XIV BIOGRAPHIE
travaux. Il fit sa marque dès la première session et conquit dès lors une influence qui n’a jamais cessé de s'accroître; aussi le parti à Montréal le comptait au nombre des futurs ministres ; Chapleau n'était pas pressé, étant sûr d'arriver et sentant qu’il était trop nécessaire pour qu’on le laissât longtemps de côté, Ce n'est qu'en janvier 1873 qu'il fut appeié au conscil exécutif, après la retraite de M. Chauveau et à l'avènement du ministère Ouimet dans lequel il reçut le portefeuille de solliciteur-général.
On sait sur quel écueil vint se briser le cubinet Ouimet; le gouvernement avait échangé un terrain qu'il possédait aux Tanneries de Saint-Henri contre une ferme située à quelque distance de Montréal. Sa première propriété devait être le site d'un hôpital protestant et la même destination fut attribuée à la ferme Leduc reçue en échange. Cet arrangement n'était pas du goût de quelques spéculateurs de Montréal qui convoitaient le terrain des Tanneries pour leur propre compte. Ils affirmèrent que le marché cachait une spéculation qui avait mis $50,000 dans les mains d’un ami du gouvernement, et montèrent l'affaire connue sous le nom de scandale des Tanneries, Puis, coup sur coup, l'on annonça la résignation motivée par cette affaire, de M. Irvine, le procureur général, ct la retraite probable de M. Robertson, le trésorier, alors en Angleterre. Il n’en fallut pas davantage; l'opinion publique sans direction —les ministres étant alors absents—prit l'alarme, et comme elle aime généralement à croire tout le mal qui se dit des gorvernements, elle prononça la condamnation sommaire du ministère sans attendre sa défense.
M. Chapleau était aux Etats-Unis pendant que l’on montait cette affaire. A son retour à Montréal, il jugea la situation perdue, car les amis affolés s'étaient laissés déborder par l’ennomi. Bravo comme l'épée du roi, et intrépide alors comme il l’a été lors de l’affaire Riel lorsqu'il affrontait le premier une assemblée populaire, il se rendit à une réunion d’électeurs convequée aux Tanneries, et, en dépit de ses adversaires, il réussit à maîtriser l'assemblée et à faire entrevoir dès lors le ridicule de l'accusation. Mais cet effort isolé demeura sans résultat ct M. Ouimet, abandonné par trois de ses collègues, dut se démettre, M. de Boucherville appelé à le remplacer, ordonna une enquête sur cetta affaire à la session de 1875. On fut témoin d'un étrange spec-
tacle ; les experts appelés à fixer la valeur des deux propriétés se livrèrent aux estimations les plus fantaisistes; on vit des agents d'immeubles estimer une propriété à dix centins le pied les autres à deux dollars, Le comité chargé de l'enquête condamna l'échange, mais exonéra Chapleau de tout blâme.
A la distance où nous sommes, ce , “étendu scandale nous paraît une des plus sottes choses qui se puissent imaginer, Dire que cette fameuse propriété des Tanneries, avec toute la réclame qu'on lui a faite, cette propriété qui avait des airs de mine d'or, se vendit aux enchères à sept centins le pied ! C’est assez pour: faire rougir ceux de nos amis qui se sont laissés duper par des meneurs intéressés. Au surplus, nous ne nous attarderons pas à défendre le ministère Ouimet, depuis que les libéraux ont eux-mêmes voulu appeler au nombre de leurs chefs l’hon. Louis Archambault, alors ministre des travaux publics, et à ce titre responsable au premier chef de cet échange.
Ici se place un épisode bien mémorable de la carrière du secrétaire d'Etat. C'était à l'automne de 1874; Lépine et quelques autres Métis compromis dans les affaires du Nord-Ouest venaient d'être arrêtés à Winnipeg et de cette ville lointaine, on suppliat les Canadiens d'envoyer un avocat à la défense des malheureux prisonniers. Il n’y eut qu'une voix dans la province pour désigner Chapleau qui n’hésita pas un instant à se rendre à l'appel de ses compatriotes. Sans exiger de rémunéra. tion, sans même demander ses frais de déplacemènt, que ses amis de Montréal lui offraient de prélever par souscription, il entreprit ce long voyage du Winnipeg qui durait alors huit jours. Tout ce qui est capable d'apprécier une noble action dans notre province, applaudit à la générosité de Chapleau.
Il défendit Lépine devant un juge très partial et un jury mixte, dont la moitié était composé de compatriotes de Lépine, Celui-ci fut trouvé coupable et condamné à la peine capitale bien qu’il eût été prouvé que Lépine n'avait jamais voté la mort de Scott et que c'était Riel qui était seul coupable, En effet c'était le futur héros de la révolte de 1885 qui avait lancé l'accusation contre Scott, organisé le tribunal chargé de le juger, racolé les témoins et dicté le jugement. Lépine s'était opposé de toutes ses forces à son exécution, et il n’était pas présent au dernier acte de cette sinistre tragédie.