‹ L'horlogerieChapitre 40 sur 50 · MUSEE DU LOUVRE · texte numérisé non relu

MUSEE DU LOUVRE

tions et nécessitait, par conséquent, des proportions moins vastes que celles des cadrans munis d'une aiguille à minutes. On constatera également que la disposition présentée par la gaine, divisée en trois membres distincts, est des plus heureuses. Les dimensions respectives

assignées à la base et à l'entablement enlèvent toute maigreur au support. On voudra bien observer encore que ce support joue un rôle relativement considérable dans les indications horaires, puisque, le cadran ne montrant que les heures révolues, les demies et les quarts étaient marqués par un grand sablier occupant le milieu du piédestal, qu'un mouvement automatique de l'horloge faisait basculer après l'heure révolue, c'est-à-dire chaque fois que la partie supérieure du sablier se trouvait vide. Enfin, les petits génies eux- mêmes, servant de soutiens au cadran, n'étaient pas de vulgaires accessoires. Ils jouaient leur rôle, et même un rôle important, dans l'économie de ce bel appareil, puisqu'ils étaient chargés de dire les quantièmes. Nous sommes donc, avec cette horloge, en présence d'un instrument de tout premier ordre, et qui fait le phis grand honneur à l'artiste qui l'a conçu.

Si nous étudions l'horloge de l'Arsenal, notre satisfaction ne sera guère moins grande. On remarquera que, là encore, la séparation entre le support et l'appareil proprement dit est bien accentuée, et cette séparation, en laissant à chacune des deux parties son anatomie spéciale et son autonomie décorative, ajoute à la beauté de l'ensemble, car elle introduit dans cette œuvre si remarquable des éléments de variété, qui ne nuisent en aucune façon à son indispensable unité. Le pied, robuste et vaillant, est d'une structure superbe et d'une parfaite élégance. Dans l'horloge proprement dite, on peut critiquer, il est vrai, le cadran ovale, sorte de tour de force qui n'ajoute rien à la beauté de l'ensemble, et le couronnement, dont la construction manque un peu de stabilité. Mais l'emmanchement des cariatides est des plus heureux. Les détails de l'ornementation sont d'une souplesse pleine de grâce, et il s'en faut de bien peu que nous ne soyons en face d'une œuvre presque parfaite.

La féconde période qui s'étend de 1680 à 1750 a, du reste.

l'«8 L'HORLOGERIE

produit une quantité de ces belles horloges à gaines. Il suffit de parcourir les Inventaires des meubles de la Couronne et de dépouiller la collection du Mercure galant ou celle de la Gazette de France, pour être édifié sur l'étonnante somptuosité des horloges de ce temps. Malheureusement leurs vastes dimensions leur ont été fatales. La plupart ont été détruites, et parmi celles qui nous sont restées il en est beaucoup qui sont loin de présenter ces grandes qualités de composition et de facture. Dans ce nombre il faut comprendre presque toutes les horloges dont la gaine sert de logement au long balancier qui commença d'être usité à cette époque.

Lorsque l'importante application de Huygens eut révolutionné le bel art qui nous occupe et se fut imposée aux horlogers de tous les pays, il suffît à ceux-ci de réunir la gaine à la boîte qu'elle portait, pour que l'horloge moderne, avec sa disposition en hauteur, se trouvât défînitivement constituée. Toutefois, dans les premières horloges à pendule, la dualité primitive demeura apparente; et alors même que déjà elle n'existait plus, la séparation entre la gaine et la boîte sembla encore persister (voir fij?. 70) . Plus tard, on

Fig. 70. - Module . r r ' ^ . ,! .

d'horloge à gaine, crut bien faire en supprimant cette divi- (DessindeD.Marot.) gj^^, moins illogique qu'elle peut paraître, et qui, partageant cette longue et maigre surface en un certain nombre démembres distincts et superposés, permettait de donner à chacun d'eux des proportions moins étriquées et plus capables de satisfaire les exigences de la plastique. Les résultats de cette suppression furent on ne peut plus

fâcheux, et, en effet, on chercherait vainement — parmi les nombreux spécimens de ces grandes horloges à longue gaine quelexviii® siècle nous a laissés — une suite de modèles comparables à ceux dessinés parD. Marot ou par Le Pautre. A de très rares exceptions près, elles présentent toutes des proportions antiplastiques, et leurs formes étriquées, bien loin de satisfaire l'œil, Tinquiètent au contraire et le chagrinent. '

Ce n'est pas que les ébénistes du siècle dernier n'aient point fait quelques efforts, pour exécuter sur ce thème ingrat des variations brillantes. Jusqu'en 1750 ils s'ingénièrent, en contournant les formes de leurs enveloppes , à exprimer extérieurement la disposition de leur mécanisme interne, mais sans atteindre le résultat qu'ils cherchaient, parce que, dans cet asservissement de la forme extérieure à l'organisme, les lois les plus élémentaires de la décoration se trouvaient méconnues. La plupart des gaines exécutées dans cet esprit produisent en effet l'impression ridicule de mannequins auxquels on a oublié de mettre des bras*.

Plus tard, les formes rigides étant devenues à la mode, les boîtes affectèrent la figure de longs rectangles, ce qui les fit ressembler à des boîtes à momies ou à des cercueils plantés debout. Il ne faut point, du reste, se montrer trop surpris que la science devenue la première et la plus haute préoccupation des horlogers illustres dont notre pays s'honore, des Le Roy, des Lebon, des Lépine, des Lepaute des Berthoud, des Rivaz, des Dutestu, etc., leur ait fait reléguer au second plan, dédaigner même cette élégance extérieure qui, chez leurs devanciers, accompagnait et complétait si bien les productions de leur art. La plupart des chronomètres construits par ces célèbres mathématiciens,

1. Les plus belles horlog^es de ce temps n'échappent pas à cette loi fatale, et le chef-d'œuvre de Passement, de Dauthiau et de Caffîeri, qui orne à Versailles le cabinet des pendules, présente lui-même cette figure au moins étrange.

s'ils sont d'un prix inestimable au point de vue du mécanisme, sont, en effet, quant à la forme et à la décoration extérieure, d'une sécheresse absolue ; et dans toute cette admirable collection de chefs-d'œuvre chronométriques que possède notre Conservatoire des Arts et Métiers, et qui portent la signature de Berthoud, de Thiout, de Janvier, c'est à peine si Ton trouverait un ou deux modèles absolument dignes d'être imités.

Est-ce à dire que le problème que nos aïeux ne se sont point donné la peine de résoudre soit insoluble ? Nous ne le croyons pas, et il suffit, pour s'en convaincre, d'étudier la construction des enveloppes, non seulement en tenant compte de leur raison d'être, mais en s'inspira nt aussi des exigences décoratives. Que sont, en effet, ces vastes boîtes ? Des meubles en bois, et ces meubles, comme tous leurs congénères, obéissent à certaines règles qui en déterminent les proportions, et ne peuvent jamais être impunément méconnues.

Or, dans notre traité de Idi Menuiserie^, nous avons établi que tout meuble se présentant géométralement sous la forme d'un rectangle, doit maintenir ses dimensions respectives dans certaines limites proportionnelles, qu'il ne faut jamais dépasser. Ces limites, on s'en souvient, partent du carré parfait, pour aboutir à un parallélogramme dont la longueur est le double de la largeur. L'expérience indique, en outre, les chiffres 2 et 3 comme fournissant le rapport le plus convenable entre ces deux dimensions. Voyons donc s'il ne nous est pas possible d'établir, dans la construction de notre horloge, certaines divisions logiques nous permettant de donner à chacune des parties dont se compose ce tout, des proportions agréables à l'œil.

Notez qu'en opérant cette division, nous ne commettons aucun acte irrationnel. Un buffet, parce qu'il a deux corps, ne cesse pas d'être un buffet. Un cabinet placé sur son pied,

Page 1