‹ L'honorable P.-J.-O. Chauveau [microforme]Chapitre 3 sur 4 · taille, élégamment vêtu de noir, au front · texte numérisé non relu

taille, élégamment vêtu de noir, au front

E de développé, à la figure pensive et mobile,

f aux traits noblés et prononcés, qui passe,

une main derrière le dos, le regard con-

templatif ? Il n’y a pas à s'y méprendre ;

la pensée de cet homme-là habite des

sphères élevées ; ce doit être un homme

f de lettres, un poëte ou un orateur.

Ê | Il est un peu, beaucoup même, tout

Lisez, si vous voulez vous en convaincre,

ses premiers essais poétiques, ses Joies

; | . Naïves, ses Adieux à Colborne, Albion, Dona-

À Ni cona, ses portraits politiques, ses corres-

pondances dans le “ Courrier des Etats-

Unis/” le “ Fantasque, ” et “ l'Avenir, ”

quelques-unes des jolies pages de Charles

Guérin ; parcoures 868 Tevues mensuelles

dans le Journal de l'Instruction publique,

' FOUT L It è ‘1 Saga Rene ER ch Sig oere op dt saine F à

véritables petits chefs-d'œuvre dont les meilleurs journaux de France seraient fiers de parer leurs colonnes. |

Charles Guérin, sa plus grosse œuvre littéraire, a plus de mérite que de réputstion. Il y a dans ce livre de jolies scènes, d'excellentes peintures de la vie canadienne, de belles pensées, des sentiments exquis ; mais la trame est pauvre, l'intérêt médiocre ; ce n’est pas assez vif, assez épicé pour notre époque accoutumée aux fortes émotions, aux grandes passions; on n’y trouve pas cet enchaînement de faits émouvants, de scènes dramatiques qui font le succès ds romans du jour. Ce livre est une étude de mœurs plutôt qu'un roman ; on le lit par curiosité plutôt que par goût ; il laisse le lecteur froid, presque indifférent à ses héros ; on le ferme sans regret pour aller dîner, et on peut en reprendre la lecture immédiatement après sans danger pour la digestion. Il était difficile qu’il en fût par math si notre glorieux passé se

prête au roman historique, hotre vie de tous les jours offre peu de zessources à ce qu'on appelle “ les drames de la vie réelle. ’ N'oublions pas que c'est la première œuvre d’un jeune homme, et, surtout, le premier jet de notre littérature nationale. Indulgence ét respect pour ce commencement, pour ce premier-né ; il a des défauts, sans doute, mais il porte le cachet national.

Ecoutez maintenant.

M. Chauveau a la parole.

Il est au pied du monument élevé à la mémoire des braves de mil sept cent soixante, sur les Plaines mêmes témoins de leur gloire et de leur mort; une foule immense l'écoute ; l'Angleterre et la France sont là, la première, représentée par un gouverneur distingué la der nière, dans la personne du commandant Belvèze.

Sa voix est trop voilée, sa déclamation

un peu monotone ; mais quelle chaleur,

quel entraînement, quelle succession magnifique de mouvements, d'images et d’inspirations, quel tableau sublime des événements et des luttes héroïques du passé !

Ce discours seul devrait suffire à la réputation oratoire de M. Chauveau; ce fut l’opinion de M. de Belvèze qui déclara qu’on n'aurait pas mieux parlé en France.

Combien d’autres discours, cependant, où ses brillantes facultés se sont révélées avec éclat !

I1 a eu le ‘ort ou l'obligation de trop se prodiguer, de faire de l’éloquence un métier, une habitude ; appelé à parler dans des circonstances presque toujours semblables, il a fini par tomber dans la répétition et la déclamation ; il aurait dû, dans son intérêt, résister aux sollicitations de ses admirateurs et de son amour-propre ; | il a fini par produire l'effet de ces jolies boîtes dè musique qui répètent éternelle ment sur le même ton le ‘“ Home sweet Home, ”

Quoiqu'il en soit, M. Chauveau est le plus français de tous nos orateurs et de nos écrivains politiques, par l'élégance, la couleur et la distinction du style et du langage, le choix des expressions, la noblesse de la pensée, le feu de l'inspiration, et la vivecité du sentiment, mais d’autres le surpassent par la profondeur de la pensée, la force du rs&isonnement et de la logique, la justesse des aperçus, la science politique. 4

M. Chauveau est homme de lettres par goût, par nature ; il est homme d’affaires, homme d'Etat par nécessité, par hasard, parce qu’en Canada on ne peut être uniquément ce qu’on est; il faut ici mêler la soie et le coton, les fleurs et les choux ; tel qui est fait pour porter le fusil manie la pioche ; tel autre qui était né pour habiter les sommets du Parnasse est forcé d’additionner les chiffres derrière un comptoir ou de parler mur mitoyen devant un juge qui pense à ses cheminées.

Notre Parlement local se prête peu aux efforts oratoires, aux élans de l’imagination, aux grandes conceptions ; les questions qui s’y soulèvent sont peu fertiles en ressources oratoires ; c’est plutôt une place d’affaires qu’un théâtre d’éloquence.

Or, n’est pas homme d’affaires qui veut ; Chateaubriand et Lamartine eussent fait de piètres avocats et de tristes professeurs de mathématiques, de même que M. Cartier serait un poëte épique peu recommandable.

Les poëtes et les orateurs ont-ils le droit de se plaindre sileur âme délicate et subtile ténd sans cesse à s'élever au-dessus des choses de la terre, à contempler de trop haut les objets d’ici-bas ? L'aigle estil mécontent du sort qui le force à planer dans les hauteurs des cieux ? La vigne au jus délicieux est-elle jalouse des fortes racines du chêne ? Maïs continuons.

M Chauveau a le caractère du poëte et de l'orateur, comme il en 2 la figure et l'esprit ;

ee =

RE TROT MGR apres TTL

TE Se RTE

‘rien ne le dément. Vif, nerveux, impres-

sionnable, sensible, irritablé, mais bon, libéral et dévoué, aussi prompt à réparer üne faute qu'à la commettre, il présente de singuliers contrastes à l'œil de l’obser.

vateur. Il est remarquable par l'élégance et l’urbanité de ses manières; sa vie a toujours été sobre, morale et studieuse, et l'on né peut nier qu’il a gardé toute la fraîcheur de son patriotisme à travers les nécessités de la vie et les exigences de la politique.

M. Chauveau est encore un bibliophile et un amateur passionné du beau et du vrai dans l’art et la littérature ; ses voyages én Europe ont développé chez lui ces heureuses dispositions ; les hommes lettrés de France l'ont reconnu comme un des leurs et ont rendu un brillant hommage à son talent de poëte et d’orateur,

Tous les poëtés et les orateurs, depuis Démosthène et Cicéron, ont de la misère à se défendre de l'impression qu'ils sont

supérieurs aux autres hommes ; c'est peutêtre vrai, mais ils le laissent trop voir ; ils sont portés à poser, à solliciter les regards et les applaudissements ; l’un portera une longue chevelure, ou se fatiguera pour se donner une figure pâle et mélancolique ; un autre paraîtra distrait en adressant la parole, ou prêtera une oreille attentive aux sons mélodieux qui tombent de sa bouche.

Les adulations, les flatteries et l’encens qu’on à prodigués à M. Chauveau depuis sa jeunesse, les suceès continus qui ont signalé sa carrière, onù donné à sa sensibilité naturelle un développement qui nuit quelquefois à sa dignité d'homme d'Etat,. en lui faisant faire des démarches peu dignes de sa position. Ildonne trop d'importance à des incidents personnels ; il devrait exercer son talent diplomatique et son aotivité politique sur un terrain plus vaste, ménager sa poudre pour les grandes circonstances.

M. Chauveau n’a pas encore eu le temps

de donner la mesure de ses capacités comme homme d'Etat; les progrès qu’il a faits, déjà, témoignent de ce qu’il pourrait être s’il passait plusieurs années au pouvoir. Les uns lui reprochent l’inactivité de son gouvernement, son impuissance en face des besoins du pays; beaucoup croient qu’il ne pouvait faire plus, sur le principe qu’on ne peut extraire l’or d’une mine de fer ou de plomb, ou faire sortir un fleuve d’un ruisseau.

Terminons par une réflexion qui n’a pas le mérite d'être nouvelle :-—-Les hommes politiques comme les hommes de lettres, dans ce pays, sont trop pauvres pour être complètement ce qu’ils pourraient et devraient être. L'homme de talent, dont la pensée est gênée, ressemble à ces oiseaux captifs qu'un fil cruel ramène à terre, chaque fois qu'ils veulent prendre leur essor,

Page 1