MINISTRE
Et cela n’empêche qu’en ce moment, tons les Conque élus au premier tour, et M. Conque tout le premier , affirment qu’ils préfèrent être dans leur peau que dans celle de Georges Leygues. C’est la sagesse des nations :
— Un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras.
Mais ce n’est pas la sagesse des nationalistes qui escomptent surtout, pour leur triomphe annoncé, mieux que le « tiens «qu'ils n ont pas encore, les * deux lu l’auras » du ballottage.
On dit aussi:
// vaut mieux tenir qite courir.
Mais en réalité, M. Conque, depuis qu’il tient son élection, ne fait que courir de plus belle.
Mais ça ne le fatigue plus : il court pour les autres.
Il court sur le velours : et alors, c’est délicieux.
Il est comme ces jeunes bacheliers qui, une fois leur examen passé, ne voudraient plus quitter la Sorbonne.
M. Conque vient apporter à ses co-candidats du département moins favorisés que lui et actuellement en ballottage, son appui moral et le concours de son autorité.
Et il se passe ce fait remarquable; M. Conque a été élu pafce qu'il devait l'être, mais il ne posait pas au tribun, et aux réunions publiques qui furent données pour présenter sa candidature, il plut davantage par son altitude modeste , que par son éloquence et son éclat.
Mais maintenant, maintenant que ce n’est plus pour son compte, maintenant qu'il est sûr de son fait, qu’il tient son écharpe, et que nul incident ne la lui saurait plus enlever,
M. Conque, au sein des réunions publiques organisées par les candidats qu’il patronne, M. Conque fulgure, M. Conque étincelle, M. Conque est très éloquent.
Il parle de son expérience ; il interpelle le candidat:
— Mon cher collègue., oui, mon cher collègue, car vous léserez : car les citoyens qui m'écoutent savent quelle besogne me réclame au Parlement, et que j'ai besoin d'hommes comme vous, mon cher collègue, d'hommes avec qui je puisse marcher la main dans la main, pour que cette besogne soit accomplie...
Et, en rentrant chez lui, M. Conque dit à M"* Conque :
— Je n'aurais jamais soupçonné l'action que j'étais susceptible de prendre sur les électeurs...
Et il dit encore :
— C’est égal, si ce pauvre Machin ne m'avait pas !... je l'ai
secoué un peu, je l’ai remonté; pas de nerf, pas de ressort, pas d'action ; je l’ai dit à Laferme : — Mais, mon cher préfet, com-> ment voulez-vous que nous fassions des députés avec ça 1 Et le préfet, m'a répondu : — Qu'est-ce que vous voulez, mon cher député, on prend ce qu'on a ; — je ne dis pas ça pour vous, bien entendu : vous, c'est uni- autre paire de manches ! Il est cer-
tain que si je n’étais pus là
Il est certain, surtout, que M. Conque dormira infiniment mieux, la nuit qui précédera le ballottage, que s'il n'avait pas été élu au premier tour. Et quelle que soit la température, ce jour du 11 mai, M. Conque se promènera tout guilleret, en sifflotant des airs de chasse.
Car, c'est principalement le jour du ballottage, en songeant, en sentant — que l'on scrutine encore, — et qu’eux, ils s’en fichent, — c’est ce jour-là que les élus du premier tour goûtent pleinement tout leur bonheur. Carie bonheur des uns est toujours accru, de l'embêtement des autres.
Le courrier de M. Conque
Les multiples soucis de la période électorale ont jusqu'ici empêché M. Conque de mettre son courrier à jour : U. Conque s'en excuse auprès de ses correspondants.
Mais aussitôt débarrassé des soins de son installation , M. Conque s'empressera d'étudier les questions qu'on lui veut bien soumettre , et, dès la rentrée des Chambres, il se fera un devoir dé transmettre à qui de droit, dûment recommandés , expliqués et apostillés, tous les mémoires et pétitions qui auront été confiés à sa vigilance.
Edmond Chatemy, Editeur.
le Gérant: J. Weraer.
l'errtt - top. urex di l’Arbre, Wuuwrr
«T Roou, Suce, S6, ru* F remuât.
1" Année. — N» 6. 10 Centimes. 18 Mai 1902.
Un A.n : © francs. 14, Rue Damrémont, PARIS
En arrivant à la limite du département, M, Conque est descendu du compartiment de troisième dans lequel, au départ, il était monté avec trois électeurs ruraux influents trouvés sur le quai de la gare :
— C’est pas rembourré comme pour des députés!... — avaient plaisanté, non sans quelque fiel, les électeurs ruraux, en s’installant avec M. Conque.
Mais M. Conque a eu un gros rire bon enfant, et tapant dans le dos des électeurs :
— Ce n’est pas une raison, a-t-il dit, ce n’est pas une raison parce que je ne paie plus ma place en chemin de fer , pour que je monte en troisième avec vous.
C’est de cette façon-là qu’on devient populaire ; car il ne s’y faut point tromper : la faveur que l’électeur envie le plus à son représentant, ce n'est pas les neuf mille francs, ce n’est pas les cigares, ce n’est pas la buvette, c’est la carte de circulation en première classe sur tous tes chemins de fer. Quand la femme de l'électeur en compagnie de l’électeur et de ses trois gosses, doit s’empiler avec un dragon, un artilleur, deux curés, un soldat du train des équipages et une marchande de fromages avec ses paniers, ça la dégoûte tout de même un peu de voir le député, tout seul, se prélasser dans un excellent coupé réservé:
— Il ne serait pas à celte place, si tu n'avais pas voté pour lui !
Il sera évidemment de bonne politique, pour le député, de dire :
— Je vous vois bien embarrassés ; confiez-moi donc les deux petits, et faites les monter avec moi jusqu’à votre station...
Seulement ça n’est pas très rigolo, parce que cela ne peut se faire que pour les enfants qui n’ont pas encore l’âge de payer leur place, et, on a beau être député, ce n’est pas toujours facile de garder des mioches, qui ne vous connaissent pas, et qui ont moins de trois ans...
On cite l’exemple de Ferdinand Gambon, — Gambon, le communard fameux, Yhomme à la vache, — qui, sa vie durant, sa vie législative, refusa les faveurs des Compagnies, et voulut toujours payer sa place au guichet.
De tels héroïsmes sont rares, et d’ailleurs bien inutiles \ c’est de V exagération, la vérité et dans le moyen terme adopté par M. Conque.
Voyager en troisième classe jusqu'aux confins du département : là, descendue, et, sens affectation, s'installer confortablement en première.
Il est arrive a M. Conque une mésaventure assez désagréable.
Comme il venait précisément de changer de compartiment, et s’était vu accueillir sans enthousiasme par les deux voyageurs dont les jambes allongées avaient, avec une autorité jusqu’alors indiscutée, pris possession des banquettes, voici que le contrôleur est passé.
D'un geste dédaigneux et las, l'un des voyageurs a tendu le coupon qui affirmait son droit de voyager à l’nejl en sa qualité de rédacteur à la Revue de dermatologie. La Revue de dermatologie a été fondée il y a douze ans par un médecin qui connaissait quelqu’un de la famille de M. Noblemaire. Depuis cette époque, la Revue a périclité: mais elle publie encore un numéro par an, dont on fait le service à tous les secrétaires généraux des grandes Compagnies, et qui consacre ses quatre meilleures pages à chanter la gloire des billets circulaires à itinéraires fixes, des billets de famille et des billets d’aller et retour pour les bains de mer, pour la foire de Séville, pour la Semaine Sainte à Rome, et pour les fêtes de la Pentecôte ; — et cela permet au rédacteur comptable de la Reuue de dermatologie de continuer à circuler gratis, avantage appréciable pour un rédacteur-comptable qui s occupe an même temps de la place des vins.
L’autre voyageur a remis au contrôleur un billet de quart de place : il l’a remis, martialement ; et, d’ailleurs, ne voit-on pas. enserré avec les courroies de sa valise an milieu des cannes et des parapluies plus bourgeois, ne devine-t-on pas, sous la gaine verte, l'épée de l’officier d’administration ?
Le contrôleur n’ignore pas que, dans un compartiment de première classe, cette bonne fortune lui échoit rarement de trouver un voyageur qui ait payésa place ; néanmoins, par acquit de conscience, il demanda encore son billet à M. Conque:
— Député! répond fièrement Monsieur Conque avec un regard aur ses compagnons de voyage.
Le contrôleur ne veut point paraître un valet du pouvoir, sous les yeux d’un journaliste et a'un officier d’administration. El voilà qu’il insiste :