ANNÉES FOUS
Les insensés furent admis à Bicêtre dès la fondation de l'Hôpital- Général. Un des premiers enfermés fut Simon Morin, l'illuminé de l'île Saint-Louis; ce malheureux se proclamait l'homme saint, affirmait que l'âme de Jésus-Christ s'était faite sienne et que le roi était condamné aux peines éternelles. Dénoncé par le poète Desmarets de St-Sorlin, il fut brûlé vif en place de Grève, 13 mars 1663 (4).
(1) Journal de médecine. Année 1785 t. 64, p. 535.
(2) Texon. Mémoires aur les Hôpitaux de Paris, 1788.
(3) AuBANEL et Thore. Recherches sur V aliénation faites à Bicêtre. 1841.
(4) ilicuELET. Histoire de France, t. XIII.
En 1657 ils y sont au nombre de vingt et en 1662 de dix, classés sous les dénominations d'imbéciles et de faibles d'esprit. De cette époque au commencement du dix-huitième siècle les documents à leur égard font entièrement défaut ; mais il est vraisemblable qu'on continuait à les accepter, comme on le faisait pour les folles à la Salpètrière, où cent (1) habitaient les loges St-Catherine; puis cette mention répétée plusieurs fois dans les Archives de la Bastille (2), pendant le cours du dix-septième siècle : « Envoyé aux fous de Bicêlre », vient corroborer notre supposition.
En 1701 cet hôpital servait d'asile à soixante-cinq aliénés, en 1726 à cent trente-deux et en 1789 à cent quatre-vingt-sept (3). Ils occupaient le septième Emploi, St-Prix, où ils habitaient des loges, rassemblées autour du pavillon de l'Ouest et séparées par des rues étroites, désignées sous les noms de rues d'Enfer, de la Fontaine, des Furieux, de la Cuisine et du Préau (4).
Un gouverneur, secondé par douze garçons et logé au centre des rues, en avait la haute direction. Par une condescendance inexpli cable les administrateurs avaient laissé s'implanter un usage très profitable aux gens de service, mais contraire au respect dû au malheur et aux infirmités physiques et morales, on leur permettait de montrer pour quelques liards les aliénés à qui voulait les voir. Le dimanche pendant l'été, souvent plus de deux mille badauds parisiens venaient jouir de ce cruel spectacle et prenaient plaisir à les exciter.
On regardait malheureusement alors, ditPinel, la folie comme un fléau à redouter; on croyait avoir rempli les devoirs de l'humanité la plus compatissante, si on parvenait à reléguer les insensés dans quelque lieu retiré et solitaire, loin de la dérision et de la brutale curiosité du public Aussi en s'appuyant sur de tels principes, on considérait comme incurables ceux d'entre eux, dont la guérison ne s'était pas produite, après trois mois passés à l'IIôtel-Dieu et on les envoyait à Bicêtre, où on ne leur faisait suivre aucun traitement. M le médecin de l'Hôpital-Général dans ses deux visites hebdomadaires ni le
(1) Manuscrits. Bibl. nationale, n° 11364.
(2) Ravaisson. Loe. cit.
(3) Appendices XI, XII, XIV, XVII et XIX.
(4) AUBANKL et Thore. BechercJies statistiques svi- l'aliénation mentale, faites à Bicêtre.
chirurgien gagnant maîtrise, dans celles qu'il faisait deux fois par jour | dans les infirmeries des officiers, officières, des Bons Pauvres pen- ( sionnaires et de la Force, ne s'occupaient d'eux. Lorsqu'ils étaient at- f teints de maladies aiguës, on les mettait dans les infirmeries de la \ maison; par exception on ne les dirigeait point, comme les autres ./ malades, sur l'Hôtel-Dieu.
Partout en France et à l'Étranger on montrait pour ces malheureux une coupable indifférence. Pourtant il ne faut pas croire aveuglément les récits, faits par certains écrivains, qui dépeignent sous des couleurs par trop sombres le régime des fous de Bicêtre.
Jamais un hospice, un hôpital, une prison, une maison de correction ni un asile d'aliénés n'ont eu un riant aspect ; et comme à Bicêtre infirmes, prisonniers vénériens et fous se trouvaient réunis, il ne faut point s'étonner si cette maison paraissait être le réceptacle de toutes les misères humaines.
Si l'on ajoutait foi à ce que rapportent ces auteurs, les Administrateurs de l'Hôpital-Général se seraient complus à faire souffrir inutilement les personnes, enfermées à Bicêtre et à la Salpêtrière, Rien de vrai dans ces assertions. Toujours au contraire les mesures les plus humanitaires et les plus sages furent prises par eux; les délibérations du Bureau de la Pitié et de l'Archevêché, conservées dans la collection Jolij de Fleury, montrent le zèle et le dévouement dont ils étaient animés. Pourquoi en effet des archevêques de Paris, des Premiers Présidents du Parlement, de la Cour des comptes et de la Cour des Aides, des Procureurs Généraux, des Prévôts des marchands, des Conseillers au Parlement et au Châtelet, des Échevins, des membres du barreau et du clergé, en un mot l'élite de la Société Parisienne, composant le corps des Directeurs et des Administrateurs, auraient ils laissé commettre, sous leur contrôle et sans y mettre aussitôt une prompte opposition, des abus aussi graves que ceux signalés par leurs détracteurs.
Toutefois comme il n'existe aucun document original et officiel, qui puisse nous apprendre d'une manière irrécusable quel était en définitive le régime imposé aux insensés; il est nécessaire de citer les opinions différentes, de montrer ce qui dans chacune d'elles est l'expression de la vérité et d'en signaler les exagérations.
«' On ne donne même pas, dit Mirabeau un médecin aux fous et « jamais on ne fit la moindre tentative pour les rendre à la raison.
t Les nouveaux venus sont lancés indistinctement parmi cette foule « tumultueuse d'insensés, et de temps en temps on les fait voir t comme des bêtes curieuses au premier rustre qui veut bien don- « ner six liards. Avec un traitement pareil faut-il être surpris si de t légers accidents d'aliénation mentale dégénèrent en paroxysme de « fureur et si le fou devient enragé (1).
Cette description n'est malheureusement que trop vraie.
« C'est au commencement du règne de Louis XVI, d'après Aubanel « et Tlîore, que pour la première fois les aliénés furent placés à Bicê- « tre. Souvent les moyens de répression les plus barbares étaient • mis en usage et plusieurs d'entre eux en périrent victimes. Pour « toute nourriture, une livre et demie de pain leur était donnée. Cette « ration était dévorée immédiatement après la distribution et une « partie du jour se passait dans une sorte de délire famélique. Aussi « la mortalité était-elle excessive; sur cent dix aliénés reçus en 1784 « il en mourut cinquante-sept, et en 1788 elle fut de quatre-vingt- « quinze sur cent cinquante et un » (2).
Ce ne fut point au commencement du règne de Louis XVI, mais dès la fondation de l'Hôpital Général que les fous furent admis à Bicêtre; et on leur donnait la ration ordinaire, comme aux autres personnes de la maison. Si les « Recherches » d'Aubanel et Thore semblent très exactes pour la période contemporaine, il n'en est peutêtre pas de même pour celle qui a précédé.
« Les fous, dit La Rochefoucauld-Liancourt, dans son rapport fait à « l'Assemblée nationale, au nom du comité de mendicité, sont comme « les épileptiques, les écrouellés jugés incurables, dès qu'ils arrivent « dans cette maison; ils n'y reçoivent aucun traitement. Ils parais- « sent généralement conduits avec douceur; le quartier qui leur est « destiné contient cent soixante-huit loges et un pavillon à deux « étages où ils couchent seuls à trois lits près, communs à deux. La « grande quantité de malades, dont cet établissement est encombré, » oblige quelquefois de les mettre deux dans une même loge, ce (|ui, « comme on le juge facilement, occasionne alors de fréquentes que- « relies et la nécessité de les séparer. Les fous sont toutes les nuits « renfermés dans leurs loges ou dans les salles, mais ils ont toute la
(1) Mirabeau. De la maison de Force appelée Bicêtre. 1788.
(2) AUBANEIi et Thorb. Loc. cit.
« journée la liberté des cours, quand ils ne sont pas furieux. Dans » ce cas ils sont enchaînés. Le nombre en est peu considérable : dix « sur deux cent soixante et dix. Il est vrai que cinquante-deux ne « sont pas fous. Malgré la nullité du traitement, on nous a assuré « qu'une cinquantaine environ par année recouvraient la raison et i dans ce nombre deux tiers au moins de ceux qui ont été traités à « l'Hôtel-Dieu ; ils sont alors mis en liberté. Leurs loges sont aérées « et si elles n'étaient pas au-dessous du niveau du terrain et par « conséquent humides, elles ne seraient pas mauvaises pour un « homme seul » (1).
La Rochefoucauld nous paraît devoir mériter plus de confiance que tout autre, car il a vu par lui-même ce dont il parle ; et en conséquence il a pu juger et examiner de sang-froid ce qui se passait à Bicêtre. Il n'avait ni intérêt, ni motif de farder la vérité, puisque de son rapport allait dépendre les améliorations, introduites dans le régime hospitalier et pénitentiaire. Il n'approuve pas tout, il ne cache pas les défauts et les vices de l'organisation et il s'empresse de les signaler : dix insensés enchaînés sur deux cent soixante et dix; cinquante-deux parmi eux qui ne sont pas fous; et enfin des loges placées au-dessous du niveau du sol. Mais il reconnaît qu'ils sont traités avec douceur, que leurs loges sont aérées et qu'ils couchent séparément et que dans le jour ils ont la liberté de se promener dans les cours.
Cependant il y a une ombre fâcheuse à ce tableau, c'est le rapport de Desportes, en 1822 au conseil général des hôpitaux, sur le service des aliénés dans les hospices de la Seine (2). Ses renseignements ne concordent point avec ceux de la Rochefoucauld.
«t Les loges de Bicêtre, dit Desportes, n'avaient que six pieds carrés « en tous sens. Il semblait qu'on eut pris à tâche de construire des « murs très épais, afin d'en diminuer l'espace, elles ne recevaient le « jour et l'air que par la porte; car le seul guichet, dont elles étaient « percées, pouvait à peine servir à passer les aliments, les planches, « qui composaient leurs couchettes, étaient scellées dans les murs; 1 et l'infortuné qui n'avait pour tout meuble que ce grabat, couvert « de paille, se trouvant pressé contre la muraille de la tête, des pieds
(1) La Rochefoucault-Liaxcouet. Loe. cit.
(2) Rajjport au Conseil ç/énéral den Jiospices sxir les aliénés. Paris, 1822.
* et du corps, ne pouvait goûter le sommeil sans être mouillé par « l'eau, qui ruisselait de cet amas de pierres, et sans être pénétré « par le froid de cette espèce de glacière. Les taches verdâtres, qui « tapissaient l'intérieur de ces loges, étaient si forlement imprégnées « dans les murs que quel ([ue fut le soin qu'on mit à les gratter et à « les charger de badigeons, elles reparaissaient aussitôt » (1).
Il n'est guère facile de concilier entre elles ces deux opinions. Pourtant nous croyons que la Rochefoucauld se rapproche le plus de la vérité; car Desportes n'a nullement vu les loges qu'il décrit ainsi, il les retrace en 1822, d'après une visite, faite en 1801 par les commissaires du conseil général des hospices civils de Paris. A cette époque en effet le plus grand désordre régnait dans les hôpitaux. Après le renvoi des anciens administrateurs en avril 1791, les établissements hospitaliers de la capitale furent gouvernés pendant 10 ans par les modes les plus variés et les plus éphémères et par des hommes, dont les folles idées influèrent beaucoup sur Tadministration et môme sur les constructions et sur les réparations des bâtiments. Viel, l'architecte des hôpitaux, malgré ses timides objections, était obligé d'exécuter leurs ordres, souvent contraires aux priDcipesles plus élémentaires de l'hygiène (2). Rien donc d'extraordinaire que sous prétexte d'amélioration ils eussent rendu les loges des insensés, inhabitables. Bientôt nous verrons qu'ils prirent à l'égard de ces malheureux des décisions plus néfastes encore.
Rien n'est plus ditiicileque de déraciner les légendes, ancrées dans l'esprit du public. D'après certains écrivains, à Bicêtre la plupart des individus, enfermés à l'Emploi St-Prix, auraient été victimes de l'arbitraire et détenus comme fous, tout en jouissant de leur entière intelligence (3). Si à la Force et aux Cabanons nombre de prisonniers étaient incarcérés par Lettres de Cachet, c'est-à-dire par un Ordre royal, devant lequel les commissaires de Bicêtre devaient se soumettre, sans avoir le droit d'élever la moindre objection; il n'en était pas ainsi heureusement pour les insensés. Aucun aliéné n'était reçu sans de nombreuses formalités. Les parents ou les intéressés, qui demandaient son internement, devaient présenter à l'économe un certificat,
(1) Rapport au Conseil général des hospices mr les aliénés. Paris, 1822.
(2) Viel. De la chute imminente de la science de la construction des bâtiments, p. 49.
(3) Appendice VII.
— insigne par un médecin et un chirurgien, une information et une sentence des juges, et en outre il fallait que toute cette procédure fût vue et approuvée par le Procureur Général. Grâce à ces précautions, la liberté individuelle était garantie, presqu'aussi efficacement qu'à l'époque actuelle.
Tout a été fait cependant par certains écrivains pour laisser supposer le contraire. Parmi eux nous citerons les auteurs « des prisons de Paris » et ceux de « V Histoire des Priions de l'Europe ». Les premiers, Allioy et Lurine n'ont même pas le mérite de la vraisemblance.
Un seul fait démontrera avec quelle légèreté et quel peu de soucis de la vérité, ils ont composé leur ouvrage.
Ils citent une lettre de Marion de Lorme à son mari, Cinq-Mars, lettredatéede 1641, dans laquelle elle lui raconte qu'en compagnie de Lord Edwards Sommerset, marquis de Worcester, elle est allée à Bicêtre et qu'elle y a vu Saloraon de Caus, à travers les barreaux de sa cellule. Dans cette lettre, sauf trois points assez importants.... que Marion de Lorme n'a jamais été mariée avec Cinq-Mars, que Salomon de Caus, l'illustre inventeur de la machine à feu, n'était point alors enfermé à Bicêtre par la bonne raison que depuis dix ans au moins il était mort, et qu'enfin ce château, habité à cette époque par les soldats invalides, ne devint hôpital qu'en 1656... le reste peut être vrai.
Alboize et Maquet, qui consacrent tout un volume à Bicêtre, sous le fallacieux prétexte que Du Châtelet, le délateur de Cartouche, y fut enfermé dans les cachots souterrains, profitent de ce fait pour raconter avec force détails la vie de ce célèbre brigand. Avec deux ou trois autres épisodes du même genre, ils ont fait un livre volumineux, qui présente sous l'aspect le plus faux, ce qui s'y passait.
Quoique notre travail se termine en 1791, il nous est impossible de ne pas parler de Pinel et des changements, radicaux apportés par lui dans les soins, donnés aux aliénés. La première tentative qui fut faite en faveur d'un traitement rationnel de la folie est due à Tenon (1) qui dans un mémoire, rempli de vues utiles et nouvelles, attira en 1786 l'attention générale sur cette maladie. A la même époque, Doublet et Colombier dans le Journal de médecine, émettaient des
(1) TbÉLAT (Ulysse). Recherches historigues snr la folie.
principes, fort sages sur le même sujet (1) Pinel fut le premier, qui, de la théorie passa à l'exécution.
Au mois d'avril 1791, avons-nous déjà dit, l'Hôpital-Général cessa d'exister de fait, sinon de nom; chacune de ses maisons devint indépendante et eut son médecni et son chirurgien. Nous ignorons par qui cette charge fut rem]»lie primitivement à Bicètre, car la nomination de Pinel ne date que des derniers mois de 1792.
A la tête de l'emploi des aliénés se trouvait alors un gouverneur intelligent, Pussin, qui de sa propre initiative s'était servi envers les furieux des moyens de douceur et en avait obtenu d'excellents résultats. Avec son remarquable esprit d'observation, Pinel, qui avant sa nomination à Bicêtre avait dirigé pendant plusieurs années une maison particulière d'insensés, vit aussitôt que là se trouvait la véritable méthode de traitement; et dès lors il résolut de briser leurs chaînes. Des visites fréquentes et répétées plusieurs fois par jour lui apprirent à se familiariser avec leurs écarts et leurs vociférations. Des cours plus spacieuses et plus ombragées furent mises à leur disposition et leurs loges furent mieux aérées. Enfin il crut le moment arrivé de transformer en mesure générale ce que Pussin n'avait exécuté que pour quelques-uns (2).
(1) Journal de médecine, t. 64, p. 635.
(2) Pussin, d'après ce que dit M. Maxime du Camp, avait commencé avant l'arrivée de Pinel à Bicêtre à déchaîner les furieux. Aussi à la première visite que celui-ci fit dans leur quartier, il fut surpris, lorsque Pussin lui montra des fous très calmes, qui peu de temps auparavant étaient encore enchaînés. « Que faites-vous, lui demanda-t-il, quand ils deviennent trop méchants. » « Du jour où j'ai brisé leurs fers, lui répondit Pussin, ils sont tranquilles.
Pinel apprécia vite l'intelligence de ce gouverneur ; quelques années plus tard il lui faisait donner par la Faculté de Bruxelles le titre de docteur.
Voici les renseignements que le Père Richard, employé à la poste de l'hôpital de Bicêtre, donne à cet égard :
« Le gouverneur de Saint- Prix, M. Pussin, faisait quelques observations sur « chacun de ses fous, il les soignait lui-même ,• il s'aperçut qu'avec du calme, de « la tranquillité et de la tisane de chicorée sauvage, il obtenait souvent la guérison M des insensés. M. Pinel, auteur d'un ouvrage sur les aliénés, fit l'éloge de (( M. Pussin, qu'il contraignit à quitter son emploi pour apprendre l'art de guéce rir, de sorte qu'il le fit médecin malgré lui. Ce fut moi-même, qui lui remit « son diplôme de docteur de la Faculté de médecine de Bruxelles. M . Pinel (( poussa ensuite M. Pussin, qui par la nature de sa place avait déjà amassé <r quelque chose et qui, par son état de médecin, se fit une belle fortune et se <( retira ensuite à Lons-le-Saulnier, où il avait acheté une ferme».
Souvenirs de Bicêtre. Père Richard, p. G2. Bibl. Carnavalet.
Il vint à l'Hôtel de Ville, d'après ce que raconte son fils Scipion, demander l'autorisation aux membres de la Commune (depuis quelques mois ils avaient pris de leur propre autorité l'administration des hôpitaux civils) l'autorisation de briser les chaînes des fous. A cette proposition ils se récrièrent et l'appelèrent aristocrate: «Citoyen, lui « dit l'un d'eux, j'irai demain à Bicêtre te faire une visite, mais mal- » heur à toi, si tu nous trompes et si tu recèles les ennemis du peu- « pie parmi tes insensés ». L'homme, qui parlait ainsi, aurait été Couthon. Le lendemain il s'y rendit, et voulut les voir les uns après les autres, on le conduisit dans leur quartier; mais il ne recueillit que des injures et n'entendit au milieu de ces cris et de ces hurlements féroces que le bruit des chaînes. Fatigué de la monotonie de ce spectacle et de l'inutilité de ses recherches, Couthon se retourna vers Pinel: « Ah ça! citoyen, lui dit -il, es-tu fou, toi-même, de vouloir déchaîner de pareils animaux? » « Citoyen, lui répondit-il, j'ai la conviction que ces aliénés ne sont si intraitables que parce qu'on les prive d'air et de liberté et j'ose espérer beaucoup des moyens de douceur. » « Eh bien, fais, ce que tu voudras, je te les abandonne, mais je crains bien que tu ne sois victime de ta présomption » (1).
(1) Scipion Pinel. 1° Traité complet du régime sanitaire, Paris, 1836 ; 2° Mémoires de l'Académie de médecine, t. V.
Sans mettre en doute la véracité de l'anecdote, racontée par Scipion Pinel, quoique son père n'en ait jamais fait mention dans ses nombreux ouATages et qu'il n'en ait été parlé par aucun de ses amis, puisque ni Cuvier ni Pariset dans leurs éloges de cet éminent médecin n'en disent mot, nous sommes obligé de relever deux faits, dont l'un nous semble invraisemblable et l'autre exagéré.
Scipion Pinel dit qu'il a trouvé la relation de cet incident dans des notes laissées par son père; nous n'avons aucun motif de mettre sa parole en suspicion; mais il a certainement mal lu le nom du membre de la Commune, qui vint visiter Bicêtre; car Couthon ne fit jamais partie de cette assemblée, et dans les cent quarante-quatre délégués Parisiens, composant alors le Corps municipal, aucun ne s'appelle ainsi. Toutefois il a bien eu l'intention de désigner le conventionnel, puisqu'il parle de sa paraplégie ; mais il aurait dû se rappeler que la Commune et la Convention fermaient deux corps politiques entièrement différents, tant par les personnes que paj- les attributions. Un an plus tard Couthon, comme membre du comité de Salut public, aurait pu, si ses occupations lui eussent permis, faire cette visite ; mais à cette époque il était pour ainsi dire inconnu et louvoyait entre les Montagnards et les Girondins, prétàse jeter dans les bras du parti triomphant et il n'avait aucun titre officiel pour exécuter une telle démarche. Sa qualité de député du Iiiy-de-Dôme ne suffisait pas pour luipermettre de s'initier aux affaires de la Commune de Paris. Scipion n'a pas sans doute sudéchiffrer le mot écrit par
Maître désormais de ses actions, Pinel commença, dès le même jour, son entreprise dont il ne se dissimulait pas les difficultés réelles, car il s'agissait de rendre libres environ cinquante furieux, sans que cette mesure devînt nuisible ou dangereuse pour les autres aliénés paisibles. Il se décida à n'en décliaîner que douze, le premier jour.
Il obtint bientôt des guérisons plus nombreuses ; et lorsque le mal ne put pas être surmonté, on n'eut plus du moins la barbarie de tenir des hommes innocents, enchaînés. Grâce à lui une ère nouvelle s'ouvrit pour les pauvres aliénés. Pourtant les changements, opérés à Bicêtre, ne s'effectuèrent pas partout immédiatement, et bien des années s'écouleront, avant qu'en province et à l'étranger on renonce aux mesures de coercition.
Chose plus extraordinaire ! Les réformes faites à Bicêtre ne furent que momentanées ; lorsque deux ans plus tard, Pinel quitta cet hôpital pour aller à la Salpêtrière, les nouveaux administrateurs des hospices revinrent aux anciens errements et portèrent le trouble partout et détruisirent son œuvre.
Quand le Conseil général des Hospices de Paris, constitué par un décret de 1801, visita pour la première fois les hôpitaux, il trouva les aliénés enfermés dans des loges sordides, puantes et mal aérées et plusieurs de ces infortunés étaient encore enchaînés. Tout ce qu'il fut possible d'exécuter sur le champ consista à leur enlever les fers des pieds et des mains et à faire nettoyer leurs cellules. Ce fut seulement en 1822 qu'on construisit à Bicêtre deux rangs de nouvelles loges, où les fous trouvèrent enfin un peu de confort (1).
son père. Dans la liste des membres de la Commune on trouve un seul nom se rapprochant de Couthon, c'est celui de Toulan, notable de la section de la Maison Commune, l'eut-étre a-t-il pris le T pour un C, L pour TH et A pour 0 ; cette supposition, qui n"a rien d'extraordinaire, rendrait îl cette anecdote toute son authenticité.
L'autre fait, qui nous a paru exagéré, est de voir en 1792, cinquante fous dans les fers, tandis qu'en 1790 La Rochefoucauld dans son consciencieux rapport n'en mentionne que dix. Là encore n'aurait-il pas confondu les chiffres 5 et l.
(1) Rapport fait au Conseil Général den Hospices civils de Paris en 1822.