A LA REPONSE
Les imprimeurs qui avaient tout cela tiré d'avance, et qui n’ont pu l'afficher parce que c’était sur papier tricolore, n’on! qu’à garder leurs affiches pour la prochaine fois ; caria fois prochaine, il y a lieu de présumer qu’il sera défendu de rien afficher sur un papier autre que tricolore.
La première fois que M. Conque, qui n’avait jamais vu son nom imprimé, l’a vu suivre du mot canaille, il a été désagréablement surpris.
Depuis, Monsieur Conque est moins surpris, mais cela lui esL toujours très désagréable.
Quand on lui dit, nuand des amis lui disent : — Vous avez lu 1 ignominie que public ce matin contre vous VImpartial ou Y Indépendant ?
— Je ne lis jamais ces canardsdà ! J’ai autre chose * faire cjue >!e m’occuper de ces inepties. Si vous saviez comme ça m'est égal !
Mais comme on a toujours pris Soin d’en glisser dans sa boîte aux lettres plusieurs exemplaires, crayonnés de rouge. Monsieur Conque a appris l’article par cœur, dans tes cabinets.
C’est un détail charmant que, pour embêter son père qui lui a r ,r,, sé une bicyclette, le jeune P^rnaud Cormue se plait à aller
cliarbonner sur les murs eft à l’intérieur des vespasiennes, quelques initiales significatives précédant ou suivant le nom, désormais public du candidat Conque :
Les candidats gagnent du moins, à cet entrainement, sinon de se biaser complètement sur les injures, du moins d’y apporler un grand scepticisme.
On les traite de voleurs , de vendus , de bandils; ça leur est pénible, assurément, mais cela n’enlève rien à leur conviction qu’ils ne sont ni des bandils, ni des vendus, ni des voleurs.
C’est ce qui garantit une absolue sécurité à la femme du candidat, si elle est adultère ; car on viendrait dire à un candidat :
— Vous êtes un cocu !
— Polémique électorale, penserait le candidat.
On insiste :
— Mais je répète que vous êtes cocu !
— J'entends bien, répondrait le candidat, en souriant jaune , mais en souriant : j’entends bien, mais j’en ai bien entendu d’autres!...
On sait qu’un bulletin de vole est annulé, lorsque l’électeur a fait suivre le nom du candidat d’une appellation injurieuse : Lorsque Machin s’est présenté, on a trouvé dans l’urne un nombre appréciable de bulletins qui portaient :
— Annulé', prononçait le président, en dépouillant le scrutin; mais Machin d’insister :
— Permettez, permettez : cocu , ça comote !
M... pour Conque!.
Conque esl un Cl...
Machin, cocu ; Machin, cocu.
U y a une autre façon d'éclairer le suffrage universel.
C’est d'éclairer au figuré.
Ça a beau être au figuré, c’est beaucoup plus sûr.
On sait bien que pour placarder des affiches aux murs, il ne suffira pas de cracher dessus el prier le bon Dieu que ça colle.
Il faut bien acheter de la colle, et payer les colleurs.
Mais les mêmes gens qui ouvrent des souscriptions pour soutenir la bonne cause , s’indignent si leurs adversaires, eux aussi, demandent de l’argent?
Et l’électeur, qui empoche, s'étonne ingénûment.
— D'où vient l'argent ?
Il s’étonne après.
Aux frais de la Princesse , ou aux frais des Princesses...
Qui pourra se vanter désormais de ne pas avoir reçu de l’argent d'une femme ? ..
D’autres en reçoivent d'ailleurs depuis longtemps, el qui s'en vantent.
Il y avait déjà le louis du commis-voyageur , qui vaut dix francs.
Nous aurons maintenant le louis de l'électeur, la pièce de cent sous.
Un candidat comme M. Jaluzol a bien de la chance.
D’abord, il a beaucoup d’argent.
Et puis, dans ses magasins, — tout y est nouveau, frais et joli comme le titre — tant de jolis cadeaux à faire à un enfant d'électeur. Et pas seulement à un enfant : coupons d’étoffe, cannes et parapluies, et jusqu’à des services à thé japonais.
Chante, rossignol, chante...
Ëniin, il y a à chaque rayon, des emplois aussi nombreux qu,* dans un ministère : et il n'y a pas besoin d’être bachelier.
M. Jaluzot, avec ça, peut se payer le luxe d’être antiministériel.
Il n’y a- pas un ministère susceptible de lutter : quel ministère pourrait distribuer des services à thé japonais î*
Il n’y a guère que le ministère de la Guerre ou de la Marine, qui, dans ses magasins, trouverait à envoyer quelques stocks de vieux uniformes : cadeau bien pâle à côté des soldes et coupons de M. Jaluzot :
Jaluzot : Tout est nouveau , frais et joli, comme le titre.
JL
M. Conque est sorti ravi du cabinet du Hréfel:
— Si mes pointages sont exacts, mon cher candidat, et vous savez que je ne me trompe guère , vous devez arriver en tête de liste, au premier tour, avec 875 voix de majorité.
Ceci corroborerait la rencontre heureuse qu’a faite» la*' veille, M mc Conque, d’une araignée du soir, espoir , et d'un fer à cheval au fond du jardin.
Ceci corroborerait également la réponse qu’a adressée le célèbre graphologue du journal de modes, à qui M u * Conque avait envoyé, en cachette, de l'écriture de son père, avec 1 fr. Ta en timbres-poste; et le graphologue a conclu :
— Nature ardente, ambitieuse, appelée à gouverner les hommes...
Ce qui permet de s’y reconnaître, et qui fait que, réellement» un préfet peut prévoir le résultat d’une élection, presqu aussi bien qu'une somnambule, c’est qu'au jour du scrutin, on se trouve
en présence, moins d'une série d' individualités. que d’un certain nombre de groupements.
Groupements officiels ou officieux.
Au Mans, il v a un Monsieur qui préside quatre Sociétés de Secours mutuels.
Comme chacune de ces Sociétés se distingue naturellement par des casquettes dilî'érentes, lors des réceptions, du t" janvier à la préfecture, le Monsieur paraît avec une première casquette sur la tête, et à la tète d’une première Société :
— Monsieur le Préd'et, j'ai 1 honneur de vous présenter la section des Prévoyants de f Avenir si dévoués aux institutions républicaines, etc.
11 serre la main du Préfet à la hAle, disparait, pour reparaître deux minutes après avec une seconde Société et une Seconde casquette.
— Monsieurle Préfet, les Vétérans et les Anciens Combattants
de 70...
Et ainsi encore avec les Pupilles de la Sarthe, et encore avec l'Harmonie des Amis-Réunis...
Eh ! bien, il est évident qu’un jour de scrutin, le Monsieur dn Mans a les voix des quatre Sociétés dans ses quaLre casquettes.
Heureux les amis du Monsieur du Mans !
Et cela revient à dire que le Su/fraqe universel se ramène toujours au vote plural plus ou moins déguisé.
Voyez ce jeune enfant tirant la langue, symptôme de l’application studieuse, qui calligraphie un nom propre sur un petit carré de papier.
C’est le petit garçon du receveur-buraliste qui prépare le bulletin de son père.
Les bulletins imprimés ont des papiers de grain sensiblement différent pom un tact exercé; et, le receveur-buraliste, dans la commune, on connaît son écriture.
Oigitiz
Ce ne peut être qu’un maire de la Corse, celui-ci, qui se fait f jrt, devant le préfet, que le candidat de l’administration aura I unanimité, toutes les voix, tombola.
Mais le préfet, sans enthousiasme, presque sévère :
— Vous êtes maire, c’est vous qui tenez l’urne et dépouillez le
" ■ ■" 5, il
c est peu.
scrutin : dans ces, conditions est peu.
Décidément, c’est en Corse.
Le bulletin de vote est une arme terrible.
Surtout si on la tremne dans la strychine, qu’on en fasse une boulette et qu’on vous force à l’avaler.
me semble que l'unanimité,
Sous le bénéfice de ces quelques observations, il demeure entendu que :
Les séminaristes ne relèvent que de leur conscience et votent en toute indépendance ;|
Les francs-maçons ne relèvent que de leur conscience et votent en toute indépendance ;
Les cantonniers n. r. q. d. 1. c. e. v. e. t. i. ;
Les facteurs n. r. q. d. 1. c. e. v. e. t. i. ;
Tous i.es fonctionnaires n. r. q. d. 1. c. e. v. e. t. i.;
Enfin, il y a encore les vieili.ards des asiles qui ne relèvent que de leur conscience et votent en toute indépendance.
El nous dédions ce numéro de l'Officiel aux Belges pour que le merveilleux spectacle de ce qu'est chez nous le Sutlïage Universel, stimule leurs désirs et augmente encore leurs regrets.
EtinoiiJ Ciiatenay, Elitwir.
L’Iiiipriiiieur-Uérmit :J. Werntr.
Imprimerie spéciale de I Officiel , 51 , rue de Ulicliy
Digitiz,
!*• Année. — N° 4.
1 0 Centimes.
4 Mai 1902.
L’OFFICIEL
Un An : 6 francs. 14, Rue Damrémont, PARIS
Monsieur Conque est élu, — naturellement.
11 n’est pas le seul.
— Enfin, l’on va donc pouvoir penser à autre chose qu’à celte odieuse politique! proclame M“* Conque devant ses amies en visite ; et :
— Je ne sais pas comment nous avons vécu depuis un mois !...
D'ailleurs, dans quelque temps, M°" Conque affirmera aux mêmes amies :
— La politique, je ne m'en mêle pas ; quand Émile s’est présenté, je n’ai rien voulu savoir de ses affaires, et, vous me croirez si vous voulez , mais c'est tout juste si j’ai connu, trois jours avant, la date des élections...
Mais en ce moment, M mo Conque est toute au dépit qu’elle affecte, de n’avoir pu, depuis si longtemps, se tenir au courant des choses intellectuelles.
— On ne pouvait plus lire un journal, une revue : la politique, l’ odieuse politique, remplissait toutes les feuilles, s’étalait partout, absorbait tout...
— C’est sale et ça tient de la place!... a glissé spirituellement la femme de l’avoué Goujard, bien connue pour la finesse de ses réparties.
El M™ Conque s'attriste :
— Songer que je n’ai pas encore lu le compte rendu des Trois Glorieuses , la nouvelle pièce de l’Odéon, ni feuilleté le supplément de l 'Illustration, pour voir le tableau de M. Dubufe, le tableau de M. Gervex, et surtout la famille de mon Carolus- Duran...
On dit communément en ville, en parlant de la famille Conque :
— C’est une famille d’artistes!...
Cette réputation repose sur des bases solides et bien établies :
M me Conque eut autrefois, elle-même se plaît à le rappeler, un talent ae virtuose; elle a malheureusement abandonné le piano : — Vous savez ce qu’il en est, — aussitôt que les enfants arrivent...
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— Mais si M m * Conque n 'exécute plus, elle adore toujours la musique ; si elle n’a plus le temps d’être une virtuose, elle est demeurée une dilettante. Pour rien au monde, M roc Conque ne manquerait la musique militaire du dimanche ; il y a, près du kiosque, la place marquée des chaises de ces dames Conque, et les opinions qui s’y professent sur chacun des morceaux exécutés, sont définitives. Personne, lorsqu’un mor ceau commence, ne prononce avec autant d’autorité que M“ e Conque : — C’est une marche ; ou : c’est une polka pour piston ; ou même . c’est une mosaïque. .
M u * Alice Conque est dans l’âge et la période de pleine floraison artistique ; aucun talent d'agrément ne lui est étranger : vous pensez bien qu’elle joue du piano, mais ce qui est mieux, on lui a acheté une mandoline pour sa fête, et, sans professeur , simplement en s’aidant de la méthode que l’on donne en prime, elle est déjà arrivée à des résultats surprenants. — M 11 * Alice Conque a, en outre, une voix de soprano qui la fait rechercher dans les messes de mariage , et a bien souvent arraché cet aveu de la bouche même des vieux amateurs de la ville : qu’il serait à souhaiter que toutes les chanteuses de profession que l’on exhibe au Théâtre- municipal, aient seulement la voix de mademoiselle Conque ; et, pendant la période électorale, c’était plaisanterie courante au Cercle du Progrès , de souhaiter à Conque qu’il eût, le jour du scrutin, autant de voix que sa fille ; — enfin, il va sans dire que M ,le Alice Conque peint à l’aquarelle avec un sentiment des plus délicats, que tel tambourin ou tel écran copié par elle sur des modèles de Madeleine Lemaire. a atteint des prix fous aux ventes de charité de la Croix- Rouge, des Dames françaises, ou des Camps de concentration, et que, lorsqu’il y a un grand dîner chez les Conque, les menus, peints par M Ue Conque, doublent la valeur de l’invitation. Et remarquez aussi que M 11 * Conque ne s’en tient pas aux fleurs, comme la plupart des jeunes personnes : sa piété filiale et son joii talent ont entrepris un portrait de M. Conque, que les quJ.quco privilégiés admis à en voir l’ébauche, proclament déjà
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un morceau remarqua I le , M' le Conque a attendu, pour l’achever, le résultat des élections, parce que, maintenant que son père est élu, elle ajoutera l’écharpe et les insignes, ce qui augmente toujours l'intérêt d'un portrait. D’ailleurs, quand on la félicite, tout cela n’empêche M*"* Conque d’ajouter modestement : -f Alice n’a aucun mérite : celte enfant est douée, voilà tout !
Le jeune Fernand Conque rentre, lui, dans la catégorie des collégiens remarquablement intelligents, mais pas travailleurs. Ce qu’on ne peut lui refuser, par exemple, c'est de débiter comme pas un ; lors du centenaire de Victor Hugo, notamment, M. Leygues ayant eu l’idée ingénieuse et pieuse d’associer tous les lycées de France à cette solennité, le professeur de rhétorique a fait, dans la salle du tribunal de commerce, sur VŒuvre de Victor Hugo , une conférence avec auditions, comme cela se pratique à la Bodinière. A celte occasion, Fernand Conque avait été chargé de débiter :
« Ce siècle avait deux ans... »
Son succès a été tel que le proviseur a sollicité pour lui et obtenu une lettre de félicitations de Monsieur Legouvë , dont on connaît les intéressants travaux sur Y Art de la lecture.
M. Conque a promis à son fils que, maintenant que le voilà député, aussitôt installé, il irait le présenter au vénérable académicien : — C’est une relation à cultiver , ajoutait M, Conque.
C’est depuis ce jour que la réputation de Fernand Conque, s’est solidement établie, qu’il avait la voix des Coquelin . . En classe, ses camarades l’appellent même Conquelin...
Quant à M. Conque, il a été autrefois petit bngle à la fanfare de l’école des Frères ; c’est vous dire qu’il a, lui aussi, des notions et des aspirations artistiques; mais, à cause de Y odieuse politique, il préfère laisser ignorer qu’il a été petit bugle et éviter iju’on lui rappelle à cette occasion qu’il a été à l 'école des Frères. D’ailleurs M. Conque a une aulre corde à son arc, ou à son art :
S eu de professionnels réussissent la photographie avec le talenlde 1. Conque; on lui répète plaisamment:
Digiti
— Si vous perdiez jamais votre fortune, et si vous n’aviez pas (Hé <Mu député, vous pourriez toujours gagner voire vie comme photographe . .. — En attendant, il faut reconnaître que ça lui coûte assez cher, car tous les électeurs influents et leurs familles ont défilé dévant son objectif, et n’ont mis aucune discrétion, — tellement c'était réussi, — à lui demander jusqu’à des deux douzaines de cartes album , et glacées... M œe Conque aurait également préféré qu’il achetât, plutôt que ce dernier appareil perfectionné pour 1 instantané ou la pose, le colleten véritable patte d’astrakan, dont elle a envie depuis l’année dernière... Mais enfin, grâce à la photographie, M. Conque complète harmonieusement la famille d'artistes qu’est la famille Conque On vient voir notamment, et de très loin, la collection remarquable qu'il a établie, en photographiant tous les ponts de la région, avec, sur chaque pont, M““ Conque, M u * Conque et le petit Conque... Et M. Conque est président delà Section de photographie, de
la Société Archéologique du département.
M. Conque s’est bien gardé, dans les réunions publiques qui ont précédé son élection, d’aborder les questions a art ; les questions d’art sont un déplorable tremplin politique. Je suis persuadé que M. Couyba lui-même, qui, cependant, dans sa biographie, insère celle, mention flatteuse : Poète, — avec, entre parenthèses : — Stances à Manon, M. Couyba ne doit parler ni peinture, ni poésie, ni musique, à ses électeurs.
Mais, maintenant qu’il est élu. l’artiste va pouvoir reparaître dans M. Conque; car avec une femme comme M me Conque, avec une fille comme M lle Conque et un fils qui a été félicité par Legouvé, quand on joint à cela un aussi précieux talent de photographe, on ne saurait manquer de se spécialiser à la Chambre dans toutes les questions où l’Art, — et à la Chambre, 1 Art s'appelle les Beaux-Arts, — où les Beaux-Arts sont intéressés.
Tous ses amis du Cercle ont dit à M. Conque, en le complimentant :
— M. Roujon va être rudement content de vous avoir! et :
— Ce n’est pas vous qu’il faut féliciter de votre élection, mon cher Conque, c'est Roujon !
Et on a ajouté :
Vous savez que Varchitecle diocésain a fait une propagande acharnée en faveur de votre adversaire : vous pourrez en toucher deux mots à Roujon ! •