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AUDIENCE DU 31 OCTOBRE

Présidence de M. Aubépin

Après un grand nombre de remises, le Procès fut appelé le 31 Octobre 1888 devant la P^ Chambre du Tribunal Civil de la Seine. M. Aubépin présidait, M. le substitut Boulloche occupait le siège du Ministère Public.

M''^ Lerolle, Deville, conseillers municipaux de Paris, et M'= Georges Berryer, se présentaient pour les héritiers de l'Abbé Cochin, iP Loustaunau, pour le Directeur de l'Assistance Publique.

J^'assistance était très nombreuse, et en grande partie, populaire.

Au début de l'audience, en vertu du pouvoir disci-étionnaire du Président, M. Denys Cochin fut autorisé à présenter quelques courtes observations. Nous les donnons d'après le compte-rendu qu'en publia la Gazette des Tribunaux.

(1) Tl convient de faire observer que la demande primitive avait été formée contre M. le Préfet de la Seine d'une part et M. le Directeur de l'Assistance publique de l'autre. Les demandeurs se sont désistés de leur demande contre M. lo Pi-éfct de la Seine et n'ont poursuivi l'instance que contre M. le Directeur de l'Assistance publique.

Discours de M. DENYS COCHIN

Messieurs,

Je suis profondément reconnaissant de l'autorisation qui m'est donnée par le Tribunal, et de l'honneur qu'il me faft en voulant bien m' entendre.

Le Tribunal a compris qu'il ne s'agissait pas ici d'un procès ordinaire. Les plaideurs y défendent une cause bien chère ; mais ils n'y défendent aucune question d'intérêt.

Les sentiments qui m'ont engagé à commencer cette instance sont de plusieurs sortes-

D'abord, et avant tout, le dessein de défendre dans la mesure de mon pouvoir les sœurs hospitalières, les meilleures servantes, les meilleures amies des pauvres malades !

Depuis sept ans,au conseilmunicipalje lésai vues chassées de la plupart de nos hôpitaux — par des passions intolérantes qui ne voulaient rien entendre, et par une faiblesse complaisante qui était résignée à tout abandonner. — J'ai entendu les plus grands ennemis des sœurs dire que le service des laïques valait autant que le leur. Mais jamais, même au conseil municipal, je n'ai entendu dire à personne qu'il valût mieux.

La question me parait par là jugée. Et m'adressant aux deux principaux auteurs de l'œuvre de la laïcisation, je mets au défi M. le Directeur de l'Assistance publique, d'affirmer que cette œuvre soit utile — et M. le Préfet de la Seine, de prétendre qu'elle ne soit point coupable !

Messieurs, quand vint le tour de l'Hôpital Gochin, un devoir particulier s'imposait à notre famille. Mon grand-oncle le curé de Saint-Jacques du Haut-Pas en fut le fondateur à la fin du dernier siècle ; comment et dans quelles conditions, mon ami Maître LeroUe vous le dira. — Mais, il est un point sur lequel je tenais à m' expliquer moi-même. — On vous dira, et nous ne songeons pas à le cacher, que le curé de Saint-Jacques ne fut pas le seul auteur de la fondation. Gela n'est pas douteux. Il fit ce qu'il put ; il alla jusqu'à vendre ses ornements et sa bibliothèque. Mais il fut aidé largement par ses paroissiens.

Eh bien ! Messieurs, cette considération, au lieu de nous retenir, était de nature à nous décider.

Nous plaidons, et pour le curé de Saint-Jacques et pour ceux qui se sont fait ses auxiliaires ; nous défendons les intentions, les volontés de ces âmes oubliées qui ont fait la charité par ses mains. Pense-t-on que leurs intentions fussent différentes des siennes ?

Personne, je pense, ne le soutiendra. Je sais bien que des questions d'indemnités pécuniaires peuvent se présenter à la suite de ce procès. Mais ici je m'arrête, car pereonne aussi, j'aime à le croire, ne se permettra de douter que les deniers que l'Assistance publique peut être condamnée à nous remettre, ne doivent retourner tout droit aux pauvres, auxquels ils appartiennent.

Devant le parti pris de l'Administration et du Conseil municipal nous dûmes penser, Messsieurs, à nous pourvoir devant votre justice et nous assignâmes M. le directeur de l'Assistance publique.

La raison, l'équité, le respect de la justice eussent voulu que le renvoi des sœurs fût retardé jusqu'à votre décision.

Pour obtenir cette légère faveur, j'écrivis h M. le préfet de la Seine, un long mémoire qui ne fut honoré d'aucune "réponse.

Je demandai la parole au Conseil municipal, offrant»à mes collègues de leur faire connaître mes pièces et mes arguments. Je ne pus l'obtenir, et fus réduit au silence par un ordre du jour pur et simple.

Je songeai alors à me prévaloir d'un droit que W Lerolle défendra tout à l'heure devant vous. D'après les lettres patentes de Louis XVI, l'aîné de ma famille a droit de faire partie du conseil d'administration de l'hôpital.

J'allai porter ma demande à M. Peyron. Je le trouvai dans ce cabinet où mes fonctions m'appellent souvent et où, en face de sa table de travail, se dressent trois grands portraits, les portraits des trois prêtres bienfaiteurs des pauvres : Saint Vincent-de-Paul, le cardinal deLarochefoucauld etl'abbé Jean- Denys Cochin. C'est là que ^Lle directeur libelle ces arrêtés dontVeffet est de chasser les filles de Saint-Vincent ou leurs dignes émules, hors des maisons du cardinal de Larochefoucauldou de l'abbé Cochin.

J'obtins une longue réponse, un refus — avec quelques arguments qui seront discutés ici, et une plaisanterie que je demande la permission de citer aussi : « Si vous voulez, me disait-on, faire partie de l'administration des hospices, faites vous présenter par la majorité du Conseil municipal, au choix de M. le président de la République ». — Ce seul recours m'était offert. — J'en avais un autre. Messieurs : m'adresser à votre justice, et c'est celui que j"ai préféré.

J'ai tenté plus encore : un honorable sénateur républicain M. le docteur Dupré voulut bien m'offrir d'interpeller le ministre de l'Intérieur. - Je me rattachai à cette espérance. — Mais, M. le Ministre obtint de M. Dupré de remettre son interpellation à quinzaine, et au bout de huit jours, les sœurs étaient parties .

Enfin, Messieurs, pour obtenir ce délai refusé contre toute justice, je frappai à toutes les portes, même à celle de l'Elysée ; c'était du temps de M. le président Grévy.

— Je puis bien le dire sans honte, puisque je n'ai rien obtenu.

Le jour du départ arriva, et je n'oublierai jamais au milieu de quelles tristesses'... Monchagrin,cJui des miens, était augmenté par un sentiment que je dois faire connaître au Tribunal. Dans cette maison, que depuis mon enfance j'ai été habitué à regarder comme une maison de famille, mon père avait voulu être enseveli. Ses restes sont encore dans cette chapelle de l'hôpital, oi^i, autrefois, des soins pieux les entouraient. La chapelle est encore là ; mais tout devient possible ! Combien en avons-nous vu déjà changer en séchoirs ou en buanderies ! Déjà le caractère religieux de la maison est atteint. Si la chapelle est sauve, c'est peut-être à cause de cette volontéprévoyante de mon père, qui a voulu reposer en travers du seuil de sa porte, et j'aurai peut-être un jour à réclamer les secours de la justice pour la faire respecter.

Défendre les soeurs hospitalières, défendre les volontés d'un grand-oncle vénéré, défendre une maison où ma famille a tant de souvenirs et où mon père repose, telles sont les raisons qui m'ont amené ici. Je remercie de nouveau le Tribunal d'avoir bien voulu me permettre de les lui faire connaître.

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