L HONNEUR ET LE DEVOIR
ruiné ; il ne peut pas payer ses échéances et solder ses créanciers ; il est déshonoré ; cependant, il est d'une honnêteté à toute épreuve, sa conscience ne lui reproche rien ; il a perdu l'honneur sans avoir commis la plus légère faute. El inverseraeni, le monde admet qu'il y a des défaillances morales qui ne déshonorent pas et il conserve une réputation d'honneur à des hommes profondément immoraux.
L'honneur, il est vrai, apparaît parfois comme une vertu héroïque ; l'homme d'honneur n'est pas seulement « une conscience, mais une conscience exaltée » (1) ; il ne se contenté pas de faire son devoir, il le dépasse et, dans un ma^niliipie élan, il franchit les bornes de la morale vulgaire. 11 a le goût de l'obstacle et de la difficulté. Un devoir accompli simplement et facilement n'était rien pour le chevalier ; qu'il s'agisse de l'obéissance à son suzerain, de la défense de son vassal, de l'amour de sa dame, du service de l'Eglise, ce qu'il recherche, te sont les actions d'éclat et les exploits singuliers. L'ascétisme de certains religieux peut être considéré aussi comme l'exagération dune certaine forme d'honneur. Mais, même sous cet aspect séduisant et en dépit des apparences, l'honneur n'est pas le devoir, ni surtout un devoir supérieur et inestimable. La virtuosité, bien loin d'être un mérite moral, est souvent le principal obstacle à la réalisation du bien. L'orgueil y trouve trop aisément sou compte et les raffinements de la chevalerie errante montrent assez dans quels ridicides et souvent dans (p)els désordres tombent ceux qui dédaignent le devoir vulgaire pour poursuivre cet honneur hyperbolique. Et même, sans aller jusqu'à Don
(1) A. de Vigny, {op, cit. p. 3I6).
112 l'honneur et le devoir
Quichotte, résumons, dans notre esprit, le sens du Roland : la bataille est perdue mais Ihonni'ur est sauf ; le tout est de se maintenir, quant à soi, sans reproche — on le croit du moins ~ et d'étonner la chiétienté des grands coups que l'on donne et que Ton reçoit sans trembler. Ce <jui importe donc, dans le travail social, ce n est pas l'achèvement, la réussite, le produit, ce n'est pas non plus la noblesse de l'œuvre et la bonté de la cause, c'est l'effort héroïque de l'ouvrier, les blessures qu'il reçoit, les souffrances (juil endurcies flots de san^^ qu'il répand — sans savoir exiiclement pourquoi. Et le résultat de cette « courloisie », c'est la lolie dos croisades, c'est Azincourt et c'esl Pavie. 0 , quand la conscience du chevalier le félicite en ces termes : « Tu as proprement combattu ; guerrier, tu es quille! De sauver le monde, c'est atllaire à Dieu et non à toi ! », alors on se demande si, avec ses exigences apparentes, elle est véritablement morale, si elle n'est pas aveuglée par l'illusion de l'amour-propre, le désir égoïste de la gloire, une éducation étroite et littérale et si la stérilité de riionneur ainsi entendu n'est pas le signe d'une moralilé inféiieure.
Poussons à l'extrême le culte de l'honneur et le mépris de la morale commune : nous aboulissons à une distinction semblable à celle de Nietzsche entre la « morale des 1 maîtres » et celle « des esclaves ». Noble devient le synonyme de bon ; vilain veut dire mauvais ; tout ce qui est extraordinaire est moralement supérieur et échappe aux règles, comme aux jugements du reste des hommes (1). Or, nous avons de bonnes raisons de nous défier des
(1) Cf. Jeudo.n, op. cit, p. 135.
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« surhommes » et de penser qu'en se consacrant ainsi euxmêmes, ils obéissent à un immense orgueil venu du sentiment de leur race, de leur force ou de leur intelligence, dont ils sont infatués. La morale, même la plus haute, doit rester « humaine » et, si l'honneur prétend être surhumain, il y a tout lieu de craindre qu'il ne soit vite inhumain et immoral.
Napoléon I" avait, au moins confusément, la vision de celte opposition entre le devoir et l'honneur. Le 1 1 octobre 1813, il s'enlrelenait avec Alarmont. L'empereur François, son beau-père, venait de le trahir, parce qu'il jugeait cette volte-face avantageuse pour l'Autriche. « Ce n'est pas un homme d'honneur, disait Napoléon ; car il ne tient pas sa parole et ses engagements ; mais c'est un homme de conscience, un honnête homme ». Et s'adressant plus directement à Marmont, il ajouta : « Je suppose que l'ennemi a envahi la France, qu'il occupe les hauteurs de Montmartre. Si à ce moment, convaincu que le salul de la patrie vous ordonne de me trahir, vous m'abandonniez, vous agiriez en bon Français, en homme de conscience, mais non en homme d'honneur « (1).
De ces observations, que l'on |)ourrait mulliplier, nous retiendrons tout au moins qu'il existe, entre la conduite extérieure d'un homme (jui n'obéit cpTà l'honneur et les actes diclés par le devoir propretnent dit, des ditïéiences manifestes qui peuvent aller jusqu'à la contradiction la plus absolue.
Mais l'opposition est peut-être encore plus sensible si
(1, Marmont nliiit la lc(;on ; le 5 avril 1814, il trahissait Napoléon. Je transcris cette anecdote d'après M. G. Chatkl Lectures morales. Paris Paulin ; i9o;, p. .'yS.
114 l'honneur et le devoir
nous comparons, au point de vue formel, cest-à-dire, dans la conscience de l'agent, les caractères de Thonneur à ceux du mobile purement moral. Tout dans le devoir est unit(^, règle universelle ; tout dans l'hoimeur est diversité et multiplicité, pour ne pas dire opposition et contraste.
Le Ihéàtre et le roman ne nous montrent pas seulement les luttes du devoir contre l'honneur, mais encore les conflits entre des honneurs difiérents et inconciliables, qui ou bien se heurtent dans l'ûme d'un personnage, ou bien mettent aux prises des hommes en qui ils s'incarnent. Presque toul le Ihéûtre d'Emile Augier expose les assauts que livre à Thonneur bourgeois l'honneur professionnel. Nous avons pu voir aussi, sur la scène, un ministre, chef du gouvernement, douloureusement partagé entre le désir de maintenir intacte la réputation de sa famille et celui de rester fidèle aux principes de son |)arti et de respecter la dignité de sa fonction (1). Ici, c"e*t l'honneur familial qui e^t l'antagoniste de l'honneur politique. Or de telles oppositions ne se produiraient pas et ne se comprendraient même pas, si le mot d'honneur n'était qu'un autre nom du devoir moral. Si, en efTet, dans des conditions déterminées, après avoir considéré les actions possibles, leurs mobiles, leurs conséquences, soit pour moi, soit pour les autres, je me décide librement à accomplir un acte parce que j'estime qu'il est moralement obligatoire pour toute créature raisonnable, je ne peux plus avoir ni hésitation, ni remords ; j'envisage l'avenir avec confiance parce que j'ai fait ce que je devais. Donc, tant que nous hésitons sur la direction à prendre, tant que nous croyons en discerner
(i) P. BouRGET : Le Tribun.
l'honneur et le devoir 115
plusieurs, acceptables à des titres dilîérents, comme cela se prothiil dans les conflits dont nous venons de parler, nous devons reconnaître, à ce signe, que nous ne nous sommes pas encore élevés à la conception du devoir pur, puisque nous ne sommes pas capables d'en appliquer la règ-le universelle ; nous en sommes restés à des aperçus fragmentaires et relatifs , à des déterminations de la volonté dans lesquelles entraient encore des motifs étrangers à la morale; nous avons considéré non pas ce que nous devions faire absolument, mais comment nous devions agir pour être estimés ou pour être dig-nes de l'approbation d'un certain groupe social (1). Celui qui, pour savoir ce qu'il doit penser de lui-même, se laisse g-uider par l'opinion, telle qu'elle se manifeste ou telle qu'il la suj^pose, se conforme à des maximes qui lui sont dictées par autrui ; c'est pourquoi, selon le cercle qu'il prend pour témoin ou pour arbitre, le principe de sa conduite varie ; et, comme il appartient à un certain nombre de g'roupements qui se pénèirent sans se confondre et empiètent en quelque sorte les uns sur les autres, il est sollicité par des forces multiples, souvent contraires et irréductibles, il a plusieurs honneurs à satisfaire, tandis qu'il ne saurait y avoir pour lui qu'un devoir.
De là vient aussi que les hommes conçoivent si différemment l'honneur, suivant la situation qu'ils occupent dans le monde, en raison de leur naissance, de leurs fonctions, de leurs relations ou de leurs occupations. C'est ce que pro-
(1) Tolstoï, dans Résurrection (1"" part., ch. 5, VII,) nous montre l'offlcier noble Nekhludov offrant une somme d'argent à lajeune fille qu'il a séduite < non point pour lui venir en aide, mais parceque c'est ainsi que ferait tout homme d'honneur en pareille circonstance. »
116 r. 'honneur et le devoiii
clome le comte Trast dans la pièce de M. Sudermann : « ce qu'il y a de grave, c'est qu'il y a autant de sortes d'honneur qu'il y a de classes et de degrés dans la société... Tiionneur n'est autre chose que l'ombre que nous projetons, quand le soleil de l'estime publique nous éclaire (1) » ; et le drame tout entier de l'Honneur semble destiné à illustrer la thèse de la relativité de ce sentiment, opposée au caractère absolu du devoir. Le devoir oblige tous les individus placés dans des circonstances identiques ; l'honneur ne nous oblige que vis-à-vis de nos pairs : il ne nous inspire ni pudeur, ni retenue, ni honnêteté à l'égard de nos inférieurs ou des étrangers. Un homme qui rougirait d'être rencontré ivre par ses amis ne craint pas de se montrer dans cet état à scsdomestiques. M.Coljani cite « un gentilhomme sicilien qui, d'une exquise sensibilité pour les maux des personnes de sa caste, est profondément insensible aux souffrances des roturiers. (2) » et Tarde remarque que des paysans, très honnêtes avec d'autres paysans, ne se font aucun scrupule de « rouler » le bourgeois ou l'étranger, ou encore que des gens passionnés en politique, très dévoués à leurs amis ou plutôt à leurs coreligionnaires, commettent des indignités envers leurs adversaires (3). Nous voyons dans l'histoire des ' sociétés que pendant longtemps la sincérité n'est exigée qu'entre les hommes faisant partie d'un même groupe social; vis-à-vis des autres, la dissimulation et le mensonge sont autorisés et ne sont pas déshonorants ; aujourd'hui encore, si deux hommes d'honneur ne doivent pas , sous ■
(1) H. Sudermann: Z'.Ho/ineur, (Acte II Se. XI); cf. Acte i",sc II : a chaque caste a son honneur à elle. »
(2) CoLJANi : La Sociologia criminale, Catane. F. Tropea, 1889.
(3) Tarde : Etudes criminelles et pénales ; L'Atavisme moral, p. I24-I25.
l'honneur et le devoir 117
peine d'être disqualifiés, user de ruse dans un duel, presque tous les artifices sont autorisés dans les luttes entre les nations ; un général (jui a trompé l'ennemi par le plus odieux stratafifème, un diplomate qui a dissimulé la vérité Ou qui a surpris, par des moyens inavouables, les secrets d'une chancellerie étrangère, un attaché militaire, qui fait en somme le métier d'espion , sont considérés comme des hommes d'honneur. Aussi, un soldat qui obéit à son honneur se rend-il d'ordinaire bien compte que, s'il était prêtre ou magistrat, son honneur dans les mêmes conjonctures lui dicterait une conduite très dillerenle. L'honneur, qui ordonne avant tout à l'homme d'être brave, prescrit essentiellement à la femme d'être chaste. Il y a un honneur du joueur presque incompréhensible pour l'honnête homme; on a souvent mis en évidence l'honneur des voleurs et des brigands, qui consiste à respecter la discipline de leur bande, le secret juré à leurs complices, la foi échangée avec eux. Ces criminels sont sans moralité : ils sont cependant bien souvent, en un sens, des hommes d'honneur. L'honneur des domestiques n'est pas celui des maîtres et c'est ce que déclare plaisamment, dans une comédie de Caldéron, le valet « Coquin », lorsqu'il décide de ne pas imiter son maître qui, mis provisoirement en liberté sur parole, va retourner volontairement en prison : « L'honneur des domestiques ne s'entend pas de la même façon (jue celui des maîtres (1) ». Celte surprenante variété des points de
(1) Caldebon : El Medico,.. II' Journée, Se. VI. Les maîtres sur ce point pensent, d'ailleurs, comme leurs serviteurs. Un Romain, plein du sentiment de sa dignité, ne rougissait pas du faire faire à ses esclaves tel métier qui
aurait lui-même déshonore.
il8 i/honneur et le devoir
vue sur Thonneur s'oppose bien au caractère absolu de la loi morale.
Ainsi, tant dans la forme que dans le fond, il y a lieu de distinguer Thonneur du devoir. Nous pouvons très bien concevoir que l'un existe sans l'autre. Gomme antithèse au bandit perdu do vices et de crimes et qui possède cependant un honneur qui lui est propre, il n'est pas impossible d'imaginer un honnête homme qui ignorerait toutes les subtilités de l'honneur ou qui les mépriserait Tel veut être le héros de M. Sudermann, le comte Trast, et telle est l'allitude qu'il recommande et qu'il justifie dans celte apostrophe : « Pendant des milliers d'années, des hommes se sont réjouis à la vue du soleil sans se laisser assombrir par le fantôme de l'honneur et, aujourd'hui encore, les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf millièmes de l'humanité vivent de la même manière. Vis comme eux, travaille comme eux et jouis du soleil I » (1). Et Bossuet marque bien aussi, en même temps que la prédominance de la vertu sur l'honneur, l'indépendance de ces deux j, 1 principes de conduite, quand il écrit : « L'homme parfaite- i ment vertueux peut bien se passer de l'honneur, parce | que la vertu lui apprend que son bonheur ne dépend pas de l'opinion des autres et qu'il peut se passer de ce qui est hors de lui, surtout étant bien en lui-même ; or, la vertu le met en cet état » (2). C'est, en effet, la nature sociale de l'honneur qui, en le rendant toujours tributaire de l'opinion et en le faisant reposer sur l'approbation réelle ou imaginaire d'un groupe plus ou moins restreint, ne lui confère
(1) H. Sudermann : L'Honneur, Acte 1", Se. XU.
(2) Bossuet, Pensées chrétiennes et morales {loc. laad.)
l'honneur et le devoir 119
qu'une moralité médiocre, instable et [>resque superficielle. Donnant pour but à notre activité pratique non certes une fin basse ou intéressée, mais cependant un objet hors de . ous, variable suivant le temps et le lieu , suivant les circonstances ambiantes et nos dispositions subjectives, permanentes ou passagères, le précepte de l'honneur s'impose à nous de l'extérieur : c'est un principe d'hétéronomie, comme le dirait Kant, et ses impératifs sont toujours hypothétiques ; l'honneur peut bien nous faire agir conformément au devoir ; mais il ne nous fait paf? agir par devoir. Relatif et inconsistant, fondé sur le paraître et non sur Têtre, il remplace l'universalité formelle de la loi morale d'obligation par la contrainte morale qui vient de la routine et de la tradition; ^1 substitue à l'obéissance libre au devoir, l'observance mécanique d'une règle ou d'un rituel et au caractère rationnel de la vertu, l'aveuglement de la mode ; aussi a-t-on pu se demander où en serait l'humanité dans la voie du progrès moral, si des consciences fortes et éclairées n'avaient pas émergé au-dessus des influences du milieu, et, sans crainte de scandaliser, n'avaient pas délibérément rompu avec les pratiques littérales de l'honnejir héréditaire.
Cependant, dans cette comparaison entre le devoir et l'honneur, ne méprisons pas trop celui-ci et cherchons pluiôt pourquoi le sens commun, par une sorte d'instinct naturel, a si souvent rapproché ces notions jusqu'à les confondre.
Remarquons d'abord que, si nous avons pu signaler entre les deux grands mobiles pratiques certains conflits intéressants à étudier, ils sont, en somme, assez rares : il y a, d'ordinaire, accord entre le souci d'avoir une bonne réputation,
120 l'honneur lt le devoik
ou plutôt (le la mériter, et le culte du devoir: l'homme d'honneur est, le plus souvent, un honnête homme. C'est qu'en effet, la préoccupation de ne pas heurter les coutumes sociales est pour l'individu un frein et une sauvegarde; elle Tempéche de tomber dans le mépris de ses pairs, c'est-à-dire de s'abaisser au-dessous du niveau moyen des gens de sa condition et il faut avouer que ce souci a déjà son importance morale; l'honneur qui nous vient de l'estime de nos égaux varie évidemment selon le milieu social dans lequel il se développe et selon que le groupe, duquel nous sommes solidaires, est plus ou moins restreint et plus ou moins raffiné ; mais il est toujours constitué par un ensemble de vertus utiles, parfois môme indispensables.
L'honneur s'attache, il est vrai, trop exclusivement à pnraître ; mais les moralistes et les psychologues ont souvent remarqué qu'à force de prendre artificiellement une attitude, nous finissons par l'adopter naturellement; après avoir reproduit par imitation, par éducation, ou simplement par snobisme, certains gestes, nous arrivons à les faire de cœur et avec conscience, notre être moral obéissant aux suggestions de notre être physitpie et social; celui qui d'abord prétendait uniquement à paraitre estimable devient efïectivcment ce qu'il voulait paraître ; l'individu honoré devient ainsi honorable et l'homme d'honneur se transforme en personne morale (1).
La parenté entre l'honneur et le devoir se reconnaît à
(i) Cest sans doute un peu l'opinion de Bossuet {Ibid) «... le moins que pui^se l'aire un homme que l'on honore de cette sorte, c'est de recevoir cet honneur... et de souhaiter, pour l'amour de ceux dont le jugement lui est si fHvorahle, qu'ils cessent de se tromper dans leur opinion... par le règlement que lui-même apportera à ses mœurs. »
l'iionxeur et le devoir 121
bien d'autres signes. Antagoniste de l'égoïsme, comme le devoir lui-même, le sentiment de l'honneur habitue l'individu à remporter sur ses inclinations et sur ses intérêts des victoires pénibles, mais décisives ; il est, nous l'avons dit, l'élan vers un idéal à côté duquel pâlissent et disparaissent toutes les réalités, il est l'obéissance à une règle sociale devant laquelle plient tous les orgueils et tous los amourspropres ; par là, il libère l'individu de lui-même et se révèle comme une des meilleures préparations au devoir. L'opinion travaille en faveur de la moralité (l) ; elle a contre elle sa diversité, ses aspects multiples, ses jugements contradictoires, ses caprices apparents ; mais lorsque, comme il arrive de plus en plus dans les sociétés modernes, l'opinion dont nous sommes tributaires tend à être celle de tous nos contemporains, nous ne dépendons plus d'un cercle étroit, borné et partial ; chacun de nous fait partie d'un grand nombre de groupes et l'exclusivisme aristocratique de l'un d'eux â immédiatement pour correctif celui de tous les autres ; la facilité des communications , leur rapidité , l'échange des pensées et leur pénétration, la presse enfin créent pour toutes nos actions un immense public répandu sur l'univers entier (2). Nous ne nous sentons plus respon-
(1) C'est un des mérites que Tarde reconnaît à l'oninion à l'empire qu'elle exerce sur les individus : « Au point <le vue moral, elle lulte continuellement et avec succès, le plus souvent, contre l'égoïsme, contre le penchant de la conduite à poursuivre des fins tout individuelles ; elle trace et creuse, l'opposant à cette téléologie individuelle, une léléologie toute sociale, en fav-'ur de laquelle, par la louange et le blâme distribués à propos et contagieusement répandus, elle accrédite des illusions salutaires. » (Tardk; l'opinion et la foute, p. l27).
'î Cet élargissement de l'opinion que nous jugeons favorable à la reconnaissance et à la pratique du devoir n'a pas été apprécié de la même manière par tous les philosophes moralistes. C'est ainsi que M. Fouillée
122 l'honneur et le devoir
sables devant nos pairs seulement et soumis à leur approbation ou à leur blâme ; c'est Testime de tout homme raisonnable que nous voulons ; ou plutôt, dans cette croissance illimitée de Topinion, qui la fait universelle et qui la rend uniforme, nos pairs ne sont plus quelques privilégiés que les hasards de la naissance, ceux de l'éducation ou les préjugés d'un choix mal fondé nous imposent comme modèles et comme arbitres ; nos pairs, c'est-à-dire nos égaux, ce sont tous nos semblables et l'honneur, ainsi « démocratisé », prend une extension et une valeur comparables à celles du devoir.
(La question morale est-elle une questiort sociale ? Revue des Deux-Mondes, août 19CHI, p. 48a) aflirme que « le sentiment du devoir perd de sa force à mesure que s'élargit, s'éloigne et devient pus abstraite la société envers laquelle l'individu se sent obligé. » Conformément à cette assertion, on peut admettre eti effet (|ue la force sociale est très puissante pour renforcer robli^jalion el que, plus la société dont nous faisons partie est reslreintc, plus elle agit sur nous par son contrcMe et ses onctions ; mais csl-il sur qu'elle agisse alors uniquement dans le sens de la moralité et non eu vue de son propre intérêt ou simplement par tradition ? Or l'intérêt social, el surtout la tradition sociale, ne concordent pas toujours avec la moralité du temps préstnt. Et M. René Wohms, {Organisme et Société) (p. 22-"j-2r(7) nous parait avoir plus justement signalé l'infériorité morale de l'esprit collectif, surtout dans les sociétés étroites. Il nous le montre en retard sur l'esprit individuel : Tandis que depuis longtemps le crime est condamné en morale individuelle, les sectes et les foules sont souvent criminelles ; alors que les guerres privées ont disparu et que pour les éviter on a créé des juges, l'esprit national approuve les guerres entre les Etats Ce que M. René Wqrms dit de l'esprit collectif s'applique très exactement à 1 honneur : « L'esprit collectif est généralement moins développé — plus faible et plus pervers à la fois— que les esprits individuels de ses membres. » (p- 79) ■ Le sentiment de nos obligations s'accroît en même temps que devient plus vaste notre horizon social « mais en s'élargissant il n'a pas diminué ; il s'est fortifié au contraire par cela même qu'il s'est étendu. Tenant à une société plus ouverte, nous y tenons d'un esprit moins étroit el d'un cœur plus haut» (p. ^■j). Voilà bien l'honneur en marche vers le devoir-
l'honneur et le devoir 123
L'honneur, comme le devoir, exprime, d'ailleurs, ses préceptes sous celle forme : il faut ; si bien qu'il semble parfois nous faire oublier le caractère hypothétique de son fondement et Ihétéronomie de sa maxime, pour s'imposer à nous avec le caractère catég'orique et absolu de l'obligation morale inconditionnelle.
Certes, « un homme de conscience peut se mettre au-dessus de l'honneur pour suivre la raison » (1) ; nous reconnaissons même qu'il le doit ; mais nous devons r<'marquer aussi le grand danger qu'il y a, dans la pratique, à se libérer des lois de l'honneur. Quand on a la force de se soustniire à leur puissance, c'est peut-être parfois, en elïet, pour s'élever jusqu'au devoir pur, mais c'est souvent aussi pour tomber dans l'impudence, le désordre et le caprice, c'est-à-dire l'immoralité (2). Mépriser l'honneur, c'est cesser de demander aux autres de nous appiécier, c'est faire fî de leur estime ou de leur dédain ; c'est vouloir se juger seul, sous prétexte que l'on est le seul à se
(1) p. F. Pégaut : Eléments de philosophie scientifique^ et morale, Paris. Garnie/, p. laâ.
(i) C'est ce que dit Waitz, dans son livre, la Psychologie comme science naturelle, Briinswick, 1819, cilépar LAz\Rus,(op. cit,L l-,pi>- '-IS, sqq.) Après avoir déflni l'honneur: «le moyen par lequel la morale, sous forme d'opinion publique, agit sur l'individu n et avoir affirmé que l'homme ne se connait bien que par l'intermédiaire du jugement d'autrui, il montre que, si un individu veut se libérer et ne dépendre que de son propre jugement, il échappera aux suggestions de l'honneur ; mais, ajoute-t-il, « il se peut que cette liberté devienne le mépris éhonté du criminel pour le public, aussi bien que la fermeté de caractère du sage. » Waitz, reconnaît cependant que le sentiment de l'honneur ne fait en général que « préparer un bon fonds pour le développement moral, » que celui-ci ne peut subsister seul et sans lui, mais qu'il va plus loin et s'applique « au contenu particulier de chaque personnalité, Indépendamment du jugement des foules. »
124 l'honneur et le devoir
connaître, c'est dépendre uniquement de soi-même, de sa raison et cette altitude d'autonomie, pleine de grandeur, est le signe d'une puissance d'àme singulière. Mais c'est aussi une invitation à la fantaisie personnelle, une porte ouverte à l'égoïsme, dont les sophismes adroits et subtils parviennent trop facilement à endormir la vigilance de la conscience morale.
« Celui qui se laisse guider uniquement par l'honneur, dit M. Pécaut, observe une règle qui lui est imposée par les autres » (1) et l'on comprend que l'homme de devoir ne l'accepte pas et qu'il refuse d'être jugé du dehors, non pas pour ce qu'il vaut, mais pour ce qu'il fait ou même pour ce qu'il paraît faire et ce qu'il paraît valoir. Mais souvenons-nous que ce tribunal extérieur, surtout quand on l'a bien choisi et qu'il est de tous les lieux et de tous les temps, possède los caractères essentiels de la conscience morale et (ju'il légifère sous la forme de l'universel. Le souci de l'honneur « nous place, sinon au point de vue de la raison universelle, du moins à celui de l'opinion commune » (2), qui en est comme le reflet matériel ou l'image à peine déformée.
L'honneur fut, sans doute, à l'époque féodale un sentiment très différent de celui du devoir; et, jusqu'à nos jours, il lui est resté quelque chose de son caractère spécial et exceptionnel ; il fut la vertu aristocratique, celle du chevalier ou du gentilhomme ; mais, sous cette forme, il s'étendit progressivement des classes dirigeantes aux classes moyennes et même aux plus humbles. Ce fut le grand précepte
(1) p. F. PÉCAUT, {loc. laud).
(2) P. F. PÉCAUT, {Ibid.).
l'honneur et le devoir 125
de nos aïeux, leur principal mobile d'action et presque toute lear morale. Jadis un Français, pour ne parler que de nos ancèlres, à quelque ordre qu'il appartint, faisait tout, non par devoir ou par crainte des justes lois, mais par honneur. Ce que l'honneur permettait, il l'accomplissait jusqu'au bout, la morale l'eût-elle défendu ; ce que l'honneur défendait, il s'en abstenait, la morale l'eût-elle ordonné (1).
(i) Ceci arrive encore dans les prroupements que les circonstances historiques ou les nécessités île la vie sociale ont maintenus relativement fermés et sans communications avec le reste de la nation. C'CFt ce que remarque, non sans quelque intempérance de langage, M. A. Hamon dans sa Psychologie du Militaire professionnel (p. 187 sq.). « Suivant la moralité militaire, le manquemcnl à la morale commune est d'une inleusité blâmable ou pénale moindre que le manquement à la discipline militaire. Le renom ilu corps l'emporte sur loute autre considération et motive toutes les infamies ». On pourrait en dire autant de chaque profession où l'esprit de corps est très puissant, la discii)line très nécessaire et très sévère. Au moment où j'écris ces notes, un congrès national des employés de chemins de fer, dont la grande majorité des membres réprouve comme un crime le « sabotage des voies ferrées », a refusé de le flétrir par un vote formel, parce que certains « cheminots » étant à ce moment là impliqués dans des poursuites judiciaires pour d s actes de cette nature, il y avait un point d'honneur à ne pas préjuger de la question à leur détriment (aoiit 1911). l'an» une matière tout à fait différente, à propos d'une affaire criminelle qui eut jadis un grand retentissement, l'affaire Chambigc, G. Tahdk nous fail très finement remarquer que l'opinion publique a jugé bien plus sévèrement que la .scducliou et le meurtre, le manquement;! l'hinneur dont s'était rendu coupible l'accusé. On à jugé Chambige « criminel parce qu'il y avait eu un pacte entre son amie et lui, et qu'en ratant son su-cide, il avait manqué envers elle à la promesse de ne pas lui survivre. C'est inouï le succès qu'a eu cette belle sentence dans les journaux mondains, où la violation des devoirs les plus certains, domestiques ou autres, est réputée une simple plaisant -rie, mais ou l'engagement d'honneur intervenu entre nos deu.\ amants a été aussitôt reconnu comme la plus inviolable dos dettes sacrées. » (Etudes criminelles et pénales. Ot\a.lrc crimes passionnels. L'affaire Chambige, p. I3O). Voili bien la morale de l'honneur à côté, et même audessus, de la morale du devoir !
126 l'honneur et le devoir
L'honneur, variable, d'ailleurs, suivant les classes, était donc très différent du devoir, qu'il offusquait et annihilait, si bien que les hommes les meilleurs ne paraissaient pas parfois se douter qu'à côté des règles spécifiques de l'honneur et de la hiérarchie des classes qui l'observent, il doit y avoir un devoir, accessible à tous, le même pour tous, source d'une dignité égale pour tous. Et cependant, malgré leur diversité, il n'est pas possible de nier que toutes ces formes de l'honneur reposaient au fond sur des principes communs et ne constituaient qu'une seule et même vertu ; car les hommes de tous les états et de toutes les conditions se comprenaient dès que le mot d'honneur était prononcé entre eux (1). Or, si aujourd'hui les hommes sont plus accessibles aux considérations de la morale pure, sans acception de distinctions sociales, si, plus soucieux de justice que de chevalerie, ils préfèrent les obligations universelles du devoir, aux commandements un peu arbitraires de l'honneur, nous ne pouvons oublier que pendant longtemps l'honneur a assez bien tenu la place du devoir, La vendetta, si immorale qu'elle soit, est bien supérieure à l'esprit d'égoïsme ; le duel vaut mieux que la lâcheté ou l'indifférence ; la chevalerie et le loyalisme sont des codes qui ont eu leur utilité et qui possédaient une valeur certaine. « L'historien Vico a pu dire, avec raison, que les lois de l'honneur caractérisent toute une période de l'évolution humaine, intermédiaire entre le régime brutal de la force et les lois plus pures de la justice abstraite et du devoir (2) ».
(1) Cf. Maurice Block, Dictionnaire de la Politique, t. Il, p. 89, sqq, V» Honneur.
(2) E. Thouvkrez, Eléments de Morale théorique et pratique. Paris, Belin, I9O6 ; p. 5I7.
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Pour expliquer et pour justifiera la foistoutes ces ressemblances et toutes ces différences entre le devoir et l'honneur, ressemblances qui les rapprochent au point de nous les faire confondre, différences (jni vont jusqu à provoquer des conflits douloureux ou tragiques, il importe de bien marquer les rapports des deux principes et de leur assigner leurs places respectives dans l'ensemble de la vie morale. Nous y parviendrons aisément si nous examinons la gradation formée par la série de ces trois termes, l'individu, la société, l'humanité. L'homme, quand il parvient à la conception du devoir, pense et ilirige sa conduite par des règles universelles Il con^iidère en soi non pas un individu ayant tels intérêts particuliers, membre de telle nation ou de tel groupement, mais l'agent moral, sujet et auteur d'une législation valable pour tout être raisonnable ; en sa personne et en celle d'autrui,il ne veut voir qu'une même humanité et c'est elle qu'il prend comme unique fin. Mais il lui est bien difficile, surtout quand il est encore inculte et grossier, dominé par de puissants instincts, de raisonner et d'agir ainsi ; cette discipline théorique est sans effet sur son caractère impulsif et sur ses passions. Heureusement qu'entre l'humanité, qu'il ne voit pas ou qu'il conçoit mal, et ses instincts, qu'il ressent trop , s'interpose la société. L'être humain s'est trouvé pris dans une série de groupements plus ou moins nombreux et plus ou moins dépendants les unsdes autres ; mais, dans chacun d'eux, il se sentait solidaire de tous les autres membres dugroupe, qui, lui-même, ne pouvait durer et assurer l'existence des individus associés que parl'acceptation commune de certaines règles. Et c'est ainsi que l'homme, par la nécessité des circonstances, connut la disci" pline sociale, avant de comprendre clairement la nature du devoir ; mais il semble bien qu'il ne put accepter celle-là
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que parce qu'il sentait confusément celui-ci. Les sociétés n'auraient pas pu créer la règle, si l'idée plus ou moins vague d'une règle n'avaient pas précédé leurformation et présidée leurconstitution. C'est cette règle, dontiléprouvait le besoin, que l'homme réalisa dans les lois sociales, en conférant aux nécessités de l'existence en commun les caractères de l'obligation morale, et cette première réalisation de la loi morale tut l'origine de l'honneur (1). Ainsi l'honneur apparaît comme une application du principe social de la division du travail à la notion d'une morale absolue (2), ou encore comme une limitation du devoir sous l'empire des conditions sociales, de l'opinion dont nous sommes tributaires et du
(i) Nicole, indique, à un point de vue un peu différent du nôtre, une thè?e analogue. U remarque dans l'univers « une très grande diversité de morales » (nous dirions plutôt une très grande diversité d'honneurs) « Ainsi il n'y a pas seulement une morale de chrétiens, une morale de Juifs, de Turcs, de Persans, de Bracmanes, de Sabis, de Parsis, de Chinois, de Brazilien'=, qui consiste dans certaines maximes qui sont communes à chacune de ces sociétés, mais même parmi ceux qui font profession de la même religion, il y a souvent de différentes morales, selon les différentes professions. Les Magistrats ont certaines maximes, les gentilshommes en ont d'autres ; il y a une morale de soldats, de marchands, d'artisans, de partisans, et même de voleurs, de bandis, de corsaires ; puisque ces gens ont certaines règles qu'ilsobservent entre eux, aussi fidellement que les autres hommes observent leurs loix, et qu'ils se font comme les autres une conscience qui approuve leur genredevie». C'est manifestement la paraphrase de la célèbre pensée de Pascal : «Vérité au décades Pyrénées, erreur au delà». (Pensées Havet, art. lU, §8 î VI, § 49)- Mais après avoir ainsi constaté que, dans la conduite humaine, « on ne voit pas moins de variété que dans le visage des hommes », Nicole ne conclut pas, comme on pourrait le croire, à l'inanité et à l'immoralité de ces maximes; il y voit au contraire, comme Pascal, des indices d'un besoin moral de l'homme et des approximations d'une morale véritable et divine. (Op. cit., 1" vol. p. 3 sqq, Discours sur la nécessité de ne pas se condaire au hasard et par des règles de fantaisie).
(2) Cf. Thouverez : (op. cit. p. 518) et P. F. Pécaut ; Entretiens et lectures de Morale personnelle. Paris, Garnier, p. 164.