La Mesure du temps , p
remarques personnelles qu'ils pouvaient faire, la constatation de la grandeur de leur ombre ou la situation des astres au-dessus de l'horizon.
Ce fut seulement en 491 que le sénat fît établir un gnomon sur le Forum, et à partir de ce moment les horaires commencèrent à se multiplier en Italie et à revêtir les formes les plus variées. Ajoutons que cette propagation d'un appareil si utile ne constitua pas un fait aussi simple que pourrait le croire le lecteur inexpérimenté. Ainsi que le remarque fort bien Vitruve dans l'étude qu'il nous a laissée de ces premiers monuments d'horlogerie, « l'ombre du gnomon équinoxial possède une longueur différente à Athènes, à Alexandrie, à Rome, et varie suivant les lieux de la terre. Aussi les plans de ces sortes d'horloges présententils de très grandes différences, suivant les changements de localité. »
Des calculs savants étaient par conséquent nécessaires pour établir chacun de ces gnomons, et ces calculs étaient d'autant plus délicats que d'un jour à l'autre la position de la terre relativement au soleil varie, et qu'il faut tenir compte de ces variations journalières pour connaître l'heure avec une certaine exactitude. C'est ce que Vitruve explique fort bien lorsqu'il ajoute : « C'est d'après la grandeur des ombres équinoxiales qu'on décrit la figure des analèmes au moyen desquels on tire, suivant la situation des lieux et l'ombre du gnomon, les lignes qui indiquent les heures. L'analème est un instrument réglé d'après le cours du soleil, et dû à l'observation des ombres qui décroissent à partir du solstice d'hiver ; il sert, à l'aide de l'équerre et du compas, à décrire les effets de cet astre dans le monde. »
La construction d'un gnomon ou l'adaptation d'un édifice préexistant à l'établissement d'un appareil de ce genre nécessitait donc des précautions exceptionnelles. C'est pourquoi l'histoire a soigneusement enregistré la création d'un certain nombre de ces horaires. Sous le règne d'Au-
guste, un mathématicien nommé Manlius transforma en gnomon un obélisque haut de plus de cent pieds que ce prince avait érigé dans le Champ de Mars. « Cet obélisque se voit encore à Rome, écrit l'illustre Lalande, quoique abattu et fracassé * . » Vers le milieu du xviii° siècle on mit au jour, dans les fouilles exécutées à Tusculum, un gnomon dont le style avait la forme d'un priape. Au surplus, ces appareils devinrent d'un usage général dans presque tous les pays du globe. On en a découvert en Egypte, en Chine, en Perse et jusqu'en Amérique 2.
En 1278, Cocheou King édifia à Pékin un gnomon de quarante pieds. En 1430, UlugBeg en construisit un autre à Samarcande qui ne mesurait pas moins de cent soixantecinq pieds de hauteur.
Enfin, au commencement du xvi® siècle^, Marguerite d'Autriche fit exécuter sur l'esplanade qui précède l'église de Brou un gnomon d'une espèce unique, et qui se distinguait de tous ceux connus jusque-là en ce qu'il était dépourvu de style. Celui-ci était fourni par la personne même qui voulait connaître l'heure. Cette personne se plaçait sur une longue dalle, où se trouvaient inscrites sur deux lignes parallèles, les initiales des douze mois de l'année, en ayant soin de se rapprocher autant que possible de la lettre correspondant au mois dans lequel on se trouvait, et son ombre allait se projeter sur le chiffre indiquant l'heure.
Ces chiffres, qu'on peut voir encore, et dont le tracé décrit une courbe elliptique, sont espacés inégalement entre eux, et dans leur disposition on a tenu compte de la projection de l'ombre à chaque heure du jour. Ils sont au nombre
1. Lalande donne, au volume IV de son Voyage en Italie^ une description de ce monument, qui nous a également valu un savant ouvrage de Bandini : Dell* Obelisco de Cesare AugustOy publié à Rome, in-fol., 1750.
2. Voir Garcilaso de la Vega, Comentarios reaies de los Incas,
1 â. La construction de l'église de Brou fut commencée en 1511. Elle fut achevée en 1536. , , , ■ .
de vingt-quatre et consistent en cubes de pierre gravés. Jadis ils étaient faits de grands carreaux en terre cuite portant des chiffres émaillés. Le passage continuel des fidèles eut à la longue raison de l'émail d'abord , et ensuite des briques elles-mêmes, et ce singulier horaire était à la veille de disparaître pour toujours, quand, en 1750, l'illustre Lalande, originaire de Bourg, le rétablit à ses frais. Bien mieux, dans un mémoire inséré dans le Recueil de l'Académie des sciences pour l'année 1757 *, il prit la peine d'expliquer au monde savant la curieuse construction de cet appareil unique.
On comprend que le style mouvant du gnomon de Brou n'ait jamais pu donner que des indications fort approximatives. L'ombre des grands gnomons dont nous venons de parler, bien que présentant des profils moins incertains et bien que le climat leur fût plus favorable, ne laissait pas non plus que de manquer parfois
de netteté. Il était souvent difficile :
de lire exactement les indications • ""-- -. __" : ' '
fournies par une ombre portée , Fig. 8. — Gnomon de SuUy.
. ^. , , ,. ^ (BQLISB SAINT-SULPICE.)
projetée a une longue distance.
Pour donner plus de précision aux renseignements donnés
1. Cet appareil, exceptionnel en son genre , est de nouveau à la yeille de disparaître, et se trouve en partie enfoui sous la terre et les gravats
par ces appareils, on substitua à la pointe qui généralement terminait le style, un disque de m'étal percé à son centre d'un trou rond et de petit calibre. La lumière solaire, en passant par ce trou, faisait sur le sol une tache lumineuse se détachant au milieu d'un cercle foncé, et les indications devinrent ainsi plus exactement et plus facilement perceptibles.
Cette modification amena les astronomes à attribuer une autre forme à leurs gnomons. Au lieu d'élever en plein air des aiguilles ou des styles d'une hauteur considérable, on perça dans la voûte de monuments existants, en ayant soin de choisir une orientation convenable, un trou analogue à ceux qui traversaient les disques dont nous venons de parler. La lumière passant par ce trou allait se projeter ensuite sur la paroi opposée ou sur le sol ; et ceux-ci, pourvus d'une méridienne graduée avec soin, fournirent désormais les indications qu'on demandait précédemment aux gnomons érigés en plein air.
C'est d'après ce principe que furent établis au xv® siècle par Paul Toscanella * le gnomon de la cathédrale de Florence, celui de l'église Saint-Pétrone de Bologne, construit par le P. Ignace Dante en 1575, revu et complété de 1653 à 1655 par le célèbre Cassini; la méridienne de la grande salle de l'observatoire de Paris, exécutée par Picard en 1669 et refaite en 1730 par le fils Cassini, qui ne fut guère moins célèbre que son père ; le gnomon des Chartreux de Rome, commandé en 1701 par le pape Clément XI à François Bianchini et à J.-P. Maraldi, neveu de Cassini; le fameux gnomon de l'église Saint-Sulpice, à Paris, établi en 1728 par l'horloger Sully et augmenté et perfectionné en 1743 par Lemonnier, membre de l'Académie des sciences; et enfin
proTenant de la restauration du portail. Il semble qu*il mériterait un meilleur sort, à cause de sa construction si particulière, et des noms justement célèbres qui se rattachent à son histoire. 1. Mort en 1481.
celui qu'on peut voir encore à Versailles dans la chambre dite des Pendules.
Hâtons-nous de constater que tous ces beaux et savants ouvrages furent édifiés bien moins dans le but de faire connaître Theure, que désormais, et grâce à d'autres appareils moins capricieux, il était facile de savoir, que pour pouvoir procéder à des observations astronomiques. L'époque des fêtes mobiles de l'Église catholique se réglant sur la constatation de l'équinoxe, et celui-ci variant d'une année à l'autre, il importait au clergé de savoir exactement quels jours équinoxes et solstices doivent se produire. Tel fut le point de départ de ces observations, qui servirent par la suite aux progrès de la science, mais qui sortent du cadre étroit que nous nous sommes tracé, car elles rentrent dans le domaine de la chronométrîe astronomique.
Quant à la décoration de ces divers gnomons, point essentiel de notre étude, si elle fut parfois d'une simplicité quelque peu rudimentaire, par contre elle comporta dans d'autres circonstances un déploiement d'ornementation voisin de la somptuosité. Tout le monde a pu voir dans l'église Saint-Sulpice le beau gnomon de Sully, qui affecte la forme d'un gracieux obélisque*. Celui construit à Rome par Bianchini était orné de figures représentant les signes du zodiaque incrustés dans le marbre, et d'étoiles en bronze doré qui faisaient considérer, par l'astronome Lalande, ce monument comme le plus riche et le plus orné en son genre de tous ceux qui existaient de son temps.
Enfin, il appartenait au xviii® siècle, plus frivole que les siècles précédents, de faire servir ces sortes d'appareils à la distraction des badauds et à l'amusement du public. En
1. Il conTÎent de remarquer que la forme d'obélisque qu'affecte le gnomon de Saint-Sulpice n'a aucune relation avec le genre de services que rend cet appareil, et qu'elle lui a été donnée vraisemblablement en commémoration de la structure la plus généralement adoptée pour les gnomons antiques.
2f2 L'HORLOGERIE
1783*, le sieur Régnier, «mécanicien du duc de Chartres », appliqua le système des gnomons à disques évidés à la confection de petits appareils de physique amusante.
Au lieu de laisser le trou du disque libre, il le garnit d'une lentille assez forte pour que les rayons du soleil passant au méridien, et concentrés par l'effet de cette lentille sur quelques grains de poudre, pussent enflammer celleci et mettre en mouvement un ressort, qui faisait, à son tour, agir un carillon indiquant l'heure précise de midi.
Le sieur Régnier construisit plusieurs de ces appareils pour des jardins publics de Paris ; il en fît également un pour la ville de Semur en Auxois, alors sa résidence ; mais il fut bientôt distancé par le sieur Rousseau qui à la musique discrète du carillon substitua la détonation plus guerrière d'une petite pièce d'artillerie , et établit le premier canon de ce genre qui fut au Palais-Royal.
Ces derniers appareils, bien que constituant de véritables horloges, puisqu'ils ont pour mission de nous faire connaître l'heure, doivent être considérés comme des instruments purement exceptionnels. Il en est de même des gnomons, qui, nous venons de le dire, ne peuvent être construits deux fois de suite dans les mêmes conditions, et dont l'organisme, si l'on peut employer ce mot, gouverne la décoration et la forme.
Il est donc impossible d'indiquer pour l'ornementation de ces appareils des règles générales, puisqu'il ne s'agit dans l'espèce que de cas essentiellement particuliers.