‹ L'Hôpital de BicêtreChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE V Les Vénériens à Paris · texte numérisé non relu

CHAPITRE V Les Vénériens à Paris

1° — II6pî<aux de Vénériens, antérieurs ù. Bicêtre.

Apparition de la vérole en Europe ; ses ravages. — Premiers vénériens reçus à l'Hôtel-Dieu en 1495. — Mesures prises par le Parlement. — Hôpital du Faubourg- Saint- Germain pour les hommes. — Les femmes ne sont point laissées sans traitement ; Hôpital du Faubourg-Saint-Honoré pour elles. — Insuffisance de ces deux hôpitaux. — Adoucissement des mesures jjrises contre les syphilitiques. — Hôpital de la Trinité. — Vé7iériens placés à Saint-Eustache et à Saint-Nicolas ; ces deux maiso7is n'en forment probablement qu'une seule. — Hôpital de la Sanitat. Le Grand Bureau des Pauvres s'engage, moyennant certaines redevances payées par l'Hôtel-Dieu, à soigner ces malades. — Procè.^ soulevés entre ces deux établissements. — Hôpital Saint-Marcel.

— Les vénériens des deux sexes placés chez les chirurgiens-barbiers. — Document à ce sujet.

2'^ — Les Vénériens à Bieétre.

Au début ils n'y sont pas admis. — Reçus en petit noinbre vers 1G84. — Opinion différente de celles de Cullerier et de Parent- Duchalelet. — Date précise où les malades des deux sexes furent soignés à Diçêtre. — Les vénériens du temps de Cullerier. — 7'/-or.s catégories : les protégés, les plus anciens et les plus malades.— Visite de Maréchal, premier chirurgien du voi.-— Le Qrand Remède remplacé plus tard par la méthode d'Extinction.

— Charlatans admis à Bicêtre : Charbonnière y expérimente ses fumigations; certificat délivré par la Faculté de médecine. — Keyser y essaie ses pilules ; ses discussions avec Thomas, chi-

ruvgien de Bicêtre. — Extrait des registres de l'hôpital; magnifique résultat obtenu par Thomas.

S<> -^ Autres hôpitaux de Vénériens à Paris.

Les Petites-Maisons. — Hôpital militaire des Gardes Françaises iï des Gardes Suisses. — Hôtel des Invalides. — Maisons de Santé; Hôtels de Santé ou Hôtels Salutaires. — Fondation de l'Hospice de Vaugirard pour les femmes enceintes, les accouchées, les nourrices et les enfants syphilitiques. — MM- Colombier et Lenoir. — Le-s vénériens des deux sexes réunis à l'ancien couvent des capucins, Faubourg-Saint-Jacques. — Hôpital du docteur Lalouette, rue de Seine.

1° — Hôpitaux des Vénériens, antérieurs à Bicêtre.

Lorsque les Français sous les ordres de Charles VIII firent la conquête du royaume de Naples (février 1495), une maladie nouvelle sévit inopinément sur les armées des belligérants.

D'où venait-elle? Comme nous ne voulons point traiter ici une question tant de fois débattue, nous nous bornerons à faire remarquer qu'avant la découverte de l'Amérique elle n'avait point été signalée. Parmi les Espagnols accourus au secours des Napolitains quelques-uns étaient déjà contaminés, puisque dès leur arrivée le terrible mal éclata.

Les Italiens, sous prétexte qu'ils en avaient été gratifiés par nos troupes, lui donnèrent le nom de Mal Français, nous par réciprocité celui de Mal de Naples. Les Espagnols plus circonspects (peut-être par là s'en reconnaissaient-ils les propagateurs), se contentèrent de l'appeler Las Bubas et Patursa. Répandue partout en fort peu de temps elle prend mille désignations diversei: Grosse vtu'ole, variole, Vt-role française, vérole espagnole, mal espagnol, mal des allemands, mentalagre, mal de Saint- Mévius, de Saint-Sément et de Sainte- Evaye. Jacques de Bethencourt employa le premier le mot : mal vénérien et Fracastor inventa celui de syphilis.

La science des médecins fut désarmée et pour cacher leur impuissance à lui trouver une étiologie certaine, ils forgèrent les hypothèses les plus invraisemblables.

Ils crurent tout d'abord qu'elle se communiquait non seulement par le toucher et le contact, mais qu'elle se propageait aussi par les milieux ambiants et qu'elle rendait l'air délétère. Aussi s'empressat-on de prendre des mesures de précaution.

Dès 1495, des vénériens furent admis à l'Hôtel-Dieu de Paris, comme en fait loi le livre des comptes de cet hôpital, où la religieuse jirieure, sœur Lassehne, a fait mentionner une dépense de quatrevingts livres parisis pour draps et couvertures, fournis aux malades de la grosse vérole de Naples (1).

Comme les progrès du mal allaient toujours en croissant, le Parlement chargea l'évéque de Paris, Jean V Simon, de concert avec Messire Martin de Bellefoye, conseiller à la Cour, le prévôt des marchands, Jean Popin, les échevins et autres grands personnages, d'aviser aux moyens nécessaires pour enrayer ce tléau d'un nouveau genre.

Le 6 mars 1496 ils firent annoncer par cri public dans toutes les rues de la ville : 1'^ que les hommes et les femmes étrangers atteints de la vérole eussent à quitter Paris dans les vingt quatre heures et que des commissaires placés aux portes Saint-Jacques et Saint-Denis leur délivreraient à chacun quatre sols parisis; 2'^ (pie tous les malades, nés à Paris, (pu pourraient se faire soigner à leurs frais, eussent à se renfermer dans leurs maisons jusqu'à complète gué ri son; 3^ que les nécessiteux et les indigents seraient soignés en dehors de la ville dans un local spécial, oîi l'on pourvoirait à leur nourriture et à leur entretien; 4o que toute contravention au présent arrêt serait punie de la hart (2).

Le local, loué pour les hommes, situé presque en face de la maladrerie Saint-Germain, rue du Sépulcre, dépendait de la ceiïsive de l'abbaytî de Saint-(îermaiti-des-Prés et appartenait à Louis Gauldi'v, de (pii Jean Pasquier, capitaine des archers de la ville, le prit à bail pour le compte du prévôt des marchands. En 1523 cet hôpital existait encore et se composait de deux salles, d'une cave et d'une grange (3i.

Don Félibien et Piganiol de la Force ont prétendu à tort qu'à cette épocjue les vénériens furent placés à la Maladrerie Saint-Cermain.

(!) D(i( umentu jjdur xm-ir àVkinti^ive îles hôpitaux de l'aria, t. III, p. 89.

(2) Don Félibien. T. IV, p. 613.

(3) Bourg-Saint-Gkkm.MN. I/isti'riijiir (hi vieux Paria, p. 92.

De même Cullerieret Parent-Duchàtelet et tous les historiens des établissements, destinés aux syphilitiques, ont avancé sans avoir aucun document à l'appui, qu'aucun hôpital ne fut ouvert au début aux femmes atteintes de vérole, et qu'on les laissait malades sans les secourir. Au seizième siècie la noble passion de la charité était déjà trop enracinée dans le cœur des bourgeois parisiens pour ({u'une pareille assertion fût exacle. Les preuves, que les femmes ne furent poini abandonnées sans traitement, surabondent.

D'abord elles n'avaient pas été oubliées dans l'ordonnance du 6 mars 1496 (1).

L'article V était ainsi conçu : « Et quant aux femmes malades leur « sera pourveu d'autres maisons et demeurances, esquelles seront « fournies de vivres et autres choses à cela nécessaire (1). »

Sauvai, dont les écrivains précités semblent avoir ignoré l'existence, est encore plus explicite : « Un logis, dit-il, d'assez grande « étendue fut loué pour les hommes en 1480 au faubourg-Sain t- « Germain, avec dessein, s'il ne suffisait pas, d'y joindre queK'iues « granges et quelques lieux tout contre; quant aux femmes elles « devaient se retirer aux maisons qu'on était après à leur chercher. « Où dans ces deux endroits tant les uns (lue les autres ne devaient « manquer de rien. Tant de beaux règlements n'empêchèrent pas ce « mal de continuer et d'aller toujours son train. Aussitôt nouvelles « taxes pour bastirde nouveaux hôpitaux. Au Faubourg-Saint-Honoré « il en fut basty un pour les femmes atteintes du mal de JN'aples.

Loin de les laisser sans traitement, on employait à leur égard certains ménagements pour les engager à venir se faire soigner; et à celles qui se trouvaient à cet hôpital, de temps en temps, on distribuait de petites gratifications. « Toujours, d'après Sauvai, en lo02, « par ordre du Parlement, le Receveur des amendes et des exploits « leur donna, le o avril, cent sols parisis en Thonneur de la Passion « pour leur aider à passer les fêtes de Pâques, à condition qu'elles « ne fréquenteraient pas le peuple » (2).

Cette conduite des magistrats, comme on le voit, ne ressemble nullement à l'indifférence systématique (|u'on les accuse d'avoir montrée envers elles.

(1) Ordonnances des rots de France de la troisième race, t. XX^ p. 436.

(2) Sauval. Tome I, p. .ÏOS. — Tome III, p. 27 et 28.

L'existence de cet hôpital, signalé par Sauvai, est indéniable, puisqu'à différente > reprises il en est également fait mention dans 17/tventaire des Archives de l'Hôlel-Dieu. Le passage que nous donnons ci-dessous dissipera certainement tous les doutes.

" Procès-verbal de la séance d'une assemblée tenue au Palais, au « sujet du mal de Naples. Le danger de la contagion menaçant les « religieuses et les autres habitants de l'Hôtel- Dieu, les malades « atteints du mal de Naples seront exclus de cet hôpital et seront K soignés dans les deux maisons, désignées pour cet objet, savoir « les hommes dans une maison située au faubourg St-Germain-des- « Prés et les femmes dans une maison située au faubourg St-Honoré. « 19-23 février 1507 » (1).

Si les maîtres-gouverneurs de l'Hôtel-Dieu ne les recevaient point, ils leur faisaient cependant généreusement l'aumône. « A une femme « malade de la dicte maladie de Naples, et pour la renvoyer en sa <( maison VI sols tournois. A une autre malade d'icelle maladie qui « voulait logerpar force, donner XI sols poiu' s'en retourner. Item à (' ung autre malade, gisant à la salle St-Thomas, qui est de longci tt mps au dict Hostel et ne le povait en mettre dehors et lui fallut « faire une brouette par l'ordre de Messieurs pour le faire mener, « IV sols tournois, décembre 1509 » (2!.

Après la lecture de ces divers extraits, aucune hésitation n'est possible, et l'authenticité de l'hôpital du faubourg St-IIonoré nous semble démontrée d'une manière péremptoire Nous verrons bientôt que les femmes furent éj-alement admises dans les autres hôpitaux de vénériens. A l'hôpital St-Eustache, leur présence est plusieurs fois constatée par des sommes dargent, données aux chirurgiensbarbiers, chargés de les y soigner. Plus tard elles seront traitées en ville chez des veuves de chirurgiens-barbiers.

Pourtant on avait fini par avoir sur la vérole des notions plus exactes, on ne croyait plus à son développement spontané. Une mauvaise hygiène, l'abus des aliments salés ou Acres et les passions trop vives ne suffisaient plus pour en expliquer tous les accidents. Ou savait à quoi s'en tenir sur le mal de Nai)les.

Aussi les magistrats, chargés delà police urbaine, laissaient tomber

(1) Inventaire des urchivcx de VJIùtel-DicK, t. I, p. 332, n" 4217.

(2) Documenta iwiir wriùr à l'hidoire de» hôpitaux de P.iri-!, 1. 1, p- 14.'.

en désuétude les mesures draconiennes du début. Les syphilitiques n'étaient plus chassés de la ville, les hôpitaux situés en dehors des murs furent transférés dans l'intérieur de Paris.

En 1335, le Parlement ordonna qu'on les recevrait à l'hôpital de la Trinité, dans une salle immense de quarante et une toises de longueur sur six de largeur, occupée par les Comédiens, qui, sous le nom de Confrères de la Passion et de la Résurrection, y jouaient leurs Mystères et leurs Sottises. Les comédiens, lésés dans leur possession plus que centenaire, protestèrent; leur requête fut écoutée et ju:-qu'à nouvel ordre ils restèrent installés à la Trinité.

Après ce premier échec, les maîtres de l'Hôtel-Dieu, à qui incombait la charge des vénériens, demandèrent au Parlement le droit de les mettre à VHôpital St-Eustache. — Ce qui leur fut accordé. — Cet hôpital, situé au coin des rues Tiquetonne et Montorgueil, fondé en 1320 par Philippe de Magni et administré par le curé et les marguilliers de St-Eustache, recevait des malades de tous âges, de tous sexes et de lous pays. En 1500, grâce à une donation faite par une riche veuve, la demoiselle (1) Nicolas Ferret, il fut entièrement rebâti. Malgré les réclamations des directeurs, le Parlement maintint son arrêt, et il leur fallut se soumettre et accepter les vénériens (11 mars 1536), sauf rémunération de la part de l'Hôtel-Dieu.

En 1540, il y avait un autre hôpital, nommé St-Nicolns, destiné aux afl'ections du même genre. Tout fait supposer que ces deux dénominations St-Euatache et St-Nicolas s'appliquaient à la même maison. En témoignage de reconnaissance pour la veuve Nicolas, on avait probablement substitué ou ajouté son nom à celui existant déjà.

Les maîtres de l'Hôtel-Dieu éludaient le plus possible leurs engagements et ne fournissaient point ce qui avait été convenu. Le 39 janvier 1540, le Parlement les appelle à sa barre, les réprimande et leur rappelle qu'ils avaient promis de donner le linge et les draps nécessaires pour les syphilitiques et cependant ils en laissaient manquer l'hôpital St -Nicolas. Menacés d'être obligés de reprendre leurs malades, ils s'exécutèrent.

A St-Eustache on soignait les hommes et les femmes ; plusieurs chirurgiens barbiers, payés par l'Hôtel-Dieu, étaient attachés à cet hôpital, comme le prouve l'extrait ci-dessous de YInvenlaire des

(1) L;:beuf. Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, t. I, p. 102. R. 5

archives de l'Hôlel-Dieu : « A Jehan ïiioret, Nicolas Langlois, Nicolas « Lebrun et Synion,... barbier cirurgieii à Paris, la somme de XII lift vres tournois pour avoir par eulx guery de la grosse vérole Magde- « leine Pleneuse... Puis aux dessus dits barbiers la somme de XVIli- « vres tournois pour avoir pensé et guery de la grosse vérole en « riiospital St-Eustat'he, Martine Lahuche (1588).

Cet hôpital ne pouvait contenir tous les vénériens de i'aris; aussi, en 1556, on en construisit un autre au faubourg St Germain, sur le bord de la Seine el on l'appela la Sanlu ou le Saititat. 11 en est fait mention d'après Sauvai dans les registres du Parlement. Deux bourgeois, Aubry et Guyet(l) le firent terminer. Quoique aucun autre auteur n'en ait parlé, si ce n'est Dom Bouillart, dans son Huloire de St Germain des Prés, son existence ne peut être mise en doute ; dans un autre passage Sauvai dit : « De notre temps ^i620-^670), a été « ruiné un hôpital, fondé au siècle dernier pour les persoimes a atteintes de mal vénérien ; il était situé sur les bords de la Seine, « près du pont des Tuileries, et même pour augmenter ses revenus, (( le Parlement permit en 1581 de prendre quinze cents livres sur « l'abbaye de Molesmes (diocèse de Langres) ».

Enfin l'extrait suivant tiré de Vlnventaire des Archives de l'Hôlei- Dieu [t. I, p. 20), en rend l'existence indéniable : « Arrêt du Parlement qui adjuge cinq cents écus d'or pour les bâtiments de la Sanitat sur le fruit do l'abbaye de Molesmes. 26 aoiit 1581. «

Quelques années auparavant, François l''' avait fondé le Grand

(1) Sauval. Tome III, p. 28.

Ce Sanitat de Sauvai était évidemment la Charité Chrétienne, appelée aussi Sanitat dans le tome troisième des Documents pour servir à rhlstoirc (hts hôpitaux (p. IGÎ), 170, 188 et 278), que François I""" avait voulu fonder en 1519 pour les pestiférés, et dont nous avons parlé précédemment à propos de l'autorisation, accordée aux maîtres de l' Hôtel-Dieu do prendre à iiicêtre les pierres, dont ils auraient besoin pour cette construction. Faute d'argent les travaux en furent arrêtés et rien ne fut achevé.

« En 15-14, deux bourgeois de Paris, Henry Guyetet Christophe Aubery, aolio- « tèrent de l'Hôtel-Dieu trois cents écus d'or soleil les terres situées à St-LJer- « main des Prés, au lieu dit le Sanitat et ce pour la niace de pierre et gros mur « despieça encommancée audit lieu. »

Sans forger d'hypothèses trop hardies, on peut conclure de cette citation que les deux bourgeois, acquéreurs en 1514 de l'ancien Sanitat, sont les deux mômes qui d'après Sau\ ;il firent terminer en 1556 l'hôpital, qu'ils destinèrent aux vénériens.

Bureau des Pauvres ou de VAumône générale jiour secourir les nécessiteux. Les Maîtres de THùtel-Dieu et les marguilliers de Saint- Eustache, qui voulaient à tout prix se débarraser des vénériens, crurent l'occasion favorable : ils se plaignirent énerijiquement de l'infection et de Tincommodité que causaient ces malades dans leurs maisons. Le Grand Bureau des Pauvres consentit à les recevoir, mais il y mit des conditions : par une convention signée le 7 février 1559 et approuvée par le Parlement, il exigea des maîtres de l'Hûtel-Dieu vingt livres tournois mensuellement pour pourvoir à leur nourriture et leur entretien, et par une clause particulière il spécifiait que les admissions ne seraient que de quatre par semaines.

Comme le Grand Bureau n'avait à sa disposition que l'hôpital des Petites-Maisons, ancienne Maladrerie Saint-Germain, destiné uniquement aux vieilles gens infirmes et aux insensés (1) et l'hôpital de la Trinité pour les enfants pauvres, on chercha à remédier à cet inconvénient en trouvant un vaste local. Les administrateurs des trois établissements, intéressés à l'aiiaire, se réunirent au Palais (10 aoiît loo9) et demandèrent qu'on leur donnât l'hôpital deLourcine ou de Saint-Marcel, pour l'instant inoccupé. Le 25 septembre loo9 sur leur demande, la Chambre des vacations décida que tous les vénériens seraient reçus par le Grand Bureau, qui les ferait soigner dans cet hôpital.

Par un acte de sauvagerie incroyable, ces malades étaient contraints, avant de commencer tout traitement, à se soumettre à la peine de la fustigation et après leur guérison suus le fallacieux prétexte de les empêcher de retomber dans le (^ péché de paillardise «, on recommençait à leur infliger la même correction.

Aucun document ne prouve que cet hôpital de Lourcine ait été utilisé pour les syphilitiques; et sil le fut, ce n'aurait été que pendant une courte période, puis.-u'en 1578 Nicolas Houël y installait la Charité chrétienne, destinée à élever quelques orjjheUns « dans la piété, les belles-leitres et l'art de 1 apothicairerie ».

Les conventions, passées entre les Maîtres de IHôtel-Dieu et les Directeurs du Grand Bureau, ouvrirent l'ère des contestations et des procès. Les premiers ne voulaient point payer la somme promise, les seconds se refusaient alors à admettre les vénériens. Aussi malgré ce traité il y avait encore en 1562 des syphilitiques à

(1) Appendice I (bi*).

riIôtel-Dicu. Perreau, l'un des Maîtres, dans le rapport tle cette année, constate « que le lieu où l'on met les garsons véroles estant trop « petit pour les recevoir, on est contraint de les répandre dans les « autres salles ce qui peut incommoder et causer de graves accit dents tant aux pauvres malades qu'aux personnes de qualité qui « les viennent visiter» (1).

Les débats en vinrent à un tel degré d'acuité que le H octo bre 1578, les Commissaires du Grand Bureau adressèrent une requête à la Cour pour saisir les revenus de l'Hôtel-Dieu en garantie de paiement. Les hostilités ne prirent fin qu'en 1614 ; dans une assemblée, présidée par le Procureur Général, les Maîtres de lIIùtel-Dieu consentirent à rembourser tous les arrérages et à fournir régulièrement chaque année la somme de deux cent soixante livres tournois. A partir de ce jour il y eut à la porte de l'Hûtel-Dieu un crocheteur qui, lorsqu'on y apportait des vénériens, les charge:)it sur ses épaules et allait les porter au Grand Bureau ^2).

Avec le temps les magistrats s'étaient départis de leur première sévérité. Les vénériens pouvaient se faire soigner chez eux aux frais du Grand Bureau des Pauvres en se faisant inscrire à VAumôiie Générale, et ils étaient traités par des chirurgiens barbiers. Une Instruction pour la police de la ville,datée de 1582 (.3) et une autre /ït5truclion pour les commissaires du Grand Bureau donnent à cet égard les renseignements les plus précis.

Comme le Grand Bureau ne possédait que deux hùpitaux .;..ctiluldes Petites-Maisons, destiné aux vieillards infirmes des deux sexes et aux fous et celui de la Trinité pour les enfants, il lui fallut chercher encore un local pour les syphilitiques, — car nous venons devoir qu'à l'hôpital de Lourcine on avait installé à leur lieu et place, la Charité chrétienne de Nicolas Houël. — On ne trouva point de combinaison prétérable à celle, qui consistait à les mettre en pension chez des chirurgiens barbier.^. Les commissaires s'entendirent donc avec certains d'entre eux, qui durent toujours avoir dès lors dans leurs maisons des loges pour les vénériens. Chaque année sur ses cent dix mille livres de revenus, le Grand Bureau en consacrait

(1) Locuvusnts pour seroir à l'histoire des hôpitaux d^ Paris, t. l, p. 157.

(2) Documents pour servir à l'hatoire des hôpitaux de Paris, t. 1, p. 48. (H) Instruction pour la police des pauvro9. IL'otril Thri-];.

quatre à cinq miile pour les faire panser et cent vingt pour leur acheter des chemises (cette dernière somme était le produit d'un don fait par une certaine dame Pdvin). En 1618 ils étaient traités, les hommes chez le chirur.iiien Bourgin et les femmes chez la veuve du chirurgien Le Moyne (1). En 1668, hommes et femmes étaient réunis chez un sieur Le Moyne, probablement un descendant de la veuve précitée (2), à qui l'on donnait pour cela une somme de quatre mille livres.

Deux fois par semaine, le lundi et le mercredi on les recevait au Grand Bureau. Mais avant de commencer à suivre le traitement, ils \ \ devaient souff£ir la peine du fuuot, s'ils ne prouvaient pas qu'ils j / avaient « pris ladite maladie par inconvénient et sans leur faute 1 | « comme une femme de bien à qui son mari paillard l'a donnée, ou J-^—~r « la femme impudique à son mari, ou la nourrice à l'enfant, ou l'en- / J ï faut à la nourrice. » Exception était faite pour les soldats sur un y " / certificat d'un de leurs officiers. En cas de refus on les renvoyait sans | les soigner. Une dernière formalité restait à remplir : apporter un biji let de confession. Cela fait, ils pouvaient enfin prendre possession des loges, à eux destinées. Deux fois par mois les Commissiaires venaient les visiter et s'informer, s'ils avaient le nécessaire et s'ils n'avaient point de réclamations à adresser (3).

Jusqu'au jour où les vénériens seront admis à Bicêtre, tout restera > j dans le même état de choses: et seul à Paris le Grand Bureau sera \ I chargé de ce service. Malheureusement peu de malades étaient à même 11 de profiter de sa générosité, car le nombre des admissions n'était '■"''' que de quatre par semaine. Ainsi en 1664 (4) parmi les deux raille neuf cents pauvres à la charge de l'Aumône générale, cent seulement sont atteints de syphilis.

{]) Appendice I et Biiliothèqiie nationale. Manus'-rit n" 18,606 : le Grand Bureau des Paiivres.

(T) Il y avait alors à Paris deux sortes de chirurgiens, qui faisaient partie des corporations des métiers ; les uns formaient le collège des chirurgiens, associés à tous les privilèges de l'Université, les autres, appelas chirurgiens-barbiers^ tenaient boutiques et avaient pour enseignes un bassin et un plat à barbe. Les veuves de ces derniers avaient le di'oit, en prenant un apprenti chirurgien, de continuer le métier de leurs maris, jusqu'à ce qu'elles eussent cédé la clientèle.

(3j Abrégé du nombre des pauvres qui dépendent du Grand Bureau : BilUothèqus nationale. Manuscrits n" 18,606. Appendice L

(4j Abrégé du nombre des Pauvres qui dépendent du Grand Bureau : Bibliothèque nationale, Manuscrit n" 18606. Appendice T (bis).

Dans cette courte cHude nous croyons n'avoir omis aucun des hôpi taux ou des établissements, (jui leur lurent ouverts, et nous terminons en concluant que les vénériens, quoi qu'on en ait pu dire et avancer sans preuves, ne furent jamais laissés sans traitement. La chat'iti'' n'est point une vertu moderne, elle a existé à toutes les époques. Jamais les malheureux ne furent abandonnés à leur sort infortuné, on les secourut toujours.

2° — Les l^énériens ù, Bicêtre.

Lorsque Louis XIV fonda l'Hôpital-Général par l'article VI du règlement d'avril 1650 ainsi conçu : « Ne seront reçus à l'Hùpital-Gé- « néral les Pauvres mendiants, affligés de lèpre, de maladies conta- « gieusesou mal vénérien, mais seront à la diligence des Directeurs, » envoyés à ceux qui doivent en avoir soin » ; il avait été décidé qu'aucun syphilitique n'y serait admis.

Aussi Cullerier et Parent-Duchàtelet prétendent-ils à tort que malgré cette défense, les vénériens n'auraient point tardé à être acceptés à Bicêtre. En 1661 il aurait fallu d'après le premier d'entre eux trente livres de mercure pour les soigner; le second fixe à deux cents cinquante les entrants, atteints de cette affection. Tout fait supposer que leurs renseignements à cet égard sont inexacts, car d'après les procès-verbaux des visites, faites à Bicêtre en 1661 (1) par Pierre Payen et Doujat et en 1663 par Saintot et Doujat, aucun vénérien ou gâté, comme on les appelait alors, n'est marqué sur les listes de dénombrement des diverses catégories de Pauvres Enfermés.

Au contraire, les Directeurs, aussitôt qu'un syphilitique se présentait à l'admission, se retranchaient derrière l'article VI pour motiver leur refus d'entrée. Parmi les femmes enceintes, acceptées à Sainte- Marthe de Scipion, avant le huitième mois de leur grossesse, s'en trouvait-il qui fussent en puissance de vérole, ils les renvoyaient au Grand Bureau (k s Pauvres. — En 1659 (2) celui-ci n'ayant pas voulu les recevoir sous prétexte qu'on ne pouvait les traiter sans nuire à leuis enfants, ils s'adressèrent à la F'aculté de Médecinepour juger le conflit. Débouté de ses prétentions par les médecins, le Grand Bureau

(1) Appendices IX et X.

(2) Code de V Hôpital- Oénéral,\>. 10 1,

dut continuer comme par le passé à admettre les temmes, contaminées.

Pourquoi aurait-on toléré à Bicêtre, ce qu'on ne supportait point à Sainte Marthe. Tant qu'il put s'en dispenser, l'Hôpital Général fut impitoyablement fermé aux vénériens. Ses chirurgiens avaient l'ordre de ne jamais en accepter. A la Salpêtrière, toutefois, leur contrôle était souvent illusoire, car on ne leur permettait d'examiner les femmes que lorsquelles avaient sur la figure les stigmates de la maladie. Dans cette dernière maison il y avait déjà en 1679 une petite salle, la Miséricorde, oi^i on les plaçait avant leur départ pour le Grand Bureau. Dans la première semaine d'octobre de cette même année, elles s'y trouvaient au nombre de six et de trente-trois dans la seconde semaine du même mois (1).

Comme le Grand Bureau se plaiiinait à juste raison que ses ressources eussent beaucoup diminué, depuis la fondation de l'Hôpital-Général (en effet les aumônes des Parisiens charitables se partageaient entre les deux établissements) et que ses charges fussent restées les mêmes; le roi, prenant en considération ses réclamations, décida que les syphilitiques des deux sexes seraient soignés dans les maisons de l'Ht'ipital-Général. Dès lors ils furent admis officiellement à la Salpêtrièjo et à Bicêtre.

Faute de dO'?uments, il est difficile d'assigner une date précise à cette prdonnaiiçe royale. A la Salpêtrière dès le mois d'avril 1684 on cessa d'envoyer les vénériennes au Grand Bureau ; car par un règlement du 20 de ce mois les femmes débauchées furent incarcérées dans cet hôpilal. « Les dites femmes, y était-il dit, seront néanmoins « traitées des maladies, qui pourront leur survenir, sans sortir du « lieu oîi elles seront enfermées, sous quelque prétexte que ce soit, <■ hors le cas d'une nécessité indispensable (2) ». Parmi elles beaucoup devaient vraisemblablement être atteintes de cette affection, et comme on ne pouvait songer à les faire soigner au dehors, un local leur fut préparé.

En 1683, les Commissaires du Grand Bureau s'occupaient encore des syphilitiques comme le montre le passage suivant : ^ M. Levieulx,

(1) Bibliothèque Nationale. Manuscrit n» 21,804, p. 181.

(2) N° 21,804 : Règlement que le roi vent être exécute pour la punition des femmes d'une débauche publique et scandaleuse et2}0ur leur traitevient à la Salpêtrière, ou elles teront renfermées, p. 203.

Maître de l'Hôtel-Diou, a dit que les Commissaires du Grand Bureau « prient la Compagnie de ne leur envoyer les pauvres aflligés de j^rosse « vérole, que les lundis et les vendredis, ((u'ils s'assemblent et que les « pauvres soient porteurs du billet, signé <le l'un des Maîtres-gouver- « ncurs de l'Hotel-Dieu. Ce que la Compagnie a arrêté d'observer. « 21 novembre 1685(1) ».

Lorsque l' Hôpital-Général eut à traiter les vénériens, il en chargea les chirurgiens du Grand Bureau, qui connaissaient fort bien cette maladie. Cullerier assure qu'en 1690 par. irrèièjclu Parlement ils furent, hommes et Temmes, réunis à Bicêtre (2). Moins heureux que lui nous n'avons pu découvrir cet arrêté. Sans en mettre en doute l'authenticité, nous avons cependant constaté (|u"il ne fut pas mis immédiatement à exécution; puisqu'en juin 1701 il y avait encore à la Salpêtrière quarante femmes gâtées contre dix-huit hommes seulement à Bicêtre (3). Cette réunion n'eut lieu que six mois plus tard.

D'après deux Élats de la qualité des Pauvres de l'Hôpital Général, il y a a Bicêtre, le 28 décembre 1701, soixante-quinze femmes et hommes syphilitiques; et le 8 mars ils ne sont plus qu'un nombre de soixantedix. Pourtant à partir de ce jour leur nombre va toujours en augmentant. En 1726 les malades des deux sexes y atteignent le chitfre de cent quatre vingt-dix.

Les administrateurs de IHôpital-Général employaient tous les moyens pour se débarrasser des vénériens. Dans une assemblée, tenue le 19 novembre 1702 chez le Premier Président, on prenait cette décision : « Pour soulager l'HiJpital- Général' des dépenses, « qu'on y est obligé de faire pour la guérison des mendiants, « attaqués de maladies vénériennes et qui y viennent de tous les « points de la France, M. le Procureur Général a bien voulu pro- « mettre d'en faire recevoir un par semaine au Grand Bureau et « même dans la suite un plus grand nombre, quand les dépenses du « Grand Bureau seront diminuées. Et pour contenir ces malades « peu dignes de compassion et leur faire, appréhender de revenir « une seconde fois à l'hôpital, ce qui arrive-à ph)sieurs,on a cru qu'il

{\) Documents 2)our servir à V histoire des Hôpitaux de Paris. T. I, p. 221)

(2) CULLEIIIKR. Loc. cit.

(3) Archives nationales. R. 1,020. — Liste et qualité des Pauvres, jointes ;\ l'annonce delà loterie de l'HôpitMl-Généraletdes Enfants-Trouvés. — Juin 1701, — Appendice XII, XIII, XIV.

« serait bon de leur imposer quelques peines, après leur guérison » Cl).

Rien ne prouve que cette délibération reçut même un commencement d'exécution. Pour ies châtiments temporels, infligés aux vénériens, on y avait renoncé depuis longtemps déjà, et ils ne furent point rétablis.

Deux salles leur sont réservées à Bicêtre, la Miséricorde pour les fenimeset St-Eustacliepourles hommes. Le 23 avril 1722,Fermelhuis, médecin de 1 Hùpital-Général, se plaint qu'ils soient entassés dans des dortoirs trop étroits et imprégnés de mercure, d'où résultent pour les malades, respirant un air corrompu etsaturé de vapeurs mercurielles, des maux de gorge continuels et des ulcérations buccales, affections qui prolongent leurs souffrances et retardent leur guérison. Sur ses représentations on fit gratter et blanchir les murailles à la chaux. Deux ans plus tard on dut les faire rebâtir, le mercure ayant continué son travail destructeur (2).

En 1730, après une visite faite à Bicêtre par Maréchal, premier chirurgien du roi, on construisit une salle de bains. Pour remplacer les vieux bâtiments, on résolut de faire élever dans les jardins un pavillon, on commença les travaux : cent cinquante mille livres furent dépensées ; mais rien ne fut achevé.

v^ En 1787, à l'entrée de Cullerier à cet hôpital, comme gagnant maîtrise, le service est ainsi organisé :

A St-Eustache, destiné aux hommes, il y a au rez-de-chaussée une salle de bains. Deux salles au premier étage contiennent cinquante-six lits pour les personnes en traitement; au second une première salle avec vingt-quatre petits lits sert d'infirmerie aux plus souffrants, une autre avec douze grands lits à huit places est réservée aux expectants, habituellement au nombre de quatro-vingts, mais parfois de cent quarante.

Les femmes sont plus grandement logées à la Miséricorde. Au rfzde chaussée, à gauche, se trouve leur infirmerie, et à droite, une salle de bains. Au premier étage, dans une soupente, les galeuses ont à leur disposition huit grands lits ; à droite, une autre salle renferme vingt-six petits lits pour les femmes en traitement; à gauche, une grande pièce, divisée en trois parties, dont les deux premières

(1) Bibl. nationah;, manuscrit n° 1G,750, p. 210.

(2) Collect. Joly de Fleur y , n"» 1222 et 1229. Appeidices XVII et XVIII.

contiennont seize lits pour les protégées et les femmes enceintes, et dans la troisième, (luatre-vingt malades sont entassées dans huit grands lits. Au deuxième étage, vingt-quatre femmes couchent seules. Au troisième étage d'un grand |)avillon, soixante à quatrevingt déte»u©s, envoyées de la Salpètricre, attendent le traitement. ,. --'tes expectantsy dont le nombre oscille entre deux cents et deux \ cent cinquante, sontobliges, vu l'insuftisance des lits, de se coucher une première moitié de sept heures du soir à une heure du matin, puis de céder la i)lace à la seconde, qui se repose de une heure ù sept heures (1).

Le bâtiment, où on les mettait, était sombre ; les croisées clouées, le carreau couvert d'ordures et les paillasses remplies de paille, qui n'avait ])oitit été renouvelée dej^uis des années, en rendaient le séjour encore pIiiN horrible. Ces malheureux restaient là huit et neuf mois et souvent un an, avant qu'on songeât à les soigner. Leur nourriture au lieu d'être substantielle était insuflisante, on ne leur donnait point assez de viande ; tous les bons morceaux étaient réservés aux prisonniers. De temps en temps on leur délivrait des sorties pour aller vaquer à leurs affaires.

Tous les deux mois, on comuienvait un nouveau traitement, on y admettait à la fois cinquante-quatre hommes et cimprante-deux femmes. Ils ne savaient jamais quand leur tour arriverait. Là plus que partout ailleurs, les protections étaient d'une grande efficacité.

Il y avait parmi eux trois catégories : les protégés, les plus anciens et les plus malades; ceux delà première passaient toujours les premiers. Il faut bien l'avouera la honte des chirurgiens, qui avaient précédé CuUerier; la plupart d'entre eux, recevant de l'administration une indemnité pécuniaire dérisoire, ne se taisaient pas faute de trafiquer de leur protection. Lallemand, qui avait été à même de juger de visu de ce ([ui s»î passait, ayant été conipagnon en chirurgie à Bicêtre, a raconté à Parent-Diichàtelet que pour se faire admettre dans la première catégorie il était nécessaire de s'adresser au gouverneur (ie l'emploi et de lui remettre trois pièces d'or (72 livres) pour le chirurgien et à lui personnellement quarante huit sols. Ceux qui ne voulaient ou ne pouvaient payer cet impôt forcé, étaient bien souvent renvoyés, malgré leurs billets d'entrée.

(1) CULLERIER. LOO. oit.

t Le mode d'admission consistait en un certificat, délivré par l'un des cîiirurgi^ns de FHôtel-Dieu et visé par le lieutenant de police. Le traitement était gratuit, mais nous venons de voir que de fait il n'en était pas ainsi.

A la Miséricorde on mettait pêle-mêle les nourrices, les femmes mariées, les jeunes filles et les prostituées, venues du Chât^let, de la Conciergerie, de la Force et de la Salpêtrière. Pourtant les femmes malades, n'ayant que cette maison où on les soignât, étaient heureuses d'y être reçues ; quelques-unes, qui n'avaient pu y réussir, n'hésitaient point à se faire arrêter comme vagabondes, sachant qu'on les enfermerait à la Salpêtrière, d'où on les enverrait directement à Bicêtre.

Un tel état de choses dura près d'un siècle, et malgré la bonne volonté des administrateurs, faute de capitaux ils ne pouvaient y remédier. C'était un hideux spectacle que de voir réunis dans ce lieu tant de gens couverts de plaies et d'ulcères. Souvent des parents y conduisaient leurs enfants pour leur montrer ce triste tableau et les prémunir ainsi contre le vice. -^ — = — — » —

Traitements suivis à Bicêtre.

Tout d'abord les médecins ne confondirent pas la vérole avec les autres affections vénériennes, qui leur étaient familières ; ils la décrivirent comme un mal nouveau et spécial, qu'ils ne connaissaient ni par eux-mêmes ni parles écrits de leurs prédécesseurs. Mais peu après dans toute l'Europe, syphilis, gonorrhée, blennorrhagie, ciiancres mous, indurés et phagédéniques, bubons et uréthrite ne formèrent plus qu'une seule maladie et un traitement unique leur fut appliqué (I).

Le traitement, que l'on faisait suivre à Bicêtre, consistait en frictions mercurielles répétées. Un infirmier, chargé spécialement de les administrer, était surnommé le Frotteur et les malades, qui revenaient sept à huit fois à l'hôpital, désignés sous le sobriquet de chevaux de la casserai", du nom du vase dans lequel on mettait la pommade (2) mercurielle.

(1) Jean de Vigo. Alfeed Fouenieb.

(2) Père ElCHAED.

Les chirurgiens du Grand Bureau. des Pauvres, qui soignèrent au début les syphilitiques de Bicêlrc, furent remplacés vers 1710 par un charhitaii, qui avait su gagner la contiance des administrateurs; mais comme il était aussi ignorant que présomptueux, il fut vite remercié et l'on contia le service au chirurgien gagnant-maîtrise de la maison.

Maréchal, après la visite, dont nous avons déjà parlé, adressa au roi le rapport suivant : « J'ai vu les vénériens, j'ai examiné ceux qui « venaient de passer aux remèdes, ils étaient assez bien guéris, mais « leur convalescence est pénible ; j'ai vu ceux qui n'étaient pas encore « entrés en traitement, j'ai été eflrayé de leur état, le temps, qu'ils « sont obligés de rester pour attendre leur tour, est un mal pire que « celui qui les a conduits à l'hôpital, il vaudrait mieux mettre ces « malades dans une grange, dans une écurie sur de la paille que « de les laisser languir dans la dangereuse situation où ils sont. Il est t de toute nécessité de les retirer de cette atmosphère pestiférée. » Ses observations n'eurent presque aucun résultat et les seuls changements apportés consistèrent dans rinstallation de salles de bains.

L'école de Bicêtre préconisait le Grand Remède, c'est-à-dire cherchait à obtenir la salivation et croyait que les malades n'étaient guéris qu'à condition que les humeurs déplacées se portaient à la bouche, et elle s'efforçait de produire les ulcérations buccales. Voici en quoi il consistait et comment on l'appliquait :

On commençait par interdire au patient tout exercice, on diminuait considérablement la quantité de ses aliments, oîî le mettait même à la diète, on le saignait au bras ou au pied ; le lendemain on le purgeait avec de la manne et des follicules de séné. Les jours suivants on lui donnait des bains qu'on poussait jusqu'à vingt ; il devait y rester une heure ou une heure et demie le matin à jeun, et dans l'apres-midi, il recommençait trois ou quatre heures après avoir mangé. L'eau ne devait point être trop chaude. Dans chaque bain on lui taisait prendre une tasse de tisane de bourrache, de buglosse, de chicorée sauvage et de cerfeuil. Les bains tinis, on le saignait, on le purgeait à nouveau ; et on l'astreignait toujours au même régime débilitant. On en arrivait aux frictions mercurielles : le point important consistait dans la manière de les apprupier. Le malade se tenait debout devant un feu flambant, on frottait d'abord à sec avec les mains la partie, sur laquelle on devait appli(iuer l'onguent, jusqu'à ce (pie la peau devînt rouge, afin, disait-on d'ouvrir davantage les pores. Cela

fait, on frottait (3jaJio.ii veau, jusqu'à ce que cet onguent commençât à sécher. La première friction se faisaitaux deux jambes, depuis les malléoles jusqu'aux genoux; la seconde aux cuisses et aux fesses ; la troisième aux deux bras depuis les épaulesjusqu'aux poignets et la quatrième au dos. Il ne fallait ordinairement que trois à quatre frictions pour amener la salivation, lorsque celle-ci était trop abondante on faisait rincer la bouche avec une décoction des racines de guimauve; si des abcès et des ulcérations trop profondes survenaient, on les touchait avec un collyre astringent (1) .

Les médecins et les chirurgiens finirent par s'apercevoir que cette médication dépassait le but et avait de graves inconvénients. Dès ^1718 J.hicoyneau avait soutenu qu'il était possible de guérir la vérole sans salivation et il avait inventé la méthode, désignée sous le nom de traitement par extinçtién, adoptée aussitôt par Técole de Montpellier. F.ile consistait dans l'usage de frictions, faites de manière à ne point produire cette salivation. En agissant ainsi, Chicoyneau obtint d'excellents résultats, mais il attribuait ses cures heureuses à une cause fausse : !a non élimination du mercure par la bouche.

Ce ne fut qu'en 1777 que les chirurgiens de Biçêtre comnaençèrent à appliquer la méthode par extinction. Dès lors la salivation fut évitée avec grand soin; au moindre accident du côté de la bouche on faisait marcher le malade jusqu'à la fatigue, on lui ôtait ses linges (car tant que durait la cure par les frictions, le patient restait enveloppé dans des linges plus ou moins sales), on le saignait, on le purgeait, on suspendait momentanément la frotte et on ne la reprenait que lorsque l'accès était calmé, et on mêlait du camphre à la pommade mercurielle pour en diminuer les effets.

La cupidité enfanta une foule d'inventeurs, qui tous avaient décou vert des spécifiques infaillibles. Des remèdes plus ou moins inoffensifs furent prônés dans les Gazettes du temps. Entre autres : le sirop végétal de Velno, la tisane de Feltz, les remèdes de Nicolas et d'Agironi.

Pour avoir un plus vaste champ d'expérience, ces intrigants ne craignaient point de demander qu'on leur ouvrît les salles de Bicêtre, promettant de guérir les vénériens plus rapidement que les chirur-

(1) Traité des maladies vénériennes. Fabre. Paria, 1783.

giens do riiôpital. A deux reprises, cette autorisation leur fut accordée.

Un certain Charbonnière, ancien huissier au Parlement d'Aix, arriva un beau jour à Paris (1737), où il se démena tellement qu'il obtint la protection de cpielques docteurs de la Faculté de médecine et put expérimenter aux Invalides et ùBicêtre, avec un fumigateur de son invention. Les résultats furent loin d'être heureux : sur trentesept malades qu'on lui conlia, six succombèrent. Hien delà d'extra ordinaire, quand on songe que cet homme n'avait aucune notion médicale, qu'il agissait en aveugle et continuait ses fumigations sur des gens qui dès la première séance s'étaient trouvés mal. Son idée était bonne, mais elle n'était pas nouvelle et dès 1530, Brassavole avait préconisé les fumigations, en ayant soin de conseiller quelques précautions : « Denudetur œgrus, disait-il, et sub conopeura exerto capite ponatur et per totum corpus fumum recipiat.

Plus tard, Cullerier et Lalouette se serviront du même procédé, et obtiendront de nombreuses guérisons et de nos jours, il est fort préconisé par quelques médecins.

La façon de parfumer employée par Charbonnière était tort expéditive.

Il entourait le malade de ses couvertures, tout habillé, mettait à ses pieds un réchaud plein de braise, sur laquelle il jetait quelques pincées d'une poudre fine (du cinabre), qui rendait beaucoup de fumée; il avait soin de placer un bandeau ou un mouchoir sur la bouche et sur les jeux du patient; par ce moyen l'unique voie ouverte à la fu'.néc était les narines. La durée de la fumigation ne dépassait pas trois à quatre minutes; puis on le faisait coucher une heure dans un lit, bien bassiné, pour le faire suer.

Sans doute Charbounière avait obtenu (pielques succès, puisque la Faculté de médecine lui délivra un certilicat, comme quoi elle jugeait que les fumigations, par lesquelles il traitait les maladies vénériennes, étaient un bon remède, utile au public par son eflicacité, commode pour les malades par sa compatibilité avec l'administration de leurs affaires domestiques et avantageux par son prix peu élevé (23 mai 1730i (1).

(1) Lettre d'un médecin à vn de ses amis concernant le remède de M. Charbonnière. Bibliothèque nationaU'.

Malgré ce certificat, la médication de Charbonnière ne fat point continuée à Bicètre; on trouva que des expériences, qui avaient coûté la vie à six personnes, devaient être proscrites.

En 1735 un certain Keyser, inventeur de dragées et pilules antivénériennes, obtint également, sur la recommandation du premier médecin du roi la permission de soigner quelques malades à Bicêtre. Quatre syphilitiques, qui lui furent confiés, n'éprouvèrent aucun soulagement. Vifigt autres reprirent de ses pilules et le résultat ne fut pas meilleur. Keyser accusa alors Thomas, chirurgien de Bicètre, de n'avoir pas administré son remède.

Cette querelle a pour nous l'avantage de nous apprendre quel était le nombre de vénériens de l'hôpital, à cette époque. Car pour montrer la supériorité de son traitement sur celui de Keyser, Thomas publia le relevé des entrées et des sorties de son service. Si ses chiffres sont exacts, il pouvait sans crainte déner toute concurrence; et aucune médication n'était préférable à la sienne.

Examen des registres de Bicéire.

TABLEAU TOUCHANT LE NOMBEE DES VÉROLES GUÉRIS OU MORTS PENDANT LA DERNIÈRE ANNÉE 1755

Hommes parmi lesquels ii y a eu des enfants de quatre, cinq et

six ans ainsi que des vieillards de quatre-vingts ans.

,. V. j-1 (Guéris 420 i ,^„

Nombre d hommes „ 423

( Morts d 1

Femmes, parmi lesquelles il y a eu des enfants à la mamelle; d'autres de quatre, cinq et six ans et des femmes de soixante-dix ans et d'autres enceintes.

„ i Guéries 4o0 ; ,„^

Femmes ,, ^ n 450

( Mortes 0 )

Je, économe de l'hôpital de Bicètre, certifie l'extrait ci-dessus véritable et conforme à mes registres. Fait audit Bicètre le 3 février i756. Signé Honnet (1).

Il ressort de cette statistique un fait déplorable, c'est que les enfants de quatre ans étaient mis pêle-mêle dans les salles avec les hommes

(l-J Le Préservatif 011 avis au 2)ubUc, par Thomas. Bibl. nationale, T- '-58.

et les femmes. C'était avoir peu de respect pour un âge aussi tendre que de laisser vivre ces petits malheureux dans un pareil milieu.

o° — Autres hôpitaux de vénérienN.

Bict'tre n'était pas la seule maison où les vénériens fussent admis. D'autres hôpitaux avaient des lits à leur offrir ;mais pour y entrer, il fallait remplir certaines conditions. Pour compléter notre travail sur les vénériens nous en dirons quelques mots.

i° Hôpital des Petites-Maisons.— Cet hôpital, situé sur l'emplacement de l'ancienne Maladrerie St-Germain, en bordure sur la rue de Sèvres entre les débouchés des rues du Bac et de la Chaise, et fondé grâce surtout aux libéraUtés de Jean Luillier de Boulencourt, président à la Chambre des Comptes, faisait partie du Grand Bureau des Pauvres. Son nom provenait de ce que l'ensemble de ses constructions se composait de petites maisons séparées les unes des autres.

Voici ce qu'en 1639 en disait Du Breid : « Il y a en cet hôpital « plusieurs logis et chambres, esquelles sont logez les pauvres estro- « piez et impotens, vieillards caducs n'ayant puissance de gaigner c leur vie, qui y sont nourris. aliment'Z et chaufez en deux chau- « foirs communs, faits en forme de cloche, l'un du côté des hommes

« etl'autie du côté des femmes Plus au dit hospital sont receus

« les enfans et pauvres cagnardiers, tant fils que lilles qui sont « malades de la teigne, qui l'ont gaignée à coucher les uns en bas- « teaux, les autres sous les estaux ou par les rues et sont pensez, M médicamentez et guéris... Encore sont reçues audit hospital plu- « sieurs femnics malades du mal caduc : nommé le mal Saint-Jehan « et autres pauvres alliénez de biens et de leur esprit et courans les . « rues comme fols insensez, desquels plusieurs avec le temps et bon « traitement qu'on leur faict, reviennent en bon sens et santé. »

L'hôpital des Petites-Maisons avait été institué principalement pour recevoir les vieilles gens pauvres et infirmes. On leur imposait pour l'admission les trois conditions suivantes : 1° Être âgé de soixantedix ans ; 2° Avoir été reçu jn'écédenmient à VAuniône du Grand Bureau; 3» Inscrit sur le Hôte de l'établissement.

Voici en quoi consistait cette inscription. Le nombre de ]iIacos y

étant fixe et restreint les postulants adressaient leurs demandes, plusieurs années à l'avance, aux commissaires des Pauvres, qui les transcrivaient sur un registre spécial, suivant leur ordre de date. Il fallait en outre être veuve ou veuf et le justifier par la présentation de l'extrait mortuaire du conjoint ou de la conjointe (1). Il y avait pour cette catégorie de gens^ qui formaient le groupe le plus important, cent cinquante lits pour les hommes et autant pour les femmes (2).

Quarante-huit loges y étaient aménagées pour les fous.

L'hôpital Ste Reine, situé à côté, en était une annexe. On y soignait moyennant trente francs, versés en entrant, les enfants teigneux. Les couchettes étaient au nombre de dix pour les petits garçons et douze pour les petites filles.

Jusqu'au milieu du dix-septième siècle on ne songea point à y admettre les syphilitiques, quoiqu'un de nos plus illustres syphiliographes ait appelé les Petites-Maisons la Bastille des vénériens et ait dit que ces malades, avant leur réception à Bicêtre, y furent traités pendant plus de cent ans. Tant que le Grand Bureau fut obligé de s'occuper d'eux, il les envoya, comme nous l'avons déjà mentionné, à ses frais chez des chirurgiens barbiers et jamais alors il ne les accepta aux Petites-Maisons.

Toutefois cet hôpital ne leur fut point toujours aussi rigoureuse ment fermée mais ceux, qui y furent reçus, constituaient une classe particulière d'individ us .

En France ce fut seulement au dix-septième siècle, que Ton organisa régulièrement l'armée permanente et qu'on la divisa en régiments et en compagnies. (3). Il fallut alors loger les soldats ; comme on n'avait point de casernes, on les mit chez les habitants (4). A Paris les propriétaires et les locataires durent suivant l'impoitance de leurs revenus ou de leurs loyers recevoir chez eux un ou plusieurs Gardes Françaises ou Gardes Suisses. C'étaient des hôtes peu commodes, qui souvent sous divers prétextes obligeaient ceux, chez qui ils demeuraient, à leur donner des sommes considérables. Pour se débarrasser de cette communauté peu agréable, les bourgeois parisiens

(1) Collection Joly de Fleury. Les Petites-Maisons. N' 1288.

(2) Tenon. Loc. cit.

(3) Suzanne. Histoire de l'Infanterie Française.

(4) ISAMBEET. Kecueil : Ordonnance du 14 août 1660.

offrirent de s'imposer d'ofiice et de faire construire de leurs deniers des casernes. Leur proposition fut acceptée (1).

L'Hôpital des Petites-Maisons possédait au Faubourg St-Germain plusieurs maisons, et par conséquent, devait sa quote-part dans la cotisation. Pour s'exonérer de cette charge, il passa avec les colonels de Gardes Françaises et des Gardes Suisses (ou peut être directement avec l'administration de la guerre) une convention, par laquelle il s'engageait à ouvrir ses portes aux soldats de ces deux régiments, atteints de maladies honteuses, à condition qu'il ne donnerait rien pour la construction des casernes.

Dans une partie de l'établissement appelé la Maladrerie, on installa pour eux des chambres ; elles étaient petites et basses de plafond. Le nombre de lits mis à leur disposition, était de sept pour chacun des deux corps. Les commissaires du Grand Bureau n'admettaient par semaine qu'un Garde Française et un Garde Suisse; s'ils s'en présentaient plusieurs le même jour, le chirurgien prenait seulement les deux plus malades.

En moyenne on y traitait cent soldats par an. Lechittre maximum est de 114 et le minimum de 57 (2).

Le traitement, qui pendant longtemps avait été gratuit, avait fini par être tarifiépour les Gardes Françaises à unepistoleet à dix-huit livres pour les Gardes Suisses. Plus tard, les uns et les autres payèrent trente livres.

Comme quelques civils, dégoiités par la promiscuité de Bicêtre et effrayés par la longueur de l'attente dans la salle de St-Eustache, avaient pu, grâce à la complicité des chirurgiens-majors, se faire passer comme soldats et entrer ainsi aux Petites Maisons, les Commissaires du grand bureau tirent installer dans cet hôpital une salle de dix-huit lits, où le public fut admis à se faire soigner au prix de cent-soixante-cinq livres pour toute la durée du traitement; delà sorte cette fraude fut réprimée.

Comme on le voit, les vénériens, admis aux Petites-Maisons, furent toujours peu nombreux.

{1) ISAMBEUT. Beciieil (rOrdonudurcK. — Arrêt du Ooreeil, qu'il la diligence du Pr6vot dcK Marchands et des Echevins, il sera construit des casernes pour so»ilager les bourgeois de Taris, assujétis aux logements des soldats. Versailles, 14 janvier 1692.

(2) Collection Joly de Flcury. N" 1238.

2o L'HOPITAL MILITAIRE DES GARDES FRANÇAISES ET DES GARDES

Suisses, rue St-Dominique au Gros-Caillou, avait également des salles pour eux. Le contraste était frappant entre le confort de cette maison et la pénurie de Bicètre. Louis XVI par une ordonnance du 2 mai 1778, ayant décrété que tout soldat, qui serait traité trois fois d'une maladie vénérienne, servirait deux ans au delà de son engagement; beaucoup de malades dissimulèrent alors leur affection et ne voulurent plus aller à l'hôpital militaire. Ce qui faisait que les lits destinés aux syphilitiques n'étaient que rarement occupés, par suite de la malencontreuse idée du roi.

3° L'HoPiTAL DES Invalides avait aussi dans ces infirmeries quelques lits pour les vénériens. Inutile de faire remarquer que seuls les pensionnaires de la maison en profitaient (1).

4o Maisons de Santé, Hotels Salutaires ou Hotels de Santé. — Vers 1770 le gouvernement avait fait installer dans divers quartiers de Paris, des établissements de charité d'un nouveau genre. Dans les uns, désignés sous le nom de Maison de Sanlé, on traitait gratuitement les vénériens; dans les autres, appelés Hôtels Salutaires ou Hôtels de Santé, on s'occupait indistinctement de toutes les maladies (2).

Les maisons de Santé, au nombre de quatre, se trouvaient situées à la Petite Pologne, à la barrière du Tr(jne, rue Plumet et rue des Brodeurs. Roger, ancien chirurgien-major, dirigeait l'hôpital de la Petite Pologne, destiné aux femmes; l'hôpital de la rue Plumet, réservé aux femmes et celui de la rue des Brodeurs aux hommes, étaient confiés au chirurgien De Caubotte. Dans ces trois maisons, placées sous la surveillance de de Horne, beaucoup de vénériens venaient chercher la guérison; pour la quatrième, les renseignements nous font défaut.

Malheureusement les revenus, qui les faisaient subsister, vinrent à manquer; et on dut les fermer vers 1780. En 1778 les deux maisons des rues Plumet et des Brodeurs avaient à leur tête la veuve du chirurgien De Caubotte (3).

(1) Tenon. Mémoires mir les Hôpitaux de Paris.

(2) De Horne. Observations sur les différentes manières d'administrer le mercure. HuETAUT, t. III, p. 244.

(3) Journal de Médecine, i. LV.

S» Hôpital particulier du Dr Lalouette. — Le docteur-régent Lalouette avait fondé en 1772 un petit hôpital rue de Seine, où il soignait à ses Irais les vénériens par une méthode nouvelle de lumigations mercurielles. D'après les certificats, qui lui furent délivrés par une commission de 12 médecins de la Faculté de Paris, il aurait ohtenu de nombreuses guérisons.

Toutefois son Hôpital n'eut qu'une existence éphémère (1).

6" Hospice de Vaugirard.— Jusqu'en 1780 les nouveau-nés, atteints de maladies vénériennes, furent mal soignés. On n'acceptait dans aucun hôpital les enfants légitimes, contaminés, issus de parents pauvres et incapables de subvenir aux. dépenses d'un traitement long et dispendieux ; faute de soins ils mouraient pour la plupart.

Le sort des Enfants-Trouvés syphilitiques paraissait plus enviabla, car on les gardait à l'hospice de la Couche, rue Notre-Dame. Tout d'abord on leur avait donné des nourrices, mais par suite des accidents survenus on avait été obligé de les nourrir avec du lait de vache et de la bouillie, moyen inefTicace.

Les directeurs de l'Hôpital-Général, également administrateurs de l'hôpital des Enfants-Trouvés, étaient fort embarrassés. Aux maisons du St-Esprit et des Enfants-Rouges, aussi sous leur direction, les supérieures, se retranchant derrière leurs statuts, refusaient de s'en occuper. En effet, ces deux hospices avaient été institués pour élever des orphelins bien portants et nés de légitime mariage; on ne pouvait donc les contraindre à recevoir des bâtards et des syphilitiques. Puis la supérieure de la Couche se plaignait continuellement que les cas de contagion devinssent de plus en plus fréquents.

Le lieutenant de police Lenoir, pour remédier à un tel état de choses, chargea Colombier, médecin inspecteur général des armées et des hôpitaux, d'installer un hospice où seraient pansés les enfants, les femmes enceintes et les nourrices syphilitiques.

A cet effet un vaste local fut loué à Vaugirard près l'ancienne Église paroissiale, à côté du séminaire des Trente-Trois et situé dans l'emplacement compris aujourd'hui entre les rues de l'abbé Groult et Dombasle.

(1) liALOUKïïE. Nvuvdle manière de tiuii,r les Dialuùies cènèrieHneSt.

Colombier s'occupa activement de l'organiser. Le 10 août 1780, on commença à y recevoir des malades. Après avis préalable de la Faculté de médecine, Lenoir avait décidé : 1° que toutes les femmes enceintes, vérolées y seraient admises à sept mois et traitées gratuitement à condition de donner le sein à leur enfant et à un autre nourrisson malade; 2° que les nourrices infectées y seraient également reçues et principalement celles de l'Hôpital-Général et de l'Hôtel- Dieu; 3° que les enfants élevés en ville et nés de parents pauvres, attaqués de cette maladie, y seraient aussi acceptés sur un certificat d'indigence, délivré par le curé de leur paroisse (1).

Les femmes seules suivaient un traitement; pour l'enfant on se contentait de lui donner une nourrice en puissance de diathèse syphilitique, et à qui on faisait des frictions mercurielles.

Colombier mit à la tète du service médical son ami Doublet et se réserva la haute direction de l'établissement. Il y eut aussi un chirurgien. Cette dernière place fut occupée tour à tour par Colin de la Mothe et par Faguier.

Dans un rapport adressé à Louis-XVI à la fin de la première année. Colombier paraissait enchanté de son œuvre et déclarait que la dépense quotidienne de chaque malade ne revenait qu'à vingt sols.

Au mois d'août 1781 par Lettres Patentes, cette maison était réunie à l'Hôpital-Général et Colombier n'v avait plus qu'un rôle secondaire. Pour compenser ce surcroit de frais, on donnait aux Adminis trateurs les vingt cinq mille livres de rentes de la confrérie de St-Jacques aux Pèlerins, dont la suppression venait d'être prononcée.

Colombier, froissé d'un pareil procédé et mécontent d'être pour ainsi dire expulsé d'un établissement, dont il était le créateur, laissa percer malgé lui son mécontentement. Dans son premier rapport il n'avait que des éloges à faire : on avait d'après lui sauvé à Vaugirard le tiers des enfants, tandis qu'aux Enfants-Trouvés, la mortalité atteignait les neuf dixièmes des malades. L'année suivante, il ne voyait plus les choses sous un aussi brillant aspect. Quelque utilité, dit-il, qu'on puisse retirer de cette institution, on ne peut dissimuler qu'elle est fort onéreuse à l'Etat. Il semble oublier que lui-même

(1) GUTOT. Répertoire de Jurisprudence . Vérole.

avait établi par des chiffres irréfutables que l'entretien par personne et par jour ne s'élevait qu'à une livre (1).

Quoi qu'il ait pu dire, le budget de cet hospice ne dépassa jamais quarante mille livres ; et comme année moyenne cent quarante à cent quatre vingts enfants et soixante-dix à quatre-vingt dix femmes enceintes ou nourrices y étaient reçues, il ressort de cette statistique que les frais n'avaient rien d'exagéré.

Du 10 août 1780 au mois de janvier 1790, dix neuf cent cinquanteneuf enfants y furent admis, d'après La Rochefoucauld-Liancourt. Quatre cent quarante guérirent et sur les quinze cent dix-neuf qui succombèrent, sept cent quatre-vingt-huit n'avaient pas pu prendre le sein (2).

Quand on compare ces résultats à ceux obtenus précédemment, on ne peut que féliciter Lenoir et Colombier de leur généreuse entreprise.

Toutefois, comme nous tenons à ne rien dissimuler, nous devons laire mention d'une autre statistique, bien différente de la précédente et publiée récemment par M. Lafabrègue, directeur des Enfants- Assistés; elle est loin d'être aussi bonne. D'après lui, de 1780 à 1793 seize cent vingt-un enfants seraient entrés à Vaugirard, treize cent quatre-vingt-dix-sept seraient morts et on n'aurait eu à constater que deux cent vingt-(:[natre guérisons (3).

Pourtant, jusqu'à preuve certaine du contraire, nous inclinons à considérer leschifires, donnés par La Rochefoucauld comme les seuls exacts.

M. Lafabrègue n'a eu sans doute entre ses mains que des documents inromplets. (Colombier, qui a relevé mois par mois du 10 août 1780 au 1^' février 178i les entrées, les décès et les guérisons, n'est nullement d'accord avec lui ; tau lis que ses résultats semblent concorder sous tous les rapports avec ceux de La Rochefoucauld. Les deux tableaux suivants en sont une preuve démonstrative :

(1) Archives nationales. F ^^, 245. Papiers de Colombier.

(2) La Rochepoucattld-Liancourt. Lac. cit.

(3; Lafabrègue. Bulletin de la Société statistique, année 1883.

Enfants admis à Vaugirard {Lafabrègue)

ANXÉES

ADjnssioss

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