‹ L'honorable Conque, députéChapitre 17 sur 28 · ART OFFICIEL · texte numérisé non relu

ART OFFICIEL

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— Roujon m'a dit : « Voilà ce que f appelle un portrait!... »

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Tl n’est pas douteux qu’au poinl de vue qui nous intéresse, c’rst-à-dire Te point de vue de Roujon, ou point de vue officiel, la catégorie d artistes qui vient en première placé, et éveillera d'abord les sollicitudes gouvernementales, — ce sont les architectes.

Dans architecture, il y a art, avec une faute d’orthographe, mais ça compte tout de même.

Du moment qu’il existe une Direction des Beaux-Arts, c’est donc que les Beaux-Arts, en France, sont jugés susceptibles d'être admiDistralivemenL dirigés.

Or, il est évident que M. Roujon n’a pas la prétention de diriger les artistes par des conseils, môme éclairés, — en disant

aux peintres : — Je trouve que vous mettes trop dé bleu — ou

aux sculpteurs : — Von s ne modelez pas assez.. .

On ne dirige pas les Beaux-Arts avec des conseils , mais avec des commandes. Et les commandes de l’Etal vont nécessairement, d’abord, aux architectes.

L’irréligion d’Etat empêche défaire construire des églises : mais on restaure celles qui existent ; je n’ai jamais va, pour ma part, une cathédrale, de quelque style que ce fût, entièrement dépouillée d'uue carcasse d’échafaudages.

Et les théâtres ! On ne construit pas un Opéra-Comique tous les jours, mais quand on en a un à construire, on y melle temps, et même, on le rate, pour avoir pins lard à le recommencer. Et faute d’un Théâtre Français à bâtir, il brûle.

Mais que de mairies, que de casernes, que de prisons ou s’évertuera l’ingéniosité de nos architectes! Et il y a quelque chose de plus intéressant que de sillonner un pays de lignes de chemins de fer, c’est de le couvrir de gares !

Rôtissons ! En bâtissant, on ne fait pas seulement «Te l’art, mais du socialisme : un tableau,' il n’y a qu’un homme que cela occupe: une statue, à peine quelques praticiens ; l'architecture, ça fait travailler les ouvriers ; quand le bâtiment va, tout va ; le véritable Art d’Etat, c’est Y Architecture.

On manque de chefs-d’œuvre ? Construisons toujours un musée eu attendant, ça les fera peut-être venir...

Architecte du gouvernement , architecte départemental , architecte de la ville, architecte diocésain : — qui n’a pas son architecte ? •

Après les architectes viennent les sculpteurs: les sculpteurs, c’est encore un peu des architectes.

Les sculpteurs de grand, s’entend, les sculpteurs à soubassement et avec socle.

La preuve qu’au point de vue officiel, ce qu’il y a d’important dans un monument, c’est le socle, la preuve en est dans l’admirable histoire du * Monument aux Morts pour la Patrie », qui doit s’élever à Montauban quelque jour, mais un jour que l’on ne saurait encore préciser.

Ce monument avait été commandé, il y a une dizaine d’années à un sculpteur consciencieux, mais lent. II y a cinq ans, la municipalité impatiente d’inaugurer quelque chose, a lait sceller par l’architecte de la ville un bloc de pierre imposant, sur lequel devait reposer le monument retardataire : ça aurait dû l’exciter, ce monument : mais ça l’a laissé froid comme marbre,ou impassible comme la piei're ; et les morceaux superbes mais inachevés, ne quittaient toujours pas l’atelier du statuaire. Alors, de guerre lasse, on a inauguré le socle ; le préfet est venu, et les généraux et les délégations, et les sociétés de gymnastique : on a prononcé des discoure, on a agité des drapeaux, on a mis des pièces de dix sous dans un petit trou préparé pour cet usage ; et puis tout le monde s’en est allé, et on a attendu. On a attendu cinq ans, pendant lesquels le voyageur non prévenu s’étonnait de ce moellon majestueux, installé, à la meilleure place, sur la plus belle place de la ville. Enfin le monument est prêt : Il est même exposé, cette année dans le jardin de la Société Nationale; seulement on vient de s'apercevoir que le socle si soigneusement aménagé et de si longue date, est trop bas et trop étroit pour le recevoir.

— Mais rendra-t-on les pièces de dix sous?

LA COMMISSK

— Voyons, Chose, vous qui étiez vétérinair

que vous pensez de ce tableau-là ?

C’est prodigieux le nombre de Morts pour la Pairie ou de Combattants de 70 dont la France e>t couverte, et se couvre encore chaque jour. Et cela, même dans des villes où, Dieu merci, personne n’est mort pour la Patrie. Mais ça ne fait rien ; quand une Municipalité commande un Monument aux Morts pour la Patrie, c’est parce qu’il y a un sculpteur local à encourager, et, sentiment louable, qu'il ne faut pas laisser crever de faim : on honore les Morts pour la Patrie pour permettre de vivre par la sculpture ; qui voudrait s’en plaindre? Et puis, en général, ça fait venir un Ministre, d’où animation dans la ville, profit pour le commerce local, palmes, et quelquefois môme une croix.

Le premier soin de M. Conque sera d’obtenir une commande de Morts pour la Patrie pour le jeune Chaumot, le petit sculpteur qui a tant de talent, le fils du père Chaumot, le petit Chaumot qui a fait un buste de M. Conque, un buste de M uie Conque, (décolletée), un buste de M lf * Conque, et un médaillon de Fernand Conque serrant dans ses bras le chien de chasse de M. Conque.

Lejeune Chaumot est, bien entendu, un boursier du Conseil général ; car le Conseil général subventionne les artistes, soutient d'un crédit qui n’est pas inférieur à cinq cents francs les monographies du département, (un crédit spécial de quatre cents francs a même été ouvert pour en établir la carte en relief), — et alloue une somme annuelle de quinze louis au jeune Chaumot, pour suivre les cours de l’Ecole des Beaux-Arts.

Le temps n’est plus où un jeune homme, qui paraissait doué pour la peinture de dispositions remarquables, fut envoyé, aux frais du département et par les soins du Préfet, qui avait confondu, à 1’ Ecole des Arts d'Angers. Arrivé à Angers, on met dans les mains du jeune peintre, un peu étonné, des limes et des ciseaux à froid; mais comme à cette époque, les voyages étaient longs, qui s’opéraient en diligence, le jenne peintre resta à Angers, et parla suite devint sans doute un maître de forges,— ce qui, non plus, n’était pas un mauvais métier.

Le Préfet du jeune Chaumot n’aurait pas de ces ignorances. Le préfet Laferme est avant tout curieux des choses d'art, 11 se désole que la période électorale ne lui ait point permis de venir

encore au Salon ; mais il accourra; aussitôt après le ballottage; et puis, le Salon, maintenant, installé au Grand Palais, c’est bien commode pour les Préfets : du Ministère de l’Intérieur par l’avenue Marigny, on y est tout de suite.

Le Préfet Laferme s’est fait une spécialité comme céramiste. Quand il est en tournée de révision, il se renseigne avec soir» auprès des maires, des notables, des gardcs-ehampêlres, môme : car, on trouve quelquefois chez les paysans îles occasions extraordinaires, des richesses insoupçonnées et inappréciables;

— il n'a encore jamais rien trouvé.

Si : une fois, la mère d’un cantonnier lui a apporté un vieux saladier, en faïence à fleurs, et le Préfet était si content qu'il lui a donné vingt francs. Seulement la bonne femme s’est dit : —

— Le Préfet m’a donné vingt francs d’un saladier que j’aurais pas acheté pour vingt sous; c’est donc que ce saladier était une pièce étonnante; ça devait valoir aussi bien deux cents francs que vingt, ou que vingt sous. — Naturellement, dans le village, on lui a persuadé qu’elle avait laissé échapper une fortune ; la

[ rauvre vieille s’est crue dépossédée, elle, en est lomliée malade; e Préfet, aux oreilles de qui le bruit est venn, a dû rendre le saladier; et il en a été pour ses vingt francs...

Faute de monuments, on commande des bustes; mais c’est bien mesquin. Et puis, qui dit buste, dit un grand homme, ou tout au moins un homme , à qui le buste est censé ressembler. Or, ça n’est pas toujours commode d’avoir la ressemblance exacte d’un homme presque toujours mort à uue époque où la daguerréotypie elle-môme n’existait pas encore. Car il faut bien compter encore une cinquantaine d’années avant qu’on ait, dans chaque département, des séries de grands hommes qui se soient fait photographier. Ou alors on s’en lire en élevant des bustes à Pasteur, à Gambetta, ou à Victor Hugo.

Autrement, voyez ce qui arrive : à Clamcey, dans la Nièvre, on a voulu jadis avoir un buste de Jean Rivet, l’inventeur du flottage du bois ; ce flottage du bois, ça consiste tout simplement, pour les propriétaires, à marquer les souches coupées dans leurs réserves, et à les laisser couler au fil de l’eau, au lieu de les transporter dans des voitures ;ça n’est pas bien malin, mais

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il fallait y penser ; et comme celte simple idée a permis aux marchands de bois de réaliser des économies et des bénéfices considérables, ils ne trouvaient rien de trop beau pour leur inventeur, et demandèrent à David d’Angers lui-même, le buste de Jean Rivet.

— Vous l’avez connu, ce Rivet? s'informa le statuaire.

Et comme, naturellement, personne ne l’avait connu, comme d’autre part David d’Angers avait précisément dans son atelier un buste de Napoléon 1" que venait de lui rater le mouleur, le Napoléon I* r raté est devenu un Jean Rivet parfaitement réussi.

Ça n’est toujours pas ce Rivet qui se plaindra. Et quant à Napoléon I er , il en a vu d’autres...

Dans un monument aux Morts, on n’a pas de ces hésitations ni de ces surprises ; poürvu qu’il y ait un cuirassier blessé, un zouave, un marin avec un sabre-baïonette brisé, un affût de canon et une cantinière, ça peut ressembler à n’importe qui ; ça peut même ressembler à n’importe quoi.

Le jeune Chaumot, qui n’est pas bête, qui sait se pousser, et qui arrivera, avait ollert à M. Conque de donner ses traits au cuirassier blessé, si la commande lui est faite ; M. Conque a refusé, par discrétion; alors il a été convenu que le cuirassier blessé, ce serait Turquet, le quincaillier de la rue Grande.

Restent les Peintres.

Au Salon , les architectes et les sculpteurs paraissent un peu sacrifiés : les architectes relégués dans des galeries réservées aux femmes adultères, les sculpteurs dans des jardins où les fumeurs se réfugieront. Le Salon, c’est pour les peintres, mais celte situation favorisée n’est-ce pas justice? Ils n’on.t pas les places publiques, eux, pour y étaler leurs chefs-d’œuvres; qu’eslce qu’il leur resterait, s’ils n’avaient pas le Salon? Le Salon, c’est leur seul moyen de se rattacher aux sphères officielles : et quelque difficulté qu’il y ail à se rattacher à une sphère , çe qu’ils s’y attachent, ce qu’ils s’y cramponnent!

Salon de la Société Nationale des Beaux Arts I

National, la nation, les peintres de la nation, qu’est-ce que vous voulez de plus?

El les autres, donc :

Société des Artistes français :

120' exposition officielle : officielle, ils ne nous l'envoient pas dire, les Artistes français ;

Arrrtistes frrrançais...

Frrrançais, N. de D. !

On ne peut pas commander des plafonds à tout le monde. Si les architectes n’étaient pas si rosses, ils établiraient dans les édifices publics des plafonds mobiles et interchangeables ce qui permettrait au moins d’avoir, pour la même pièce, plusieurs plafonds de plusieurs peintres dilférents; «tais c’est si jaloux, les artistes !

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