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CHAPITRE VI Prisons de Bicêtre

La Force : Diverses ordonnances de police concernant les mendiants enfermés. — Quatre catégories de détenus. — Les prison' niers mieux traités que les pauvres de la maison. — Changements faits par M. de Sartines. — Etablissements de M. Lenoir ; leur critique par de la Pagne. — Trois révoltes. — Lettre de Dupont-Dutertre au comité de mendicité. — Massacre des prisonniers. — Leur costume. — Les malades soignés à l'Hôtel-Dieu. — Infirmerie de la Force.

Cabanons : Etymologie de ce mot. — Description des cabanons. — La Chapelle. — Travaux des prisonniers. — Lecture de la Gazette de France.

Cachots : Leur nombre. — Description. — Les anciens cachots. — Isolement des prisonniers.

Correction: Age des enfants. — Régime auquel ils étaient soumis. — Un de leurs maîtres, Janséniste. — Massacre de 1792. — Compagnie des Gardes.

La Force.

L'Hôpital-Général par l'article XIII de l'édit d'avril 1656 était autorisé à avoir dans chacune de ses maisons des poteaux, des carcans, des prisons et des basses-fosses pour les mendiants enfermés, indisciplinés. Diverses autres mesures de coercition furent prises contre eux: par une première ordonnance (3 octobre 1670), tous les pauvres fieffés, perturbateurs de Tordre et des règlements, furent placés dans un quartier séparé et occupés sans relâche à des travaux pénibles et par une seconde ordonnance (15 avril 1685) le roi décréta (1) que

(1) Code de V Hôpital-Général, p. 428-429.

tous les gueux valides de l'un et l'autre sexe, âgés de seize ans et audessus, arrêtés mendiant dans la ville, faubourgs, banlieue de Paris, ou à St-Germainen-Layeouà Versailles, pendant le séjour de la cour, seraient emprisonnés quinze jours ; qu'une récidive serait punie d'une détention de trois mois; une seconde d'un an et une troisième entraînerait la détention perpétuelle.

A partir de cette époque, les prisons de Bicêtre reçurent des condamnés pour autre motif que mendicité et vagabondage. En 1681 ta Reynie y envoya des individus, soupçonnés d'avoir trempé dans les affaires de poison et de sm'cellerie.

Il y avait à Bicêtre quatre prisons différentes : la Force, les Cabanons, les Cachots et la Correction.

; A la Force, les détenus vivaient enfermés dans des salles communes, d'où ils ne sortaient pour ainsi dire jamais. Le législateur ne s'était point préoccupé des résultats déplorables, produits par une semblable promiscuité. Les condamnés pour fautes légères étaient en contact permanent avec les scélérats, endurcis dans le crime. Dans un tel milieu, l'inrlividu qui, à son entrée avait peut-être encore quelques bons sentiments, en sortait perverti à tout jamais. L\)isiveté, dan-i laquelle ou les laissait i)longés, leur faisait perdre tout goijt du travail. "~"" ""^

Sous l'ancienne monarcliie, les juridictions étaient innombrables. A Paris, on en comptait un grand nombre, et toutes avaient le droit de condamner à la prison. Aussi, parmi les détenus de la Force, les uns étaient enfermés par sentence de police, les autres par jutjeinent de la Prérôté de l'Hôtel, ou, par d ':ion particulière du Lieutenant de police, ou par Lettres de Cachet.

Les mêmes différences existaient dans leur régime. Les uns, pensionnaires, recommandés ou enfermés par [,etlres de Cachet, jouissaient de privilèges et avaient une nourriture spéciale ; les autres, sans argent ou sans protection, devaient se contenter d'iui ordinaire, beaucoup moins substantiel.

Pourtant par une curieuse anomalie, l'administration les traitait mieux que les pauvres, on leur distribuait le premier bouillon et la meilleure viande (1). Ainsi, par arrêt du Bureau (2) de la Pitié

(1) Père RiCHABD.

(2) Collection Joly de Fleury.

(18 septembre 1743), tout prisonnier par Lettre de Cachet, quoiqu'il ne payât point pension, eut droit à un demi-septier de vin par jour. Cette décision augmenta les dépenses dans de telles proportions, qu'on fût obligé de la rapporter. Au début, ces Lettres de Cachet ne dépassaient point trente, et dix muids de vin suffisaient par année; mais à partir du mois de juin 17o0, le ministre ayant pris le parti de faire arrêter, par Ordre d<i roi, les vagabonds et les libertins, elles atteignirent le nombre de quatre cent-cinquante. Devant une consommation annuelle de cent-cinquante muids. les commissaires, efïrayos de cette dépense, leur supprimèrent le vin.

En 1770, de Sartines, lieutenant général de police, apporta de grands changements à la maisan de Force : il promulgua de nouveaux règlements, concernant la discipline intérieure (1). Grâce à une subvention de trente mille livres, accordée par le ministre sur la loterie, il fit réparer les salles qui tombaient en ruines. Trouvant que les cachots souterrains étaient un châtiment trop grave pour les fautes légères, et que pour certaines infractions, la privation de nourriture était une punition insuffisante, il décida qu'à l'avenir les prisonniers, dont on aurait à se plaindre, seraient mis aux fers pendant un laps de temps, variable selon leur culpabilité. A cet effet, on construisit un vaste cachot, où trente individus pouvaient être tenus en même temps à la chaîne (2).

Un autre lieutenant de police, Lenoir, résolut de ne plus laisser les prisonniers dans l'inactivité. Pour les occuper, il fit bâtir de grands ateliers où fut installée une fabrique pour le polissage des glac''^- : soixante-dix-huit détenus y travaillèrent sous la direction d'un contre-maître.

Douze chevaux faisaient marcher la machine du Grand-Puits, on les remplaça par des hommes. Douze auraient suffi pour la faire manœuvrer ; pour ne point les fatiguer, on en mit Aingt-quatre qui, après une heure de travail, ou pour mieux dire d'exercice, puisqu'ils n'avaient à vaincre qu'une résistance de neuf Uvres, étaient relayés par une autre équipe, et cette seconde par une troisième de même nombre, ce qui faisait soixante-douze prisonniers occupés. On leur donnait pour récompense l'argent économisé par la suppression des chevaux. -,

(1) Appendice IV.

(2) ArcTiives nationales. Bicê^re. Salle de Force. 0. 623.

D'autres étaient employés au niGulin-pédales, inventé par le mécanicien Bertlielot ; quatre hommes le faisaient mouvoir aisément à l'aide des bras et surtout des pieds; et chaque jour, huit détenus pouvaient moudre facilement quatre septiers de farine (1).

Pour empêcher toute rébellion et maintenir l'ordre pendant le travail, il y avait toujours avec eux un porte-clef, des garçons de service et deux sentinelles, le fusil chargé, Aux tapageurs, aux récal citrants et aux paresseux, on infligeait la peine (lu malaisé, espèce d'armoire basse et étroite, où ils étaient enfermés pendant vingtquatre heures.

Sur leur salaire on prélevait une somme légère, qui leur était remise lors de leur libération. Éloignés pour toujours de Paris à la fin de leur peine et obligés de se retirer dans leur lieu de naissance, grâce à cette sage pi-écaution, ils avaient l'argent nécessaire pour s'habiller et faire le voyage jusqu'à leur nouvelle résidence, sans mendier.

Les plus utiles mesures trouvent toujours des détracteurs ; c'est ce qui n'a pas manqué d'arriver aux réformes de Lenoir. Un certain de la Pagne, détenu dix ans à Bicêtre, pour écrits révolutionnaires, les attaqua ainsi :

« Les établissements de M. Lenoir, dit-il, n'ont pas eu tout le « succès qu'il en attendait: entre autres, les moulins à bras, prétendus « économiques de M. Berthelot. Le moindre moulin à vent, ou un de « ceux marchant par un cheval, auquel on pourrait suppléer par « deux hommes, produirait à peu de frais, une fois plus d'ouvrage « en vingt-quatre heures, que les siens en huit jours. Les hommes « employés au Grand-Puits, coûtent cent livres par jour, deux cents « qu'ils rapporteraient, s'ils faisaient autre chose : perte, trois cent « cinquante livres; tandis que huit chevaux aveugles, ou quatre « paires de bœufs, feraient le même travail. Son troisième et dernier « établissement approche du but, mais il est trop rude pour des pri- « sonniers privés d'air. Puis il est impolit i(|uo de partager le béiié- « fice avec des marchands. Enfin, les individus occupés ainsi ne « savent, à leur sortie, aucun métier qui puisse leur permettre de « gagner leur vie» (2).

(1) Lenoir : Détails xur quelques établissements de la ville de Paris, 1780.

(2) MusQUiNET DE LA Paone. BicHre réformé, 1784.

Ces objections sont vraies, mais il ne faut pas oublier que Lenoir, en faisant travailler les prisonniers, ne cherchait point à réaliser des bénéfices, il voulait seulement les tirer de l'oisiveté où ils croupissaient, et son but était ainsi atteint.

Souvent, des révoltes éclataient parmi les deux cents à deux cent cinquante individus, incarcérés à la Force. Pourtant les précautions les plus minutieuses étaient prises : des sentinelles veillaient jour et nuit, les unes placées dans les corridors de la prison, les autres dans le chemin de ronde. Les prisonniers ne sortaient de leur salle que les dimanches et fêtes pour aller entendre la messe dans leur chapelle, et une fois par mois pour se faire raser. Le jour de barbe, on les faisait venir par trois ou quatre dans le corridor, sous la surveillance des gardes. On y renonça même momentanément, à la suite de l'assassinat commis par un détenu des cabanons, qui frappa d'un coup de couteau un des garçons barbiers (1).

Le le' février 1732, ils se révoltèrent à l'heure des vêpres, forcèrent les portes, entrèrent dans le corps de garde et voulurent s'emparer des armes. Il y eut combat, deux soldats furent tués, ainsi que quatorze des mutins, puis tout rentra dans l'ordre. Ils s'étaient soulevés, parce qu'on avait diminué leurs rations, ils n'en voulaient qu'à la supérieure et à l'économe.

Les deux dernières révoltes eurent lieu à l'époque de la Révolution. Moins heureux que les détenus de la Bastille, personne n'avait songé à les délivrer. Puisque le peuple les avait oubliés, ils voulurent conquérir eux-mêmes leur liberté. Dans lu nuit du 12 décembre 1789, ils parvinrent à démolir un mur, mais on s'en aperçut et on les arrêta dans leur fuite. Le 18 février suivant, ils renouvelèrent leur tentative, qui ne fut pas plus heureuse. Le lendemain, les prisonniers du Grand- Puits se barricadèrent dans leurs dortoirs et se disposaient à une vigoureuse résistance, lorsque Manuel, le lieutenant du maire au département de la police, accompagné d'un administrateur de l'Hôpital-Général, accourut à Bicêtre avec cent gardes nationaux, et leur lut la loi Martiale. Cinq minutes de réflexion leur furent données, à la troisième sommation ils cédèrent (2).

Avec le nouveau gouvernement, des mesures plus humanitaires

(1) Collection Joly de Fleury, n" 1,247.

(2) Moniteur.

allaient leur être appliquées. A la fin de mars 1790, le décret de l'Assemblée nationale, qui prononçait la mise en liberté des prisonniers, détenus par ordre urbllaire, fut exécuté, et tous les individus, enfermés par Lettres de Cachet ou sans jugement, furent renvoyés.

Le comité de mendicité, composé de MM. La Rochefoucauld-Liancourt, Prieur, Bonnefoy, Decretot, l'évêque de Rhodez et Guillotin, vint à Bicètre, écouta les réclamations de ceux qui restaient et fit un rapport à l'Assemblée en demandant qu'on adoucit le régime auquel ils étaient soumis.

Le garde des sceaux, Dupont-Dutertre, adressa à ces Messieurs, la lettre suivante, un peu emphatique, mais pleine de bonnes intentions.

« Tous les prisonniers reçoivent à peu près ;le même traite-

« ment. Les uns n'ont à se reprocher que des fautes : ce serait une « injustice de prolonger leur captivité. Les autres ont commis des « délits, plusieurs d'entre eux les ont suffisamment expiés par les « rigueurs dune longue détention ; il convient de remettre ces der- « niers en liberté. Quant à ceux qui se sont souillés de forfaits et qui « ont mérité la mort, on ne saurait en les retenant dans les fers se * dispenser de les soumettre à une discipline plus morale et plus « douce (1).

« lirai leur apprendre que les législateurs de la France daignent « compatir à leurs misères. Ils béniront sans doute une révolution, t dont les salutaires effets pénètrent jusqu'au fond des cachots, une « révolution consacrée par des principes de philantropie universelle « et qui assure indistinctement à tous les citoyens justice, humanité « et protection. »

M. Dupont-Dutertre tint-il sa promesse et fit-il élargir quelques détenus ? Aucun document ne nous renseigne à cet égard. En tous cas, les massacreurs de septembre se chargèrent de cette misson. Le lundi 3 se|)tembre 1792 quinze cents individus se rendirent à Bicêtre, et là, s'érigeant en juges, firentcomparaitre devant eux les prisoiniiers. Tous ceux marqués de la main du bourreau ou qui avaient été fouettés étaient assommés sur le champ à coups de piques.

Cent soixante-trois furent tués, cinquante et un mis en liberté, cent quatre-vingt-huit laissés en prison et neuf incertains, morts ou libérés.

(1) Monitmr. Année 1790, n" 354.

(2) Père KiCHAKD et BARTÉiiKMY Maurice.

Pour pouvoir reconnaître et arrêter facilement les prisonniers évadés; par ordonnance royale (1778), ils avaient tous un costume spécial, à moitié noir et à moitié gris d'hôpital, composé d'une soubreveste, d'un gilet et d'un pantalon. Défense était faite de leur donner asile, notamment aux cabaretiers, logeurs et aubergistes (1).

Les prisonniers malades étaient envoyés à l'Hôtel-Dieu, où les salles St-Landry, Ste-Martine leur étaient réservées. De là naquirent bien des discussions. En 1716 l'Hôpital-Général se plaint vivement que les religieuses de l'Hôtel-Dieu leur donnent la liberté, et il demande qu'on les mette dans un endroit séparé, d'où ils ne sortiront que pour revenir à Bicêtre après leur guérison. Par contre en 1734 les Maîtres de l'Hôtel-Dieu refusent de les garder plus longtemps : dernièrement ils se sont révoltés et ont tué les portiers. Les médecins, les chirurgiens, les sœurs, les otficières et les domestiques ne veulent plus entrer à St-Landry ; c'est la cinquième sédition depuis deux mois. De part et d'autre on s'adresse au ministre d'Argenson et au premier président deMaupeou; après de longues années de procès, le 27 avril 1767, le Parlement rend un arrêt favorable à l'Hôtel-Dieu et par lequel l'Hôpital-Général deyra, dorénavant faire soigner les déte- ^ / nus dans ses maisons (2). "'^

Comme les charges de ce dernier établissement étaient immenses et ses ressources peu considérables, le roi lui donna les fonds nécessaires pour subvenir à ce surcroît de dépenses. Grâce à cette généreuse intervention, au-dessus des salles de Force de Bicêtre, situées au rez-de-chaussée et attenantes à l'un des côtés de la cour principale, on construisit rapidement une infirmerie, qu'on divisa en quatre salles, St-Roch, St-Denis,'St-Léger, et...., elle contenait cent quatre-vingt-un lits. Les malades y couchaient par trois dans deux lits, ra] «proches lun de lautre et souvent ou était obligé de mettre des brancards au^milieu des chambres. D'après Doublet (3), ces salles étaient bien disposées, les dimensions et les accessoires très convenables : mais par 1 effet de la négligence et de l'indiscipline des prisonniers et par les suites fâcheuses des excès, auxquels ils avaient coutume de se porter trop souvent, un ou deux des dortoirs étaient presque inhabitables, car tout y avait été brisé.

(1) Appendice V.

(2) Code de V Hôpital- Général, p. 407.

(3) Doublet. Rapport de l'état actuel des prisojis de Paris, 1791.

On y soignait non seulement les individus de la Force et des cabanons mais encore les fous. Chose plus incroyable I on y mettait également les enfants correctionnaires, souffrants. Chaque jour le chirurgien faisait sa visite, il était toujours accompagné du gouverneur de l'eml)loi, des garçons et d'un piquet de la garde. S'aventurer seul parmi tous ces malandrins eut été commettre une grave imprudence.

Dès lors toutes les prisons de Paris envoyèrent leurs malades à Bicêtre; la plus grande partie d'entre eux avaient la syphilis; aussi l'infirmerie devint-elle une succursale de St-Eustache. L'aftluence de ces étrangers atteignit de telles proportions que l'économe adressa des plaintes énergiques au lieutenant de police. Dans une lettre écrite aux chefs Directeurs il donne le relevé suivant :

Malades 30i.

Conciergerie H \

^^^^*^^^' *M Malades du dehors 74.

Tournelles 17 i

Régiment de Paris. . . 5 '

Gens de la maison. . . 216 ) ^ . , . „f» ^ , . , Gens de la maison 227.

Gens de service .... 11 )

Quelques détenus payaient des pensions, variant de cent à quatre cents livres. Parmi eux les uns étaient condamnés à perpétuité, les autres à temps; mais la peine infligée n'avait jamais une durée inférieure à six mois. Dans ce miheu hétérogène étaient confondus les voleurs, les laux-monnayeurs, les libertins, les vagabonds, les auteurs et les libraires, vendeurs d'écrits licencieux ou révolutionnaires. On trouve souvent répétée dans les Archives de la Bastille, publiées par M. Ravaisson, cette mention : Renvoyé à Bicètre pour vente clandestine du Portier des Chartreux. Que de gens ce maudit roman de Gervaise de Latouche a fait emprisonner (1) !

Comme nous l'avons déjà dit, le plus grand nombre des prisonniers étaient enfermés par Ordre de Justice, mais d'autres l'étaient par Lettres de Cachet. On y mettait, raconte Barthélémy Maurice, les fils de famille, les pères, les maris, les frères qui donnaient du mécontentementà leurs parents et quelquefois aux amants, puissants de

(1) Collection Joly de Fleurij.

leurs filles ou de leurs femmes; c'était la Bastille de la canaille et de la bourgeoisie.

Dans les nombreux dossiers d'écrous de Bicêtre, publiés par M. Ravaisson ou insérés dans la Collection Joly df Fleuri/, nous avons rarement trouvé de condamnations injustes.

Malgré les orageuses discussions à l'Assemblée nationale dû 13 et du 16 mars 1790 sur les lettres de cachet, discussious auxquelles prirent part Mirabeau, Castellane, Fréteau, Robespierre et Maury, malgré la loi qui les avait abolies, malgré la visite de Bailly à Bicêtre pour mettre en liberté les prisonniers par ordre du Roy, le nombre des détenus diminua très peu. En 1790 ils étaient quatre cent vingt-deux (1) et en 1792 ils sont encore quatre cent onze (2) ; et rien n'a été changé dans le régime de la maison. La Force et les cabanons existent toujours comme auparavant. On avait crié beaucoup contre Bicêtre et ses abus; mais il faut croire que toutes ces récriminations étaient exagérées, puisque ceux mêmes, qui les avaient faites (Mirabeau et Fréteau), arrivés au pouvoir, n'apportèrent aucune modification au régime intérieur de la maison. Critiquer est un rôle facile, mais administrern'est pas chose ausssi commode.

Cabanons.

Cabanon! ce mot fait naître à l'esprit l'idée de ténébreux culs-del'osse, où ne pénétraient jamais ni l'air ni la lumière. La réalité était moins effrayante.

Cabanon est pour ainsi dire le masculin de cabane et désigne un endroit solitaire. C'est, dit la Rochefoucauld-Liancourt, une chambre particulière, garnie d'un lit, d'une chaise et d'une table. Chacun d'eux avait huit pieds de hauteur, autant de profondeur sur six de largeur et prenait jour par une fenêtre de trois pieds de haut sur deux de large, grillée d'un treillis à mailles d'un pouce carré. L'architecte y avait pratiqué un trou pour satisfaire aux besoins naturels et une issue, conduisant à la chapelle. On ne peut mieux le comparer qu'à la cellule actuelle où l'on met le condamné à la réclusion.

(1) La Rochefoucauld-Liancourt. Raiyport du Comité de Sfendlcité.

(2) Barthélémy Maurice. Histoire iwlitique et aniicdotique des Prisons de Paris.

Les cabanons au nombre de deux cent quatre-vingt-seize se trouvaient situés dans deux corps de bâtiments, formant équerre et élevés de quatre étages au-dessus du sol. Chaque étage était divisé dans toute sa longueur par un corridor assez large, de chaque côté duquel s'ouvraient les portes et les guichets des chambres ; et où jour et nuit des sentinelles montaient la garde. Les cellules des trois premiers étages étaient assez bien aérées ; celles du quatrième plus enfoncées, plus isoléfs. plus obscures et plus malsaines servaient habituellement de prison aux. criminels les plus endurcis, cependant on les employait aussi comme logements ordinaires, lorsqu'il y avait foule ; on leur avait donné le nom de cachots blancs (1).

Le plus cruel supplice pour les prisonniers était de rester exposés pendant tout l'hiver aux rigueurs du troid, sans pouvoir y remédier; leurs chambres n'ayant ni poêle ni cheminée. Aussi chaque année beaucoup succombaient; en 1775 plus de cent périrent ainsi (2).

Ce qui faisait l'iiorreur des cabanons, ce n'était point l'étroitesse ni l'obscurité mais l'isolement, presque absolu, auquel les détenus étaient soumis. Jamais ils ne sortaient, si ce n eiait une fois par mois pour se faire raser dans le corridor et les dimanches et fêtes pour aller à leur chapelle particulière, où ils assistaient aux offices religieux dans des tribunes grillées, disposées de telle sorte qu'ils ne voyaient que l'autel.

Cette chapelle avait pour principal ornement un tableau, qui représentait un prisonnier, remettant un placet au Dauphin, fils de Louis XV. A la suite d'une visite de ce prince à Bicêtre, leur régime avait été amélioré sur son ordre. Aussi en témoignage de reconnaissance, lorsqu'il fut atteint de la méningite, qui l'emporta, les prisionniers, même ceux à l'eau et au pain depuis vingt ans, se cotisèrent pour ottrir à la Vierge une image votive et pour lui demander la guérison de leur bienfaiteur. Le i<^r décembre 1765, on eu fit la consécration en grande pompe ; et un prisonnier, placé dans une des loges grillées, lut à haute voix un acte par lequel ils se vouaient tous à la Vierge (3).

Les distractions pour ces pauvres malheureux étaient rares et ils

(1) La ROCUEI-OCCAULD. Loc. cit.

(2) John Howard. Etat des prisons et des maisons de Force.

(3) Bibliothèque Carnavalet. Relation de la cérémonie, faite à Bicétre par les prisonnierB.

ne laissaient point échapper celles qui se présentaient. Seuls avec leur conscience, ils devaient se faire d'amères réflexions ; aussi chaque année quelques-uns passaient des cabanons aux loges de fous. C'était tomber de Charybde en ScyTIa. Pourtant pour combattre cet ennui invincible de la solitude et de l'oisiveté, on leur permettait de travailler ; avec un morceau de fer ils exécutaient de petits ouvrages en paille coloriée, des étuis, des portefeuilles et des curedents. Il s'en faisait un grand débit. Ceux d'entre eux, placés au rezde-chaussée, avaient le monopole de la vente et étaient appelés les négociante. Au nouvel arrivant, qui ne savait comment s'y prendre, un compagnon d'infortune plus ancien le lui enseignait.

Comme ils n'avaient aucune occasion de dépenser leurs gains soit au dehors soit à la cantine, ils achetaient des colifichets et des parures. Après le massacre de Bicêtre, lorsqu'on déshabilla les cadavres, on trouva que la plupart portaient des bas de soie et étaient couverts de bijoux (1).

Deux fois par semaine on leur permettait la lecture de la Gazette de France. Celui, dont la voix était la plus forte, mettait la tête aux barreaux de son guichet et lisait le journal à ses codétenus. Enfin ils pouvaient causer entre eux deux heures par jour (2).

Une réflexion se présente à l'esprit, c'est que leur isolement n'était pas aussi complet qu'on veut bien le dire. En effet, non seulement ils avaient l'autorisation de parler entre eux, mais encore ils étaient en relation continuelle avec les visiteurs, puisqu'ils leur vendaient eux-mêmes les menus objets de leur fabrication. Puis pour apprendre ce métier, il fallait bien qu'ils fussent en contact direct; car il est impossible de croire, comme le raconte Mercier dans son Tableau de Paris, qu'un détenu plus ancien montrât au nouvel arrivant comment il devait s'y prendre et cela sans le voir, grâce à d'habiles combinaisons de miroirs réflecteurs. Ceci dit; revenons à notre sujet.

Dans les cabanons on plaçait les condamnés à perpétuité ou tout au moins à une péîne d^ lo'igue durée. Les jeunes gens, qui avaient fait connaître leurs penchants vicieux par des actes déshonorants et capables, si on n'y mettait pas un frein, de les conduire aux galères

(1) Richard. Souvenirs de Bkêtre.

(2) La Kochefoucauld-Liancourt. Loc. cit.

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