XXIV 310GRAPHIE
députés qui ont entendu nos orateurs d'autrefois et qui ont pu les comparer au secrétaire d'État, et tous nous ont laissé sous l'impression qu'il est l'orateur le plus complet et le plus brillant dont peuvent s'honorer les Canadiens-français.
Un ami de Berryer lui conseillait un jour de ne point publier ses discours, et de ne laisser à la postérité que sa grande renommée d’orateur, parce que, disait-il, jamais sa parole imprimée ne rendrait l'impression produite par ses magnifiques harangues. C’est le conseil que l’on pourrait donner à tous les orateurs, Ne devraient-ils point vivre dans le souvenir des hommes que comme les grands artistes de théâtre, comme Talma, Rachel, la Ristorï ? C’est vrai jusqu’à un certain poirt. Le discours imprimé est à la parole comme la lave brûlante la veille, à la lave refroidie le lendemain. Il y manque le feu, l’action, la voix, la figure de l’orateur inspiré. Aussi ne publions-nous pas les discours de M. Chapleau pour donner une pâle idée de l'effet qu'ils ont produit; nous les livrons à l'impression parce que plusieurs d’entre eux traitent de la façon la plus complète des questions qui ont jadis passionné nos contemporains, parce qu'ils fourniront plus tard des renseignements précieux à ceux qui voudraient écrire l'histoire parlementaire du pays. Quoi de plus complet, par exemple, que son discours sur le chemin de fer du Pacifique? Quel exposé plus lucide de la question chinoise que celui qu'il fit à la chambre des communes, en 1885? Ajoutons aussi que nous avons entrepris cette publication sans le consulter, pour nous rendre au désir d’un grand nombre de ses amis qui espèrent retrouver, en lisant les pages suivantes, le vivant souvenir des discours qui les ont jadis tant émus et charmés.
Certes, ils les retrouveront ces émotions, car le feu sacré éclate encore dans bien de ces pages! Quoi de plus éloquent que la péroraison de son discours sur l'affaire Letellier, et la peinture de ce que doit être la politique dans notre pays. Citons en ici deux extraits. Après avoir parlé du bill des taxes présenté par le gouvernement de Boucherville, que les rouges avaient tant exploité contre les conservatours, M. Chapleau continuait :
‘“ Souvenez-vous de cette parole d’un profond politique : ‘Où
finissent les grandes questions commencent les petits partis,” et ne permettez pas au petit parti rouge de faire disparaître dans ses mesquineries, dans sa politique de bouts de chandelle, la gravité du problème soulevé par l’escamotage du pouvoir, si audacicusement pratiqué par ses chefs. Il n’est pas ici question d’une misérable taxe de quinze sous, ni du salaire de quelques pauvres employés, ni des dépenses d’un commissaire de chemin de fer, ni même d’un tracé du chemin: ce sont là de petites choses bien dignes d’un parti qui n’a jamais eu dans le pays d’autres points d'appui que le préjugé, ce préjugé vulgaire qui ne vit que de petitesse ; mais il s’agit de choses autrement grandes et sérieuses, Comme je vous le disais en commençant — et je finirai par la même pensée — c’est la liberté du peuple qui est violée, c'est le premier de nos droits qui est menacé. Qu'importent, après tout, certaines fautes d'administration ? Elles sont toujours réparables, lorsque la représentation nationale conserve sur le gouvernement le contrôle légitime que lui attribue la constitution. Ce qui peut être un mal irréparable, c'est l’abandon de ce contrôle, c'est la violation de la souveraineté nationale. Que devient le principe que “ Ze peuple qouverne,'”’ s’il est permis à un seul homme d'enlever le gouvernement des mains auxquelles le peuple l'avait confié ?
‘“ A tout prix, sauvez ce principe du naufrage ! Qu'il soit pour nous un point de ralliement! Oublions, un jour au moins, nos divisions locales, nos querelles de clocher, pour nous unir autour du drapeau de la constitution. Que nos cœurs grandissent avec les circonstances, et ne craignons pas de demander à notre passé, à ce passé plein de généreuses luttes, des inspirations pour nous guider dans ce combat nouveau que l'on nous force d'accepter. Le premier qui ait réclamé la responsabilité ministérielle dans ce pays est celui que l’on a appelé le grand Bédard ; et celui qui a le plus fait pour introniser chez nous ce régime de la liberté est aussi un des nôtres, Lafontaine, aidé de ses nobles amis, Morin et Baldwin. Et vous rappellerai-je le nom de Curtier, continuateur de ce grand œuvre, hier encore notre chef, le vrai type du politique conservateur, prudent et actif, adversaire des démagogues autant que défenseur fidèle des libertés constitutionnelles ? Voilà quels étaient nos guides dans le passé, quels doivent être nos modèles dans le présent
XXVI PIOGRAPHIE
‘ Messieurs, j'oublie un nom, celui de Papineau,
Lui, le puissant tribun que la foule en démence Saluait tous les jours d’une clameur immense ?.…
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Sa voix, sa grande voix aux sublimes colères, Sa voix qui déchaînait sur les flots populaires Tant de sarcasme amer ot d’éclats triomphants, Sa voix qui, des tyrans déconcertant l'audace, Quarante ans proclama les droits de notre race;
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‘“ Vous connaissez cette poésie, dont l’auteur est votre propre député aux communes d'Ottawa, et je le lui demande à luimême, comment Papineau at-il mérité d’être ainsi chanté par une voix libérale, si ce n’est en luttant corps à corps durant la moitié de sa vie contre des gouverneurs de province, despotes au petit pied qui ne se contentaient pas de régner, mais qui voulaient aussi gouvorner à leur guise,
# Dans cette lutte, Papineau a bien mérité de la patrie, et, malgré les fautes do sa vie, son souvenir vivra comme celui d’un grand champion des libertés populaires.
‘ Plât à Dieu que le parti libéral qu'il a fondé respectât ses enseignements! Que dirait donc rapineau, lui, l'expulsé des gouverneurs, s'il voyait maintenant ses héritiers devenus les défenseurs et les complices de l'expulsion de ceux en qui le peuple avait confiance? Que dirait-il? Il ferait entendre un de ces accents terribles dont l'écho est venu jusqu’à nous, et s’écrierait :
“ Faites taire la voix de Spencer-Wood, et laissez parler la grande voix du peuple!”
Donnons l’autre citation. Elle est extraite du discours prononcé à St-Laurent, à l’automne de 1883. M. Chapleau prend d’abord à partie les journaux qui, comme le Temps et l'Etendard, lui faisaient une guerre de corsaire, répétant les calomnies les plus stupides, puis il fait ces réflexions éloquentes :
‘“ Eh! bien, messieurs, c'est drôle un peu, mais c'est triste tout de même. C'est triste, quand on pense que c'est avec un
pareil langage qu’on entend instruire le peuple! Quand on lit l'histoire des révolutions ot qu’on s’indigne de voir la crapule rédiger des édits contre les honnêtes gens, on pourrait se demander si ce n’est pas avec des feuillets perdus de journaux comme l’Etendard, qu'on a appris à rédiger des feuilles comme Le Père Duchène.
“ Et c’est là ce qu'ils appeilent faire de la politique! Mais qu'est-ce donc que la politique? Jusqu'à présent j'ai cru que c'était la science des hommes et des choses appliquée à l’administration des affaires publiques; je croyais que c'était l’art d’instruire le peuple et de le diriger vers ses destinées dans le monde. M'étais-je trompé? Suis-je donc un naïf? Il est vrai que j'étais bien jeune quand j'ai appris les éléments de la politique. J’ai aimé la politique avant d’avoir connu les sentiers tortueux de l'intérêt, de l'ambition et de l'intrigue. J'ai étudié la politique avant d’avoir compris la mesquinerie étroite, ou l'effronterie calculfe qui s’y mêle trop souvent. Oui, la politique a eu mes premières affections et j'ai gardé pour elle une fraîcheur de souvenir que le temps n’a pas encore desséchée. C’est peut-être une faute dans mon éducation politique; c’est sans doute une faiblesse en vue du succès. Mais je vous confesse que je ne regrette pas cette faute, que je ne veux pas me guérir de cette faiblesse. J'ai, dès les premiers jours de ma carrière, aimé la franchise et l'amitié dans la politique; je n’ai pas changé, je ne veux pas changer mon tempérament à cet endroit, Je sortais du collège; j'avais, dans l’histoire de mon pays, appris que nos ancêtres par le sang sortaient d’une race dont on a dit avec raison: “ Gesta Dei per Francos ;’ que Dieu s'était servi d’eux pour son œuvre; et que nos grands parents adoptifs étaient des hommes qui avaient porté sur toutes les mers la gloire de leur nom et jeté dans tous les continents la semence féconde de la liberté, Je crus alors que ce peuple du Canada, mélange de grandeur, de dévouement, de franchise et de fierté, valait la peine qu’on l’aime et qu’on l’instruise ; qu'on le fasse grand et robuste et qu’on se donne garde de le tromper, de le gâter et de l’avilir.
“Voilà pourquoi depuis le premier jour où je parlai au peuple, jusqu’à ce moment où je vous adresse la parole, je n'ai jamais eu d'autre règle que celle-ci: pour avoir le droit de dire au