‹ L'honorable Conque, députéChapitre 18 sur 28 · EN PROVINCE · texte numérisé non relu

EN PROVINCE

Qu'est-ce qu'it y a d’intéressant dans votre Musée t Absolument rien, Monsieur : c'est tout des envois de l'État...

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Alors, ne pouvant pas salisfaire tout le monde avec des commandes, l’Etat cherche à s’en tirer avec des achats.

L’Etat est un acheteur , il ne peut pas être un amateur.

Vous connaissez la scène de l’amateur dans l’alelierdu peintre; le regard circulaire et fureteur, puis l’arrêt devant une toile convoitée, un petit coup négligent sur le cadre, avec l’envers du doigt replié, et, d’un ton détaché :

— Vous tenez beaucoup à cela ?

Et le peintre :

— Ah! sapristi, vous avez l’œil, vous; vous avez mis dessus,, tout de suite!...

Et ce sérail une scène plaisante, de représenter le peintre dépouillé petit à petit par l’amateur, de tous ses tableaux, de tous ses bibelots, de tout enfin : si bien qu’à la fin on verrait le peintre en chemise, et l’amateur, tirant les pans :

— Vous tenez beaucoup à cela?

L’Etat, lui ne peut pas acheter d’occasion : il ne peut se fournir que dans les grands m gasins.

Le Salon, ce sont les grands magasins, les jours d'exposition de blanc.

Blanc, et autres, bien entendu.

D’ailleurs qu’est-ce que çà lui fiche, à l’Etat?

Un Roi, un Empereur peut se dire : Ça sera embêtant d’être forcé d'avoir cette ordure tout mon règne, toute ma vie, dans mon cabinet, dans ma salle à manger, dans mon fumoir...

Mais un Ministre de la République, qu’esLce qu’il risque? Au contraire, c’est une bonne blague à faire à ses successeurs de leur coller, plein le ministère, (le la peinture à faire vomir...

El puis il y a les prélectures, les mairies et les musées de province.

Et puis il y a les greniers.

Et puis il y a les VV.-C.

L’Etat achète des tableaux au Salon, comme on achète, dans une vente de charité , parce qu’on ne peut pas faire autrement, parce qu’on est venu pour être tapé et puis qu’après tout, ça servira toujours d’étrcnnes, de cadeau de noces ou de fête, à des cousines pauvres...

L’important, c’est que ça soit grand, et, autant que possible, que ça veuille dire quelque chose : un centenaire , une apothéose, une belle opération chirurgicale , une scène de la Révolution, un épisode de la guerre de 70 : des scènes de genre, encore, un père et une mère en vêtements de deuil qui pleurent devant un berceau vide; ou un beau paysage, à la rigueur, mais alors très significatif : il y a des peintres qui intitulent leurs toiles Paysage d’Auvergne, c’est très bien ; mais alors, collez-moi au premier plan des paysans qui dansent la bourrée, et le Puy-de-Dôme dans le fond...

Et surtout que ça soit signé, signé lisiblement , — sinon, plus lard, ça peut faire des histoires; si bn avait exigé cela des anciens peintres, on naurait pas tant d’ embêtements, au Louvre.

Et puis, encore une fois, que cela soit grand, haut, large , qu'on n'ait nas l’air d’avoir pleuré après la toile, après le cadre, après les tunes de peinture...

— Oui, nous savons, les Meissonnier : mais les Messonnier ne sont pas tous si petits que ça : les personnages ne sont pas gros, c’est vrai: mais il yen a une quantité!...

D’ailleurs il y a telles dimensions de tableau qui mettent l’Etat, pour ainsi dire, dans Y obligation morale de vous l’acheter:

— Qu’est-ce que vous voulez qu’un particulier fasse de ça? Ce n'est pas avec les appartements modernes...

Et on expédie à un musée de province en formation, cette toile géante qui, à elle seule, meublera une salle.

Le seul écueil est que parfois les prix d’emballage et de transport effrayent une municipalité peu amie des arts: il faut que les toiles leur tombent tout emballées, et franco en gare !...

L’Etat demande :

— Qu’est-ce que vous voulez de votre tableau ?

— Trois mille francs, répond le peintre.

— En voilà trois cents, et la croix.

L’Etat y gagne, assurément.

Le peintre aussi, et môme davantage ; car la croix, vous savez bien, — pour les portraits ;... et pour les commandes en Amérique...

L’Etat, en décorant le peintre, dont il a acheté le tableau, augmente la valeur marchande de ce tableau : c’est exactement ce qui se passe lorsque le critique d'art influent consacre, à la toile que te peintre lui a donnée , un article définitif , et qui fera autorité.

Mais l’Etat, lui, ne revend pas le tableau...

Critiques d'art : c’esLà peu près comme si des agents de publicité ou des commis-voyageurs s’intitulaient critiques d'article» pour fumeurs, ou critiques de pâtes alimentaires.

L’Élal achète un tableau;

— A cause du sujet; — A cause des dimensions; — Parce que le peintre est chargé de famille ; — Parce que le preintre est un bon républicain ; — Parce que cela fait plaisir à Monsieur Conque.

Il serait à souhaiter, d ailleurs, que la commission d’achat n’obéît jamais à d'autres mobiles, et jamais ne cherchât à faire intervenir des raisons infiniment plus obscures, de goût ou de compétence.

Car enfin, il peut arriver qu’un Monsieur, qui faisait de la mauvaise peinture, soit, par un concours de circonstances, élu député ou nommé inspecteur des Beaux-Arts.

Ce titre, ou cette fonction n’en feront pas un meilleur artiste; et par contre, le fait d’avoir été peintre, lui créera une compétence devant laquelle on s’inclinera, et qui est redoutable...

Il est certain que les seules belles choses qui soient dans les musées, sont celles qui ont été données par des collectionneurs: c’est que ces gens avaient acheté d'aoord pour eux ce qu’ils ont légué cusuile dans leur collection.

Alors le mieux serait peut-être de compter seulement sur la générosité des donateurs, et de consacrer, en échange, le budget des Beaux-Arts aux pauvres.

L’art officiel s’arrête à la peinture: aquarelle, pastel, crayon, fusain, ça ne compte plus; et le quatrain célèbre sur la supériorité de la peinture à l'huile est inscrit en lettres d’or dans le cabinet du directeur des Beaux-Arts.

Quant aux dessinateurs, il n’y a de sérieux que ceux qui tno vaillent chez les architectes.

Delà couleur, et de la couleur a l’huile.

Si vous voulez

3 u’on regarde votre essin, mettez de la couleur dessus.

Le drapeau français a bien pris la peine d’avoir trois couleurs.

De la couleur, sacrebleu !

Aussitôt à Paris, M ll# Conque prendra des leçons de peinture à l’huile.

L’huile seule peut sacrer, peut oindre un artiste.

L’aht, c’est beau ; mais les beaux-arts c’est encore plus beau. Edmond (.hatenay, Editeur. l’Imprimeur-Gérant : J. Werner.

Imprimerie spéciale de l'Officiel, 51 , rue de Clichy

!«• Année. — N® 5.

1 0 Centime*.

i 1 Mai 1902.

L’OFFICIEL

Un An : © francs. 14, Rue Damrémont, PARIS

Il est absolument inexact que M. Conque, dont nos lecteurs ont appris l’heureuse élection, ait offert de démissionner en faveur de M. Brisson, qui se serait présenté à sa place au scrutin de* ballottage.

M. Conque a pu se laisser aller à dire qu’en dehors de toute

S uestion a opinion, il était regrettable que le Parlement risquât être privé d'hommes de la valeur de Brisson , — que ce M. Tournade, son concurrent plus favorisé, défendrait sans doute à la Chambre, en excellents termes, les intérêts des commandants de l'armée territoriale, mais qu’il apparaissait évidemment moins qualifié pour soutenir de son autorité et de son éloquence les revendications démocratiques ; — bref, M. Conque manifesta tout le respect attristé qui convenait devant une grande figure du parti républicain qui allait peut-être disparaître, un vaillant lutteur contraint de quitter Yarène : mais de là à lui céder sa place, c'est complètement différent.

Il n’est pas douteux que l’on eût trouvé un très grand nombre de députés radicaux, prêts à proclamer qu’ils donneraient dix ans de leur vie pour que Brisson fût réélu ; mais pour ce qui était d'abandonner quatre ans de leur vit politique , il y avait moins de presse.

C’est l’histoire des gens qui aiment toujours mieux parier cent mille francs que cent sous : cent mille francs, on sait bien que c’est une façon de parler ; tandis que cent sous, on vous les réclame.

— Brisson candidat à Die : cela rime avec Comédie , Monsieur!...

Le Temps, la Liberté, le Matin, autant de journaux, autant d'étiquettes différentes accolées au nom de l’élu Conque. Conque n'aura que 1 embarras du choix.

A tout hasard le préfet Laferme a noté Conque : Ministériel. Si le Ministère tombe, de toutes façons le préfet s’est trop compromis pour ne pas être révoqué: si le Ministère a / / màiorité, ce n’est pas la voix de Conque qui le fera tomber.

Presque tous les préfets, dans leurs calculs, ont raisonné comme le préfet Laferme. ,

— Qu’est-ce qui est plus élastique que la gomme élastique?

— C’est le caoutchouc .

— Qu’est-ce qui est plus élastique que le caoutchouc ?

— C'est la statistique électorale.

On sait bien qu’il y a eu tant de conser - ateurs élus, tant de socialistes , taut de nationalistes et tant de radicaux : maisl’x du problème, — l’x ou l’is/e — , c’est le bloc enfariné des républicains.

C’est là le grand pas qu’auront marqué les dernières élections législatives, d’avoir enlevé toute signification précise au mot républicain.

Jusqu’ici, quand on disait de quelqu’un: — C'est an vieux républicain , — cela pouvait laisser entendre qu’il s’agissait d’une vieille bêle, mais non pas d’un réactionnaire ; le seul synonyme de réactionnaire était alors l’adjectif libéral ou indépendant.

Désormais, indépendant , libéral, républicain. — même farine: le parti réactionnaire gagne en épithètes, ce qu’il perd en représentants.

En somme, je me demande pourquoi tous ces calculs?

Le Ministère sera ou ne sera pas renversé, tout est là ; et les additions les plus subtiles, et les soustractions les plus insidieuses, n’y pourront rien, et ne prouveront plus rien.

Mais nous sommes de petits impatients.

Et nous nous amusons à toutes ces statistiques pour calmer — . l’ énervement de l'attente, jusqu’au résultat définitif : comme les

S ens qui ne peuveut pas arriver à s’endormir, et qui s’imposent e compter jusqu'à trois cent soixante.

nv*

Ballottage, quel mol ridicule : et puis, qu’est-ce que ça veut dire ?

Ballotter : agiter en des sens contraires ; — agiter avant de s'en servir ; — les candidats aux élections législatives ont quinze jours pour se contredire et changer d'opinion; ils n'ont que huit jours pour les élections municipales.

— Ça ballotte, ça ballottel

L'élu du premier tour, lui, se frotte les mains :

— Ça boulotte , ça boulotte !

Tel. qui n’est pas élu au scrutin de ballnttage,avait cependant au premier tour, réuni une majorité imposante sur tous ses concurrents.

Ça n'est pas juste.

Pourquoi n’r a-t-il que le jeu électoral qui se joue seulement en deux manches ? On devrait avoir le droit de faire la belle.

M me Conque affirme que, si son mari n’avait pas été élu au premier tour, il ne se serait pas abaissé à subir Y humiliation du ballottage. F

M"** Conque parle sans savoir.

Evidemment, il vaut mieux être élu au premier tour ; mais il vaut mieux aussi n’êlre point blackboulé au premier tour : parce

S ue, dans les deux cas, cela vous fait toujours quinze jours de oni.

L’important, c’est d’être élü; n’importe où, n’importe quand, pourvu qu'on le soit.

Brisson, présentez-nous à Die Et vous moquez du quoi qu'on die!

Les dépntésdu premier tour ne touchent que vingt-cinq francs, comme ceux du second ; et le député du x* arrondissement n’a droit qu’à une voix, comme un simple député de la Drôme^

Il y a cependant un léger avantage, c’est qu’aussitôt élu, on

Ê eut retenirla place quel’on occupera, dans l'hémicycle du Palais ;ourbon, durant la législature.

Et naturellement, les députés élus au premier tour s’empressent de prendre les meilleures places : il n'y a pas encore de dames, la vieille galanterie française n’est pas en jeu.

Remarquons, au demeurant, que, le Palais-Bourbon étant disposé en hémicycle , on n’a pas, comme dans les compartiments de chemin de fer, le souci important et bien légitime, de s assurer d’un coin.

M“* Conque dit à M. Conque :

La droite, l’extrême-gauche, à côté de Jaurès ou à côté de Méline, tout ça, c’est très joli, mais çà m’est égal ; préoccupetoi d’abopd, — on te voit arriver de ta province, tout neuf, inexpérimenté, — préoccupe-toi d'abord quon ne te colle pas dans un courant d'air.

Un spectacle touchant est l'inaltérable confiance, l’espoir enraciné du candidat ballotté :

— J’ai eu trois mille voix ; mes adversaires en réunissent onze mille ; mais Chalumeau engage ses électeurs à reporter sur moi les 474 suffrages qu’il avait réunis; les 835 voix de Labarbe le suivront-elles au second tour?Et puis il y a lieu de tenir compte des courants ; un courant peut toujours se créer, entre deux tours de scrutin, et rien n’empêche quej’en bénéficie ; il y a des retours soudains ; des manœuvres de la dernière heure : les électeurs peuvent se ressaisir ; on a vu des résultats plus surprenants : tout va bien.

Enfin, il y a le vote des abstentionnistes .

Un abstentionniste, par définition, est celui qui ne vole pas.

L’électeur qui vote, par là-méme, cesse d'être abstentionniste.

N’empêche que celte expression, le vote des abstentionnistes est parfaitement significative, grosse d’imprévu, de mystères, et de surprises.

Tout l’honneur en reviendrait, paraît-il, à M Monis, qui. dans une réunion publique, aurait dénonce' tes craintes du gouvernement à C endroit du vote des abstentionnistes.

Vous pouvez me terrer la main tout de même , Victorine,

Après les affiches : Aux électeurs !

voici les affiches : Aux urnes! le contenant après le contenu : car cela ne veut pas dire que les électeurs soient des urnes ...

C’est entre les deux tours de scrutin qu’apparaît celle fée puissante et mystérieuse que l’on nomme la Discipline.

Au premier tour, on se présente comme on veut, on vote comme on veut, les candidats s’amusent.

Mais après le premier tour, c’est fini de rire ; la fée discipline touche de sa baguette le candidat plus favorisé ; et dès lors, ce même candidat, que vingt-quatre heures avant l’on traitait encore de vendu , de crapule, de satyre et d’escroc, ce même candidat devient tabou pour les mêmes gens qui ne trouvaient à son sujet d’épithètes assez cinglantes.

La fée Discipline a fait ce miracle.

Et le candidat moins favorisé, sur les affiches encore fraîches, ou il affirmait que voter pour Machin , c’était vouloir déshonorer la France , colle de nouvelles affiches pour protester que 1 honneur de la France exige qu’au second tour les électeurs volent pour Machin.

Pourquoi s’étonner? Est-ce qu’en temps de guerre nous n’obéirions pas aveuglément au général que nous savons pertinemment être une vieille baderne , et au capitaine qui, au su de tout le monde, fricote sur l’ordinaire avec les fournisseurs du régiment ?

Ce qu’il y a de douloureux, c’est d’arriver à quelques centaines de voix seulement du résultat, de se dire qu’il aurait suffi de déplacer cent suffrages à peine, et d’ètre forcé tout de même de se désister, de faire bonne figure et des risettes au candidat plus heureux qui a passé le mois précédent à vous traiter de crétin, et qui doit son triomphe à ce que, peut-être, on a fini par le croire.

On se console en songeant que l’on a réunis sur son nom une minorité imposante.

Une minorité imposante : cela vous fait une belle jambe !

C’est comme si l’on se félicitait d’avoir manqué, d’un chiffre seulement , le gros lot du Crédit Foncier 1

Mais en ce moment loul le monde esi content.

Ceux qui sont élus, d'abord.

Ceux qui sont ballottés , ensuite: parce qu'ils ont la conviction quils vont élre élus.

Ceux qui se désistent eux-mémes : parce qu’ils font leur devoir , (âpre satisfaction du devoir accompli), — et ceux qui sont battus, parce qu’ils ont conscience d'avoir groupé une minorité imposante.

Tout le monde est content :

Les ministériels sont victorieux.

Les antiministériels sont victorieux.

Tout le monde chante, tout le monde est enchanté : champs de bataille, chants de victoire, c’est l’ Arcadie du ballottage.

* Ht

On a cité un peu partout le mot de Waldeck-Rousseau : que les pièces de M. Jules Lemaître n’avaient pas de succès eii province.

11 ne faut pas oublier que la meilleure pièce de \1. Jules Lemaître, jouée il y a une dizaine d’années au Vaudeville, s’appelait le député Leveau.

— Qu’importe l’échec de Mesureur ? Drumont est battu.

— Que signifie l’échec de Drumont ? Syveton arrive.

— Cassagnac battu? phttt !... et votre Rrisson ?

— Jaurès élu? phttt. .. et Jules Guesde ?

Monsieur Conque ne dit rien, mais, modeste et béat, savoure en silence son triomphe tranquille et la sécurité de son obscurité.

Si l’on veut «avoirla véritable portée de l’échec Drumont, ce n’est pas à Cassagnac qu’il faut le demander, ni à Mesureur ce que signifie le succès de Jaurès.

Il faut admirer sans réserve l’héroique attitude de l’arrondis- •enient d'Yssingeaux.

Yssingeaux n'avait jusqu’ici d'autre titre de notoriété, que d’appartenir à ce même département de la Haute-Loire, qui vit naître Charles Dupuy.

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'dbt~à

Autant qu’au Puy, des gens d’Yssingeaux pouvaient, lorsqu’il devint ministre, se flatter d’appeler Dupuy par son petit nom de Charles. Quand Charles Dupuy brigua les suffrages du Congrès, on s'en réjouit à Yssingeaux tout comme au Puy.

Et s’il avait été nommé Président de la République, sans doute n’eùt-on su discerner au juste s'il étaildu Puy ou d' Yssingeaux.

Mais depuis ces époques de gloire et de bénédiction, l'étoile de Charles Dupuy a pâti au firmament politique ; et la notoriété d’Yssingeaux pâlissait d’autant.

Car Charles Dupuy n’avait plus l'espoir qu’avaient mis en lui les huissiers de préfecture, fiers de le savoir issu de l'un des leurs.

Où le temps où un huissier de préfecture s’attristait, à qui l’on faisait remarquer que Charles Dupuy était fils d'un simple huissier comme lui :

— Ron Dieu de bois! et moi qui n'ai que des filles!

Charles Dupuy est sénateur, maintenant, comme tout lemonde.

Qui jamais se fût soucié, que dans l’arrondissement d’Yssin-

f eaux, deux candidats se présentaient, l'un du nom de Michel, autre appelé Binachonl

Inconnus hier, oubliés demain, Binachon et Michel auront un jour été célèbres, et Yssingeaux, le petit, le modeste et tranquille Yssingeaux, aura trouvé le moyen de se singulariser entre toutes les circonscriptions de France, y compris les Colonies et la Corse; seul arrondissement dans lequel on n’ait pu, le soir du 27 mai, proclamer le résultat du scrutin.

Les gens d’Yssingeaux ne diront plus maintenant : Je suis d'Yssingeaux ! ce qui avait toujours un petitair un peu ridicule.

Ils diront : Je suis du seul arrondissement dans lequel on n'ait pu, le soir du 27 mai, jiroclamer le résultat du scrutin!

Ce sont les gens de Brioude qui seront dépités, — l’arrondissement le plus important de la Haute-Loire, — et où s’imprime même un journal qui s’appelle l'Abeille Brivadoise...

Mais, je soupçonne que c’est principalement en Corse que l’on a dû se sentir un peu humilié : et on a dû en vouloir une seconde à Emmanuel, — à Emmanuel Arène, — qui est arrivé maintenant à un tel degré d’influence et de popularité, qu’il n’a plus qu’à se présenter pour être élu : alors il n'y a plus de plaisir!

Croirait-on qu’aux dernières élections, Emmanuel Arène a failli ne pas avoir de concurrent à Ajaccio? Il a fallu que ce soit lui-même qui s’en suscite un, en dernière heure, pour émoustiller un peu ses électeurs fidèles, et Leur donner au moins l’ap-

Ï arenee de ces luttes électorales qui leur étaient si chères!... lais où sont les temps héroïques?

Maintenant, c’est à Yssingeaux, qu’on doit mettre l’urne sous scellés; La fraude électorale émigre de Corse, sa patrie d’élection, son terrain de culture, — de Corsé, où elle n a plus rien à faire !

L’urne sous scellés : mais pas une élection ne se faisait autrement, en Corse. Lorsque le président du scrutin prévoyait que le résultat serait peut-être mauvais pour son candidat, il prenait l’urne sous son bras, et déclarait :

— Ici vous faites trop de bruit : je vais dépouiller chez moi, pour être plus tranquille.

Et naturellement, il proclamait qui il voulait.

Le tout est d'avoir la disposition des urnes.

Il y a actuellement encore des conseillers généraux qui siègent au Conseil général de Corse sans jamais avoir été élus.

Fabiani a deux mille voix, Cunéo en a trois mille : en conséquence, proclame froidement le président du scrutin, en conséquence, c’est Fabiani qui est élu.

Et Fabiani siège; il siège d’abord jusqu’à ce qu’on Tinvalide; et une fois invalidé, ça recommence.

Ça peut durer toute la vie; — et personne ne s'en trouve plu* mal.

Et puis il y a les moyens classiques par lesquels un scrutateur avisé sait modifier le résultat de l’élection. Tel le moyen dit de la couenne de lard -, car il était bien juste que le cochon , qui est d’un usage familier et constant en matière de polémique électorale, finisse par jouer, en personne, un rôle actif au scrutin.

Tous les maires corses vous diront que, lorsqu’ils président aux opérations électorales, ils ont accoutumé d’avoir un morceau de lard dans leur gilet.

Dès qu’ils voient approcher du bureau un électeur notoirement connu comme leur adversaire politique, ils portent négligemment, la main à leur gilet, s’enauisent de graisse l’extrémité des doigts, et seulement après cette précaution préalable, s’emparent, pour le glisser dansl’urne, du bulletin qu'on leur tend ; et le bulletin ainsi maculé, devra être annulé au dépouillement, et ne pourra entrer en compte.

Il est vrai que dans Y Aude, un maire avait trouvé mieux qui se plaisait à citer ce trait de sa propre ingéniosité, et de sa présence d’esprit particulièrement subtile :

— Quand c'est un ennemi, c’est bien simple; avant de prendre mon bulletin, je me touche l'oreille : et, alors, tout nature llemnt le bulletin est taché ; il ne compte plus.

Et c’est ainsi que dans l’Aude, les députés , sinon les enfanta, se font par l'oreille.

Les oreilles des scrutateurs de l’Aude, nous rendront-elles M. Turrel, ce même Turrel, actuellement ballotté, qui fut invalidé il y a quatre ans, alors qu’il était ministre des Travaux Publics.

11 serait si content, ce M. Turrel : lui, qui dans sa ville natale, s’en fut, au temps de ses grandeurs, inaugurer une plaque sur laquelle étaient gravés ces simples mots :

— Ici naquit M. Turrel, ministre des travaux publics.

Oreilles de l’Aude, soyez-lui favorables !

Les électeurs ne réfléchissent pas assez que, lorsqu’ils blackboulent un ministre, ce n’est plus neuf mille francs qu’ils lui retirent de la bouche, mais soixante mille.

Les ministres devraient, donc avoir le droit de se présenter à peu près sept fois de suite (sept fois neuf, soixante-trois, si je ne m’abuse?)

Envisageons, par exemple, les conséquences d’un échec définitif de M. Georges Leygues à Villeneuve-sur-Lot.

Que M. Georges Leygues ne soit plus député de Villeneuve, c’est affaire entre le Lot-et-Garonne et lui ; le Lot-et-Garonne estime qu’il peut se passer de M. Georges Leygues député, ça le regarde ; — d autant qu'il y a déjà dans un département voisin, la Haute-Garonne, deux autres députés du nom de Leygues , ça

E eut créer des confusions, et enfin, j’admets très bien que le ot-et-Garonne mette quelque coquetterie à se payer des députés dont le nom ne soit pas déjà galvaudé dans les autres départements

Donc, encore une fois, que le Lot-et-Garonne puisse se passer de M. Leygues, député, c’est très biep ; — mais la France pourra-t-elle se passer de M. Leygues, ministre — et de quel droit Villeneuve-sur-Lot se trouvè-l-il à l’heure actuelle, l’arbitre de nos destinées artistiques puisque nos destinées artistiques sont incontestablement liées à la présence deM. Leygues au Ministère de l'Instruction publique?

Et si M. Roujon n’est plus directeur des Beaux-Arts, et si M. Claretie quitte la Comédie-Française, et tant d’autres conséquences graves: tout cela, pour le bon plaisir des électeurs de Villeneuve-sur-Lot, — Lot-et-Garonne !...

Il est impossble que M. Georges Leygues ne soit pas toujours

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