mérités et subir des changements considérables, alors (pie la valeur morale de celui qui les possède ou qui en est privé reste identi<pie à elle-même. Comme toute propriété, ils confèrent à celui qui en jouit de la puissance et même de l'agrément ; ce sont donc des biens ; mais, comme tous ceux qui dépendent de la fortune, ils n'ont qu'une valeur aléatoire et piécaire.

Si nous laissons de C(Mé ces honneurs qui, soumis au hasard des circonstances, à l'arbitraire déréglé des individus ou au caprice des foules, peuvent n'avoir rien de commun avec le véritable honneur, nous nous trouvons en présence de celui-ci, ({ui consiste dans la considération ou l'estime que nos semblables nous attribuent et que, d'accord avec eux, nous nous concédons à nous-mêmes. Et ici, nous devons le reconnaître, la question devient bien plus difficile à résoudre. Les théologiens, les philosophes et surtout les juristes ont souvent parlé de cette forme d'honneur comme dun bien qui, par ses caractères, serait très semblable à celui que constituent les honneurs.

80 l'honneur est il un bien ?

Déjà, les Scolastiques rangeaient la réputation {fama) parmi les biens extérieurs qui, avec les biens du corps et ceux de l'âme, constituaient, pour eux, l'universalité des biens. L'honneur, d'après eux, peut être enlevé et rendu. Albert le Grand (1) appelle cette restitution de l'honneur perdu une réparalion {repo ratio). D'ailleurs, à cette époque, l'honneur lésé ou attaqué est revendiqué ou défendu par la formalité légale du duel judiciaire ; or, c'est là une des procédures courantes par lesquelles l'on réclame ou l'on défend une possession contestée (2). Les mœurs sont donc, sur ce point, pleinement d'accord avec les opinions des philosophes.

Bossuet appelle « véritable et solide honneur » l'état de l'homme qui possède une « chose ».. . « vraiment digne de louange... par exemple les bonnes qualités du corps, comme la force... les dons de l'esprit, l'éloquence, la vivacité, la science « ou encore ce qu'il nomme plus loin « les avantages de l'esprit et du corps ». Il en arrive même à établir une échelle des biens et à les classer par ordre d'excellence ; voici quelle en est, d'après lui, la gradation ascendante : d'abord les richesses, puis la santé du corps, ensuite îa vie, immédiatement après, l'honneur, enfin, la vertu qui « vaut mieux que l'honneur parce qu'en toutes choses, l'être vaut mieux que le sembler être ». Quant à la supériorité de l'honneur sur la vie, voici comment Bossuet l'établit : « il faut présupposer avant toutes choses que, pour honorer le don de Dieu et de la nature, nous devons croire

(1) Albert le Grand, (tract. XVIII ; Quaest. 117 ; memb. II art. 4). Il est vrai que Saint-Thomas est d'un avis opposé, puisqu'il se demande : « Utrum oporteat restilui quod quis non abstulit ..(II. 2, quaest. C2, verb. quanto).

(2) Cf. Lazarus, op. cit. t. I, pp. i53-i54.

l'honneur est-il un bien ? 81

que la vie est un bien fort considérable : et l'horreur que témoigne toute la nature de la mort et du non être montre que l'être et la vie sont sans doute un grand avantage ». Toutefois, deux considérations enlèvent à la vie une partie de son prix; d'abord, elle manque de consistance, de durée et, tôt ou tard, il faut la perdre ; de plus, elle entraîne avec elle tant de maux, que nous pouvons raisonnablement douter qu'elle soit un véritable bien et l'ennui, en particulier, nous la rend insupportable. Pour toutes ces raisons, la vie serait méprisable, si quelque « satisfaction raisonnable » ne venait pas lui donner à la fois de l'agrément et de la valeur. « Les choses étant ainsi supposées», Bossuet n'a pas de peine à nous faire voir « quelle force a l'honneur pour donner à la vie cette satisfaction raisonnable » et il nous expose que, selon l'opinion commune, « la privation de ce bien peut nous ôter tellement toute la douceur de vivre, que la perte de notre vie nous semble moins dure que celle de notre honneur », à condilion toutefois que cet honneur nous soit accordé « pour de véritables actions vertueuses ». S'il en est ainsi, « le concours de plusieurs personnes (jui nous estiment est, non seulement par opinion, mais encore par efîet, très avantageux pour les bons effets qu'il produit ». Et voici une démonstration plus complète de cette haute valeur de l'honneur : « Après le bien de la vertu, qui nous met en bon état en nousmêmes, ce que je considère le plus dans la vie, c'est le bien de la société qui nous y met avec les autres. Ce bien de la société fait sans doute l'un des plus grands agréments de la vie. Or, nul ne peut ignorer que la bonne estime qu'on a de nous ne soit ici de fort grande considération... Que si l'on n'a pas de nous une bonne estime, on n'a ni amitié, ni confiance en nous et nous sommes privés pour

82 l'honneur est-il un bien ?

la plupart des commodités qu'apporte la société à laquelle il semble que nous ne tenons par aucun lien. C'est dans cette considération particulière que l'honneur me paraît un bien excellent ». Et, comme conséquence, Bossuet déclare que nous devons sacrifier, s'il le faut, notre vie pour ne « rien faire qui puisse justement être blâmé » et môme « pour faire des actions. . . plus glorieuses » et « pour se rendre plus digne d'honneur » (1).

El Bourdaloue parle comme Bossuet : i« Qui ne sait que l'honneur dans l'opinion du monde est un bien du premier ordre? Qu'est-ce qu'un homme sans honneur? Eût-il tous les autres biens, fût-il coni!)l'' de richesses, pût-il goûter dans son étal tous les plaisirs, si c'est un homme noté et déshonoré, on le regarde comme le dernier des ho/nmes... nous mettons l'honneur à la tète de tous les autres biens, il n'y a rien pour sauver cet honneur à quoi nous ne fussions prêts de renoncer; nou^ nous en déclarons hautement, nous le témoignons dans toutes les rencontres » (2).

Voici maintenant l'argumentation des juristes. Nous l'empruntons surtout à M. Beaussire (3). Il rappelle d'abord que l'honneur ou la considération a quelques-uns des caractères de la propriété : il s'acquiert, comme les biens extérieurs, par le Iravail personnel, le mérite ou l'héritage; il nous donne des avantages certains et nous rend plus forts dans les rapports sociaux. Ce que l'on appelle un patri-

(1) Nous résumons ou citons ici les principaux passages du § XXIX de l'opuscule de Bossuet que nous avons déjà mis à contribution et qu' a pour titre Pensées chrétiennes et morales (ch. de l'Honneur, pp. 302-307 de l'édition Oiilhenin t. \").

(2) Bourdaloue. Exhortations et instructions chrétiennes, Paiis, I32I. Sur les témoignages rendus contre Jésus-Christ ; La Méilisance. (p. i2-14).

(3) Bkaussire, Philosophie du Droit, Paris, Alcan, 1888, ch. IV, p. 367 sqq.

l'honneub est-il un bien ? 83

moine ou un héritage d'honneur confère à cehii qui le tienl de ses ancêtres une puissance considérable. Comme toute propriété, l'honneur peut être évalué en argent ; c'est là le principe des dommages-intérêts alloués à l'oHensé pour tenir lieu de son honneur lésé ou ravi (1). Les analogies entre le droit à la propriété et le droit à l'honneur vont encore plus loin : de même que la loi civile ne s'occupe plus de l'origine d'une propriété (juand celle-ci a été consacrée par les formes légales, de même, on matière d'honneur, on peut dire que « possession vaut titre » et que la possession est toujours présumée ; en d'autres termes, la législation des pays civilisés protège l'honneur mal acquis ; nous ne pouvons pas dépouiller autrui d'une considération dont il jouit indûment et même, tandis que les formalités juridiques requises pour posséder légitimement les autres biens sont très minutieusement décrites parla loi, celle-ci étant muette sur l'acquisition de l'honneur et sur les titres exigés pour en user, il en résulte que, parmi les biens, l'honneur est celui que le code fait

(1) C'est une idée analogue qu'expose, en la poussant jusqu'au paradoxe et non sans ironie, le Comte Trast dans la pièce de Sudermann L'Honneur : (Act IV. S. 2). « La famille Milljlingk a rendu l'honneur à ta sœur, je veux dire l'bonneur qui peut lui être ulile: car toute chose ici-bas a sa valeur. L'honneur des riches se paye parfois avec du sang; je dis : parfois ; l'honneur des pauvres est restitué in inlegruni avec un petit capital. Quel sens a donc la virginité dont il s'agit ici — puisqu'elle n'a pas d'autre but que le mariage — sinon de garantir au futur époux une certaine dot de pureté, de sincérité et d'affection ? Eh bien demande, je t'en prie, dans la classe d'où tu sors, si ta sœur, avec le capital qui lui échoit aujourd'hui, n'est pas devenue un parti plus enviable qu'elle ne l'a jamais été. » Nous trouvons là l'assimilation complète — et même brutale — de l'honneur à un bien dont on trafique, comme de toutes les autres propriétés et dont la valeur peut être traduite en argent, cette commune mesure de tous les biens.

84 l'honimeur est-il un bien ?

le mieux respecter. Lorsqu'il est héréditaire, il jouit de la même protection ; et la loi n'établit guère de difîérences entre l'honneur et les autres objets dont on hérite. Elle le déclare, en effet, respectable dans les g-énérations successives, tant que celles-ci le revendiquent. Il est vrai, et M. Boaussire le reconnaît tout le premier, que ce respect de l'honneur, tant personnel qu'héréditaire, n'est pas absolu. C'est ainsi que les citoyens investis d'un mandat ou d'une fonction publique doivent accepter, quittes à se défendre et à se disculper devant tous, les attaques contre leur honneur de fonctionnaires, de mandataires, ou même contre leur honneur privé , si celui-ci apparaît comme condition ou comme garant de celui-là ; car c'est au public, qui est leur maître et leur juge, qu'ils doivent demander sur ce point un verdict souverain de confiance ou de défiance. En outre, les devoirs de sincérité, de justice ou d iissistance vis-à-vis d'un particulier ou d'une collectivilr peuvent nous contraindre à violer le respect dû à l'honneur d'autrui. Enfin l'historien, au nom de la vérité, invoque les mêmes exceptions. Il peut dépouiller un personnage deson prestige frauduleux, dansl'intérêt du bien public ou en vertu des droits de la science et de son impartialité. Mais, de ces constatations, faut-il s'empresser de conclure à une différence de nature entre ma propriété, qui serait absolument inviolable, et mon honneur, qui pourrait subir impunément les plus graves atteintes ? Il ne le semble pas. On n'attente, en effet à l'honneur d'un individu, par une révélation infamante, que quand on ne peut agir autrement, si l'on veut accomplir un devoir que l'on juge impérieux et supérieur. Avant de diminuer ainsi un de nos semblables, nous hésitons longuement, nous nous interrogeons sur la pureté de nos intentions,

l'honneur est-il un bien ? 85

nous devons rechercher, avec la phis vive instance et la plus grande rigueur, si nous n'obéissons pas, fût-ce même inconsciemment, h un mobile inavoué (1). Il faut nous demander encore si le bien que nous allons faire n'aura pas pour contre-partie un mal considérable, si pour rendre service, par exemple , à un seul homme, nous n'allons pas réduire une famille au désespoir, discréditer une institution ou porter préjudice à toute une classe de citoyens. Si , après cet examen , nous persistons dans notre projet, c'est à nos risques et périls que nous le faisons, en acceptant d'avance les sanctions des lois protectrices de l'honneur. Et ne voyons-nous pas qu'il en est ici de Ihonneur comme de tous les biens juridiques? N'ya-t-ilpas certains cas où, malgré les lois et les coutumes, je transgresse le droit de propriété d'un de mes semblables pour remplir un devoir que j'estime meilleur et où, au mépris des menaces du code, je trouble ou supprirtie sa jouissan. ce légale d'une chose qui lui appartient en propre, que ce soit un intérêt social, scienlificjue, ou une obligation morale.qui me fasseagir ainsi? Disons simplement qu'ily a, en matière d'honneur, des « expropriations pour cause d'utilité publique », comme il y en a en matière de propriété immobilière et, s'il était vrai que ces expropriations fussent un peu plus fréquentes , cette considération ne serait pas suffisante pour enlever à l'honneur sa qualité de bien juridique. Car, en dehorsdesexceptions dontnousvenonsdepar- 1er, l'honneur privé, personnel ou héréditaire, quelle qu'en soit la valeur, est légalement déclaré hors d'atteinte. Il est

(i) D'après M. Beaussire {loc. laud.), lorsque nous révélons l'infamie de quflqu'un, i)Our que noire acte soit acceptable, il faut, suivant la formule de Kent, qu'il soit « fait par devoir et non pas seulement conforme au devoir ».

86 l'honneur est-il un bien ?

certes excessif de dire que « la vie privée doit rester close d'un mur impénétrable » ; cela n'est pas possible ; la vie privée, «n efïet, est toujours publique par quelqu'une de ses manifestations ; mais Thonneur privé doit rester intangible et c'est bien là un caractère qui permet de l'identifier à toutes les autres formes de possession. Continuons donc à énumérer des ressemblances. Non seulement on porte atteinte à mon honneur par des difiamations, des insinuations, des insultes ou des injures, et on m'empêche par là d'en jouir et d'en retirer k s avantages légitimes ; mais encore, on me le dérobe en me rendant victime de certaines actions répréhensibles légalement ou moralement, la débauche, par exemple. La jeune fille séduite perd l'honneur, le mari dont la femme est adultère perd l'honneur. Celle conception d'un honneur passif, dont on peut être privé sans être coupable, pour une simple imprudence, parfois même sans imprudence, est celle qui, d'après les juristes, rapproche le plus l'honneur d'un bien extérieur dont nous sommes spoliés sans avoir aucune faute à nous reprocher. « Cette idée, nous dit M. Beaussire, n'est pas un préjugé... ; elle atteste le haut prix qui s'attache à la chasteté des femmes et à la solidarité des devoirs qui, dans le mariage et dans la famille, en font pour chacun l'objet de la plus jalouse vigilance ». Et c'est ce que proclame avec une énergie singulière Alexandre Dumas fils dans un de ses EnVr actes.

« L'honneur d'une fille est-il une propriété et sa virginité un capital?

a Oui.

« Propriété d'une importance telle, capital d'une telle valeur que quand cette propriété a été aliénée et dérobée, quand ce capital a été altéré et détruit, il n'y a rien, abso-

lumenl rien dans tout l'univers qui puisse le remplacer,... capital si important, si considi'rable, qu'aucun autre ne peut le remplacer et qu'il peut en remplacer beaucioup d'autres (1) ».

Nous avons exposé avec toute leur force les ari*^uments de ceux qui veulent classer l'honneur parmi les biens juridiques et qui demandent pour lui une protection légale encore plus étendue et plus alleulive que celle dont il jouit. Et cependant, malgré la rigueur apparente de cette thèse, on sent à de nombreux indices qu'elle est beaucoup trop absolue et même inexacte ; on devine que, si l'honneur peut être appelé un bien, il n'est pas compaiable à une propriété en général et il n'a pas surtout, comme elle, une valeur indépendante de la personnalité morale du possesseur.

Et d'abord, pour rester au point de vue des juristes, nous trouvons, chez M. Beaussire lui-même, nombre de remarques qui nous permettent d'établir entre l'honneur et les autres biens juridiques d'importantes distinctions. Insistons, en premier lieu, sur ce point que, si le droit à l'honneur est sauvegardé par la loi, cette protection est en vérité plus théorique que réelle. « Dans notre législation nul article d'aucun code ne donne de l'honneur une définition exacte et précise», dit M. Beaussire; et un autre juriste, M. Emile Worms, écrit dès le début de son livre Les Attentats contrée r Honneur : « Rien n'est moins aisé que de se fixer- sur la nature ou l'essence de l'honneur, ainsi que le prouve l'embarras accusé, de tout temps, par la

(1) A. DcMAS fils, EnVractes — 3« Série — Calmann-Lévy, 1879, L'Affaire Marambat, pp. 317-340.

88 l'honneur est il un bien ?

théorie aussi bien que par la pratique, relativement à la solution de cette question » d). Voilà donc un bien que les lois veulent protéger et qu'elles ne savent pas même définir ; n'est-ce pas déjà comme une présomption qui nous porterait à croire que ce prétendu bien n'est pas de leur domaine et n'est pas une donnée juridique ? Et ce qui semble le démontrer, c'est que, malgré tout leur bon vouloir, les lois sont dans l'impossibilité soit de le garantir préventivement, soit de le sauvegarder au moment d'un attentat, soit d'en assurer dans la suite l'équitable restitution.

Remarquons, en effet, que la loi autorise la légitime défense et met la force publique au service de tout individu pour lui permettre de sauver sa propriété avant qu'elle lui soit ravie ou sa vie avant qu'elle lui soit enlevée, c'est-à-dire avant tout attentat et pour l'empêcher. Au contraire, quand l'honneur esten cause, l'action sociale ou individuelle ne peut intervenir qu'après l'outrage et l'offense, quand l'irréparable est accompli (2) ; ce qui semble indiquer, d'une manière assez nette, que l'honneur n'est pas un objet qu'on puisse surveiller comme une propriété ordinaire et dont les bornes soient bien établies ou les qualités spécifiquement déterminées, toutes sortes de caractères qui semblent entrer dans la notion légale du bien.

Quand il s'agit de lui accorder des garanties tufélaires, nous trouvons dans le droit la même indécision, le même

(1) Emile Worms (op. cit.) pp. 1 et 2.

(2) Cf. Lazarus, {op. cit. pp. 158-159) « La légitime défense peut et doit repousser les attentais dirigés contre ma vie ; en cas de besoin, je me défends pour repousser le malfaiteur ; mais dans le cas du duel, la perte qui arme mon bras est déjà consommée ».

l"honm:ur est-il un bien ? b9

embarras et une remarquable impuissance. Une olTense ou une blessure à Ihouneur peuvent être toujours portées devant la juridiction civile et, en outre, suivant les cas, devant le tribunal correctionnel ou la cour d'assises. En justice civile, les débats sont très longs, l'arrêt ne vient que longtemps après l'attentat, alors qu'il est oublié, s'il était sans gravité, ou qu'il a eu des conséquences irréparables, s'd était grave ; cet arrêt lui-même est susceptible d'être frappé d'appel et détéré en Cassation, ce qui recule encore les délais de la sentence définitive et prolonge indéfiniment des débats, où, du fait des plaidoiries et des enquêtes, l'honneur en question subit de nouvelles et plus profondes atteintes. En correctionnelle, les débats sont plus courts ; mais ils présentent les mêmes inconvénients et, comme l'ollenseur ne peat pas être admis à faire la preuve, le jugement qui condamne celui-ci ne rend jamais à l'olTensé son honneur perdu ou amoindri. En cour d'assises, où le diffamateur est autorisé à démontrer, s'il le peut, la vérité de ses allégations, les audiences avec leurs incidents, les témoignages scandaleux, les harangues des avocats pleines d'insinuations perfides et même de calomnies achèvent de ruiner l'honneur du plaignant et le jury criminel s'efforce en outre de satisfaire tout le monde par des verdicts d'acquittement ; il acquitte celui qui calomnie, comme il acquitte celui qui se venge d'un calomniateur en l'assassinant ou en le tuant en duel, <;omme il acquitte le père qui lave le déshonneur de son enfant ou le mari celui de sa femme et le sien dans le sang du séducteur. Les jurés ne peuvent que s'incliner devant le fait accompli et l'excuser ou l'approuver parce qu'il répond bien à la conception moyenne et courante de la moral® humaine. Mais ne sommes-nous pas dès lors contraints

90 l'honneur est-il un bien ■?

d'avouer qu'en matière d'honneur, les diverses juridictions ne montrent que leur incompétence et leur impuissance ? Aussi sont-elles nombreuses les blessures à l'honneur que l'on ne peut pas ou que l'on ne veut pas évoquer devant la justice, par crainte d'un plus grand mal. La jeune fille ou ses parents ne demandent aux lois que bien rarement la punition du suborneur, le mari celle de la femme coupable et de son complice ; et la plupart des insultes ou des diffamations ne sont pas portées devant les juges ; chacun préfère être arbitre souverain dans sa propre cause et même exécuteur de la sentence. Il aura recours au meurtre, qui sera alors un châtiment, à la vendetta ou au duel. C'est qu'en effet les affaires où l'honneur est intéressé ne ressemblent en aucune façon à celles où une propriété est en litige. Dans ce dernier cas, il n'y a qu'un accusé ; il y aura, au plus, quelle que soit l'issue du procès, un seul condamné, l'auteur du délit ou du crime, s'il est reconnu coupable. Quand il s'agit d'hoimeur, il y a en réalité deux accusés, le demandeur et le défendeur, l'auteur de l'outrage et la victime, le diffamateur et le difïamé ; et la situation du second est beaucoup plus grave que celle du premier ; car celui-ci peut être acquitté ou condamné légèrement ; il est presque toujours absous par l'opinion ; l'autre à subi une diminution qui persiste ; quel que soit le verdict, il a perdu l'estime du monde et toute confiance en lui-même. On n'est pas amoindri dans sa valeur morale quand on a été volé ou blessé, on l'est quand on a été victime d'un larron d'honneur, que celui-ci soit condamné ou demeure impuni. Et nousvoyons,parcette comparaison, combien la propriété reste indépendante de la personnalité de celui qui en est le possesseur accidentel, tandis que l'honneur est inséparable de l'individualité dont il est le prolongement normal ; il

l'honneur est-il un bien ? 91

n'est donc j)as un bien que l'on jMiisse assimiler aux autres.

Le propre d'un bien, c'est de pouvoir être restitué par celui qui Ta usurpé ; ou, du moins, si la restitution in inlegnim est impossible, il sera remplacé par un équivalent et l'un des principaux objets du droit, c'est de remettre les choses dans l'état légal antérieur à l'attentat , de régler les réparations du préjudice causé ou de la perte subie. Or, quand l'honneur est en cause, la loi est impuissante à le remettre en sa place et à le rendre à celui qui l'a perdu. Les satisfactions qu'un jugement accorde à l'honneur sont tout à fait inefficaces. La réparation civile est morale ou matérielle. Dans le premier cas, elle repose tout entière sur la publicité du jugement dont la teneur proclame que notre honneur est sauf. Mais, par une étrange contradiction, cette sentence même est déshonorante, puisqu'elle déclare et divulgue que notre réputation a pu être attaquée, qu'elle n'était donc pas inattaquable ; elle enregistre authentiquement que notre honneur n'est plus intact, tout en reconnaissant qu'il aurait dû le demeurer. D'ailleurs nul arrêt n'est éclairé par des considérants suffisants pour dissiper toute équivoque et toute obscurité. Quant à la réparation matérielle, elle est constituée par les dommagesintérêts que le tribunal inflige à celui qui a attenté à notre honneur. Il semble indicjuer par là tout le prix qu'il en fait et comme il estime ce bien. Mais les plaignants, en France tout au moins, réclament une somme dérisoire, qui n'a que la valeur dune indication. Ils agissent ainsi, il est vrai, dans la crainte, très justifiée par nos traditions judiciaires, de voir les juges discuter et réduire leurs prétentions et de paraître ainsi diminués dans leur honneur, du fait de la sentence. Cependant la principale raison de cette modéra-

lion, c'est, croyons-nous, ropposilion de nature et l'irréductible antinomie qui existe entre l'honneur et les biens matériels. Un homme qui croit que la valeur de son honneur est susceptible d'être traduite en arg^enl semble le considérer comme une chose vénale ; or un honneur vénal cesse d'exister. Et, si on nous cite les juges anjj^lais qui l'ont varier les dommages de un farthing à plusieurs milliers de livres, nous nous refuserons à voir dans ces sommes, si élevées soient-elles, des équivalents de l'honneur ; nous préférerons les considérer comme di?s ameiulesdonl Ténormité doit effrayer d'avance ceux qui seraient tentés de nuire à la réputation d'autrui. Peut-il y avoir d'autres réparations? La loi du talion est-elle ici acceptable ot serait- il légitime que je prive de son honneur celui qui m'a pris le mien? Celte (orme de vendetta morale a pu séduire certains caractères romanesques ou des esprits raffinés. Des romanciers en ont tiré d'intéressantes peintures psychologiques et d-es analyses pleines de finesse (1). Mais l'immoralité de ce procédé a été lumineusement exposéj par Bossuet : « 11 n'est pas permis, dit-il, d'inventer une calomnie contre un homme qui nous déshonore. On peut se récompenser de l'argent qui nous est volé, en prenant autant de notre ennemi sans lui faire injustice, parce qu'il a véritablement telle somme qui ne lui appartient pas et que vous avez le droit de la répéter de lui. [)ar une action bien fondée ; or ici l'honneur (lue vous lui ôlez lui appartient légitimement... et vous ne pouvez avoir aucune action légitime pour lui enlever son bien ; donc il n'y a pas de

(1) Madame la O"" de Pabdo-Bazan : Une vemçrance. Irad. dans les Annales politiques et Ûltéraires.

l'honneur est-il un bien ? 93

compensation (1) ». Nous n'ajouterons qu'un mot à celle belle démonstration pour la compléter : ce qui est interdit à l'individu doit l'être aussi à l'Élat. La loi ne saurait priver de son honneur celui qui a commis un attentat contre l'honneur d'autrui, comme elle en arrive à priver de sa fortune celui qui a dérohé le bien d'un de ses semblables ("2).

Ne nous laissons pas abuser, d'ailleurs, par des expressions, comme celle de «larron d'honneur », qui nous font trop vite assimiler l'honneur à un bien que l'on peut nous enlever par la ruse ou par la violence. Car, la propriété que me prend un voleur, il prétend la faire sienne et en jouir; mais celui qui me vole mon honnein*ne veut pas se l'approprier et en user ; sa considération et l'estime (ju'il a pour luimême n'en sont nullement accrues ; elles en sont au contraire le plus souvent diminuées et c'est pourquoi celui qui m'a déshonoré est incapable de me rendre mon honneur. Chose étrange ! ce prétendu bien n'est ni chez moi, ni chez lui, il a disparu !

Ainsi, tandis que les institutions juridiques ont trouvé le moyen de protéger efficacement tous les biens, d'en assurer la stabilité et de les restituer, soit dans leur intégrité, soit sous une forme écjuivalente, à ceux qui en ont été privés, elles doivent reconnaître, quand l'honneur est en litige, leur insuffisance caractéristique. Et celle-ci n'est pas due à une faiblesse du législateur ou à une lacune de la législation ; l'arsenal des peines n'est pas démuni ; mais c'est l'honneur qui échappe à toute prise, comme à toute définition légale,

(1) BossuKT, Pensées chrétiennes et morales ; de l'Honneur, lac. laud.

(2) C'est ce que reconnaît M. Emile Worms lorsqu'il dit (op. cit. p. 233 sqq.) «La confiscation de rhonneur ne saurait donc se prolonger indéfiniment : Sous aucune condition, elle ne devrait être viagère etc.. »

94 l'honneur est-jl un bien

en vertu de sa nature même. Il y a qucUiue chose de vrai dans Tassertion du juriste allemand Zacharie (1), pour qui rhomme n'aurait qu'un seul bien légal, né avec lui, à savoir son corps, et l'objet de tout droit serait quelque chose de corporel. Or il est difficile d'admettre qu'une blessure à l'honneur apporte une restriction, même indirecte et lointaine, à l'intégrité ou au développement de notre corps, à notre liberté, à notre faculté de posséder et de jouir. Et, si l'on dit qu'une diminution de notre réputation, en nous mettant en infériorité, peut avoir une répercussion sur notre droit à l'existence intégrale et sur notre puissance d'action , il faudrait exclure des attentats contre l'honneur que connaît et réprime le code to-is ceux qui n'ont pas été publics ou ne se sont pas traduits pour nous par des dommages et n'ont pas altéré la confiancequ'autrui avait mise ou pouvait mettre en nous. C'est là la thèse de Schnabel (2), mais ce n'e^t le point de vue d'aucune législation positive. Les lois n'ont pa>f voulu protéger seulement la considération, (pii constitue en (pielque sorte l'honneur externe et qui présente bien les caractères d une propriété, par les avantages matériels qu'elle confère à qui la possède ; elles ont aussi la prétention de sauver l'honneur intime, cette conséquence immédiate de notre dignité morale, dont la pureté est altérée même par une injure que nul n'a entendue, même par un attentat dont nul n'a été témoin. Ce qui est atteint, dans ce cas, ce n'est pas un bien qui appartiendrait à la personne, mais qui, théoriquement tout au moins, pourrait en être détaché ; « il n'y a

(\) Cilc i)ar M. Emile V\ orms : {op. cit, {). 22). (2) Cité pac M. Emile Worms, {Ibid.)

là d'autre objet, lésé, nous dit M. Emile Worins, que la personnalité morale; celle-ci seule est sujette à lésion, à mésestime» (1)... «l'honneur fait apparaître pour ainsi dire le moi dépouillé de tout ce qui est corporel » (2). G"est ce que reconnaît Caldéron,peintreridèlede l'honneurespagnol dans ce qu'il a de plus rafliné et de plus pointilleux ; dans sa comédie : le Médecin de son Honneur, le Roi dit à un de ses confidents : « L'honneur est le lieu sacré ou réside l'àme tout entière. Je ne suis pas le roi des Ames (3) », reconnaissant ainsi l'incompétence de la loi quand il s'ajji'itd'uno chose aussi immalérielleque l'honneur. Et M. Sudermann, par la bouche du comte Trast, réfute lui-même, par avance, la tirade si amèrement utilitaire qu'il devait prononcer et que nous avons citée ; il proclame l'incomparable dignité du véritable honneur, sa nature incorruptible cl la distance ipii le sépare de l'honneur vénal, en disant à son jeune ami insulté par rotfîcier de réserve Lothaire : « Personne n'a (ou -li '■ à ton honneur.... car ce n'est au pouvoir de personne au monde. Ce que tu appelles ton honneur, ce mi'dange de pudeur et de tact, de probité et dorg-ueil, ce que tu as acquis par toute une vie de devoir et de moralité scrupuleuse, ne peut pas plus fèlre enlevé par l'acte d'un polisson, quêta bonté par exemple ou ton jugement. Ou bien il fait partie de toimême, ou bien il n'existe pas. Quant à cette sorie d'honneur que peut détruire le gant négligemment jeté de n'importe quelgredin prétentieux, tu n'as rien à faire avec lui;

(1) E. WoHMS : {op. cit. p. 20).

(2) E. WoRMs : iop. cit, p. la).

(3) Caldéron : El medico de su honra, (3' journée, Se. II.)

96 l'honneur est-il un bien ?

il est tout juste bon à servir de miroir aux imbéciles, de jouet aux désœuvrés, de pavillon aux aventuriers (1) ».

Nous n'allons pas aussi loin ; nous ne prétendons pas que riioiineur n'est rien, ou qu'il n'est que la conscience et qu'il ne dépend nullement de la société de nos semblables, des lois et des mœurs. Nous avons, au contraire, essayé précédemment de montrer par quels liens étroits l'honneur rattache l'individu aux divers groupements sociaux dont il fait partie. L'honneur traduit la conscience de notre personnalité, mais, dans le sentiment que nous en avons, il n'y a pas seulement la représentation de notre dignité morale, il y a aussi et surloiil elle de notre valeur sociale, c'est-à-dire la notion du rôle que nous jouons dans la collectivité et des liens de solidarité qui nous unissent à nos supérieurs, à nos égaux ou à nos inférieurs. Conserver l'honneur, c'est conserver en soi-même la conviction que nous continuons à tenir comme il faut notre persoimage et que nous n'avons pas rompu le contrat réciproque qui nous unit à ce. IX de notre groupe ; perdre l'honneur ne veut dire que ceci : perdre le sens de la situation exacte que l'on occupe <lans le cercle social. El c'est pourquoi, si nous continuons à déclarer la communauté, dont nous faisons partie, compétente, quand il s'agit, de notre honneur, nous nous refusons à voir dans celui-ci un bien soumis à sa seule juridiction , au même titre que les autres possessions qu'elle reconnaît à ses membres.

Après avoir repoussé l'assimilation de l'honneur à un bien juridique, il nous resterait à réfuter l'opinion des

(1) H. SuDEBMANN : Die Ehre, Acte IV, se. II,

l'honneur EST-ir. UN BIEN ? 97

philosophes qui parlent de lui comme cFun bien moral ; contre cette thèse, qui nous a paru être celle de Bossuet, nous pourrions invoquer Bossuet lui-même: « L'honneur, dit-il, ne peut être ravi par la force, parce que c'est une opinion») (I). Une telle phrase nous semble signifier par elle-même — d'une manière implicite il est vrai — combien le concept de l'honneur dilTère, quand on l'étudié de près, de la notion ordinaire du bien. Qu'est-ce qu'un bien dont je ne sais jamais si je l'ai ou si je ne l'ai pas, que je puis avoir perdu, non seulement sans le vouloir, mais même en croyant le tenii- encore ? L'honneur reposerait sur l'opinion d'autrui ; or, j)eut-on dire môme qu'on la possède, ne devrait-on pas plutôt reconnaître que c'est elle qui nous possède? Elle n'est pas notre bien et nous sommes sa chose. l£lle nous mène, mais elle nous échappe et ne nous appartient jamais. Les qualités du corps et de l'esprit que, dans un autre passai^e, nous l'avons vu, Bossuet identifie avec l'honneur — inexactement peut-être, — ces aptitudes physiques et morales sont assurément des biens, puisque je les possède ; mais l'opinion (pie les autres ont de ces qualités et qui est plus véritablement le fondement de l'honneur reste toujours tellement en dehors de mon pouvoir qu'il serait abusif de l'appeler un bien ; d'autre part, l'estime que je fais de moi-même ou bien se conlond avec la conscience de ma responsabilité, ou bien n'est que le reflet de ce qu'autrui pense à mon sujet ; dans aucun de ces deu.x cas, on ne peut classerl'honneur parmi les biens(2).

(1) BosscET : Pensées chrétiennes et morales (loc. laud. )

(2) Viiici cninmciil, dans la \ùi-c,c de Caldkron ElMedico. . à laquelle iiniis avons déjà fait plus d'un emprunt, le héros D" Gulliere expose au roi la nature ombrageuse de son honneur (3" journée se. III) : Le Roi. — Qu'avez-:

1)8 l'honneur est-il un bien ?

Cependaiil G. Tarde n'hésite pas à le faire : il considère l'honneur ou la notoriété d'une personne comme une richesse morale et sociale, « un bien réel, une propriété de plus en plus précieuse à tous égards et dont la conservation intéresse de plus en plus la société >•>. 11 applique même à cette l'orme de richesse les calculs usités en économie [)olitique. Si on faisait, nous dit-il, le total des honneurs français actuels et de ceux dil y a cinquante ou cent ans, on verrait que ce capital moral a i>randi comme la fortune nationale, mais que le total des déconsidérations s'est accru comm" la dette publique. Dans le même ordre d'idées il montre combien il y a loin lic Thonnour solide et profond d'autrefois, borné comme la fortune bourgeoise d'alors aux frontières d'une petite ville, à l'honneur d'aujourd'hui superficiel, immense en étendue, comparable à ces fortunes modernes, en apparence illimitées, mais que des incidents soudains font crouler avec fracas. Et ce n'est pas, ajoute-t-il, -^ répondant ainsi à l'une des objections que nous avons signalées — p irce que notre honneur repose uniquement sur une croyance que nous devons lui refuser la réalité. Car le crédil, lui aussi, a pour fondement l'opinion et il n'en est pas moins, dans la société économique moderne, le plus puissant de tous les biens. Pareillement, ce bien éminent, qui s'appelle l'honneur, consisterait, d'après Tarde, pour chacun de nous, dans la confiance plus ou moins forte, que nous avons et que partagent les

vous donc vu D° Guttiere ? — D° G. — Rien ! les hommes comme moi ne voient lias ; il leur suffll d'imaginer, de soupçonner, de prévoir, de craindre, de. . . je ne sais comment dire : il n'y a pas même un mot pour exprimer une chose qui n'est .pas même un atome indivisible ». Cet impondérable, cette apparence, ce fantôme, ce mirage, qui se forme et s'évanouit d'une manière si étrangement capricieuse^ peut-on le nommer un bien ?

l/nONNEfR EST-IL UN BIEN ? 99

autres, autour de nous, en notre valeur présente et future. Nous croyons, et les autres croient, que nous « valons « beaucoup « non seulement par les services que nous pouvons rendre, comme instuments de travail ou de plaisii-, comme fonclionJiaires ou comme artistes, comme industriels ou comme hommes du monde, mais par notre propre existence jui^ée diii^ncî d'être ou de durer»... «et voilà pourquoi nous faisons tant de sacrifices, jugésabsurdespar nous-mêmes, aux préjugés de l'opinion » (1).

Malgré ces instances de Tillustre sociologue, nous persistons à refuser de voir dans l'honneur un bien. En etîet, si nous adoptions cette thèse, nous reconnaîtrions que l'honneur n'est qu'un moyen de se faire attribuer une valeur socialement supérieure, la recherche de l'honneur serait une poursuite intéressée et nous retomberions dans les conséquences que nous avons cru pouvoir reprocher aux différentes théories utilitaires que nous avons réfutées ; en particulier, nous serions incapables de dire pourquoi l'on préfère ce soi-disant bien à d'autres beaucoup plus féconds en utilité, en puissance ou en agrément et que l'on appelle cependant inférieurs. Et nous ne pourrions pas dire davantage pourquoi à l'honneur on préfère le devoir et la vertu.

Peut-être toutes les difficultés au milieu desquelles nous nous débattons viennent-elles d'une indécision dans le sens du mot bien et dans l'emploi de ce terme avec une signification trof» absolue. De même que la richesse se définit par l'utilité et que seules les choses utiles ont une

(1) Tarde, Etudes Pénales et Sociales, Storcket Masson, 1892. Le Duel, ch. III, passim, pp. 70-87.

100 l'honneur f.st-il in bien ?

valeur économique, de même, au jioint de vue moral, il n'y a de bien que ce qui sert à la réalisation de ridénl, c'est-àdire qui permet à l'agent d'atteindre le but qu'il a assigné à son activité. Dans cet ordre de considérations, si la santé, la vie, la fortune sont des biens, c'est parce qu'ils rendent possible ou facile l'accomplissement du devoir. De même, l'estime du inonde et enfin l'honneur interne ne sont des biens que sous réserve de servir à la réalisation de la fin morale ou sociale. Ce n'est pas parce qu'un homme aura perdu son crédit moral qu'il sera déshonoré ; c'est surtout parce que, privé d'une bonne réputation et de la faveur de l'opinion, il sent diminuer la confiance qu'il avait en lui-même, il trouve moins de courage pour accomplir sa tâche et il craint de ne pouvoir aller aussi loin : en un mot , il est moins capable de faire son devoir. De sorte que l'honneur ne nous apparaît pas tant comme un bien dont la possession nous intéresse par elle-même et nous importe en soi que comme un moyen indispensable — pu peu s'en faut — pour être pleinement des personnes morales. Cette valeur priviligiée lui donne dans la hiérarchie des fins relatives de Ihumanité la place remarquable que lui assigne Bossuet et que lui reconnaissent tous les moralistes ; mais sa subordination à la fin absolue du devoir nous explique aussi que, si nous avons la force d'âme suffisante pour ignorer le monde, pour mépriser le respect humain et pour accepter d'être moraux sans honneur, nous parvenons à le faire. Cette puissance de caractère peu commune a quelque chose de rare et d'héroïque ; le cas que nous envisageons ici est d'ailleurs exceptionnel ; car il est rare que l'honnête homme ne soit pas honoré ; mais nous comprenons pourquoi, si les circonstances l'e.vigent, nous devenons capables de sacrifier l'honneur à la loi morale, telle que nous la

LHONNEUH RST-IL UN BIEN ? lOl

prescrit notre conscience individuelle légiférant dans sa pleine autonomie.

11 n'y a qu'un seul bien, qui consiste à se conformer au devoir. Tout ce que le vulgaire nomme ler, biens ne sont que les occasions ou les circonstances favorables qui lui permettent, en génT'ral, d'obéirle mieux au commandement moral. Parmi ces conditions, il en est quelques-unes que la collectivité a pu déterminer et définir : aussi arrive-t-elle sans trop de peine à les réaliser et à les maintenir dans la société par des dispositions légales et précises ; ce sont: la vie, la propriété qui en est la sauvegarde matérielle, la liberté physique et sociale, avec sesdiverscorollaires; voilà les biens juridiques. D'autres semblent à la plupart d'entre nous indis pensables ; ils sont pour tous très utiles quand il s'agit de faire notre devoir et de remplir notre destinée : telles sont toutes les formes de l'honneur externe, depuis les marques extérieures de respect, le rang et les préséances, jusqu'à l'honneur que nous tenons de nos ancêtres, celui qui s'attache à nous en raison de notre rôle social et du milieu dans lequel nous vivons , la considération d'aulrui, la bonne opinion qui nous vient de nos égaux. Mais, comme il ne s'agit plus ici d'une chose que la loi sociale puisse facilement saisir et contrôler, l'appellation de bien cesse d'être précise et perd toute exactitude, dans la plupart des cas. A la rigueur, la loi peut obliger autrui à me rendre des honneurs, mais non à m'honorer ; les honneurs sont peutêtre une propriété, l'honneur n'en est pas une. A plus forte raison, quand on parle de l'estime que je professe pour moi et de la coutiance que j'ai dans ma valeur morale, on voit, il est vrai, que cette condition est essentielle pour me permettre de vivre moralement et l'on est tenté de l'appeler

un bien. Mais, si Ton observe que cet honneur interne est, en un sens, la répercussion de notre honneur externe et peut cependant en devenir tout-à-fait indépendant, qu'il échappe à toute détermination objective et qu'il change d'instant en instant, selon les variations de notre valeur morale, on est amené à conclure qu'il ne saurait être un bien possédé par notre personne, distinct d'elle, existant en dehors d'elle, mais qu'il l'accompagne partout comme la conscience directe ou indirecte qu'elle a de sa propre dignité, c'e-;t-à-dire de ce qu'elle est et de ce qu'elle peut devenir (1). L'honneur intime, disait Lotze, appartient aux activités fondamentales que l'expérience du for intérieur et la conscience immédiate seule révèlent « per conscientiam et intimam experientiam notissîmae res » (2).

(1) C'est en ce sens que Lazarus nous dit {op. cit. t. I,p. 200): « Le sentiment de l'honneui" est une conséquence directe de la conscience personnelle, c'est donc une force naturelle de l'homme et qu'il doit mettre au service de l'idée en marche. » L'honneur esUune possession comme les autres, mais une possession que nous devons rechercher pour progresser vers la moralité et qu'il faut toujours considérer dans son rapport avec le but moral.

(2) Cité par Em. Worms {op. cit. p. 10). Cf. l'expression par laquelle Albert le Grand caractérise l'honneur : « visconscientiae » {ap. E. Worms, Ibid.,p.l6).

l'Honneur et le devoir

Au point où nous en sommes de noire analyse, il est peutêtre bon de considérer le chemin parcouru et de nous demander si, dans cette étude instituée en vue de décrire et de définir un sentiment que tout le monde est capable de ressentir ou tout au moins d'imaginer, nous sommes resté en contact avec l'objet de notre recherche, tel qu'il apparaît au sens commun et tel que l'ont vu tous ceux qui se sont donné pour tâche de comprendre la nature humaine ou de la représenter. Or il nous semble que, si, sur un petit nombre de points, nous avons eu à redresser quelqueserreursou à préciser certaines conceptions indécises, contradictoires ou obscures, nous avons toujours trouvé, soit dans l'opinion courante, soit dans les peintures de mœurs que nous offrent l'histoire, le théâtre, ou le roman, la confirmation di; notre thèse. De tout temps, on s'est plu à opposer l'honneur à l'égoïsme ; on l'a distingué des élans de sympathie et d'amour ; on a toujours reconnu que son domaine ne se confond pas avec celui de la légalité et qu'en fait, malgré tout ce qu'il doit à la société, l'honneur ne s'explique pas cependant par l'influeiice sociale et l'intérêt collectif agissant seuls sur l'individu ; enfin le vulgaire et les penseurs s'accordent pour déclarer que, si tous les biens ont une valeur vénale et s'ils peuvent être remplacés par des équi-

1Ô4 l'honneur et le devoir

valents^ seul l'honneur n'a pas de prix : aucun objet, aucune qualité, aucun avantage ne lui sont comparables. « L'homme d'honneur, nous dit, en ce sens, Duclos, pense et veut avec noblesse. Ce n'est pas aux lois qu'il obéit ; ce n'est pas la réflexion, encore moins l'imitation, qui le dérig^ent : il pense, parle et agit avec une sorte de hauteur et semble être son propre législateur à lui-même. On s'affranchit des lois par la puissance, on s'y soustrait par le crédit, on les élude par adresse, on remplace le sentiment et l'on supplée aux mœurs par la politesse ; on imite la vertu par rhypocrisie. L'honneur est l'instinct de la vertu : il en fait le courage (1) ». On ne saurait mieux dire que l'auteur des Considérations sur les mœurs. Principe supérieur au dési"* de la richesse, de la réputation et même de l'estime — car il ne demande pas à être approuvé, — l'honneur a cela de commun avec la vertu qu'il se contente de lui-même.

Mais alors, puisqu'on parle de lui en ces termes, n'est-on pas amené à établir une confusion entre la notion de l'honneur et celle du devoir (2)? Ce bien incommensurable avec tout autre, qui traduit la dignité de la personne, qui en fait l'inappréciable valeur et que nous entendons appeler l'honneur, n'est-il pas celui dont Kant plaçait l'origine dans l'exercice de la seule bonne volonté et le sentiment de rhonneur ne serait-il pas un autre nom du devoir? N'estce pas, en effet, le devoir qui lutte contre l'égoïsme, contre l'amour et parfois contre la société elle-même, au nom de « ces lois non écrites » que violent si souvent les lois

(i) Duclos : Considérations sur les mœurs de ce siècle, ch. IV.

(2) Berkeley, dans l'Alciphron. semble conclure «[uerhonneurn'esl qu'un mot, s'il n'est vertu et religion. {Alciphron. Dial. III, II, trad. Concourt. La Haye, 1744, t, I, p. 167 sq.). •

l'honneur et le devoir 105

positives et les mœurs? L'homme d'honneur serait alors Ihonnéte homme dans le sens rigoureux du root, c'est-àdire riiomme de devoir, et, en cherchant à les distinguer, nous serions dupes d'un excès d'analyse ou d'une illusion d'optique morale.

Et cependant, ici encore, l'observation et l'expérience semblent contirmer la réalité de la distinction et l'impossibilité d'une assimilation complète entre l'honneur et le devoir.

D'abord, nous trouvons bien des cas où l'honneur commande manifestement une certaine altitude, tandis que le devoir exigerait une ligne de conduite contraire. Ce que l'on appelle en morale les conflits de devoirs ne sont le plus souvent que les péripéties d'une lutte entre le devoir et les diverses formules de l'honneur. Un peuple, une faction, une association, hésitent à certains moments de leur histoire entre le souci de l'honneur national et les prescriptions du droit, entre l'esprit de secte ou de corps et la justice ; alors les consciences les plus délicates éprouvent, dans l'angoisse du débat, la difîérence entre l'honneur et le devoir, leur irréductibilité et la nécessité de prendi-e parti. Un chef militaire peut êtie partagé entre le devoir d'humanité, qui lui conseille d'épargner la yie des ennemis vaincus, et une consigne inhumaine, qui lui enjoint de sacrifier leur existence et que son honneur de soldat l'oblige à respecter (1). Une jeune fille, comme on le rapporte de Mademoiselle de Saint- Vallier, peut avoir à se décider entre l'honneur, qui veut qu'elle se conserve pure, et

(1) C'est le cas de conscience qui sert d'argument au i-écit d'Alfred de Vigny : la Canne de Jonc. {op. cit.).

106 l'honneur et le devoir

le devoir filial, qui lui demande d'immoler sa pudeur pour sauver la tête de son père. De même, une femme peut être sollicitée par un impérieux devoir de bonté à s'abandonner, sans amour, pour sauver la vie ou les illusions d'un homme dont elle a pitié (1) : l'honneur fémmin voudrait qu'elle résistât à cet élan de charité. On nous a montré au théâtre un officier hésitant entre l'honneur militaire, qui consiste, pour lui, à observer la discipline et à exécuter les ordres hiérarchiquement donnés et reçus, et sa conviction religieuse, qui semble lui imposer le devoir de désobéir (2). Nous avons vu aussi, sur la scène, une mère de famille prête à sacrifier à l'honneur de ses enfants le devoir que lui dicte sa croyance catholique relative au divorce (3). Il y a donc des oppositions générales et caractéristiques entre le mobile moral et le sentiment de l'honneur ; l'existence d'un homme ou d'une nation dépendent souvent d'un choix fondamental entre l'un et l'autre de ces deux grands partis-pris.

Dans le détail des actions journalières, dans les circonstances les plus banales, la contradiction n'est pas moins évidente.

Le devoir dit : tu ne mentiras pas. L'honneur excuse, permet ou conseille certains mensonges. Un homme d'honneur n'avouera jamais ses bonnes fortunes, il ne livrera pas un secret dont il a le dépôt, une confidence qu'on lui a faite en raison de sa profession, même si son silence doit avoir des conséquences immorales et funestes; il dissimu-

(1) Marcelle Tinayre : l'Ombre de l'Amour, igog.

(2) Paul Bourg ET : l'Emigré.

(3) Paul BouRGET : Un Divorce.

l'honneur et le DEYOm 107

lera une faute qu'il connaît, qu'il réprouve, dont il sent qu'il se rend complice par son attitude, mais qui porterait atteinte à l'honneur de la famille ou du groupe social dont il fait partie, nation ou secte, profession ou corporation.

En ce sens, l'honneur collectif est une source de mensonge, d'injustice, d'inhumanité et parfois même de crime (1). Ce phénomène se remarque déjà chez l'enfant. Il y a un point d'honneur de l'écolier, qui le contraint à se solidariser avec ses camarades dans leurs sottises, leur indiscipline et leurs fautes. Et pourtant il connaît son devoir ; il sent que les autres agissent mal et qu'il devrait se séparer d'eux ; l'honneur lui fait accepter d'être leur complice. Plus tard, la peur du déshonneur social et la crainte de passer pour lâches ou pour fiers nous conduisent aux mômes complaisances équivoques, aux camaraderies louches, aux silences criminels, ou encore nous empêchent d'avouer franchement un tort et de le réparer, de confesser une faute, de donner raison à un contradicteur ou à un adversaire, comme le voudraient la bonne foi et le devoir. Le fanatisme sous toutes ses formes, le chauvinisme avec tous ses excès sont des déviations de cet honneur collectif qui , comme nous le fait remarquer Eiselen (2) , nous détourne de songer à notre dignité morale et en atrrive à la dégrader en nous. Le désir d'être honoré dans son cercle entraîne tous les abus et tous les désordres. On en vient à vouloir être le buveur le plus intrépide, le débauché le plus dissolu, le malfaiteur le plus audacieux, le juge le plus

(1) Cf. Pallantk : Les mensonges da groupe, dans la Rev.Phil. t.5o. 1900, pp. 165-175.

(2) F. Eiselen, {op. cit. passim et surtout pp. 11, 12 et 16).

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sévère, Texéculeur le plus terrible dans la répression. L'honneur qui tient à la fonction ou à la condition sociale s'établit ainsi souvent au milieu des larmes et du sang, contre le droit et contre la morale. Aussi est-ce avec juste • raison, nous dit le pédagogue allemand, que, pour les pontifes romains, l'Honneur était dillérent de la 'Vertu : les temples de ces deux divinités étaient contigus ; ils restaient | cependant distincts (1). 1

Le devoir dit encore : tu ne tueras pas L'honneur ordonne le duel et parfois même l'exécution sommaire, par un meurtre brutal, sans jugement et sans formes légales, J de ceux que l'on appelle des ravisseurs d'honneur (2), Le devoir nous ordonne plus particulièrement de respecter É notre vie ; la loi de l'honneur fait souvent, du suicide une obligation inéluctable.

Et, même quand il n'y a pas entre les commandements de l'honneur et ceux de la morale cette antinomie absolue, quelle distance entre leurs prescriptions ! Est-il vraiment conforme au devoir d'admettre que, parmi nos dettes, il en est de privilégiées, que l'on réglera dans les vingt-quatre heures, et que ce sont celles faites en jouant sur parole et dont le payement ne rémunère ni un travail, ni un mérite . et ne correspond ni à un échange, ni à un service rendu ? , Esl-il vraiment conforme au devoir de faire une distinction entre un soufflet re(;u et un cou[» de poing (3), de venger

(i) D'après Ciceron, pro Sc.xt. 51 ; Verr- 11, IV- ">1-

(2) VoirM" d'Hulst, Con/". dN. D. Carême i890-3' Conf. p. llsq.;cf. Pascal: Provinciales, 1' Lettre et Rousseau : Nouvelle Heloïse, lettres 56 et 57.

(3) On allribiic à un prélai-ffenlillioinnie cette parole qui met en évidence l'opposition entre le point d'honneur et la morale. Comme on lui demanilait ce qu'il ferait s'il recevait un sounicl. il répondit : « Je sais bien ce que je devrais faire ; mais je ne sais i)as ce que je ferais. » Talleyrand trouva une autre solution. Souffleté par un diplomate el comme il ne voulait pas se battre, il porta la main à sa joue en s'écriant: « Quel coup de poing !» 1

L HONiNEUR ET LE DEVOIR

le premier par un combat singulier, qui veut des blessures ou même la mort, et de laisser aux tribunaux de simple police le soin de punir le second ? La témérité que prescrit l'honneur a-t-elle la valeur morale du courage tempéré par la prudence ? (1). Est-il juste de s'entêter dans une opinion et de ne pas tolérer un démenti justifié? H y a tout un abîme entre le précepte moral et religieux qui nous ordonne de dire toujours la vérité et Tarticle du code de Thonneur qui nous recommande seulement de tenir notre parole ("2). Il n'est pas jusqu'à Tinventiondecetteexpression « parole d'honneur » qui ne soit une véritable offense à la morale, en laissant supposer qu'il y a des paroles que l'on prononce avec l'intention de dissimuler sa pensée et des engagements qu'un honnête homme pourrait impunément violer parce qu'ils n'auraient pas été pris conformément au rite particulier de l'honneur.

L'usage a concilié depuis longtemps l'honneur du marchand avec tout un assortiment de fraudes professionnelles et l'honneur de Ihomme d'affaires avec la pratique de l'agiotage (3). Quant à l'honneur de l'homme politique, il

(1) Nicole signale bien la dislance qui, sur ce point, sépare l'honneur du devoir : « L'idée que les gens du inonde donnenldc la valeur est fausse. . . puisqu'ils estiment presque également ceux que l'on appelle braves soit que leur valeur soit accompagnée de justice ou d'injustice, de prudence ou de témérité. Cependant la vérité met une étrange différence entre ce que les homnies distinguent si peu. « Il dit encore plus nettement : « Ce que l'on appelle honn.-ur en général n'a presque point d'objet certain. Les hommes le placent où ils veulent, selon leur fantaisie et il y a peude choses honorables qui ne puissent devenir honteuses ». {Discours où on fait voir combien les entretiens des hommes sont dangereux ; !•" part. ch. Il ; Essais de morale. Mons, 1;0;, Vol. 2. p. ôa).

(2)* Il ^l'homme d'honneur] abhorre le Démenti, mais n'a pas la moindre Aversion pour le Mensonge ». (Bbrkelby, op. cit. Ibid. p. I69.)

(3) Cf. Rknouver et Prat, [op. cit., p. Sol).

110 l'honneiîr et le devoir

s'accommode avec beaucoup de complaisances scandaleuses et de petites scélératesses.

Des considérations de morale pure peuvent-elles enfin expliquer qu'un honnête homme soit déshonoré par la faute d'autrui, un père par l'indélicatesse de son fils, un fils par le crime de son père, un mari par l'inconduile de sa femme (1), chacun de nous par la honte de nos pairs? Répétons ici cette remarque singulière que nous avons déjà faite et sur laquelle nous insistons parce qu'elle est vraiment caractéristi(iue et bien élr;in<,'-e : l'on peut garder toute sa valeur morale et avoir perdu l'honneur. M.Sudermann a raison de nous montrer, dans son roman la Passerelle des Chats {Der Kalzensleg), que ceux que le monde persécute et honnit, ceux qui. pour le public, ont perdu leur honneur et qui, même à leurs propres yeux, s'en trouvent amoindris et se jugent déshonorés, sont bien souvent, en réalité, des ho r mes d'une moralité supérieure. Boleslaw, qui est le fils d'un traître et qui porte le poids de la faute paternelle, est anonymement le plus héroïque défenseur de la patrie. Et sa compagne, la pauvre Régine, cette enfant de la nature, rude et sauvage, déshonorée elle aussi devant l'opinion parce qu'elle s'est donnée à lui , s'élève bien au-dessus de ceux qui la méprisent et la condamnent.; elle est une créature de devoir. Voici encore un commerçant qui a toujours géré son négoce avec une scrupuleuse probité ; il a constamment tenu ses engagemenls ; il n'a pas fait de dépenses exagérées; mais son notaire ou son banquiei", imprudents ou malhonnêtes, détournent les fonds qui leur sont confiés ; le négociant est

(1) Cf. Montaigne, Essais, 1. III, ch. V.

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