‹ L'Honorable J.A. Chapleau [microforme]Chapitre 21 sur 32 · MESSIEURS LES ÉLECTEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS LES ÉLECTEURS

Vous avez appris que j'ai laissé le gouvernement de Québec pour faire partie de celui d'Ottawa. Quoiqu'il m'en ait coûté de laissor le poste enviable de premier-ministre de ma province, j'ai cru cependant devoir céder à l'invitation qui m'était faite pour la troisième fois de devenir l’un des membres du Conseilprivé de Sa Majesté en Canada, pour des raisons personnelles et des raisons publiques qu’il est de mon devoir de vous communiquer. Les raisons qui me concernent personnellement sont connues de tous. Ma santé ne me laisse guère en état de taire face aux innombrables occupations et aux anxiétés continuelles qui semblent parfois devoir écraser le chef d’un gouvernement. D'un autre côté, désirant faire de la politique la carrière de toute ma vie, j'ai compris qu’il me restait encore infiniment à apprendre, et j'ai cru qu’en servant sous les vétérans d'Ottawa, je pourrais, tout en étant relevé d’une immense responsabilité, acquérir une efficacité et une expérience dont mon pays et mes électeurs pourraient bénéficier plus tard.

Depuis que j'ai obtenu de vous l’insigne faveur de vous représenter, je n'ai jamais pe:du de vue qu’en osant recueillir, comme votre député, la succession des Lafontaine et des Morin, j'assumais une tâche bien lourde, et cette idée constante m'a encouragé et soutenu dans les travaux pénibles de la politique, et m'a forcé de redoubler d’efforts et d'attention pour réussir, en rendant quelques services à mon pays, à perpétuer le prestige qui s'attache au comté de Terrebonne. Mon ancien collègue dans la représentation du comté, l’honorable M. Masson, a pu, mieux que moi, soutenir ce prestige par uue brillante carrière, qui n’est, je l'espère, que suspendue, et je me sens grandement honoré d’être appelé à lui succéder dans les conseils de la nation à Ottawa.

Pour moi cette évolution est l’accomplissement du programme

que je me suis imposé en votre présence en 1867. Il fallait commencer par le développement de nos ressources et c'est dans la législature de Québec que ce premier travail devait s'opérer, Colonisation, agriculture et chemins de fer, voilà les trois grands éléments que j'ai voulu donner pour base à la poli tique provinciale. Le comté de Terrebonne a retiré de la mise à exécution de ce programme la part qu'il méritait, et je suis heureux de pouvoir dire que j'ai mis la main à tous les progrès qui se sont opérés chez vous, et que je laisse derrière moi une législation qui en assure le futur développement, Connaissant les talents et le p21riotisme de celui qui semble désigné pour me remplacer à Québec, je ne doute pas que le comté de Terrebonne recueille, dans toute leur plénitude, les bénéfices qui peuvent dériver de cette politique éclairée.

C’est du comté de Terrebonne qu'est parti ce grand mouvement de colonisation, qui, franchissant la barrière des Laurentides, va se frayer une route vers le nord et l’ouest, et va livrer aux populations futures de nouvelles régions pleines de promesses et d'avenir. Vous avez révélé au pays des ressources inattendues ; vous avez agrandi la province de vastes et riches territoires, et de ce comté rayonne, depuis des années déjà, ce mouvement des chemins de fer et de la colonisation qui attire tous les regards sur vous.

11 me semble que, maintenant, mon rôle à moi est de change: de théâtre et de sphère pcur continuer l’œuvre commune en vous donnant les moyens de réaliser toutes ces belles espérances et d'utiliser les produits de tout genre que la forêt, le sol et l’industrie naissante accumuleront bientôt dans vos nombreuses gares de chemins de fer. Si c'est Québec qui stimule la production, c’est Ottawa qui règle le commerce ; c’est de là que doivent venir les tarifs favorables et les débouchés avantageux. Ilne suffit pas d’avoir des bras vaillants capables de dompter la nature, il ne suffit pas à une population d'avoir de l'intelligence et du courage ; il faut que tout s’enchaîne, que tout s’entr’aide, et que l’homme dela politique complète l’homme du travail en donnant l’essor au commerce et à l’industrie. La demande des produits agricoles s’accentue sur tous les marchés européens ; la jeune Amérique est appelée à nourrir les vieux continents qui s’épuisent.

Il faut que le Canada ait sa part d’exportations dans les centaines de millions de piastres qui tous les ans traversent l'Atlantique. Soyons vigilants et soyons unis, et vous verrez que la sagesse de nos chefs, à Ottawa, nous conduira à des résultats de fortune inespérés. Je veux aller à Otta;ÿa pour seconder ces chefs et les encourager de toute la confiance que vous m'accorderez.

Voilà l'industrie qui s’installe chez vous et qui suit vos voies ferrées. Je vois les capitalistes des grandes cités rechercher le comté de Terrebonne pour la création de nouvelles manufactures, Vous assistez à l'inauguration d’une ère nouvelle. J'espère qu'il me sera permis de seconder plus activement ce mouvement et d'attirer plus sûrement les hommes d'affaire vers vos immenses pouvoirs d’eau et vos ineslimables richesses forestières et minières.

Et c’est aussi à ce point de vue que s’est placé celui que vous venez délire, M. Nantel, lorsqu'il s’est effacé si généreusement pour donner l'avantage au comté de Terrebonne d'avoir un représentant dans le gouvernement d'Ottawa. Occuper un siège de représentant aux Communes, c’est la réalisation de nobles et légitimes aspirations.

Je n'ai pas besoin de vous donner ici de programme politique. ün devenant ministre fédéral, j'accepte sans réserve la responsabilité de la position que s’est faite le gouvernement de sir John À, Macdonald, et je n’ai qu'un espoir et qu’une ambition : voir le pays profiter longtemps des bienfaits de la politique libérale et prévoyante et aider dans la mesure de mes forces à continuer et perfectionner l'œuvre commencée.

Cette politique a été discutée et jugée par le pays, par votre comté, dans les dernières élections générales; je ne vous ferai pas l’injure de penser que votre jugement du 20 juin a été donné sans considération sérieuse de votre part.

Vous avez alors affirmé hautement votre appréciation des mesures et des homrues dans l'administration de la chose publique. Franchement vous l'avez dit, franchement je vous en félicite et vous en remercie,

Notre position comme nation sur le continent d'Amérique fait en ce moment l’admiration des vieilles sociétés de l’Europe, comme elle fait l'envie de nos voisins plus forts, plus riches,

aussi généreux mais bien moins dotés que nous sous le rapport des institutions politiques,

La constitution dont nous jouissons donne à tous une protection égale, elle résout sans violence comme sans arbitraire toutes les complications politiques qui peuvent naître; elle assure la justice la plus impartiale et la plus respectée parce que notre magistrature est la plus indépendante, dans son inamovibilité ; elle nous donne la plus grande somme de liberté individuelle et politique,

Noire franchise commerciale est illimitée ; de fait nous ne gardons de notre état colonial que le prestige et le bénéfice du haut protectorat de l'Angleterre et la loyauté la plus cordiale à notre Souveraine, Et dans ce grand travail d'émancipation graduelle, nous sommes sûrs de nous trouver d'accord avec les sentiments généreux de la nation anglaise, Faire de ses colonies des nations est une mission assez belle pour satisfaire toute la fierté de la Grande-Bretagne.

Soyons satisfaits de notre sort, ayant le droit d’en être orgueilleux, sans vouloir hâter ou forcer un mouvement que la marche naturelle des choses et la destinée de notre nation amèneront plus sûrement et plus efficacement que les efforts des rêveurs qui oublient leur tâche pour s'occuper d'une œuvre qui n’appartient qu’à leurs successeurs.

Nous avons grandi, depuis un demi siècle, plus que bien d’autres peuples pendant dix générations,

Nous devons cette position, et la rapidité étonnante avec 12quelle nous l’avons obtenue, d'abord à la vitalité des races que le pays renferme, ensuite à la sagacité des hommes d'état qui ont dirigé nos destinées politiques, et surtout, disons:le, à cet esprit de foi, à ce sentiment dedignité qui est le véritable esprit public des nations qui veulent vivre et grandir.

Conservons cette foi qui engendre le respect et la confiance dans les hommes qui se dévouent à la direction de la chose publique ; gardons nos traditions glorieuses, elles sont encore le meilleur guide comme le plus fécond élément d’émulation pour les jeunes générations qui arrivent.

Vous avez de ces traditions dans votre comté; la province en abonde, le pays en est rempli.

Nous avons, à la tête de nos affaires politiques, un homme

éminent dont la personnalité ne déparerait pas les plus grands cabinets politiques de l'Europe. Vous lui avez donné votre confiance entière et durable ; vous lui avez gardé par là toute sa force, et il l’a employée pour quintupler la puissance du mouvenent politique de notre pays. Vous avez aussi ceux qui ont, depuis des années, donné leur concours généreux et fécond aux œuvres politiques de ce chef expérimenté ; encouragez-les par vos sympathies à continuer leur travail fructueux.

Que les animosités, que les rivalités, que les préférences s’effacent pour ne laisser qu’un seul sentiment, celui d’une émulalation fervente dans le service du pays. |

Voilà ce que je proclame, voilà ce que je pratique depuis que je suis dans la carrière politique, et, Dieu merci, je n'ai pas l'intention de renoncer à mon programme.

Je l'ai suivi sans m'occuper des fausses représentations, des récriminations, des attaques de toutes sortes dont j'ai été l'objet, et je ne cicis pas avoir, par là, perdu aucun des droits que je pouvais avoir à la confiance de mes compatriotes, ni manqué à aucun des devoirs que cette confiance m’imposait,

J'ai cru devoir exprimer mes sentiments dans une lettre aux électeurs du comté, parce que le pauvre état de ma santé m'interdit les fatigues du ‘ husting.”

J'ose espérer que vous me continuerez votre confiance, et si Dieu m'’accorde le retour de mes forces, les occasions ne manqueront pas où je pourrai m'entretenir plus intimement avec vous, et où nous causerons à cœur ouvert de nos intérêts com: muns.

Pendant quinze ans que nous avons travaillé ensemble, j'ai tâché de vous rendre, en dévouement at en labeur politique, la confiance que vous m'avez donnée. Pendant ces quinze années il s’est, pour ainsi dire, formé entre vous et votre député une communauté d'idées et de sentiments, une solidarité dans l’œuvre déjà faite et pour l’œuvre à accomplir, que je ne voudrais pas voir se briser.

J'ai la prétention de croire que je n'ai pas démérité de vous. À vous de dire si, depuis que je vous représente, votre comité a reculé dans la voie du progrès, s’il a baissé en importance et en considération.

Le verdict que vous allez rendre me dira si je me suis trompé

en pensant que vos vœux s'accordent avec les miens, et que nous allons continuer à nous estimer, nous respecter et nous

entr’aider dans le travail du bien pour votre comté et pour notre pays.

J’ai honneur d’être, Messieurs, Votre serviteur toujours dévoué

Discours PRONONCÉ A MONTRÉAL, LE 25 JUIN 1883, AU CONCERT ORGANISÉ EN FAVEUR DU RÉVÉREND M. LABELLE, POUR LA COLONISATION.

MeEspAMES ET MESSIEURS,

J'aurais pu, comme beaucoup d’autres dans les mêmes circonstances, prétexter la fatigue, la maladie ou les occupations pour me soustraire au devoir que m’impose aujourd’hui cette grande démonstration nationale. Mais de même que sur un autre théâtre, je n'ai jamais refusé le combat, je ne me suis jamais soustrait à la lutte, de même aussi je n’ai jamais refusé l’offrande de ma faible parole lorsqu'il s’agit de proclamer la grandeur de nos souvenirs historiques,

C’est aujourd’hui le grand jour de la patrie, le jour de l'oubli des luttes de partis, de l’apaisement des passions politiques, le grand jour de l'union de tous les cœurs ; c’est aujourd’hui que tout notre grand peuple canadien-français vient s’abreuver à la source des traditions, cette nouvelle fontaine de Jouvence qui lui redonne la jeunesse, la vitalité et le courage, qui fait circuler un sang plus vigoureux dans ses veines et éclore dans son cerveau fécond des idées plus nettes, plus grandes et plus productives. Depuis quelques mois, obligé par des raisons de santé de m'éloigner de ma patrie, j'ai eu occasion de visiter tout le continent et j'ai été en mesure de constater ce que nous a dit ce matin une voix plus autorisée que la mienne. ‘ Rien n’est beau, rien n’est grand, rien n’est sublime comme notre glorieux pays.” Déjà notre renommée s'étend de l’Atlantique au Pacifique, de l'océan Arctique au golfe du Mexique, et partout on retrouve les traces immortelles de ces fondateurs de cités et de ces vaillants pionniers partis des rives du Saint-Laurent.

Pas un pouce de terrain qui n'ait été foulé de leur pied civilisateur, pas une rivière que n'aient sillonnée leurs embarcations, pas une montagne qu’ils n'aient gravie, comme pour mieux contempler la grandeur de leurs destinées et le vaste champ de leur mission.

Apôtres de la civilisation, ils ont parcouru tous les horizons,

semant partout l'amour de la France et le culte du Dieu d'amour et de vérité.

Amour immense de l’humanité, insouciance de savoir si l’humanité se souviendra d'eux; exécution héroïque de cette pensée d'amour ; intrépidité contre les dangers ; sang-froid devant la mort ; vie sacrifiée sans autre regret que celui de ne pouvoir la renouveler pour la sacrifier encore ; oubli des injures ; pardon magnanime à leurs bourreaux ; triomphe de la vérité dans l’esprit; justice dans l’âme ; dévouement dans le cœur ; résignation dans les tortures, adoration partout et toujours ; tels furent les pionniers du Canada. Dieu ne donne pas de tels fondateurs à un pays dont les destinées lui sont indifférentes.

Quand il fallut arracher à la solitude, à la barbarie, ce domaine immense, Dieu envoya ses apôtres, ses martyrs : quand l'heure sonna de séparer cet enfant robuste et vigoureux, vierge encore des vices d’une civilisation dégénérée, quand l'heure sonna de séparer cet enfant d'une mère oublieuse que Dieu se préparait à châtier, il parut des soldats, des héros dans cette jeune nation, qui racheta le deuil de sa défaite par la gloire qu’elle imprima dans les plis de ses drapeaux vaincus ; quand sa liberté fut menacée, le peuple eut ses avocats, ses tribuns, ses législateurs, ses grands patriotes ; quand il eut repris sa place et sa part de responsabilité dans l’accomplissement régulier de ses destinées, il eut ses écrivains, ses poètes, ses hommes d'état. |

Humbles soldats de Dieu sans reproche et sans crainte, Qui portiez le flambeau de la vérité sainte Dans ces parages inconnus, Des volontés du Ciel exécuteurs dociles, Vous fûtes les jalons qui rendent plus faciles Les durs sentiers où doit marcher l'humanité. Gloire à vous tous ! du temps franchissant les abimes, Vos noms, environnés d’auréoles sublimes, Iront à l’immortalité !

Fils de tels hommes, nous sommes dignes de nos pères, ct lorsqu’aux jours difficiles de notre histoire, un pouvoir imprudent voulut attenter aux libertés si chères à tout cœur français, on vit les descendants des héros d'autrefois, sans souci du

nombre et forts de leur cause, chercher à la pointe de l'épée, dans les plis du drapeau britannique, la garantie et la consécration de leurs droits.

Ces héroïsmes ont porté leurs fruits, et aujou: ‘ui une poitrine dans laquelle bat un cœur français mais loyal à la couronne d'Angleterre, peut porter en même temps les couleurs françaises et papales.

Le champ de bataille est donc changé, l'ennemi n’est plus le même et nous attaquons la forêt. La charrue éventre les vastes plaines, et répondant à la voix du grand apôtre de la colonisation, nos enfants, revenus de leur exil volontaire, s’avancent dans les grands horizons du nord, pour nous y tailler un nouveau royaume.

Travaillons donc tous au grand œuvre, secondons les efforts de cette volonté puissante, qui a déjà produit des merveilles, et souvenons-nous toujours que le travail du colon est un prêt fait à la terre, qui lui donne en récompense le bonheur et l’indépendance.

Et pour terminer, qu’il me soit permis de rappeler ici que sur cette libre terre d'Amérique, notre premier devoir est de ne jamais oublier dans quelles circonstances particulières nous sommes placés.

Liés par la force des circonstances à des nationalités différentes de la nôtre, nous avons contracté avec elles des liens de parenté qui sont maintenant à jamais indissolubles.— Français, Anglais, Irlandais et les autres, nous sommes tous fiers de nous abriter comme des frères sous les plis glorieux du drapeau d’Albion.

Car, au souvenir du dernier drame héroïque dont le dénouement a eu pour témoin la plaine d'Abraham, nous ne pouvons jamais oublier que les deux héros qui succombèrent sur ce champ de bataille à jamais mémorable furent ensevelis dans le mêmetombeau. La prestérité a marié leur mémoire dans un glorieux monument qui porte l'inscription que chacun connaît et qui est chère à tous ls cœurs :

“ Mortem virtus communem, historia famam, posteritas monumentum dedit.”

Discours PRONONCÉ À L’ASSEMBLÉE DE SAINT-LAURENT, COMTÉ DE JACQUES-CARTIER, LE 6 SEPTEMBRE 1883,

MESSIEURS

La première chose qui m'a frappé et qui doit vous étonner aujourd’hui, c'est l’auréole qui entoure M. Descarries. J'ai dit l’auréole, j'aurais dû dire l’arc-en-ciel, car parmi les hommes de diverses nuances qui le composent, il y a des rouges, il y a des bleus, il y a des verts, il y a des jaunes, etc., etc ; des rouges comme M. Laflamme, des bleus comme M. Bellerose, des jaunes comme... (c'est une couleur romaine qui allait à M. Trudel avant sa rupture avec le Vatican) ; il y a des cailles comme M. Beaubien, des bigarrés comme M. Mercier, et des verts-tendre comme M. Descarries. Quel groupe ! Et leurs chansons! aussi différentes que leur plumage. Quelle famille heureuse !

Il y a parmi vous des hommes qui ont de la mémoire, messieurs, Vous rappelez-vous quelle lettre écrivait M. Laflamme à la dernière élection dans le comté ? Quelle attitude y prenait M. Mercier ? Quelle mine y faisait M. Descarries ? Pourquoi donc cette révolution étrange qui s’est opérée depuis lors ? M. Trudel cause-t-il religion avec l’ex-ministre de la justice, ou ce dernier lui demande-t-il des explications su: 7e Syllabus conjugal? M. Mercier parle-t-il de coalition avec M. Bellerose ? Non, M. Bellerose lui raconte son dernier voyage électoral à Saint-Hyacinthe. Et M. Beaubien écoute tout cela, et... en fait son profit, en songeant à son fauteuil d’orateur qu'il a perdu en Chambre, mais qu’il a retrouvé chez l’ébéniste Lavigne. Voyez plutôt ce front rêveur :

Oh ! qui me donnera d’y sonder sa pensée,

Lorsque le souvenir de sa grandeur passée Revient comme un remords l’assaillir loin du bruit,

Pourquoi sont-ils ici, ces amis de la veille, ces ennemis du

lendemain ?

M. Mousseau n'a pas changé; c’est le même premier-ministre

avec le même gouvernement, avec le même programme. M. Descarries est le même aussi. Il n’a rien appris de nouveau ; il n'avait rien à oublier. Si les deux candidats n'ont pas changé, qui donc, quoi donc a fait changer ceux qui disaient oui hier et qui viennent dire non aujourd'hui? Voici le mot de l'énigme : c’est vieux comme l’histoire de tous les politiciens désappointés.

C’est parce que M. Trudel n’est pas juge, bien qu’il l'ait demandé à M. Dansereau ; parce que M. Mercier n’est pas ministre, bien qu'il l'ait fait demander à M. Mousseau ; parce que M. Beaubien n’est pas orateur, bien qu’il l'ait demandé... à tous les échos d’alentour ; parce que M. Laflamme n’est pas député et qu’il veut faire puffer sa prochaine candidature ; parce que M. Bellerose .… non, lui n’a pas changé, il est ce qu'il a toujours été, ennuyeux et désagréable,

Croyez-vous que ces messieurs s'occupent du candidat qu'ils vous présentent ? De ça, comme disait M. Laflamme ? Pas le moins du monde. Pensez-vous qu’ils s'occupent des électeurs ? Pas beaucoup! Mais enfin, qu'ils aient changé par intérêt ou non, pour tout de bon ou pour rire, pour quelque chose ou pour rien du tout, est-ce une raison pour vous, électeurs honnêtes et francs, de tourner comme des girouettes ? Parce que ces messieurs ont des haines à satisfaire, cela obliget-il à faire visage à deux faces ?

Ilfart vraiment que ces gens-là aient une bien petite opinion de vous s'ils ont cru qu’ils pouvaient ainsi jouer au pantin avec le comté, Un libéral disait l’autre jour : “ Si M. Mercier nous prend pour des joujoux, il ira ‘ jouer ailleurs; ça peut être bon à Saint-Hyacinthe. (Ça ne fera pas ici”

Vous avez entendu tous ces messieurs avant aujourd’hui, ils ont rempli leurs journaux de leurs doléances, Avez-vous trouvé une seule raison solide pour vous démontrer que vous devez voter contre l'honorable M. Mousseau ? Pas une seule. Des injures contre moi, des injures contre M, Senécal : à part cela, rien. Et tout ce bruit, tout ce tapage pour vous engager à voter pour un homme qu'ils n'aiment pas, dont ils rougissent et qu'ils voudraient vous faire accepter comme l’homme de votre goût, l’homme de votre choix, l’homme que vous devez

élire pour porter fièrement la haute réputation que votre comté s'est acquise.

Eh ! messieurs, vous en ferez ce que bon vous semblera, mais franchement, avec tout le respect, toute l'estime que j'ai pour vous, je vous trouverais petits, si vous vous prêtiez à un sale jeu comme ça. Vous savez que j'aime la lutte, mais la lutte franche, sincère, carrée ; je respecte mes adversaires quand ils font de ces luttes-là, mais de la basse comédie comme celle ci, fi ! c'est dégoûtant, passez-moi le mot.

Et pour vous faire accepter leur mannequin, que vous ont-ils dit ?

‘ Que j'étais riche, que j'avais des millions, (ah ! si j'avais des millions, je leur en prêterais un peu pour qu’ils s’achètent un autre candidat que celui-là), que je m'étais enrichi aux dépens de la province ! ” Et qui a dit cela ? M. Laflamme, l’homme au Canal ; M. Mercier, l’homme au Tunnel ; M. Bellerose, l’homme qui a vendu sa papeterie de la Chambre, qui a vendu ses documents parlementaires ; M. Trudel, qui voulait troquer son siège de sénateur pour une place de juge ou de gouverneur du Nord-Ouest; M. Beaubien, qui paya par des lots à bâtir le tracé qui amenait le chemin de fer sur sa ferme ; qui vendit à M. Senécal, pour le gouvernement, le terrain environnant la station du Mile-End trois fois le prix des terrains voisins du sien ; qui fit bâtir le chemin conduisant au site de l'exposition pour faire valoir ses propriétés ; qui se fit faire, aux dépens du gouvernement, une chaise d’orateur de $120, sous le prétexte que son fauteuil avait été escamoté par M. Turcotte ?

Au moins si ces petites gens mettaient, dans leurs attaques? un peu des formes que les bonnes traditions électorales nous ont laissées. Mais non :

# Vil intrigant, menteur, spéculateur, pillard, traficant de ‘ principes, jobber éhonté, esclave, manipulateur de consciences, ‘“ chef de bande de brigands, vampire, escamoteur de lettres, ‘ franc-maçon, ami des sicaires, des assassins, ami des forçats, ‘ hypecrite, rapinard, voleur.”

C'est là la collection des mots doux (ct c’est trié sur le volet) que le journal de M. le sénateur Trudel a faite à mon intention dans les 50 ou 40 numéros que j'ai parcourus hier. Pour sûr,

ce n’est pas au Sénat qu'il a dû apprendre ce vocabulaire, Ce ne peut être non plus lors de son voyage à Paris ; on m’assure qu'il était plus ‘“ gentil ” que cela aux Folies-Bergères. Auraitil, par hasard, comme l’innocent Vert-Vert, fait la traversée en mauvaise compagnie ? Trouvez, si vous pouvez.

Pour moi, je n’en sais rien et n’en veux rien savoir. Je ne sais qu’une chose, et vous serez de mon avis, c’est qu’un stock pareil ne peut pas venir d’un magasin bien propre.

Le Temps (ce boulet que M. Mercier s’est attaché au pied,) le Temps est plus jeune et n’a pas encore de ces mots-là ; il est trop petit 5t n’a pas la bouche assez grande. Mais ça viendra ; voyez plutôt :

‘ Cette outre gonflée de vent, qu’on appelle le secrétaire ‘ d'Etat, n’a pourtant jamais effrayé personne. En dehors d’un “ physique agréable et d’une voix sympathique, il ne possède “rien qui puisse faire de lui un orateur même convenable. ‘“ Les convenances, la grammaire, le bon sens même, n’ont ‘ jamais plus été maltraités par le dernier des marchands d’or- ‘“ viétan, que par ce charlatan politique, dont le seul mérite ‘ consiste à résonner comme une grosse caisse, et à faire ensuite ‘“ circuler sa sébille dans les rangs de la foule, pour remplir ‘“ son propre gousset. La vente du chemin de fer en est la ‘“ preuve.”

Voilà la politesse, la justice de mes adversaires ! Comme c'est agréable de faire la lutte avec de pareils hommes |! Comment! J'ai été député plus de seize ans ct j'ai cru siéger en Chambre avec beaucoup d'hommes de bon sens, j'ai été ministre huit ans; j'aiété premier-ministre près de trois ans. Je me suis laissé dire que j'avais fait mon devoir dans les diverses positions élevées que j'ai occupées. Il faut donc que le monde soit composé d’imbéciles et que seul le grand rédacteur du Temps soit un homme d'esprit. Celui-là peut ne pas faire de fautes de langage ; c’est assez qu’il fasse des ‘erreur: de jugement,” Que la terre de Notre-Dame des Anges lui soit légère !

Eh ! bien, messieurs, c’est drôle un peu, mais c’est tristgtout de même. C'est triste, quand on pense que c’est avec un/pareil langage qu’on entend instruire le peuple ! Quand on lit l’histoire des révolutions et qu'on s’indigne de voir la crapule rédiger des édits contre les honnêtes gens, on pourrait se de-

mander si ce n’est pas avec des feuillets perdus des journaux comme l’Etendard qu’on a appris à rédiger des feuilles comme Le Père Duchéne.

Et c’est là ce qu'ils appellent faire de la politique! Mais qu'est-ce donc que la politique ? Jusqu'à présent j'ai cru que c'était la science des hommes et des choses appliquée à l'administration des affaires publiques ; je croyais que c'était l’art d’instruire le peuple et de le diriger vers ses destinées dans le monde, M'étais-je trompé ? Suis-je donc un naïf ? Il est vrai que j'étais bien jeune quand j'ai appris les éléments de la polijique. J’ai aimé la politique avant d’avoir connu les sentiers tortueux de l'intérêt, de l'ambition et de l'intrigue. J'ai étudié la politique avant d’avoir compris la mesquinerie étroite, ou l’effronterie calculée qui s’y mêle trop souvent. Oui, la politique a eu mes premières affections et j'ai garde pour elle une fraîcheur de souvenir que le temps n’a pas encore desséchée. C’est peut-être une faute dans mon éducation politique ; c’est sans doute une faiblesse en vue du succès. Maïs je vous confesse que je ne regrette pas cette faute, que je ne veux pas me guérir de cette faiblesse. J’ai, dès les premiers jours de ma carrière, aimé la franchise et l'amitié dans la politique ; je n’ai pas changé, je ne veux pas changer mon tempérament à cet endroit. Je sortais du collège ; j'avais, dans l’histoire de mon pays, appris que nos ancêtres par le sang sortaient d’une race dont on a dit avec raison : “ (esta Dei per Francos,” que Dieu s'était servi d'eux pour son œuvre, et que nos grands parents adoptifs étaient des hommes qui avaient porté sur toutes les mers la gloire de leur nom et jeté dans tous les continents la semence féconde de la liberté. Je crus alors que ce peuple du Canada, mélange de grandeur, de dévouement, de franchise et de fierté, valait la peine qu’on l'aime et qu’on l’instruise ; qu’on le fasse grand et robuste et qu’on se donne garde de le tromper, de le gâter et de l’avilir.

Voilà pourquoi depuis le premier jour où je parlai au peuple, jusqu’à ce moment où je vous adresse la parole, je n'ai jamais eu d'autre règle que celle-ci: Pour avoir le droit do dire au peu»le quels sont ses devoirs, il faut d’abord le respecter ; pour le commander, il faut l’aimer ; pour avoir sa confiance, il faut être courageux et franc. Et je n’ai pas crainte d’en appeler à

tous ceux qui m'ont entendu depuis vingt ans. J’en appelle à vous, messieurs, qui m'écoutez. Le peuple, le vrai peuple, non pas le peuple qu’on paie et qu’on avine, le peuple m'a toujours écouté, même quand il ne m'a pas suivi. J'ai pu me tromper, j'ai dû me tromper parfois : qui ne se trompe jamais ? Mais j'ai la satisfaction de me dire que ça n’a pas été par calcul, et je sais qu'on m'a su gré de ma bonne foi. Voilà pourquoi je n'ai jamais eu de défaillance ; voilà pourquoi le dégoût ne s’est jamais emparé de moi pour me faire abandonner ma tâche, bien que peu d'hommes aient eu autant de luttes à soutenir. de haines à braver, de bave à essuyer de la part de leurs adversaires. Je me suis toujours dit que le pays que j'aime vaut bien la peine que j'endure tout cela à son service. Souvent je suis revenu de ces mêlées éclaboussé, blessé, meurtri, mais jamais brisé. Qu'importe ? ce n’est pas sur les uniformes sans tache, vierges de poussière, de sang et de déchirures, qu’on attache la croix des braves. Ce n'est pas comme soldat de parade que j'ai gagné mes épaulettes, et si j'ai gardé mes blessures, j'ai aussi gardé mon drapeau.

Et je ne suis pas mort. Il y a quelques mois pourtant on me faisait mourir ; on sonnait mes glas avec un air de joie mal déguisée ; on préparait mon oraison funèbre et on commençait à dire du bien de moi, me croyant fini. Je suis revenu. Depuis ce temps on s’acharne contre moi, on veut m'enterrer tout vivant : m’enterrer dans la boue, dans la fange, dans la haine, dans la calomnie. Je ne savais pas que mes ennemis avaient dans l'âme autant d’ordures, dans le cœur tant de fiel, au bout de leur plume tant de venin.

Mais on ne m'a pas enterré, et l’on ne m’enterrera pas encore. Je me porte mieux que jamais, et je suis venu ici, au milieu de ce peuple que j'aime, continuer ma tâche, qui est celle de vous faire du bien. Cette tâche, nous la ferons ensemble, et avec votre appui, nous la finirons victorieusement. À nous le travail, à tous la gloire et les bons résultats,

C’est à Saint-Laurent que j'ai voulu d'abord venir, dans ce comté Jacques-Cartier, dont le nom sonne si bien aux âmes courageuses, Il y a longtemps que nous ne nous sommes rencontrés ici sur le terrain de la politique. Il y a, je crois, dix-sept ans : ce fut un jour de triomphe. L'autre jour, nous nous sommes

rencontrés au champ des morts. Je suis venu mêler mes regrets aux vôtres sur la tombe de la compagne d’un de vos vieux amis, d'un de vos vieux serviteurs, de votre ancien député. Je me suis fait un devoir sacré de venir ce jour là. C'est aux jours de deuil qu'on compte les vrais amis. Aujourd’hui, c’est jour de labeur, ot j'y viens encore. (C’est aujourd’hui un grand anniversaire, 6 septembre, anniversaire de la naissance de sir George Cartier, ce grand patriote, mort au service de la patrie, mort regrettant d’être éloigné de ce peuple canadien qu'il avait tant aimé. Celui-là, on l'avait bien calomnié pendant qu'il vivait; on a eu la justice tardive de dire après sa mort qu'il avait été un grand citoyen.

Cette date est d’un bon augure ; un jour comme celui-ci ne peut être qu'un jour de succès, l’avant-coureur d’un triomphe.

Oh ! mon noble ami, si vous étiez ici, vous diriez à cette foule, avide de connaître et de faire le bien, à ces gens réunis, qu'ils ne sont pas dignes de la confiance populaire ceux qui cherchent à avilir les représentants de la nation, à flétrir leurs compatriotes ; qu’ils ne sont pas dignes de vous, dont le premier chant comme le dernier furent ces mots si patriotiques : Avant tout, soyons Canadiens.

Messieurs, je vous ai dit quels étaient mes adversaires ; des envieux, des désappointés, des ambitieux qui ont pris de la haine pour du talent, Ce n’est plus la lutte loyale des partis, comme autrefois ; c’est une combinaison monstrueuse des éléments les plus opposés : Le Temps et l'Etendard, en un mot les cASTORS |

Qu'est-ce qu'un castor ? S'agit-il ici de cet animal intelligent et industrieux qui, avec la feuille d'érable, nous sert d’emblème national ? Non, nos adversaires politiques ne sont pas assez patriotes pour cela. Qu'est-ce donc qu’un castor ? L’ouvrier des villes appelle castors ceux qui prétendent savoir beaucoup et ne peuvent pas grand chose, les hâbleurs, les parasites du métier, A la campagne, on appelle aussi castors ces petites bêtes noires qui vivent par bandes à la surface des eaux mortes et croupissantes et répandent une odeur qui n’est rien moins qu'agréable, les punaises d’eau enfin.

Sont-ce là les types de la tribu de l’Ætendard ? Les castors politiques sont un peu de tout cela et quelque chose de moins

bon encore. Leur parti comprend toutes les médiocrités ambitieuses qui ne peuvent arriver pur les voies ordinaires, tous les désappointés, et un bon nombre d’hypocrites qui se prétendent religieux et conservateurs pour mieux ruiner le grand parti conservateur, pour mieux détruire chez le peuple le vrai sentiment religieux, dont la base fondamentale est le respect à l’autorité et l'amour du prochain.

Ils n’ont du reste qu'un trait de ressemblance avec lo vrai castor. Ils font leur ouvrage avec de la boue, ils détruisent les chaussées des bons moulins pour construire leurs tan:ères et ne sont vraiment utiles que lorsqu'on vend leur peau.

L'opposition que nous font ces hommes ne serait pas importante, sans le caractère qu’ils ont donné à ce qu'ils appellent leur mission politique. Ils se sont affublés du manteau de la religion, et avec cette dépouille, ils en ont imposé à nombre de gens honnêtes qu'il est difficile de désabuser.

Une singulière maladie s’est produite depuis quelques années dans notre pays. Du moment qu'un jeune homme lit dix pages de Veuillot ou de Joseph de Maistre, qu’il écrit deux ou trois lettres à un curé et un article dans la presse, ne voilà-t-il pas qu’il croit avoir une mission ? Il se fait apôtre ; il lui faut de suite une croisade.

Or comme les barbares et les ennemis de la foi sont loin et que les projectiles du jeune Croisé ne sont pas de longue portée, ceux-ci tombent dans le voisinage ; et si un voisin charitable les lui rapporte en lui faisant remarquer qu’il a manqué le but, que les payens sont plus loin, vite ils’emporte, cherche querelle au voisin, l’accuse de pactiser avec l'ennemi et ‘de trahir les grands intérêts religieux, Pas d'explications, pas de réponse, vous êtes marqué du sceau fatal.

C’est vraiment ainsi que s’est produit ce que l’on a appelé la presse politico-religieuse, presse sans autorisation, presse malveillante, qui a fait plus de tort que beaucoup d’ennemis naturels de la religion, parce qu’elle n’a fait que froisser, que diviser les consciences, en faisant de l’exclusivisme, et en se posant comme seul défenseur intelligent des doctrines et de la hiérarchie.

Il y a deux choses dans la province de Québec qu’un gouvernement n’osera jamais attaquer : c’est la nationalité canadienne-

française, c'est la religion catholique. Ii y a trop de force dans ces deux puissances, il y a trop d'unité de sentiment à ce sujet dans la population pour qu'on aille s’y heurter, Voyez les gouvernements libéraux sortis des luttes politiques des trente dernières années. Malgré leurs dénonciations dans la presse et sur les hustings, lorsqu'ils n'étaient que l'opposition, malgré les idées de libre-pensée qu'affichent leurs plus puissants amis, vous les voyez so montrer dociles lorsque les questions religieuses viennent à se soulever, Ce n’est pas leur sympathie qui les fait agir, ce n’est pas leur bon vouloir, ce sont leurs intéreis ; c'est parce qu'ils savent que l’immense majorité de notre peuple est profondément et sincèrement catholique.

Et d'ailleurs, y eût-il des dangers, n’avons-nous pas des sentinelles vigilantes, des chefs expérimentés, pour nous signaler le danger, pour nous garder dans la défense ?

L'épiscopat a montré à toutes les époques de notre histoire un zèle digne de sa mission élevée, une prudence admirable, une vigilance constante, avec une modération et un tact qui lui ont valu l'immense respect dont tous les pouvoirs l’ont entouré et les succès étonnants qui ont couronné ses efforts, aux moments les plus difficiles. Avec la vaste puissance dont l'épiscopat dispose par son clergé, il n’y a pas à avoir de crainte pour les libertés de l'Eglise ; et c’est une témérité que de s’immiscer sans mission spéciale dans des discussions où le moindre faux pas peut compromettre une cause, où la moindre vivacité peut provoquer des divisions profondes comme celles dont notre province a été malheureusement la victime depuis quelques années.

Et malgré ces rudes enseignements de l'expérience, un certain nombre de nos jeunes gens semblent prendre plaisir à recommencer ces luttes funestes. Il est temps que la réaction se fasse dans l’opinion avant que le mal ne devienne plus général. Malheureusement le mal prend son intensité à la source même qui devrait le guérir. Ce que l’épiscopat déplore, une partie du clergé l’encourage et lui donne contenance.

On a dit que la majorité des actionnaires, ou si l’on veut, des patrons actifs de l’ Etendard, se compose de membres du clergé. A cela, n’anous vons rien à redire ; mais nous croyons assez connaître les dispositions de notre clergé pour savoir qu'il

aurait repoussé du premier coup celui qui serait allé lui dire : “ Je me propose de me servir de votre argent et de votre influence pour unir mes efforts à coux de M. Mercier et des libéraux, dans le but de renverser le gouvernement conservateur do Québec et de diviser celui d'Ottawa.” Evidemment quand M. Trudel s’est mis en tête de fonder un journal, il a fait vibrer la corde religieuse et ce n'est pas au nom de la politique qu'il a fait appel au clergé. Il a mis les grands principes de l'avant, Il a fait valoir l'importance pour les esprits profondément catholiques d’avoir un organe sûr, Et le numéro-prospectus de l'Etendard fait foi des représentations qu'il a dû faire. A ce point de vue, la lettre de M. Prendergast à M. Mackay a une grande importance : elle donne la note que l’on a fait résonner. Cette lettre est datée du 22 août 1882, c’est-à-dire en plein travail de création. On faisait dès lors la chasse à l’actionnaire, et M. J. A. Prendergast, qui demande de l'argent à M. Mackay pour la fondation d'un journal à Montréal, s'intitule dans l’Etendard : ‘ Prendergast et Cie, éditeurs et propriétaires.” Il n’y a donc pas d’équivoque ; c’est la direction actuelle de l'Etendard qui a fourni à son publie les raisons et les motifs pour lesquels celui-ci devait donner de l'argent à MM. Trudel et Prendergast, Ces raisons, les voici :

‘“ Depuis un certain nombre d'années, le clergé catholique en général, les catholiques de la province de Québec, ressentent profondément le besoin d'un journal quotidien qui ait pour principe celui de promouvoir les intérêts catholiques. Les prétendus journaux catholiques actuels sont invariablement consacrés en premier lieu à leurs partis politiques, et ensuite aux intérêts personnels. Il en résulte comme conséquence naturelle que lorsqu'il devient nécessaire d’instruire la population sur d’importantes questions religieuses ou politiques, les journaux quotidiens qui existent actuellement refusent souvent de le faire, parce que ça pourrait nuire à des intérêts de partis, ou intervenir contre des opinions personnelles.

‘ Ainsi, en 1878, à l’époque des troubles orangistes, on voyait la presse protestante se coaliser contre nous, tandis que les prétendus journaux catholiques traitaient les questions à un point de vue politique et suivant des intérêts de partis.

‘ Je ne cite là qu’une seule circonstance, mais il en existe

plusieurs autres où un journal catholique indépendant et quotidien aurait pu rendre d’éminents services.

‘ Poussé par cette nécessité depuis si longtemps ressentie, appuyé par de nombreux amis dans le clergé et agissant de plus conformément au désir clairement exprimé par Pie IX et Léon XIII, que la presse fasse valoir et défende les droits de l'Eglise, un groupe de catholiques distingués essaie maintenant de prélever une souscription pour fonder un journal dévoué aux intérêts catholiques, et absolument indépendant des intérêts de parti ou de l'influence personnelle. Le projet, pour pouvoir se réaliser, nécessiterait un capital de $100,000 et nos amis sont loin d’être riches.”

Voilà le cas bien posé, et afin qu'il n’y ait pas de doute, l’Etendard du 13 août 1883 endosse cette lettre, en disant :

Il n’y a qu’un mot pour apprécier la lettre :

“ Mais c’est cela ! ” “ Mais c’est la pure et simple vérité ! ” ‘ Mais c’est exactement ce que nous eussions écrit nous-même | ” ‘“ Mais M. Prendergast a parfaitement résumé le sentiment D OL D EAP LA TAN LR EAN PEN A OUEST TT RE RO EU NET AN SRE ET MERE DT TUE AL PRE PET EM ET TOR ‘Qui ‘ oserait nier que cette lettre ne fait que traduire le sentiment ‘“ de la presque totalité des conservateurs indépendants, à 4 l'époque où elle fut écrite”... scores sonsss socooon os Fèuss

Avant d'examiner les conséquences d'un tel appel, examinons les faits: Les catholiques de la province de Québec éprouvent-ils le besoin d’un journal quotidien ? L’épiscopat y a répondu par une lettre adressée au clergé du diocèse de Saint- Hyacinthe, dénonçant l’idée de fonder un journal religieux. Cet important document nous apprenait que l’Ordinaire était même loin de désirer l'existence du futur journal.

M. Prendergast est particulièrement malheureux dans l’exemple qu'il cite de l'affaire des orangistes. Un homme positif qui voudrait apprécier brièvement cette affirmation serait obligé de s’écrier : ‘“ En voilà un mensonge corsé !”” Qui ne sait queles deux grands organes conservateurs, la Minerve et le Monde, ont été infaillibles sur la: question orangiste ? Ils se sont querellés avec leur compagnon d'armes habituel, la Gazette de Montréal ; ils ont approuvé et encouragé le maire

Beaudry, et ils se sont réellement mis en tête du mouvement qui a empêché la démonstration. La Minerve n’a pas examiné si elle frappait des amis ou des ennemis politiques : elle a frappé.

D'un autre côté, n'est-il pas regrettable de voir un homme politique, un sénateur comme M. Trudel faire ainsi froidement, délibérément, sans l’excuse de l’emportement d’une lutte, appel aux passions religieuses, aux divisions de race ?

Maintenant quelles sont les conséquences d’une propagande basée sur la lettre de M. Prendergast ? Quelle figure ferait M. McKay s’il avait versé cent mille dollars pour faire de l’Etendard un journal religieux ? Qu'’estil advenu de ce besoin éprouvé par les catholiques d’avoir un organe ? On n'entend jamais l’Ætendard adresser un mot de reproche à la Patrie, au Witness, ou à l’Aurore. Mais en revanche, on lit deux fois dans le même numéro qu’il existe une clique dans la province de Québec, que M. Mousseau doit disparaître et qu’il faut chasser MM. Senécal et Dansereau du parti conservateur. La religion de l'Etendard ne sort pas de à. Il est vrai que MM. Mousseau et Dansereau sont des catholiques non-seulement pratiquants, mais fervents ; il est vrai que M. Mousseau a écrit, il n’y a pas six mois, une magnifique profession de foi adressée aux évêques ; il est vrai que M. Senécal, qui se reconnait volontiers fils soumis de l'Eglise, participe de grand cœur et à large mesure à toutes les bonnes œuvres auxquelies on l'invite.

Il est vrai que tous ces messieurs sont irréprochables au point de vue des doctrines et des intentions. Qu'importe ! L’Etendard trouvera moyen de dire sans doute qu'il fait l’œuvre de l'Eglise en combattant des catholiques de cette trempe, au bénéfice des incrédules et des fanatiquos qu'il laisse tranquilles.

Il est temps que l'opinion publique s'agite et fasse tomber ces masques. Il n’y a pas de pire exploitation que l’exploitation religieuse. Personne n’a le droit de faire servir à ses fins personnelles ce grand, ce puissant sentiment qui nous domine tous dans ce beau pays du Canada.

Dans un pays où il y a tant d’esprits honnétes, de catholiques sincères, de disciples du vrai et du droit, il est facile de se faire des partisans au nom de la religion. Mais malheur à qui se

fera de la religion un escabeau pour monter à des régions qui lui sont étrangères |

Greffé sur une tige religieuse, l’Etendard a reçu d’une partie du clergé un encouragement dont on voit qu’il s’est montré très peu digne. La pensée de ses protecteurs et parrains était que ce journal donnerait le ton à la presse canadienne par la dignité du langage, la hauteur des vues, l’impartialité de ses jugements ! Quel doit être le triste désappointement de ceux qui, de bonne foi, ont cru aux protestations qui leur étaient faites | Je sais que partout on déplore la direction que ce journal a prise. Mais le mal est fait et ceux qui le condamnent aujourd’hui savent bien que la responsabilité qu'ils ont assumée est d’une gravité énorme. La faute d’une partie du clergé, car il y à eu une faute de commise, ce n'est pas de s'être intéressé à la chose politique, c’est son droit; ce n’est pas d’avoir donné son opinion sur les questions politiques qui peuvent toucher à la morale, à la religion, c’est son devoir. Votre faute, Messieurs, c'est d’avoir laissé les politiciens entrer chez vous, dans cette forteresse de la société où la foi, la charité, la vertu devraient seules être admises. La faute, c’est d’avoir permis à quelques hommes, les uns plus convaincus qu’ambitieux, les autres plus ambitieux que sincères, de vous prendre pour leurs associés, pour leurs cautions, de vous faire leurs défenseurs tandis qu'ils ne devraient être que les vôtres, de se réfugier dans votre arche sainte, pour cacher leur faiblesse, pour éviter les désastres qui les menaçaient. ÆEnfin la faute, c’est de vous ître offerts vous-mêmes pour recevoir les coups que leur témérite leur avait attirés. Prenez garde, :eux qui vous font commettre cette faute y ont leur intérêt personnel, et à cet intérêt ils ne craindraient pas de sacrifier la religion et l'Eglise. Ils sont insinuants, ils sont habiles, ils vous flattent, ils vous disent que vous seuls connaissez les vrais besoins du peuple. Oui, et c’est parce que vous les connaissez si bien que vous devez éviter de vous laisser entraîner à faire la besogne de ceux qui, eux, ne se soucient guère des besoins du peuple. Vous, vous représentez le dévouement, l’abnégation, le sacrifice, la charité enfin ; ceux qui veulent se servir de vous sont loin de représenter ces vertus aux youx du peuple. N’allez donc pas couvrir impuné-

ment leur cause de votre nom, de votre mission et de votre caractère.

Voilà ce que je pense, voilà ce que je voulais dire, Je sais qu'on a essayé de me perdre dans l'esprit du clergé ; je sais qu'on a réussi à m'y créer des ennemis. Avec de la calomnie on peut toujours avoir quelque succès. Je sais que de presbytère en presbytère, d'évêché en évêché, on a, par exemple, colporté la méchante plaisanterie de dire que dans mes voyages en France, je m'étais affilié à la franc-maçonnerie. On a dit qu’on avait vu mon nom dans les registres du Grand-Orient ; on a même cité le nom de celui qui avait donné ces renseignements, on a choisi un nom qui devait porter la conviction partout, celui de M. Claudio Jannet, un des plus illustres écrivains de France ; on tenait la chose de lui. Oui, messieurs du clergé qui me lirez, vous savez qu'on a dit ces choses ; mais vous ne savez peut-être pas que ce sont ces politiciens soit-disant religieux qui ont inventé cette calomnie que des prêtres, que des évêques ont répétée. Je n’ai jamais voulu répondre publiquement à ces mensonges perfides que l’cn chuchotait avec un air de pitié sympathique pour moi. Je n'ai pas répondu pour la raison que je n’ai pas besoin de me donner un certificat pour prouver que je suis Canadien-français et catholique. Du reste, la calomnie lâche qui se cache ne doit pas avoir l'honneur d’une réponse publique. J'ai fait mieux : à mon passage en France, j'ai écrit à M. Claudio Jannet que j'avais connu au Canada et que je savais trop noble pour avoir inventé une pareille infamie. Voici ma lettre et en voici la réponse :

Paris, 10 octobre 1882.

Moxsreur OLAUDIO JANNET, Paris.

Mon cHER MoNsIEuUR,

Les relations malheureusement trop courtes que nous avons eues ensemble au Canada, ont cependant été d’un caractère tel qu'elles me justificront auprès de vous, j'en suis sûr, dans la demande que je vais vous faire. Depuis déjà assez longtemps au Canada, on se sert de votre nom pourétayer une odieuse

calomnie sur mon compte. En un mot, on a secrètement fait circuler dans tous les rangs du clergé, que j'étais un membre ou un affilié à une société franc-maçonnique ou secrète quelconque en France. Et on appuie de votre nom ces dires mensongers, en ajoutant que c’est Monsieur Claunio Jannet, de Paris, qui a fourni la preuve de cette imputation, après avoir constaté et s'être assuré lui-même que ‘“ l’honorable Premier-Ministre de la province de Québec était un membre inscrit du Grand Orient.” Arésuis LE NT TT Hontudess state

Dans ces circonstances vous ne trouverez pas déplacé, j'ose le croire, la demande que je vous fais de me dire si les personnes qui s’autorisaient de votre nom, dans les conditions que je vous ai indiquées plus haut, disaient vrai, ou si ce n’était qu'invention de leur part.............… TAPANT PT VE OUT ë

Pardonnez-moi, mon cher Monsieur, cette démarche qui ne m'est dictée que par le désir de conserver votre estime, et de : ne pas perdre celle de mes compatriotes catholiques du Canada.

Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de ma haute considération et me croire,

Votre obst serviteur, J. A. CHAPLEAU.

Pont de l’Arc Aix en Provence, 12 octobre 1882,

Cuer MONSIEUR,

Je regrette beaucoup que mon séjour à la campagne m'ait privé de l'honneur de recevoir votre visite à Paris,

Je suis extrêmement surpris que mon nom ait été mêlé aux allégations dont vous me parlez. Je n'ai jamais dit ni écrit à qui que ce soit que vous appartinssiez soit à la franc-maçonnerie, soit à une société secrète quelconque.

Non-seulement je vous autorise, mais je vous prie, au besoin,

de donner à ce démenti toute la publicité que vous jugerez convenable.

Veuillez agréer, cher Monsieur, l'expression de ma considération la plus distinguée et me croire toujours,

Votre bien dévoué serviteur,

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