RL) RENE A S
Je ne parlerai pas ici, M. l’Orateur, de la position qui nous fut faite par l'arbitrage après 1867. En effet, lors du partage de l’actif et du passif en 1867, il semble que le moins qu’on eût pu faire eût été de nous donner l'actif et le passif dans la même
proportion. Loin de là, on a augmenté notre proportion d’actif en sorte que nos dettes se sont trouvées, déduisant l'actif:
Québonsss ts Re na ER $4,193,520.00 Ontario ire Un 3,107,432.00
Quand le gouvernement fédéral assuma nos dettes en 1873, il alloua :
Pour dette d'Ontario..…..........,...…. $5,013,608.00
Montant dû .........,.....,.... ue 3,107,432.00
Surplus d’actif pour Ontario... ,....,:........ $1,906,186.00 Pour la dette de Québec... $4,487,179.00
Montant Ati ssetrendueriees. . 4,193,520,00
Surplus d’actif pour Québec... ................. $ 293,659.00 . Différence en faveur d'Ontario..… ................. $1,612,527.00
Puis, Québec ne reçoit que $1,014,712 de subside contre $1,333,568 que reçoit Ontario; soit une différence de $318,000 par année. Or, les frais d'administration sont les mêmes. Les frais de gouvernement n’augmentent pas eu raison exacte de la population. Ainsi, nous avons les désavantages suivants : Surplus nécessaire pour l'administration de la justice, $100,000 ; surplus pour le Conseil législatif ct les dépenses nécessitées par l'usage des deux langues dans toute ia procédure parlementaire, $85,000. Si on ajoute la différence de subside $318,000, nous avons tous les ans dans la province de Québec pour le fonctionnement du gouvernement et de nos institutions une dépense plus élevée de $503,000.
Ceci représente un capital assez respectable pour que l’on voie que dans la situation respective d’Ontario et de Québec depuis la Confédération, notre province s’est trouvée dans une position d’infériorité pour laquelle elle a droit de demander le bon vouloir, sinon la libéralité des autres provinces de la Confédération.
La dette qui a été contractée, M. l’Orateur, dans la proviuce de Québec, de la période de 1873 à 1883, s'énumère #mme suit :
Emprunt de 1874... $3,893,333 M TOR Dr tdi 4,185,335
FR RTS a 3,000,000
RE APR Le ANA PRES EE TE 4,275,853 RPC ES 01 PNR A APE ARS 3,000,000 LUE LT En AR era 500,000 $18,854,521
La date indique la responsabilité apparente de chaque gouvernement.
Le gouvernement de M. de Boucherville a augmenté la dette de $8,078,668 ; le gouvernement de M. Joly, $3,000,000 et le gouvernement que je présidais, $7,775,853.
Voici la responsabilité des gouvernements de Boucherville, Joly, Chapleau, à l'égard de la dette de chemin de fer,
Il a été payé pour le Québec, Montréal, Ottawa et Occidental, par ces gouvernements, ce qui suit :
Gouvernement de Boucherville :
ISTO rs ssee PO TR NA ET TT TOR EEn $ 650,700 Toner enr LE Eté Névittsideerr 1,322,055 Re A TE TT NT EE 3,203,130 TOP hear NCA I DES 2,146,108
Gouvernement Joly :
TM rate Het tenir te $ 36,786 LAB ss rctematr nant la ent ent 1,900,980 LEE OR AE ET ET QT OUT TO OT 200,000
Le total dépensé pour l’année finissant le 30 juin 1880 a été de $218,129, mais il y a $68,129 imputables au gouvernement Chapleau, arrivé au pouvoir à la fin de 1879.
Gouvernement Chapleau :
TARN en Feat $ 68,129 TR nca dardaiu SUD IS Os nnste ARE 837,391
Je n'ai pas à justifier ici les administrations de Boucherville et Joly, qui ne sont pas attaquées, mais, il y aurait peut-être pour moi à me justifier des attaques qui ont été faites contre moi et qui ont servi de prétexte à ceux qui au fond ne veulent pas accorder à la province de Québec ce qu’eile réclame aujourd’hui. Les frais de l’administration que je dirigeais alors, l'emploi de toutes les sommes qui ont été empruntées sous mon administration a été vérifié, dollar par dollar. D'ailleurs, les comptes et états de ces dépenses sont à Québec, et accessibles à tout le monde. Je défie qui que ce soit d'y trouver la dépense d’un sou qui n'ait pas été légitime et justifiée. Mais je ferai grâce à cette Chambre de ces chiffres qui l’ennuierent, et que cependant j'avais cru devoir réunir afin de pouvoir la renseigner au besoin de la manière la plus complète. Je me contenterai d'en donner une réc-pitulation. Il a été payé pour le
” chemin de fer :
Par M. de Boucherville. Par M. Joly. Par M. Chapleau.
$7,321,999 $2,187,767 $3,958,727 M. de Boucherville a contracté la première obligation et a dépensé... AA TEMPO $7,321,000 Evaluait dépenses pour compléter les engage- MONTS PriB.sessesssssss sens cesssoneososssess eee 2,516,955 $9,838,974 M. Joly en prenant le chemin a dépensé... $2,187,767 A laissé des engagements pris pour.............. . 2,113,314 $4,301,081 M. Chapleau a terminé lo chemin pour... $3,958,727 Moins engagements par Joly... 2,113,314 Responsabilité gouvernement Chapleau.…...… $1,845,413
“ Pour compléter travaux, pour rolling stock et fournitures, “ ces derniers ayant ajouté $1,200,000 à la valeur du chemin, & évaluation acceptée par lo Pacifique.”
M. l'Orateur, on a blâmé le cabinet dont j'étais le chef ”’avoir vendu le chemin de fer, et l'honorable député de Durham a dit que le gouvernement de Québec avait enlevé le caractère de
partie du chemin de fer du Pacifique à la voie entre Québec et Montréal en le vendant à une autre compagnie. Ailleurs, l’on m'a accusé d'avoir vendu le chemin dans des conditions désavantageuses pour la province. Discutons d’abord la première question. Avons-nous eu tort de vendre ce chemin? Je dois dire, M. l'Orateur, que dès les premiers pas que j'ai faits dans la carrière parlementaire; dès les premières paroles que j'ai prononcées dans l'enceinte législative, j'ai ou deux objets en vue : Je me suis dit que la province de Québec devait être une province manufacturière en même temps qu'agricole. Un pays où durant cinq mois de l’année la torre est couverte de neige, ne pouvait pas être un pays uniquement agricole. L'agriculture doit toujours y avoir la première place, car les revenus du sol sont les plus sûrs et les plus considérables et leur abondance ou leur rareté déterminent les époques de prospurité ou les années de crise générale. Mais j'ai toujours dit que, dans la province de Québec, les efforts des législateurs devraient se porter vers le développement de la richesse industrielle et manufacturière, Nous avons le pays le mieux arrosé et il ne le cède à aucun autre pour tous les avantages qu'il offre à l’industrie. Il ne lui manquait que les voies ferrées qu'il fallait à tout prix lui donner.
J'avais un autre objet en vue. Je voulais que le nord du St- Laurent, que même la région qui s'étend par-delà les Laurentides, région qui sera plus tard, si jamais des jours mauvais viennent à fondre sur nous, le boulevard des libertés de notre pays, fût développée et reliée aux grands centres. De là la nécessité de construire un chemin de fer entre Québec et Ottawa, par les rives nord du St-Laurent et de l'Outaouais, avec des embranchements vers l’intérieur, Seulement j'ai différé d’opirion avec ceux qui croyaient que c'était au gouvernement de la province de Québec d'entreprendre et d'exécuter ces travaux.
Lorsqu’en 1875, l'honorable M. de Boucherville entreprit la construction du chemin Québec, Montréal, Ottawa et Occidental, j'étais d’avis avec l’une des deux compagnies qui avaient commencé cette entreprise, que ce chemin ne fût pas mis entre les mains du gouvernement, J'écrivis dans le temps un article que j'ai eu depuis occasion de citer en Chambre, demandant d'en laisser la construction à la compagnie du chemin de fer
de colonisation du Nord de Montréal, dont sir Hugh Allan était le président. L’honorable M. Louis Beaubien qui s’est bien éloigné de cette idée depuis ce temps-là, partageait alors les mêmes vues que moi. Nous demandions au gouvernement d'accorder plutôt une subvention additionnelle de $1,000,000 à chacune des compagnies plutôt que d'entreprendre la construction du chemin de fer.
Je ne dis pas cela, M. l'Orateur, pour m’exonérer de la responsabilité de ce qui a été fait par le gouvernement de M. de Boucherville et le gouvernement suivant. Mon opinion n’a pas été suivie, mais cependant, voyant l'effort généreux qui était fait pour la construction de ce chemin, j'ai appuyé l’administration de l'honorable M. de Boucherville, et je prends aujourd'hui toute la responsabilité comme je l'ai prise alors, et par mon vote ct par mes paroles dans la Chambre, toute la responsabilité de la construction de cette voie ferrée.
Lorsque la question s’est présentée à mon gouvernement de savoir si l’on devait garder la possession de ce chemin et en faire l’exploitation, je dis alors, comme je le dis encore, qu'à mon avis il valait mieux le verdre, J’ai déclaré qu'un gouvernement ne pouvait pas adminirtrer un chemin de manière à lui faire rendre des revenus proportionnés au capital qui avait été dépensé pour sa construction. Dans les élections générales de 1881, j'ai énoncé ces vues. J’ai dit que le chemin devait être vendu. J'ai dit que le gouvernement le vendrait, J'ai dit le mode que j'adopterais pour le vendre et le prix que j'en accepterais. Aussitôt que la législature fut réunie, je soumis mon projet pour la vente de ce chemin. Ce fut la cause d’une discussion qui dure encore dans les journavx, et où l’on fait intervenir contre moi plus de passion que üe ruisTm.sment,
Je ne veux pas revenir sur ces luttes passées ; je ne veux pas faire de récriminations contre ceux qui ont pu mal interpréter ma politique, mes paroles et mes actes, Je ne veux pas fatiguer cette Chambre du récit de toutes les accusations plus ou moins malveillantes qui ont été portées contre moi. Je ne veux pas dire tout ce que la jalousie et l’animosité de mes adversaires ont pu produire. J'ai oublié tout cela, car un homme politique qui travaille pour son pays ne doit pas garder rancune des luttes de la veille ; un homme politique aui n’a pas la force de
faire taire ses ressentiments n’est pas digne du poste qu'il occupe. Il doit lui suffire d’avoir le sentiment qu'il a fait son devoir.
Mais il est une chose que je dirai en défense de cette politique qui m'a attiré tant de désagréments : c'est que la vente du chemin de fer telle que je l’ai faite, une partie au Pacifique à qui j'ai voulu vendre tout le chemin, et l’autre partie à un syndicat, a été faite dans des conditions non-seulement avantageuses, mais dans des conditions qui ne pouvaient se présenter qu’à l’époque où cette vente a été faite, et qui n'auraient pu se présenter plus tard. Je ne m'en fais pas une gloire à moi-même, mais j'ai eu le bonheur de faire cette transaction à un moment où tous les chemins de fer en Amérique étaient cotés à leur plus haut chiffre; à un moment où les compagnies rivales croyaient que l’acquisition d’un chemin de fer était une fortune pour les actionnaires qui s’en emparaient. Trois mois après la vente, les membres du syndicat qui avaient acheté la partie Est du chemin et qui avaient placé quelques milliers de piastres dans l’entreprise s’en retiraient aussi vite que possible, craignant de tout perdre. Je regrette de ne pas voir l'honorable député de Montréal-Ouest (M. Gault) à son siège, car il pourrait nous édifier à ce sujet. J'ai dit que le Pacifique avait refusé d'acheter plus que la partie du chemin de Montréal à Ottawa. Ce fut une grande erreur de sa part et, si je voulais me servir des expressions de l’honorable premier-ministre, je dirais comme lui que ce fut de la part du Pacifique non-seulement une erreur mais une faute grossière, not only a mistake but a blunder. Cette . faute nous la rachetons aujourd’hui. J'ai dit, M. l'Orateur, à ceux qui avaient attaqué mon administration, à ceux qui m’.vaient imputé de mauvais motifs, à ceux qui avaient critiqué la vente que j'ai fa:te, que je les mettais au défi, comme je le fais aujourd’hui, de trouver un seul homme, connaissant l'administration et la valeur des voies ferrées, qui pût dire que le chemin de fer de la province de Québec n’a pas été vendu tout le prix qu'il valait. On m'a répondu : mais si on a vendu jia partie Est, de Montréal à Québec, $4,500,000, dont $4,000,000 en argent et $500,000 en travaux à faire, comment se fait-il que ceux qui l'avaient achetée l'ont revendue au Grand Tronc avec un bénéfice apparent d’un million de dollars,
Je demande à la Chambre de me pardonner cette digression qui m'est toute personnelle, mais enfin je suis obligé d'établir ma position devant cette Chambre ct devant le pays. Jo le fais aujourd'hui, parce que c’est la première occasion que j'ai de le faire. Quand on dit que la partis du chemin entre Québec et Montréal a été vendue $4,000,000 par le gouvernement et que les acheteurs l'ont revendue $5,000,000, on oublie une chose, M. l’Orateur, c'est que, après la vente, les acheteurs avaient fait à Montréal des travaux pour plus de $100,000 ; ils avaient fait dos travaux sur la voie pour au-delà de $75,000 ; à Québec pour changer la voie ct la transporter sur la jetée qui borde la rivière Saint-Charles, ils avaient dépensé au-delà de $250,000. On ne dit pas que la compagnie qui avait acheté le chemin a fait l'acquisition, de la ville de Québec, de 600.000 pieds de terrain qui avaient été offerts au gouvernement uont je faisais partie à raison d’une piastre le pied.
Il n’y a donc rien d'étonnant que toutes ces acquisitions et ces améliorations aient ajouté à la valeur du chemin, et que les propriétaires l’aient estimé en conséquence.
Du reste, ce bénéfice, s’il existe, n’est pas un bénéfice en argent sur le prix de revento, ce n’est que le montant des débentures émises sur le chemin ; débentures dont la réalisation dépendra beaucoup de l'état du marché des valeurs de chemin de fer; débentures prévues du reste dans l'acte législatif autorisant la vente et dont le produit devait servir au parachèvement du chemin. De fait il n’y a pas ou de revente du chemin. Ceux qui contrôlent aujourd’hui ce chemin n’ont fait qu'assumer les responsabilités et la dette des premiers acquéreurs envers le gouvernement. Ils ont donné, il est vrai, leur garantie aux débentures autorisées par l'acte ct en ont assuré les intérêts au moyen d’un trafic nouveau qui augmentait d'autant la valeur productive du chemin. Le préjugé a eu beau jeu pour exploiter la crédulité populaire, car l’on savait fort bien que les détenteurs de ces obligations n’iraicnt pas contredire la valeur fabuleuse que l'on donnait à des obligations qui se cherchaient encore des acheteurs sur le marché monétaire de l’Europe. Fncore une fois, je le répète, je défie mes détracteurs de trouver un seul homme compétent en matière de chemins de fer qui puisse dire que la vente n’a pas été faite au prix le plus élevé
que le gouvernement pouvait alors trouver, et plus élevé qu'il pourrait trouver aujourd’hui si le chemin était dans le même état que lors de la vente au syndicat,
Si j'ai pris autant de temps pour développer cette thèse, c'ost que les circonstances m'ont lié à la fortune financière de la province, et que la part que j'ai prise dans la direction de ses affaires m'identifie jusqu'à un certain point avec l'état de choses actuel ; et il ne m'était guère possible d'expliquer la situation de la province sans être parfois obligé de faire allusion à l'administration que j'avais l'honneur de conduire avant d’être appelé au poste que j'occupe maintenant. Car l’on n'ignore pas que, dans toutes les attaques dirigées contre la province de Québec, c'est surtout le temps de mon administration qui est en jeu, et que c’est moi que l’on tâche de rendre responsable de nos déficits. De fait, c'est avec ce faux prétexte que l’on a voulu démolir ma réputation et me ruiner moi-même dans le parlement où je venais siéger et j'ai cru ne pas trop compter sur votre bienveillance, M. l'Orateur, et sur celles de mes collègues dans cette Chambre en profitant de cette occasion pour revendiquer mon honneur personnel et mon crédit politique dans le pays. Je n’ai rien à cacher, car je n'ai rien à craindre, Je n’ai jamais espéré l'approbation générale; dans les mêlées aussi nombreuses qu’ardentes dont notre province a été le théâtre, il fallait recevoir autant de coups que l’on en donnait. J'ai eu ma part de blessures, mais les seules qui m'aient fait souffrir sont celles qui venaient de mes propres amis. J'ai eu cette mauvaise fortune d’être attaqué dans mon propre camp; j'ai gémi de cette division et j'en gémis encore. Mais je le déclare ici, malgré ces attaques, malgré les légitimes impatiences qu’elles ont soulevées, il ne m'est pas resté de placo pour l’aigreur ou le ressentiment. N’ayant jamais agi par passion, je puis parler sans amertume, et c’est avec le désir et l’ospoir d'amener ceux qui me combattent à des sentiments plus justes à mon égard que je suis entré plus minutieusement dans les détails de cette politique de chemin de fer dont on s'est sorvi pour me battre en brèche.
Voilà ce que l’administration que j'ai dirigée à Québec a fait pour les chemins de for. Voilà la position qu’occupait la province de Québec sur cette question.
J’ai dit que la province de Québec, en faisant ce sacrifice, l’a fait pour se mettre à la hauteur de la province d'Ontario, pour qui le trésor du Canada-Uni avait été si prodigue, tandis que Québec était oublié.
La politique de chemins de fer de notre province a été une œuvre fédérale plutôt que provinciale. Sa dette, comme le démontrent les chiffres que j'ai mis devant la Chambre, n'a pas été causée par sa mauvaise administration, car, en dépit des difficultés dans lesquelles elle se trouve, avec un système administratif plus coûteux, à raison des deux races qui l’h«bitent ; malgré ces difficultés, dis-je, les dépenses ordinaires ont été à peu près équilibrées. Sa dette s’est accrue de $15,000,000 dans l’espace de dix années pour la construction de voics ferrées, qui ne profitent qu'au commerce du Canada, ne donnent de revenus qu’au gouvernement du Canada, sans aucune compensation pour le trésor provincial. Chaque morceau de fer acheté, chaque instrument importé, chaque homme venu dans la province de Québec pour la construction de ce chemin de fer a été un profit pour le gouvernement du Canada, et uno dépense pour la province. Dans ces circonstances, la province de Québec ne demande qu’une chose. Elle demande que l’on empêche de peser sur elle, une partie du fardeau de cette dette, contractée toute entière dans l'exécution d’une entreprise d’un caractère essentiellement fédéral.
Voilà, M. l’Orateur, ce que le gouvernement de Québec a fait, et je ne crains pas de dire qu’en retour de ce qu'il a fait, il mérite l’indemnité qu'on lui offre aujourd’hui.
Mon honorable ami de Durham a voulu dire que la subvention donnée au chemin de fer qui a été bâti à partir du lac Nipissing jusqu'à Pembroke représente une dépense en faveur de la province de Québec, dont l'équivalent a été attribué, il y a deux ans et l’année dernière, à la construction du ‘nemin de fer de Gravenhurst à Callander destiné à déverser le commerce venu de l’ouest par le Pacifique dans la province d’Ontar:io.
M. l'Orateur, je me permets de différer d'opinion avec mon honorable ami. Ce qui a été dépensé du lac Nipissing jusqu’à Pembroke a été dépensé dans Ontario, et sert au trafic local de cette province. Suivant le raisonnement de l’honcrable député, le port de Montréal ne serait pas une richesse pour la province
de Québec, parce que son immense commerce est en grande partie un commerce d’entrepôt. Non, la position géographique est celle qui doit nous guider dans la distribution des améliorations publiques. Il y a plus. Si le territoire en dispute entre Ontario et Ottawa finit par écheoir à Ontario, la portion du Pacifique bâtie dans son territoire sera presque doublée, et son commerce local en bénéficiera dans une même proportion,
Il n’y aurait pas eu d'injustice même si on avait donné $12,000 par mille, de Québec à Montréal, comme indemnité au gouvernement de Québec. Quelques personnes trouvent même à redire que ce subside de $12,000 par mille n’ait pas été donné de Québec à Montréal, Le gouvernement, dans sa sollicitude, a voulu donner une part de ce subside sous forme de travaux utiles à la partie de la province de Québec, qui s'étend depuis Montréal jusqu'au port de Québec, en lui assurant, dans un avenir rapproché. ie terminus du Pacifique.
Je n'ai pas voulu faire un reproche à Ontario dans l’historique de cette partie de la question; c'est un appel que j'ai voulu faire à l'équité des députés de ceuc province, car je me plais à dire que cette grande province mérite notre admiration et nos éloges pour les progrès immenses qu'elle a accomplis, et à sa gloire, et au profit du pays entier. Cet appel que j'ai voulu faire, je suis sûr qu’il ne l’aura pas été en vain, et que nous pouvons compter sur leur bonne volonté, leur esprit de justice et leur libéralité.
Maintenant, M. l'Orateur, je termine en disant que la motion qui a été faite par l'honorable député de Durham en est une qui doit être rejetée par les députés d'Ontario, à qui surtout cette proposition s'adresse. Quant aux provinces maritimes, le
gouvernement s’est montré libéral envers elles. La province d'Ontar:io, plus riche, plus dotée par les événements qui se sont passés depuis un demi siècle, faillirait à la justice si elle venait dire au gouvernement : “ Nous ne vous suivrons pas, si nous n'avons pas l'équivalent de ce que vous donnez à la province de Québec.” M. l’Orateur, la province d'Ontario est riche, son trésor regorge d'argent, personne ne la jalouse; mais tout le monde a droit de demander à cette province de ne pas se montrer jalouse et mesquine lorsqu'il s’agit de rendre justice à une
province qui ne vient pas mendier du secours, mais qui vient faire une réclamation qu’en équité on doit lui accorder.
Mon honorable ami ne trouvera pas d'écho de ce côté de la Chambre. La proposition qu'il fait peut être une excelienta manœuvre de parti, mais elle ne commande pas la sympathie de ceux qui envisageront cette question au point de vuo élevé d'un patriotisme généreux et éclairé. Cette motion n'est fuite que dans le but de capter l'opinion, en soulevant des préjugés sectionalistes sous le voile de l'équité; cette proposition est injrste dans son caractère, et ce caractère sera répudié par la représentation qui adoptera les résolutions qui vous sont soumises,
Discours PRONONCÉ AU BANQUET DE LA ST, JEAN-BAPTISTE À MONTRÉAL, LE 26 JuIN 1884,
Monsieur LE PRÉSIDENT, MESSIEURS,
Il me faudrait le concours de la poésie et de la musique pour célébrer dignement les gloires de ce jour, qui réunit autour de nos bannières nationales les innombrables enfants de la patrie canadienne. Par malheur, je suis brouillé depuis longtemps avec les Muses, si toutefois j'ai jamais eu des relations avec ces illustres sœurs. Il me faudrait aussi le langage académique des princes de la littérature et de la rhétorique, et ce don des dieux n’est pas arrivé jusqu’à moi. Quant le plateau, sur lequel ces mets divins se servent, me fut présenté, je m’aporçus qu'il était vide ; ceux que l’on avait servis avant moi avaient tout pris. Je no dirai pas les noms de ces coupables, bien que j'en voie derx dans cotte sallo. (1) Encore moins les accuserai-je, Mal m'en prendrait ; l’un pourrait aller s'asseoir sur le banc pour me condamner, l’autre pourrait me pendre.
Pourtant non, on n'avait pas tout pris : il restait quelques bribes dont je dus m'accommoder, Cela me fit'un plat modeste que je viens partager avec vous, Que voulez-vous ? Si jo n'ai pas sa beauté, j'ai du moins la candeur de la jolie fille qui ‘ne peut donner que ce qu'elle a.” Encore une fois je vais enlever l'encre et la plume des mains de ceux qui s'obstinent à vouloir écrire que je ne parle pas français; je vais en faire l’aveu moimême en vous parlant....canadien,
Oh! de cette éloquence-là, par exemple, j'en ai ; j'en ai plein la bouche, j'en ai plein le cœur! Et comment n’en serais-je pas pénétré aujourd’hui ? Cette éloquence de l’âme trossaillant de patriotisme,
‘,.,,.. O patrie, ineffable mystère, Mot sublime et terrible ! Inconcevable amour ! ” cette éloquence, dis-je, a envahi depuis trois jours notre grande ville. Elle y parle une langue que tout le monde comprend,
(1) L'hon. juge Loranger, et l’hon. P. J.0. Chauveau, shérif de Montréal.
que tout le monde applaudit. Et quelle thèse émouvante ! Ce n’est pas seulement uno idée, quelque grande qu'elle soit, que ces fêtes évoquent ; elles rappellent à nos souvenirs les pages les plus attrayantes de notre histoire. Sous les auspices de la société St, Jean-Baptiste, qui a si grandement fait les choses, la procession nationale a été pour ainsi dire l'histoire du Canada, en tableaux qui parlaient au cœur, à l'imagination, et nous retraçaient en traits aussi pittorosques qu'ineftaçables lss phases les plus dramatiques do notre histoire.
Le cycle entier a été parcouru : c'étuit d'abord la période de la découverte ec de l'établissement du pays; Jacques Cartier, le hardi marin, envoyé par François Ier à la conquête d’une partie de l'héritage d'Adam qu'il ne voulait pas, disait il, laisser seul en partage à son frère le roi d'Espagne ; c’est Frontenac, la personnification de la lutte triomphante contre l'Angleterre et les sauvages non chrétiens ; c’est la période de la fondation d'‘initive de la colonie.
Puis vient la phaso militante, je devrais dire la phaso de notre âge héroïque, où le courage, l’audace, l’activité, la valeur personnelle suppléent au nombre. Napoléon, parlant un jour des gucrres de la Vendée, disait qu’elles avaient été une lutte de géants; do quels mots caractéristiques n'aurait-il pas appelé la lutte héroïque des Canadiens, faibiement soutenus par la France, contre les forces combinées de l'Angleterre et de ses colonies! ;
Enfin arrivent les jours de deuil de la conquête. Ici commence une lutte non moins héroïque que la précédente ; c’est la lutte pour l'existence d’une poignéo de colons cédés par un marché diplomatique, et que le vainqueur veut traiter en peuple conquis. Tout le génie politique de l'Angleterre, toute l'astuce et la persévérance de ses hommes d'Etat acharnés à la réalisation d’un projet d’assÿmilation violente des races, viennent se briser contre la résistance pendant trois quarts do siècle, des Canadiens-français soutenus par leur foi, par leur attachemont à leurs traditions, par tout ce qui les constitue une race distincte en Amérique.
Puis vient 1834, avec Duvernay et la fondatior de la Saint- Jean Baptiste qui se lie si intimement avec le jour que nous célébrons et en est en quelque sorte l’aurore. C’est la réalisation
d'une idée qui doit être féconde en grands résultats, Les créateurs d'institutions de ce genro ont-ils toujour: conscience de la grandeur de l’œuvre qu'ils fondent? On en peut douter, Ces créations sont presque toujours un fuit providentiel, la résultanto d'idées que la force des ckoses a fuit naître et dont les événoments déterminent forcément la grandeur, Jusqu'en 1834, les Canadiens avaient lutté sans entente. Les personnalités brillantes n'avaient pas manqué; ces chevaliers aguerris et indomptables s'étaient fait une large place dans le parlementarisme, comme les chevaliers du moyen-âge s'étaient taillé des marquisats et des duchés dans la féodalité, Mais l'union manquait entre le peuple et ses chefs naturels, trop isolés dans leur lutte, La fondation de l£ société Saint-Jean-Bsptiste, sa constitution, son programme, appelaient le peuple à la rescousse et sanctionnaient l'union des chefs avec la masse du peuple, comme la grande charte de Jean-Sans-Terre avait jadis scellé le pacte d'alliance entre les barons normands et le peuple anglais,
La fondation de la Saint-Jean-Baptiste ne réveillait pas l'idée nationale, puisqu'elle était restée vivace dans les cœurs, mais elle l’appelait à l’action, activait sa flamme; elle prêtait au mouvement national toute la force de l'association, cette grande arme du XIXe siècle, le point d'appui que cherchait Archimède pour soulever le monde.
A partir de cette époque la lutte prend un nouveau caractère; elle se poursuit avec des vicissitudes diverses, où se trouvent de faux mouvements dont les institutions humaines ne sont jamais exemptes : mais l’idée féconde, l’idée de la Saint- Jean-Baptiste, est toujours-là, dominant les événements, plus forte que les hommes et les choses, et elle finit par triompher, sous l'union du Canada, avec la conquête de tous nos droits politiques, civils et religieux.
Quel constraste ! Quelle comparaison naît spontanément dans l'esprit, à la pensée de ces deux époques ! D'un côté, un pays agité, réclamant ses droits, n'ayant que des perspectives sombres devant lui. Cette St, Jean-Baptiste de 1834 a plus l'apparence de préparatifs de guerre que l’air d’une fête. La foi seule, et une foi à soulever des montagnes d'obstacles, dut empêcher les Canadiens réunis dans les jardins de MacDonald
de douter de l'avenir, D'autres, moins confiants, auraient pu croire alors que c'en était fait de l’avenir des Canadiens comme peuple et désespérer d’avoir à jouer un rôle important dans le monde. Mais l'esprit aperçoit un autre tableau : la race opprimée de 1834, arrivée en 1884 au plein développement do ses droits, parfaitement assise dans la province de Québec, songeant à étendre ses rameaux au loin et à rapprocher de l'arbre principal ceux que les circonstances et le va-et-vient des événements ont semés un peu partout chez nos voisins. Lorsqu'on lit les journaux de l'époque et ceux du temps actuel, on mesure bien vite, dans l'ordre politique, l'étendue du chemin parcouru. En 1834, MM. Viger et Morin étaient à Londres, plaidant notre cause contre l’absolutisme oligarchique ; aujourd’hui, sir Charles Tupper occupe un poste d’ambassadeur à Londres, traite avec les puissances du continent de nos intérêts commerciaux, et l’hon. M. Fabre représente nos nationaux en France avec la sanction du parlement du Canada, et fonde un journal canadien à Paris. Elles seraient bien étranges aujourd’hui les tirades à ia liberté, les cris de mort aux tyrans, que l’on poussait à cotte époque troublée. Aujourd'hui nous jouissons incontestablement de plus de liberté qu'aucun peuple de l’univers. C’est à ce point que nous n’y songeons même plus. C’est presqu’un malheur, car nous sommes exposés, à défaut d’ennemis à combattre, à diriger contre nous-mêmes les coups que l’on portait alors contre une oligarchie méprisée. C’est là le plus grand danger, le seul que nous courions aujourd’hui. Ah ! suivons donc le conseil paternel quo nous donnait l’éloquent prédicateur de la St. Joan. Baptiste, lorsqu'il nous disait dans ses élans patriotiques, que si les Canadiens d'aujourd'hui allaient se diviser, ils perdraient le fruit des labeurs du passé. Si le vent de la discorde se mettait à soufller parmi nous, nous ne pourrions continuer l’œuvre glorieuse si bien commencée. Faisons donc aujourd’hui, sur l'autel de la patrie, le vœu de ne jamais susciter ces divisions qui absorbent un temps et des efforts qui seraient bien mieux employés aux grands intérêts que nous sommes tenus de ser-
vir; qu'il n’y ait jamais parmi nous de ces gens qui se donnent pour mission
‘“ D'abattre ou d’avilir tout front qui les dépasse, Et de faire petit ce que Dieu voulait grand.”
La patrie vaut bien le sacrifice de nos griefs personnels, de nos plaintes, de nos ambitions, de nos préférences.
A ce prix seulement nous assurerons l'avenir glorieux que nos héros ont rêvé pour leurs enfants; à ce prix seulement nous évitcrons les obstacles qui pourraient mettre en péril la destinée providentielle de notre nation. Dieu et la patrie le veulent, tous ceux qui ont du cœur et de la foi doivent le vouloir aussi.
J’ai parlé de dangers. Pour ceux qui n’ont pas cemme moi confiance dans la destinée providentielle de notre peuple, il semble qu'il y ait danger imminent. Nous sommes envahis de partout; le flot des races qui diffèrent de la nôtre par la langue, la religion, les mœurs, se presse, toujours renouvelé, sur les rives de notre pays. Et dans le vieux monde, l'Italie qui se fait persécutrice, la France qui se fait païenne, semblent nous prédire que les nations catholiques, que les races latines, ont vu leurs meilleurs jours, et que notre nationalité, produit de ces deux civilisations, est en danger,
N'ayons crainte, cependant. Il ne tient qu'à nous de tout sauver, de vaincre tous les obstacles, d'arriver au but et d’accomplir toutes nos destinées. Voyez-vous cette embarcation qui paraît si frêle? Vous croiriez que la vague bondissante va bientôt l’engloutir; elle a disparu un moment, mais le moment qui suit vous la montre se dessinant fièrement sur l’azur du ciel, sillonnant la crête des vagues et plongeant hardiment dans le gouffro qui se creuse devant elle. Elle disparaît au loin dans le plus fort de l'ouragan, et vous plaignez en les admirant les marins de ce vaillant esquif, Maintenant la tourmente est passée, et la vague fatiguée, humiliée, repentante, rapporte à Ja terre les débris accusateurs de sa funeste colère. En vain y cherchez-vous les épaves de la fière embarcation dont vous déploriez tantôt la perte. Aliez plutôt là-bas; vous la verrez dansant gaiement sur son ancre, séchant ses voiles au soleil qui a reparu; son équipage a rangé avec soin toutes les pièces du
gréement, la boussole a été recueiliie précieusement, et les matelots, réparant leurs forces, chantent leur dernier exploit, révant déjà au prochain voyage,
Et que faisons-nous en ce moment? Ne chantons-nous pas les luttes du passé, les espérances, les grands projets de l’avenir ? Comme les marins de l'équipage dont je parlais tout à l'heure, nous avons traversé heureusement la tempête. Ils durent leur salut à la contruction parfaite de leur embarceation, à leur expérienco de la mer, à la vigueur de leurs bras, à leur boussole. Nous aussi, nous avons passé par de rudes tempêtes ; mais nous pouvons en braver de plus rudes encore, si nous savons conserver la perfection de nos institutions, l’excellence de notre éducation, la vigueur de nos mœurs, la direction lumineuse ct infaillible de notre foi.
J'ai dit il y a un instant, que la Saint-Jean-Baptiste avait été la grande charte de la nation canadienne, Le jour que nous célébrons est une des grandes séances de ses Etats généraux. C'est aussi le jour des grandes manœuvres, un camp de Châlons canadien. Le prophète éclatait en transports enthousiastes en chantant la beauté des incomparables tentes d'Israël, resplen. dissantes de blancheur et de lumière, et en annonçant au loin la force du peuple choisi entre toutes les nations. Quel spectacle pour nos martyrs, morts pour la foi; nos soldats, morts pour la patrie; nos victimes, tombées pour la liberté; quel spectacle pour toutes ces grandes âmes quo celui présenté par cette fête ! An premier plan du tableau, ils ont vu tout un peuple agenouillé près de l'autel du Dieu trois fois grand, offrant à ce Dieu des nations les premiers élans de son p‘riotisme, abaissant devant sa toute-puissance des fronts ct des regards que la foi ot la liberté portent vers les cicux; puis cette marche solennelle, déroulant dans les rues de la grande cité les anneaux sans fin de cette chaîne vivante et forte; ces chants de gloire, ces hymnes de triomphe, ces âpres senteurs de liberté sortant partout du sol et embaumant l’atmosphère; cette joie, cette allégresse s'étalant, brillant de toutes les couleurs, prenant toutes les formes et tous les caractères; et au milieu de tout cela, comme un lien doux et puissant, comme une étreinte magnétique, ce sentiment d'amour national, de solidarité sympathique,
ce sentiment d'union, si puissant dans sa foi, si fécond dans sa puissance |
Voilà ce que j'ai ressenti, voilà ce que vous avez dû éprouver dans ce grand jour que rous célébrons.
Le jour que nous célébrons, c'est le baiser, l’accolade affectueuse à nos frères des Etais-Unis. Ce que la France est à nous, nous le sommes à nos frères d'Amérique. Je ne suis pas de ceux qui regardent l’émigration comme un crime ou comme un écart de patriotisme. L'émigrant canadien-français aux Etats-Unis, comme le colon canadien dans Ontario, est une avant-garde, un éclaireur de la grande armée d’invasion dont M. Rameau nous a prédit la victoire pour le siècle qui suivra. L'Anglo-saxon émigre aux Etats-Unis pour aller s’inféoder aux institutions républicaines ; il ne revient pas. Le Canadienfrançais qui émigre n’a pas de plus grande ambition là-bas que de fonder une petite colonie française pour se protéger, s’aider, se souvenir, Il revient aux jours de fête de famille ; il reviendrait aux jours de danger de la patrie. IL reste là-bas ce qu’il est ici, français et catholique. Le travailleur canadien a joué son rôle dans la république voisine; il a imprimé le cachet de son intellisence et de sa force aux grands travaux de l'état; semblable en cela aux fortes corporations ouvrières du moyenâge, qui couvrirent le sol de l’Europe de ces monuments gigantesques qui ont servi de jalons à la marche de la civilisation, des arts et de la foi dans l'Occident.
Plus loin que la ligne 45ème, plus loin que la plus éloignée des colonies canadiennes en Amérique, sur la rive opposée de l'Atlantique, se trouve un beau pays que nous n'avons pas oublié aujourd'hui.
Dans le déploiement fastueux de votre procession, qui de vous n’a pas admiré la grande cavalcade qui nous rappelle un des plus beaux souvenirs historiques de la France? Dans la recherche de nos gloires passées, dans l'épanouissement de nos joies nationales, la France occupora toujours une place royale dans nos affections. Son histoire n'est-elle pas la nôtre, jusqu’au jour où nous avons commencé J’üistoire pour notre propre compte ? La France ! nous y sommes attachés encore par tant de liens, que rien ne peut altérer le sentiment qui nous fait
partager ses joies et ses douleurs et vivre de sa vie. Nous ne
pouvons, lorsque nous voulons caresser des rêves ambitieux, nous empêcher de penser que notre vocation en Amérique est an peu celle de la France en Europe.
‘“ Quand Dieu frappe un grand coup, C’est par la main des Francs.”
La France, elle, traverse en ce moment une crise terrible ;
‘“ Ce siècle, dont l’écume entraine dans sa course Les mœurs, les rois, les dieux !......... 7
ce siècle verra-t-il l’effnndrement de cette nation privilégiée, que Dieu avait bénic parce qu’elle s'était donné pour mission de christianiser l'univers en le civilisant ? Elle avait porté la croix jasqu’aux extrémités du monde, voulant récompenser le Christ d’avoir donné la liberté au monde comme un des fruits de l’arbre sacré du Golgotha. Et maintenant, c’est au nom de cette liberté qu’elle chasse le crucifix de ses tribunaux, de ses écoles, de ses hôpitaux, ces temples sacrés de la chari‘é, de la vérité, de la justice. Quelle sanglante ironie! Mais attendez; l’école impie, qui insulte ainsi l'humanité, n'aura qu'un triomphe d’un jour; jamais elle ne réussira à déchristianiser la France! Ecoutez la protestation calme de la conscience publique qui parle pour la famille, pour la société outragée : ‘“ Vous avez réclamé la liberté de penser, vous avez demandé la liberté de la presse, vous avez voulu la liberté de l’association, la liberté des réunions. Vous avez risqué le salut de la France pour obtenir ces libertés. Eh bien! au nom de cette liberté, nous vous demandons le privilège d’instruire nos enfants, de soigner nos mulades, de nourrir nos pauvres, de prier pour vous, pour la France!” Tôt ou tard, cette noble protestation sera entendue, sera exaucée, N'’allez pas croire que la foi est morte en France. La croix reste dans les temples plus vénérée qu’auparavant: elle a plus d’empire que jamais sur les consciences; elle a repris dans le sanctuaire de la famille tout le prestige qu'on a cru lui faire perdre dans la société officielle. Non, c’est plus fort que la philosophie, plus fort que la Révolution; la France baptisée par Clovis, confirmée par Charlemagne, sanctifiée par saint Louis, la France est et restera très chrétienne, Le langage, cette incarnation sublime de la pensée, comme le
Verbe est l’incarnation éternelle de l'idée divine, le langage,
plus fort que les décrets passagers d’une législation perverse,
le langage a conservé la Croix comme le nom symbolique de ce
qui est grand, généreux, honorable. La France guerrière, la
France héroïque, la France religieuse dit le fond de sa pensée
quand elle emploie ce symbole divin comme la récompense, le
couronnement des glorieuses carrières ; aussi, malgré ses gou-
vernements libre-penseurs, elle n’a pas changé, elle ne changera
pas le nom glorieux de la croix de la Légion d'honneur. Elle
a pu avoir le triste courage de renier le Christ dans son ensei-
gnement ; elle n’aura pas la force d’arracher la croix de la poitrine de ses savants et de ses braves, de ceux qui ont passé
dans la vie ou dans la mort en faisant le bien. Croix glorieuse
qu'ont embrassé avec un égal amour les rudes soldats du pre-
mier Empire, les fils des Vendéens et les défenseurs du Saint-
Siège ! Croix glorieuse qui a décoré la poitrine des princes, des prélats, des rois, comme un symbole d'honneur, de gloire et de
foi! Croix glorieuse, dont je m’honore comme je m'honore de la décoration pontificale qui brille à côté d’elle sur ma poitrine.
Foi! Honneur! c’est-à-dire Catholique et Francais, les deux noms de baptême de tout vrai Canadien!
Voilà, messieurs, les pages d'éloquence canadienne que j'ai lues dans le déploiement de notre fête et que je vous ai répétées dans leur émouvante simplicité. Joyeux chant de gloire, salutaire enseignement, leçon sublime que le passé nous donne pour nous guider dans l’œuvre de l'avenir! Foi, travail, courage, union. Voilà l’idée qui a présidé à la fondation de la société St-Jean-Baptiste, voilà le parfum qui se dégage de la grande manifestation d'aujourd'hui, voilà la pensée féconde qui restera du ‘ jour que nous célébrons.”
Discours PRONONOÉ À ToRoNro, LE 20 DÉCEMBRE 1884, LORS DE LA CÉLÉBRATION DU 4Û0E ANNIVERSAIRE DE L'ENTRÉE DE SIR JOHN À. MACDONALD DANS LA POLITIQUE.
Vous accueillez par des applaudissements la demande qui m'est faite de répondre à la santé de la Chambre des Communes, et je vous en remercie. Je sais que vos acclamations ne s’adressent pas tant à l’homme qui vous parle qu'au vieil athlète du parti conservateur ; vous honorez en moi celui qui depuis vingt ans et plus a été l'ami personnel et politique de votre chef et qui s’est longtemps enorgueilli d’être le plus jeune soldat de la vieille garde. Oui, bien que mes goûts et mes habitudes me fassent croire que je suis encore un jeune homme, je n’en suis pas moins un vieux soldat.
Qu'il me soit permis, M. le Président, de vous féliciter du succès de votre grande démonstration en faveur de sir John A. McDonald. Cette réunion prouve à sir John que vous savez apprécier l’œuvre de sa vie, et en même temps elle est un gage pour l'avenir, elle donne l'espoir à ceux qui ont travaillé, à ceux qui travaillent et à ceux qui se préparent à travailler à la grande œuvre du développement du pays, que leurs efforts seront un jour reconnus, s'ils ont été inspirés par la fidélité et ie dévouement comme l'ont été ceux de leur chef pendant toute sa vie
Cette réunion prouve encore que vous, de la province d'Ontario, vous êtes comme nous de la province de Québec — peut- . être pourrions-nous l'être plus que nous le sommes—unis dans votre dévouement aux chefs du parti, que l’on n'entend pas une seule note discordante parmi vous.
L'heure est avancée, je ne voudrais pas vous retenir longtemps, mais je me demande ce soir, comme peut-être vous vous le demandez à vous-mêmes, pourquoi tous ces toasts, tout cet enthousiasme lorsque le nom de la Reine, du gouverneur général,
du chef du parti et de la Chambre des Communes est mentionné? Ah! messieurs, ce n’est là qu’une autre formule de la vieille prière que nous avors habitude de faire, et cette nouvelle formule a peut être une signification plus profonde que ne le pensent la plupart d’entre nous. Que servirait à toute l’humanité de dire jour après jour: ‘Notre père, que votre volonté soit faite,” si l'humanité ne devait y apprendre qu’il y a audessus de nous une autorité qui a créé et conserve tout ce qui existe, une autorité que chacun doit reconnaître et dont la volonté doit être suivie par nous tous, si nous voulons prospérer. Et lorsque nous proposons, lorsque nous acclamons la santé purtée au chef de notre parti et aux grandes institutions de notre pays, nous voulons affirmer notre déférence pour les autorités du pays et pour les hommes qui, par leurs travaux, se sont identifiés avec l’autorité souveraine, nous voulons affirmer le support cordial quo doit aux institutions du pays tout citoyen patriote. ne
Je suis appelé à répondre au toast porté à la Chambre des Communes. Que vous dirai-je des Communes, que chacun des électeurs de cette grande province de l'Ontario ne sache pas ?
La Chambre des Communes, c'est le pouvoir du peuple tempéré par l'autorité du souverain et sagement contrôlé par le Sénat.
L'indépendance des députés aux Communes est la meilleure garantie du pouvoir pour un cabinet intelligent. Personne ne tient en plus haute estime que moi la discipline de parti, mais, en même temps personne n’arprécie plus que je ne le fais la franchise et le sans-crairte que montrent les membres d’un corps délibérant, dans l’expression de leurs opinions. La servilité que les despotes même ne peuvent que mépriser, n’a pas sa place chez les députés dignes de ce nom. La discipline unit au sentiment du devoir le dévouement, l'intelligence et la loyauté ; la servilité n'implique que l’idée d’abjection ou d'intérêt sordide.
La fidélité au parti, c'est la reconnaissance du même chef par tous, c’est l'adhésion par tous au même programme politique. La discipline de parti commande d'observer, dans tous les actes de la vie publique, cette fidélité promise au chef et à son programme. Avec la discipline de parti, les individualités
disparaissent et les préférences personnelles sont absorbées, dans la confiance générale. Les factions, les coteries enfantées par le favoritisme ou la jalousie, sont la mort de la discipline de parti. Un parti bien discipliné, intelligent et fier dans sa docilité, est le conducteur naturel et le bienfaiteur du peuple. Le peuple est de sa nature, fier, généreux et dévoué. Emporté par la passion ou égaré par l'intrigue, il peut se rendre coupable d’ingratitude, mais sa nature finit toujours par le ramener dans le droit chemin. Ilexige chez son chef une intelligence supérieure, la bravoure ct la générosité; et pour s’attacher à un parti, il veut y trouver du dévouement, de l’honnéteté et de la sympathie.
Voilà le secret du parti conservateur et de ses succès non interrompus pendant environ trente ans, voilà le secret de la grande puissance du très honorable monsieur que vous honorez ce soir.
La lutte des partis n'implique pas nécessairement l'idée d'une opposition systématique par l’un, contre toutes les mesures que propose l’autre parti. Au contraire, le parti de l'opposition s’attire les sympathies du peuple lorsqu'il assiste le gouvernement dans les mesures où celui-ci paraît vouloir sincèrement remplir ses devoirs envers la société. L'’attitude généreuse du parti conservateur, pendant la période de 1874 à 1878, a contribué largement à lui ramener les affections du peuple.
Cette lutte calme et digre pour la faveur populaire, cette noble rivalité pour la domination, inspirée par un désir sincère d'assurer à la société la plus grande somme de bien, ont acquis aux institutions parlementaires de l'Angleterre la stabilité et le renom que six siècles n’ont pu entamer. Un écrivain français qui avait assisté aux débats des Communes anglaises a dit, que c'était la réunion d'hommes la plus digne depuis le sénat romain, rendant par ces paroles un hommage bien mérité à ce corps dont l’histoire occupe une si belle place dans les annales de l'humanité, et dont les combats ont été ceux de la liberté elle même. Si elle n’était de date aussi récente, je dirais que notre Chambre des Communes prend rang immédiatement après son grand prototype d'Angleterre. Elle exerce, en proportion, les mêmes pouvoirs, assure à tous la même liberté et
les mêmes droits, et fonctionne avec la même régularité, faisant des lois adaptées au temps et aux besoins du pays. Toute puissante qu'elle est, elle a ses défauts comme toute institution humaine ; elle émane du peuple et pour en être la représentation fidèle, elle doit avoir à l'occasion des caprices et des inconstances. Les affections sont changeantes. Elle a été ainsi dans lo passé, bien que rarement, abandonnant sir John pour peu de temps, juste assez longtemps pour le regretter, mais revenant toujours à ses premières amours. Parfois elle s’impartiente, elle murmure, elle briserait les glaces, s’il y avait des glaces dans la salle des séances, mais personne ne s'entend comme son vieux conducteur à ramener la sérénité et le calme après la tempête. L'art et la nature se sont donné la main pour faire de sir John le plus complet et le plus parfait des parlementaires que nous ayons eus. Tout étrange que cela paraisse, il n’en est pas moins vrai que, une fois solidement en possession de la confiance du parlement, un chef de parti . jouit, dans cette forteresse des libertés du peuple, d’une autorité égale au pouvoir des plus grands potentats. Louis XIV, dans sa puissance et l’orgueil de son absolutisme, disait : L'Etat c'est moi. Votre hôte, ce soir, messieurs, notre chef honoré, pourrait dire dans un autre sens, mais avec autant de vérité s’il n'était si modeste : La Chambre des Communes c'est moi. Il l’a connue dès sa création ; il a travaillé même à sa formation ; et lorsqu'il fut passé maître dans l’art de commander, il l’a gouvernée à sa guise, il l’a façgonnée suivant ses idées. Aucun homme n’a exercé autant d'influence sur cette assemblée où se concentrent tous les pouvoirs de l'Etat.
Lorsqu'il est entré aux Communes, l’ancienne Chambre d'assemblée sous l'Union, il a été témoin des comhats qui se sont livrés pour obtenir le gouvernement responsable. La lutte fut longue et acharnée. Il y eut un temps où il était permis de douter du succès définitif du gouvernement responsable, du libre régime parlementaire. Les récriminations étaient violentes, l’antagonisme des races suroxcité, l’'émeute avait envahi les rues et, comme s’il eût fallu un holocauste à la liberté, le temple des libertés parlementaires fut réduit en cendres. Enfin le calme prévalut dans les conseils et le travail paisible de consolidation de la nation put se continuer. Sir John prit place
au premier rang et de cette houre à aujourd’hui son influence a été, en quelque sorte, suprême, et cette grande influence, il s'en est toujours servi pour le progrès matériel de la jeune colonie et pour le prestige et l’autorité de la vieille Angleterre. D'autres peuvent réclamer leur part dans les combats pour le gouvernement constitutionnel. Le nom de sir John est intimement lié avec chaquo pas dans la marche en avant du pays, avec chaque étape dans la conquête du gouvernement autonome, avéè chacun des glorieux progrès des différentes branches de nos industries nationales. Parlant de cet admirable édifice de l'Etat qu'il connaît si bien, il peut vr£iment dire avec le poète :
Who made each mast and sail and rope, What an“ils rang, what hammers beat,
In what a forge and what a heat,
Were shaped the anchors of thy hope ?
Je ne vous retiendrai pas, messieurs, à vous peindre le contraste entre lo Canada du jeune John A. et le Canada de sir John d’aujourd’hui—je le trouve encore si jeune que je ne veux pas dire du vieux sir John. Laissez-moi pourtant vous rappeler ce fait qu'il y a maintenant au Canada des particuliers dont le revenu est plus considérable que ne l’étaient les rovenus du pays, lorsque sir John est entré dans la vie publique, la première fois. Laissez-moi vous rappeler cet autre fait, qu’alors les colonies anglaises étaient regardées comme de misérables établissements à charge à l'Angleterre et que maintenant nous avons pris place parmi les nations de l'univers.
N'admirez-vous pas comme moi cet étrange revirement des choses ? L’homme, en effet, qui, au début de sa carrière politique, a été témoin des anciennes luttes en faveur du gouvernement responsable, des luttes contre les empiètements arbitraires des proconsuls de Downing street, a pu entendre, après quarante ans, les chefs des deux grands partis politiques anglais, l’assurer qu'il était nécessaire de trouver une forme de fédération, entre la métropole et les colonies, avec un exécutif commun, un pouvoir commun, chargé de traiter les affaires d'intérêt commun et cela pour assurer à l'empire la prospérité, la paix et la force. Combien notre vaillant chef n’a-t-il pas
dû être fier du jeune pays que son travail et son génie ont élevé si haut, lorsqu'il a entendu un disciple de l’école de Manchester, converti il est vrai, faire appel à cette grande force de gouvernement, le pouvoir de l'opinion publique, en faveur de cette idée d'union, de ce principe de fédération, ‘de nature, a-t-il ajouté, à procurer plus davantages que quoi que ce soit à l'Angleterre et même à l'univers.” Qui a plus contribué que sir John à avancer ce changement? qui a rehaussé, à un tel degré, l'importance de cette colonie, même parmi cette classe de politiciens qui considéraient, il n’y a pas bien des années, que l'intérêt bien entendu de l'Angleterre exigeait qu'elle nous abandonnât ?
M. le président, c’est la confédération qui fait de nos populations séparées une seule nation ; c’est en construisant un chemin de fer d'un océan à l’autre que nous avons donné la force à la confédération, faisant circuler la vie des extrémités au centre et reliant entre elles nos provinces éparses. N'est-ce pas par le développement de nos ressources, par la construction de nos voies ferrées et de nos canaux que la richesse est venue au pays? Chacun de ces faits porte l'empreinte du génie et de la prévision de sir John.
Je ne tenterai pas, messieurs, de discuter, ce soir, cette question de—comment dirai-je ?—cette question de la fédération de l’empire qui s’imposera aux hommes d'Etat du Canada qui devront l’étudier, comme elle s’est déjà imposée à l'opinion publique de l’Angleterre.
Le cri de l'annexion retentit encore aux oreilles de ceux qui n’ont pas oublié le mouvement de 1849. Mais ce cri ne résonne plus que comme l'expression vide d’un amer désappointement, j'allais presque dire de la déloyauté. On a parlé aussi de l'établissement d’un zolfverein commercial avec nos voisins; mais cela aussi a passé. Parmi les visions libérales n’y a-t-il pas eu aussi le rêve d’un suprême conseil fédéral pour toutes les nations anglo-saxonnes ?
Il est évident que la prochaine génération devra résoudre ces problèmes du futur mode d’existencr de notre pays. Il lui faudra choisir entre la fédération politique avec la Grande- Bretagne et ses colonies et la déclaration paisible de l’indépendance du Canada. Cela mettra-t.il autant de temps à se réaliser
que l'idée de la confédération? Cette idée date en effet du commencement du siècle, Alors un homme politique (iiinent de la Nouvelle-Ecosse proposa un plan d'union coloniale aux autorités impériales, Quinze années plus tard le mouvement fut répété à Québec par le juge-en-chef Sewell et il fut suivi en
822 par le projet de sir John Beverlcy Robinson, et en 1839 par celui de lor Lurham lui-même.
Puis vint 1854. Les hommes de cette époque, se roidissant contre le flot révolutionnaire qui par-dessus les mers nous était venu d'Europe, ces hommes étaient 1omplis de cette idée de confédération, comme si l'invasion des doctrines républicaines avait développé chez le peuple, la pensée de chercher la conservation dans une union plus étroite de toutes les possessions anglaises,
L'humble plante qui n'attirait pas même les regards est devenue un arbre majestueux et plein de sève donnant à des millions d'hommes leur part d'ombre et d’abri, pour me servir de l'expression de mon pauvre défunt ami T, D'Arcy McGee,
L'arbre a-t-il dépéri que nous devions déjà chercher ailleurs l'ombre de l'abri? Non, loin de là. Comme je viens de vous le dire, c'est la fière Albion elle-même qui réalise le danger de développer par l’'émigration des pays ennemis ou indifférents, ‘ lorsque des deux côtés du globe,” comme le dit lord Roseberry, ‘€ par-delà les mers de l’ouest et par-delà les mers du sud, deux ‘ grandes contrées, deux empires plutôt, tendent les mains, “ dans leur sans loyauté et leur dévouement, au pays d’où ‘ils sont issus.’
Mais nous ne devons pas nous laisser emporter par une exagération du sentiment de loyauté et précipitamment conclure que la désintégration de l’empire est imminente si l’on ne trouve dès maintenant un nouveau mode d’union avec la métropole. J’approuve complètement le noble protêt de notre haut-commissaire, sir Charles Tupper, qui disait à la conférence sur la fédération impériale : ‘Je dois vous proclamer, sans ‘ hésiter, qu’il est impossible d'augmenter, par un changement ‘“ de constitution, ce sentiment de loyauté à la Couronne, et cet ‘ amour des institutions anglaises qui animent le Canada d’unc ‘ extrémité à l’autre.”
Ce désir d’assurer à l'Angleterre la coopération immédiate de ses grandes colonies démontre clairement les succès que ces colonies ont remportés. Et vraiment, il faudrait être bien exigeant, pour ne pas être satisfait des progrès que le Canada a faits durant les dix-sept dernières années, Notre commerce a pris des développements que les plus confiants n'auraient osé espérer; notre population aura bientôt doublé; nous avons couvert le pays d’un réseau de voies ferrées, agrandi nos canaux, exploité les trésors cachés de nos richesses minérales; nous avons étonné le vieux monde en étalant dovant ses explorateurs, ses ingénieurs, ses touristes et ses savante l'inventaire de nos richesses et de nos ressources inépuisables ; nous avons réuni en un faisceau de sympathique fraternité sept provinces séparées les unes des autres et couvrant la moitié d'un continent ; à nos voisins qui nous menagaient de famine, par l'abolition de la réciprocité commerciale, nous avons répondu fièrement par une politique de protection qui a prouvé que l'atmosphère du Canada était aussi salubre pour la croissance de l'industrie que pour le commerce et l’agriculture.
Au défi de concourir pour le commerce de l'Asie, nous avons rendu la fière réponse d’un chemin de fer transcontinental bâti en cinq ans, chemin qui sous le ra port de la construction n’est inférieur à aucun autre sur ce continent et qui est supérieur à tous les autres, sous le rapport dax distances entre les marchés de l'Asie et ceux de l’Europe.
Ne sont-ce pas des exploits dont nous puissions être orgueilleux, et n’avons-nous pas assez de vastes entreprises à consolider ? Ajoutons, M. le Président, que notre rapide croissance comme nation n’a fait qu'augmenter notre affection filiale pour la métropole.
N'y aurait-il pas plus de danger que de profit dans un changement ? Les liens de famille les plus forts ont souvent été brisés par l'introduction indiscrète, quoique bien intentionnée, de questions pécuniaires entre les membres de la famille. Je comprends parfaitement la prudente réticence du très honorable monsieur en traitant cette question et je vous conseille de confier vos destinées à l’homme éclairé, au patriote que nous avons pour chef. Sa noble carrière dans le passé nous est une garantie qu’il conduira la nation qu'il a formée, à un avenir
glorieux. Il a passé sûrement à travers des difficultés énormes, sauvegardant toujours sa bonne renommée et l’honneur du pays.
On a dit souvent que notre pays était particulièrement difficile à gouverner. Je n'ai aucune objection à l’admettre; et cela met plus en relief l’habileté de nos hommes d'Etat lorsque l'on considère les progrès merveilleux accomplis par le Canada dans la voie du développement national. Que cette diversité de races soit une source de difficultés dans la direction politique de la nation, je ne suis pas prêt à le reconnaître ; mais je prétends qu’on ne peut me contredire, lorsque j'affirme que chacune des deux grandes races qui composent notre union canadienne, a, dans ses traditions, dans son sang, dans son génie, tous les éléments nécessaires pour leur faire atteindre ensemble les plus hauts sommets de la gloire. Les braves Normands et le peuple saxon ont arraché la grande charte qui est restée depuis le 13ème siècle, l’évangile politique du monde, Jamais lauriers plus glorieux n'ont été conquis que ceux de l’Alma et d'Inkerman. Jamais épitaphe n'a été mieux méritée et plus appropriée que celle qui indique au voyageur la tombe de Montcalm et de Wolfe:
Mortem virtus communem, Famam historia, Monumentum posteritas Dedit,
Ce sublime gage de paix dans la gloire sur les restes de deux héros, est là qui commande aux bronzes tonnants de la citadelle, de ne pas troubler dans leur: sommeil les glorieux morts de Sainte-Foye et des plaines d'Abraham; il est là, comme la devise inspirée de la gloire et du bonheur à venir de la nation canadienne.
Discours PRONONCÉ À MONTRÉAL, LE 13 JANVIER 1885, À L’AR- RIVÉE DE SIR JOHN À. MACDONALD, LORS DE LA CÉLÉBRATION DU 40ÈME ANNIVERSAIRE DE SON ENTRÉE DANS LA POLITIQUE.
MESSIEURS
Je réponds à votre appel. Je n'ai pas loin à aller dans ma pensée pour y trouver les paroles qui vous expriment les sentiments qui débordent en ce moment de mon cœur. Heureux le peuple à qui la Providence donne des chefs qui comptent autant d'hommes de cœur que de soldats et au service desquels la gratitude s'engage à la suite du dévouement; heureuse la Souveraine qui a de tels conseillers et de tels sujets.
Le touchant esprit de fraternité qui éclate dans ces réjouissances vraies ct profondes; ces déploiements 1dmirables de la pompe la plus irappante, la plus imposante; cette flamboyante procession qui transforme en rivières de feu les rues de la grande cité; cette manifestation entraînante d’un peuple qui croit et qui aime; ces tressaillemeuis de la nation qui ne sait plus contenir son allégresse, ne sont rien autre chose que l'hymne de reconnaissance montant de toutes les bouches et de tous les cœurs. C’est l’hommage au Dieu des nations pour l’homme puissant qu’il vous a envoyé; c'est en même temps le remercîment chaleureux de tout un peuple uu noble et vaillant serviteur qui n’a pas dévié de sa voie, et qui fidèle à sa mission, a su donner à sa patrie son repos, ses labeurs, le poids du jour et les veilles de la nuit. C’est aussi la plus douce récompense que puisse recevoir ce serviteur dévoué qui fut la joie et la consolation de son parti, de son pays qu’il conduisit l’un à la victoire, l’autre à la grandeur.
Sir John, comme les anciens rois de la chevalerie, vous avez voulu avoir votre camp de drap d’or. Vous avez voulu réunir près de vous tous les preux chevaliers dont l'épée et le cœur vous appartiennent. Tous sont accourus autour de vous pour vous
témoigner leur joie et leur dévouement; vous les avez vus à Toronto, vous les voyez ici. Sous ieurs habits de fête se cache une forte armure, leurs chants d’allégresse ne leur font pas oublier leur cri de guerre. Un mot de votre bouche, " signe de votre main et les bataillons se formeront serrés, impenétra” bles, forçant la victoire à suivre leur drapeau, forçant l'ennemi à fuir devant eux. C’est ainsi que vos soldats sont faits. En sortant de la salle du banquet de Toronto, ils montèrent à l’assaut d’une position ennemie, et ils vous arrivent ici la tête couronnée des lauriers tout frais cueillis à Lennox et Addington.
Les Romains allaient à la rencontre du vainqueur de l'ennemi et le faisaient entrer en triomphateur dans leur ville. Une voie consacrée par la gloire était réservée à ces conquérants. Nous ne sommes pas des Romains, maïs nous nous faisons plus grands qu eux sous ce rapport. Ce n’est pas aux marbres froids que nous avons demandé l'éclat de la voie suivie ce soir par notre valeureux chef, mais la route était comme pavoisée de tous les sentiments d'affection et d’admiration que des cœurs de soldats peuvent éprouver pour un chef heureux et aimé.
C'est que parmi nous il n’y a pas et ne peut y avoir de divisions.
Sir John, votre vieille garde vous est fidèle; vos bataillons vous sont dévoués, les constrits sont serrés dans les rangs. Pas de reproches, pas de murmures, pas de préférences ; tout pour le drapeau, tout pour la cause, tout pour la victoire.
Pas de félons, pas de traîtres parmi nous; pas de voix dissidentes dans ce grand concert d'estime et de fidélité.
Que dirait un général à des soldats qui voudraient s’enrôler sous sa bannière à la condition de pouvoir tirer sur ses lieutenants ?
Sir John, que Dieu vous garde. Qu'il vous conserve toujours le dévouement de ceux qui vous défendent et vous pourrez célébrer un jour les noces d’or de votre succès politique. C’est le vœu que je vous exprime en terminant.
Discours PRONONCÉ À MoNTRÉAL, LE 14 JANVIER 1885, AU BAN- QUET DONNÉ À SIR JOHN A. MACDONALD LORS DE LA CÉLÉ- BRATION DU 40ÈME ANNIVERSAIRE DE SON ENTRÉE DANS LA POLITIQUE.
M. LE PRÉSIDENT, MEssIEURs,
Avant de répondre à cette santé, j'ai un agréable devoir à remplir. Ministre du district de Montréal, je dois remercier le Junior Conservative Club qui s’est fait l'organisateur de cette magnifique démonstration. Il a acquis aujourd’hui un nouveau titre à la gratitude du parti. Non content d’avoir fait son devoir sur le champ des luttes, il a couronné son œuvre en préparant cette ovation triomphale au grand homme d'Etat du Canada. Le parti conservateur doit beaucoup à ses jeunes membres. Ce sont eux qui nous ont ramenés au pouvoir après les années d'épreuves qu'a terminées la glorieuse campagne de septembre 1878.
Je me rappelle, messieurs, qu’en 1874 les vétérans du parti, encore tout surpris de la défaite qu'ils venaient de subir, se réunirent dans uue salle de la rue Saint-Jacques pour réorganiser leurs forces. Nombreuses furent les résolutions qu'ils y adoptèrent. Ils résolurent de rester fidèles à leurs traditions, fidèles à leur chef, fidèles au pays; entre autres choses, ils résolurent de gagner la victoire.
Quelques semaines après, une vingtaine de jeunes hommes, j'en vois deux assis à cette table, M. Bergeron et M. Vanasse, s’unirent pour fonder le club Cartier qui, depuis des années déjà, avec le Junior Conservative Club a gagné ses épaulettes. Quatre élections générales ont eu lieu depuis que ces clubs ont pris naissance et de ces quatre campagnes nous sommes revenus vainqueurs dans le district de Montréal, nous sommes même sortis plus forts des élections qui ont suivi le coup d'Etat Letellier. Ce
sont là des pages brillantes dans les annales du parti conservateur et j'espère que ce ne sont pas les dernières où les exploits de nos jeunes lutteurs seront consignés. On a coutume de dire que les hommes sont libéraux à leur entrée dans la vie politique et qu'ils deviennent conservateurs dans leur âge mûr. Par votre nombre, messieurs mes amis des clubs conservateurs, il est évident que le contraire est vrai à Montréal et que votre jeunesse n'a pas été entachée des erreurs libérales.
Les nations ont toujours, dit-on, le gouvernement qu’elles méritent. Si cet adage est vrai, il nous faut, M. le Président, célébrer les vertus du peuple canadien, car depuis bien des années il a eu de bons gouvernants, à peu d’exceptions près, et ces intervalles de médiocre administration ont duré juste assez pour faire apprécier à sa valeur le gouvernement de notre hôte distingué. J’ai la confiance que le peuple de ce pays continuera à mériter, par ses grandes vertus, d’avoir à la tête des affaires le bon ministère qui les régit aujourd’hui.
Parler du gouvernement dans ce pays, c’est presque dire le parlement: car le cabinet qui doit rendre compte, jusqu'aux plus minutieux détails, de son administration à la Chambre des Communes et au Sénat est l'agent du parlement dont il doit exécuter les ordres. C’est à cela qu’on en est arrivé partout où s'exerce le contrôle du parlement et dans chacun de ses actes on regarde le cabinet comme un comité du parlement chargé d'exécuter, en dehors des sessions, les ordres des représentants du peuple. Dans notie pays le peuple a plus d'influence sur le gouvernement qu'en aucune autre contrée : car le pouvoir prend sa direction de la branche populaire du parlement, de la Chambre des Communes.
En Angleterre la Chambre des Lords a encore une grande influence comme elle vient de le prouver par le compromis qu'elle a forcé le ministère Gladstone à accepter sur la loi de répartition.
Chez nos voisins des Etats-Unis le Sénat est la chambre dirigeante, il a plus d'influence que la Chambre basse, Le contraire se voit ici. Notre Chambre des Communes est même plus puissante que les Communes anglaises ; car l'influence de la Couronne ne se fait pas sentir ici comme en Angleterre,
Nous pouvons nous vanter d’avoir le gouvernement le plus populaire qui soit sous le soleil.
Le gouvernement doit être l'expression absolue du bon sens de la nation. Il est le crible à travers lequel doivent passer les idées, les aspirations et même les rêves dela multitude pour former un programme éclairé et pratique. Une fois ce programme arrêté, la nation l’exécute par l'intermédiaire du parti.
Les plus forts éléments de cohésion parmi les hommes sont l'esprit d'émulation, l'esprit de domination et l’esprit de conservation. Ces sentiments sont la base même du gouvernement
de parti. Lorsqu'un homme de génie s’est emparé de l’affec-
tion et de l'admiration du peuple, le parti est le levier de sa puissance, Le parti connaît les besoins du peuple et les projets du chef. Du premier vient le pouvoir, du second la direction. Souvent il arrive que le peuple suit sans se rendre compte et la patrie a pu quelquefois devoir son salut à cette confiance aveugle dans des complications dangereuses et difficiles. Et cette confiance aveugle et cette obéissance absolue dans les moments de danger, lorsque les discussions et les délais seraient pires qu’une faute, sont peut-être la meilleure preuve d’une saine opinion publique. 1l est probable, dans ces occasions, que les résultats seront heureux, car si la nation peut errer en jugeant un acte de l'administration, elle se trompe rarement dans le choix de son chef. Où est le secret de l’influence bienfaisante de ce pouvoir presque absolu du premier-ministre dans un gouvernement constitutionnel, si ce n’est dans le profond sentiment de justice, de générosité, de noble émulation qui est le génie même de la nation ?
L'unité d'action nécessaire entre le représentant du peuple et le cabinet, l'unité de vues nécessaire entre le premierministre et les autres membres du cabinet, l'autorité illimitée du premier-ministre résultant de la confiance que repose en lui le souverain, créent la pondération des pouvoirs qui ne peut être brisée sans trouble immédiat dans tout le mécanisme. Le roi règno mais ne gouverne pas; de fait c’est le premierministre qui exerce le pouvoir gouvernant, mais il ne peut le faire sans l’unité dans son cabinet et le cabinet ne peut durer longtemps sans l'unité dans le parti. Le parti, lui, ” Anse
quement ct, somme toute, correctement jugé par l'électorat. L'unité de vues dans le cabinet est le premier élément du pouvoir d’un parti. Les paroles de lord Melbourne, au temps de l'agitation pour le rappel de la loi sur les céréales, toutes paradoxales qu’elles paraissent, n’en contiennent pas moins une profonde leçon de science politique : ‘“ Peu importe ce que nous disons, répétait-il, mais, ne l’oubliez pas, nous devons tous dire la même chose.”
Et, M. le président, il estune étrange loi de l'humanité, il est une mystérieuse loi de l'univers ; appelez-la puissance d’attraction, appelez-la électricité, appelez-la magnétisme, elle est la même partout ; la sympathie éclairée qui produit la confiance implicite est l’élément qui gouverne le monde. Autrement, il nous faut recourir à la théorie du despotisme, de la force brutale ou bien retomber dans le chaos.
La constitution anglaise est une machine rompliquée dont les différentes pièces ne sont pas toujours logiquement agencées. Blackstone dit qu’elle ne peut fonctionner, à moins quo ceux qui sont mêlés aux affaires publiques n’agissent avec beaucoup de droiture et de loyauté les uns envers les autres, Plus que tout autre régime, elle présente des issues qui conduisent à des impasses; car plus que tout autre elle suppose le bon sens et la bonne foi chez ceux qui sont chargés de son fonctionnement.
La compétence indéniable de chacun de ses pouvoirs peut aller jusqu'à paralyser ou à détruire les autres. La Chambre des communes a le droit de refuser chaque chelin des subsides, Cette Chambre, de même que celle des Lords, peut refuser son assentiment à chaque projet de loi qui lui est présenté. La Couronne a le droit de créer mille pairs du royaume en un jour! Elle peut dissoudre chaque parlement avant même que celui-ci ait commencé à siéger.
Ces empiètements possibles d’un pouvoir sur les autres démontrent la vérité de ce que dit Blackstone, et si cela est vrai en Angleterre, combien plus dans co pays, n’avons-nous pas besoin de bon sons et de bonne foi avec nos intérêts si variés ot si compliqués, avec nos préjugés provinciaux, religieux et nationaux; car il y a parmi nous des préjugés, et si les députés en sont oxempts ou s'ils sont indifférents on ces matières, ils sont forcés de tonir compte des préjugés de ceux qu'ils repré-
sentent, tant qu'ils ne leur ont pas fait comprendre que le gouvernement constitutionnel no vit que de compromis et de concossions mutuelles.
Cela prouve, M. le président, de quel bois doivent être faits les hommes d'Etat canadiens pour faire régner l'harmonie parmi ces éléments opposés. Au Canada, plus que dans tout autre pays, l'homme d'Etat doit être prudent, sage, doué de beaucoup de prévoyance et avoir une grande connaissance des hommes et des choses. Grâce à la Providence, notre patrie n’a jamais manqué de ces hommes dévoués au public.
Je ne vous ai pas dit toutes les qualités de l’homme d'Etat qui aspire à contrôler le parlement et son pays. Il lui faut endurer toutes sortes d’accusations, sans jamais perdre patience, et les subir avec autant de bonne grâce que si c'étaient des compliments, Ilfaut qu’il se laisse quelquefois donner la réputation d’être un pécheur, un pécheur endurci. Plus que cela, il doit laisser ses ennemis le représenter comme ayant vendu les plus chers intérêts du pays lorsque peut-être il vient de sacrifier son tout, ses talents et sa santé, pour ce qu'il croit dans son âme et conscience être le bien de sa patrie. Et plus encore que cela, il lui faut, après avoir été ainsi vilipendé, faire ce que sir John a fait si souvent: oublier et pardonner.
Tous nos hommes d'Etat ont dû subir cet ordre de choses de Lafontaine et Baldwin, à Cartier et à notre chef, sir John A. Macdonald.
En vous faisant le portrait de ce que doit être un hommo d'Etat, dans ce pays, un souvenir me revient forcément, dans cette ville de Montréal; le souvenir de celui qui avait réuni dans son caractère toutes les qualités du grand citoyen ot du grand politique, joignant à cela le noble courage de porter les fautes de ceux pour qui il sacrifiait santé et popularité ; le souvenir du frère d'armes de sir John, de sir George Cartier s’efforçant, en 1872, malgré de terribles désavantages, à assurer le terminus du Pacifique à Montréal, et finalement obligé de succomber à la tempête.
Il y a daus cette salle des hommes qui, comme moi, étaient à ses côtés sur les hustings lorsqu'il dit au peuple: ‘ Vous aurez ici le terminus du Pacifique, je vous donne ma parole ue vous
l'aurez,” et que le peuple lui répondit en lui lançant des pierres et des œufs pourris.
Vous savez ce qui est arrivé, vous savez la fin du grand homme, et voyez aujourd’hui le résultat de ses efforts: le Grand Tronc et le Pacifique traversant l’île de Montréal pour se rencontrer sur nos quais et les élévateurs à céréales que le Pacifique fait construire sous les yeux même de quelques-uns des compatriotes de Cartier, alors aveuglés par les préjugés de parti.
Je passais, l’autre jour, près du monument que la patrie a érigé à la mémoire du grand patriote et, regardant cette statue, je me disais que le piédestal aurait dû être fait avec ces pierres qui lui furent un jour lancées à Montréal, comme une expiation des insultes d’une multitude ingrate.
Si de la mémoire de Cartier nous passons à sir John, et si nous examinons sa Carrière, nous nous trouvons encore en présence d’un véritable homme d’Etat et d’un vrai patriote.
Lorsqu'il s’agit de sir John, je ne veux pas tomber dans des redites. Son éloge est dans le cœur de tous ceux qui se sont réunis ici pour lui rendre hommage, je n'ai pas besoin de le faire.
Les hommes de son temps ont disparu, il reste seul comme le chêne antique couvrant de son ombre la nouvelle forêt, étendant ses bras et protégeant contre la pluie et l'orage les jeunes arbres qui l'entourent. Il a été le Samson de son parti avec cette différence qu'il n’a jamais été victime de la trahison, qu’il n’a jamais perdu la vue, et lorsqu'il a ébranlé les piliers du temple libéral, il n’est pas resté enseveli sous les ruines.
Sir John, avec sa grande puissance, aurait pu être un homme arbitraire, exclusif ou égoïste, il a toujours été plein d’attentions, d’abnégation et de bienveillance, écoutant toutes les demandes, dévoué au bien-être de chacun de ses partisans, plus anxieux de leurs intérêts que des siens propres. Nous connaiïssons les milliers de personnes auxquelles il a rendu service et l’on chercherait en vain le nom d’un seul partisan qu’il aurait oublié ou dédaigné.
Il a été le plus grand parlementaire de l’Emérique anglaise ; il aurait pu prendre rang parmi les premiers politiques de la vieille Europe.
DE L'IHON. J. A. CHAPLEAU 389
On a coutume de dire avec Guizot que gouverner c’est perdre sa popularité. Mais il ne serait pas vrai de le dire de sir John: plus il gouverne, plus il gagne en popularité ; la grande épreuve du pouvoir, cette terrible épreuve qui a causé tant de ruines, est pour lui la source d’une nouvelle vigueur et de plus d'affection pour le peuple. Laissez-moi ajouter que l'influence de la carrière de sir John se perpétuera pendant des années et des années après qu'il ne sera plus, comme l’océan qui roule encore ses vagues longtemps après l’apaisement des vents qui l'ont agité.
Lorsque sir John est allé en Angleterre, en 1873, le Times, passant en rovue sa carrière au Canada, et voulant lui faire un compliment, pas très flatteur pour nous tous, dit que sir John avait plus qu’une intelligence coloniale. Le Thunderer ne pouvait concevoir à cette époque combien cette expression était juste. Il a certainement plus qu'une ‘intelligence coloniale,” celui dont l'influence se fait sentir au-delà de l'océan.
Lorsque sir John Young—devenu plus tard lord Lisgar—débarqua à Québec en 1868, les marchands de cette ville lui donnèrent un grand banquet. Le gouverneur alors tout frais arrivé d'Angleterre et ayant encore présentes à l'esprit les instructions de Downing street, dit que la Grande-Bretagne laissait le Canada entièrement libre de rester uni à la métropole ou de se séparer d'elle et cela d’une manière leste qui indiquait quel était le courant des idées en Angleterre à cette époque, relativement aux colonies.
Peut-on imaginer un pareil langage aujourd’hui dans. la bouche du représentant de la Reine ? Non, certes. Cela montre combien la valeur des colonies a augmenté depuis quinze ans. La Grande-Bretagne n’a jamais attaché à ses colonies l’importance qu'elle y attache aujourd'hui. Témoin ce projet de fédération impériale auquel s'intéressent tant de ses hommes politiques.
C'est la Confédération, c’est la gigantesque entreprise de notre chemin de fer du Pacifique qui ont rehaussé aux yeux de l'Angleterre, la valeur du Canada. Pendant la dernière décade, l'attitude de l'Angleterre envers ses colonies a changé du tout au tout.
Qui a contribué plus que sir John à élever l'édifice de la Confédération et à cimenter sa clef de voûte en réunissant ensemble les différentes parties ? æ
La valeur des colonies a décuplé sur les marchés de l'univers ot je puis dire qu'il est, dans une large mesure, la cause de l'intérêt que les pays d'Europe semblent prendre en ce moment dans les colonies. Pourquoi la France, pourquoi l'Allemagne ont-elles adopté uno politique d'extension coloniale ? Pourquoi les voyons-nous redoublor d'efforts en quête de nouvelles contrées avec une énergie dont le monde n'a pas été témoin depuis le seizième et ledix-septième siècle alors que la France, l'Angleterre et l'Espagne cherchaient chacune une part du nouver: monde ?
Certes, l'homme qui est la cause de tant d’agissements dans l'univers a plus qu'une intelligence coloniale !
J'ai déjà dit que notre chef a réussi à résoudre les questions les plus compliquées dans le passé ; et j'ai pleine confiance, j'ai la certitude qu'il sera à la hauteur de la tâche qui lui est réservée dans les événomonts politiques de l’avenir au Canada. Nos relations avec la mère-patrie sont telles qu’aucunes nouvelles concessions ne nous sont nécessaires pour le plein développement do notre pays.
Quelle sera notre prochaine évolution ? et avons-nous besoin d’un changement dans notre constitution, dans notre système de gouvernement ? C’est avec co sentiment de vrai patriotisme que je sonde l'avenir du Canada, que je cherche à scruter celui de la mère-patrie. Je ne suis pas de ceux qui croient qu'à moins d’une alliance offensive et défensive entre la Grande- Bretagne et ses colonies, le démembrement de l’Empire soit imminent. Comme disaient les commissaires de Melbourne dans leur savant rapport sur la Confédération australienne : “Il ‘“ vient un temps dans l’histoire de chaque jeune nation où le “ sentiment de l'intérêt commun s’éveille et révèle une force de “ vie ignorée jusque-là.” Tout homme libre doit diriger ses aspirations vers cette époque. Mais je dirai du Canada ce qu’un ex premier-ministre d’une des colonies australiennes disait de son pays: ‘“ Ce temps n'est pas encore venu pour nous. Je ‘“ doute même qu'aucun de nous désire sincèrement hâter le ‘“ cours des choses. Bien que l'heure arrive fatalement où nous
‘“ devrons passer de notre état colonial à l'indépendance, nous ‘sommes présentement satisfaits de la liberté irresponsable ‘‘ dont nous jouissons.”
J'étonnerai peut-être les partisans de la fédération impériale en Angleterre, en disant que ce projet ne fera que mûrir chez nous l'idée de notre indépendance absolue, La fédération impériale implique l’idée d’une alliance pour laquelle lord Roseberey a adopté la maxime de l'union de commerce : ‘ L'union pour un but identique avec des moyens différents pour des fins diftérentes.” Cette alliance, pour être eflective, doit se faire entre des corps indépendants et possédant des pouvoirs égaux. Ne serait-il pas dangereux de développer un semblable projet en ce moment? Jole crois. Je ne veux pas répéter ce que je disais l’autre jour à Toronto, mais nous avons devant nous un champ suffisant pour employer le travail et los forces de la génération actuelle. Développons notre admirable constitution. Donnons un beau nom à notre Dominion. Car c’est un devoir sacré pour un homme public, devoir envers sa patrie et envers lui-même, do maintenir l'honneur et la réputation de son pays.
Nous avons un magnifique pays, aussi grand par ses ressourcs que par son territoire, Nous avons une population vigoureuse, morale et intelligente, capable de faire honneur à tout développement national. Nous avons tous les éléments nécessaires pour nous assurer un avenir brillant. C’est un crime de lèse-nation de vouloir nous discréditer. Il n'y a pas d’exigences de parti qui puissent excuser ce crime. Celui-là qui discrédite le gouvernement de son pays n’a pas le cœur d’un patriota, Il n’a pas de véritable patriotisme; ce patriotisme qui inspire le burde dont les accents remplissent l’âme du peuple d'un mâle orgueil, d'une dignité fière et d’un indomptable courage; ce patriotisme qui donne le génie au général et l'héroïsme aux soldats, qui donne de divins contours aux marbres du sculpteur et des nuances célestes aux toiles du peintre; ce patriotisme qui enseigne au peuple la sobriété, le travail et le contentement ; qui commande la générosité, le courage, l'initiative et le dévouement aux gouvernants, et à tous les vertus domestiques ; ce patriotisme qui place l’'hommo d'Etat au-dessus des attaques du méchant et de l’ingratitude des populations, et qui
est une des bases les plus solides des partis et le secret du succès des hommes d'Etat.
Je no crois pas que l'Angleterre soit arrivée à cette période de décadence. Je ne crois pas que la Grande-Bretagne, vaste puissance commerciale, dans le monde entier, maîtresse de l'Inde, maîtresse d’un immense continent dans le sud de la mer Pacifique et de la moitié d’un autre continent entre les deux océans, montant hardiment sur la terre d'Afrique à l'assaut d'un barbarisme féroce et séculaire, sentinelle avancée de la civilisation par ses établissements sans rivaux dans les parties les plus éloignées du globe, je ne crois pas que cette nation, qui seule a eu l'habileté de conserver et conserve le pouvoir de résoudre la question d'Orient, soit à une heure de décadence et ait besoin d'assistance pour prévenir sa chute. Non, je puis me compter parmi un million de Français enthousiastes qui croient à la force, à la vigueur, à la grande supériorité de l'Angleterre, qui croient qu’elle est la première des nations du globe, Je crois que l’Angleterre peut résister victoriousement à toutes les attaques que l'avenir lui réserve, comme elle a résisté dans le passé.
Malgré les erreurs de ses hommes d'Etat, le bon sens du peuple anglais suffit pour conserver hautes et fermes les grandes institutions conservatrices qui ont fait sa gloire et ses succès parmi les nations. Que M. Gladstone, dans les vains caprices de son talent, s’imagine pouvoir résoudre les dangereux problèmes du capital et du travail, de la démocratie socialiste, en livrant à la discussion des principes que l'expérience des siècles a consacrés immortels; qu'il tourne et retourne la clef de ces voûtes gracieuses et solides que des miracles de patience et de sagesse profonde ont érigées et que seule l’action mystérieuse du temps a cimentées à jamaus,; qu'il examine et déplace avec une curiosité et une confiance naïves ces étonnantes pièces de machinerie qui sharmonisent et fonctionnent ensemble — les droits de la Couronne et les droits du peuple, le système monarchique et la souveraineté démocratique, les prérogatives royales et le gouvernement responsable, la caste devant le roi et l'égalité devant la loi, l'Eglise et l'Etat, le capital et les gages, — qui composent cette admirable organisation de la vie sociale et politique anglaise ; amateur de socialisme lui-même qu'il ouvre la boîte de Pandore du socialisme dont il verra les
maux se répandre autour de lui sur une population terrorisée ; — qu’il fasse tout cela, et je ne m'alarmerai pas poui la nation britannique. Le bon sens, le génie de la race anglo-saxonne sont plus forts que les influences délétères du socialisme et sur. vivront aux fantaisies dangereuses de ses hommes d'Etat, de même que l'intelligence et l’industrie du peuple français ont survécu aux folies désastreuses de ses rois et aux néfastes atrocités de ses révolutions.
Burke a dit un jour: ‘ L'âge de la chevalerie est passé; celui ‘ des sophistes, des économistes et des calculateurs lui a succé ‘ dé, et la gloire de l’Europe est éteinte à jamais,” Je ne crois pas cela. Je crois toujours que la Grande-Bretagne conduira encore le monde à un gouvernement administratif et que le système anglais, qui est peut-être la forme la plus parfaite de lu république dans le monde, dominera toujours.
La grande formule qui réunira les sociétés dans l'avenir sera le décalogue du gouvernement constitutionnel anglais Je crois, avec Delohne dans ses commentaires sur la constitution anglaise, que lorsque le monde aura été dévasté par les conqué: rants, l'Angleterre continuera à enseigner à l'humanité, nonseulement les principes qui devront l’unir, mais aussi la forme de gouvernement qu'elle devra adopter.
Je ne répéterai pas le mot célèbre du regretté sir Etienne Pascal Taché que le ‘ dernier coup de canon tiré pour la défense du pavillon britannique en Canada, le sera par un Canadienfrançais,” mais je dirai que les Canadiens-Français seront les derniers à chanter sur ce continent l'hymne glorieux ‘ Dieu sauve la Reine.”
Je dirai que les Canadiens-français garderont comme leur motto ces mots du chant national de sir George-E. Cartier, qui renferment leurs aspirations les plus légitimes : ‘ Avant tout, je suis Canadien ! ”
Discours DE L’HON. M. CHAPLEAU À L’APPUI DE RÉSOLUTIONS CONCERNANT LE CHEMIN DE FER CANADIEN DU PACIFIQUE, PRONONCÉ À LA CHAMBRE DES COMMUNES LE 16 JUIN 1885.