II
les briptands vivre tranquilles et dépouiller les passants attardés ou mal accompagnés. Cependant les plaintes du public devinrent si vives que les magistrats, chargés de la police de la ville, durent s'en préoccuper. Le procureur général ordonna de démolir cette vieille bico(|ue et envoya une troupe d'archers pour en déloger les hôtes incommodes. Pour les expulser, on fut obligé de les assiéger ; malgré leur résistance, force resta à la loi.
Peu après, comme François I^r avait confié (13 août 1519) aux maîtres de l'Hôtel-Dieu la construction de la Maison de Chanté ou Saniiat, qu'il voulait faire élever au faubourg St-Germain pour les pestiférés, il leur permit de prendre àBicêtre toutes les pierres dont ils auraient besoin (1). Mais les guerres malheureuses, les désastres survenus à nos armées en Italie, la rançon du roi à payer, ne laissèrent point de capitaux disponibles pour exécuter cette œuvre charitable ; et faute dargent l'iiùpital des pestiférés, à peine commencé, resta inachevé ; et par contre-coup Bicètre, dont les pierres n'avaient plus d'emploi, ne fut i)oint entièrement démoli (1).
Claude CluUillon, dans sa Topographie française, publiée en 1610, a représenté ce vieux château. Quoiqu'il soit tout démantelé, l'aspect en est encore imposant : en avant un immense donjon domine toute la plaine, par derrière un long corps de bâtiment, le tout entouré d'un mur d'enceinte, mais point de fossés.
Jadis les rois toujours à court d'argent ne pouvaient payer de pensions aux soldats blessés à la guerre ; aussi pour ne point les laisser sans asile, ils les plaçaient dans les communautés religieuses, les abbayes et les prieurés. Chaque congrégation était obligée d'en recevoir, nourrir et vêtir un certain nombre, (jui remplissaient les bas offices de la maison sous le nom û'oblats et de frères lais. Ces hommes, habitués à la vie des camps, ne pouvaient s'accoutumer au calme du monastère, ils préféraient courir les grands chemins et mendier au besoin que s'astreindre à l'existence des cloîtres. Les religieux, qui n'acceptaient qu'à regret ces turbulents auxiliaires, n'essayaient point de les retenir. Par suite, les bonnes intentions des rois n'avaient produit aucun résultat.
(1) Dociiiin nl.s jwur .icrvir ii riiistoirr iJis /ii'ip/tniw Jf PariK, tome III, |>. Ui9.
Après le siège et la prise de la Rochelle, Louis XIII fit revivre les ordonnances par lesquelles les anciens soldats étaient admis comme oblats dans les couvents ; mais instruit par l'expérience de ses prédécesseurs, il ne les obligea point à remplir dans les monastères les fonctions de frères lais, il préféra faire donner à chacun d'eux une pension de cent livres, payée par tout bénéfice ecclésiastique d'une valeur de deux mille livres.
Plus tard, à l'instigation du cardinal de Richelieu, le roi résolut de les réunir tous dans un même asile ; mais pour mettre cette idée généreuse à exécution, il fallait un immense emplacement. Aucun n'était mieux situé, ni plus commode que Bicêtre. Aussi fut-il décidé que la commanderie de St-Louis, instituée par l'édit de novembre 1633 pour les gentilshommes et les soldats estropiés à la guerre, y serait installée il).
L'architecte Lemercier fut chargé de faire disparaître les ruines qui subsistaient encore et de construire un château assez vaste pour contenir plusieurs centaines de soldais invalides (2). Comme l'argent faisait défaut dans les coffres du roi, pour s'en procurer on infligea de fortes amendes aux gens soupçonnés de prêter à usure et les sommes qu'on recouvra ainsi furent destinées à payer les travaux exécutés à Bicêtre.
Bientôt un immense carré de bâtiments avec un pavillon à chaque coin s'éleva. Le cardinal de Richelieu, trop occupé par les affaires de l'État pour pouvoir donner assez de soins à l'administration de la commanderie de Saint-Louis, délégua ses pouvoirs à son frère aîné, le cardinal-archevêque de Lyon. Anne de Beaulieu, sieur de Saint- Germain, fut chargé plus spécialement de la direction intérieure.
Impatient de voir installés à Bicêtre ses nouveaux habitants, Richelieu enjoignit à Lemercier de presser les travaux et de préparer une chapelle provisoire où serait célébrée une messe solennelle le 25 aoi!it 1634. L'architecte se hâta et le jour (3) de la saint Louis une partie des bâtiments fut prête. Anne de Beaulieu avait demandé à l'archevêque de Paris, François de Gondy, la permission de faire dire le service divin dans la nouvelle église — ce qui lui fut accordé le 24f août (4). Le lendemain l'inauguration en fut faite avec grande
(1) Histoire des Invalides, Cochin.
(2) ViEL DE Saint-Maux. Principes de V ordonnance et de la construction.
(3) EDOtTAED FouRNiEB. Variétés historiqms et littéraires, t. VII, p. 271.
(4) Sauval: Antiquités de Paris, t. III, p. 183.
pompe. Le 27 septembre suivant, rapporte le Mercure de France, tous les Invalides tirent à Paris leur première procession de Bicêtreà riiOtel du cardinal de Lyon.
Les travaux avaient été commencés avec une telle magnificence que les poètes satiriques exercèrent leur verve contre cette prodigalité. Mais ce beau zèle se ralentit vite, et dix ans plus tard ils étaient au même point.
Cependant ces logements devaient être très vastes, puisqu'en 1647 saint Vincent de Paul obtint du roi par un brevet, conlirmatif d'un arrêt de 1643, l'autorisation d'installer à Bicêtre son hôpital des Enfants-Trouvés. Anne de Beaulieu abandonnait aux Dames de la Cbarité une partie de son immeuble; cette concession ne gênait ni ne lésait les Invalides. Du reste les Enfants-Trouvés n'y firent qu'un court séjour; l'air du plateau était trop vif pour eux, et une épidémie meurtrière obligea de les transporter ailleurs. Puis des dissentiments survenus entre les Dames et les Filles de Charité (ces dernières chargées de tout le travail), ne furent point étrangers à ce transfert; chaque jour celles-ci étaient obligées de descendre à Gentilly entendre la messe. Défense leur était faite d'assister à celle qui se disait à Bicêtre (1). — Le service ainsi organisé devenait trop pénible, aussi M"« Legras, leur directrice, pria-t-elle saint Vincent de Paul de remédier à un tel état de choses. Les Enfants-Trouvés furent déplacés et mis dans une vaste maison du faubourg Saint-Denis (1648).
Presque aussitôt après leur départ, Bicêtre eut des hôtes autrement incommodes. A plusieurs reprises les Frondeurs vinrent occuper le château, y commirentdes déprédations et en démolirent une grande partie; non contents de ces dégâts matériels, ils voulurent entraîner ces vieux soldats à la révolte. Mais conseillés par leurs trois administrateurs, deux prêtres de haute naissance et un maréchal de France, ils ne désertèrent pas la cause royale (2).
Jusqu'au jour où Bicêtre fera partie de l'Hôpital-Général, les soldats estr()piés continueront à y trouver un asile et même ce ne sera pas sans peine qu'ils s'en iront, lorsqu'on les remplacera en 1656 par les pauvres mendiants et vagabonds.
(1) Abbé Maynard. ]'/> (h- saint Viyicent de Paul.
(2) Bibliothèque Carnavalet. MazarinadiK n" 3'2f>3.