La Nature, n« 915 (15 décembre 1890), p
cadran solaire qu'on voit dans la grande cour de la Sorbonne (fîg. 10) semblera un modèle à suivre. La disposition est convenable à tous égards, et son ornementation, suffisamment développée pour encadrer dignement Touvrage,
Fig. 11. — Cadran solaire du 122 do la rue de Rivoli.
ne nuit en rien à la claire vision du style et de ses indications. Plus simples encore sont les trois cadrans oriental, méridional, occidental qu'on peut voir dans la cour d'honneur de l'hôtel des Invalides et qui, restaurés il y a une quinzaine d'années, donnent les heures babyloniques et ita^ liques ^. Enfin, n'oublions pas de dire un mot du remarqua-
1 . Les Babyloniens faisaient commencer le jour au coucher du so*
ble cadran exécuté il y a une trentaine d'années sur la façade de la maison qui porte le n^ 122 de la rue de Rivoli, œuvre du sculpteur Gruyère, artiste de grand talent et ancien prix de Rome. Cette jolie décoration associe dans une mesure heureuse un' certain nombre de figures accessoires au motif principal, etc. Par une remarquable répartition des petits génies sur les pleins delà construction, elle rend l'orne-
Fig. 12. — Fragment de cadran antique rapporté de Syrie par M. Renan. (conservatoire des arts et métiers.)
mentation de la façade entière solidaire de ce solaire [d'un nouveau genre.
Les trois sortes de cadrans que nous venons de passer en revue constituent, comme leurs ancêtres les gnomons dont nous avons parlé dans notre précédent chapitre, des appareils fixes, devenus des immeubles véritables par leur structure et par lenr destination. Indépendamment de ces appareils, on a senti, dès la plus haute antiquité, la nécessité d'en confectionner de mobiles qui fussent indépendants de toute construction préexistante et qui, par conséquent,
leil, les Romains au lever de cet astre ; de là deux façons de compter les heures très différentes, et celles-ci, suivant qu'elles étaient comptées d'une façon ou de l'autre, reçurent le nom d'heures babyloniques et d'heures italiques.
pussent être normalement orientés. La plupart des cadrans décrits par Vitruve et que nous mentionnons en tête de ce chapitre rentrent dans ce cas.
En 1746, le P. Boscovich trouva en Italie un de ces cadrans, « en hémicycle creusé dans un cube et construit sur un plan déclinant », dont l'invention est attribuée au Ghaldéen Bérose. Tout récemment, nous avons pu voir en Algérie, à Hammam Meskoutine (fig. 14), un appareil du
Flg. 13. — Même cadran complété et restitué par le colonel Laussedat. (conservatoire des arts et métiers.)
même genre découvert il y a un an ou deux à Announa, sous les ruines de Tancienne Tibilis. On en peut conclure que cette forme de cadran était assez généralement usitée. Le conservatoire des Arts et Métiers possède un fragment de cadran conique, dans le genre de ceux dont Vitruve attribue l'invention à Dionysiodorus. Ce fragment, découvert en Syrie par M. Renan, a permis à M. le colonel Laussedat de restituer intégralement un de ces appareils, restitution que le Conservatoire possède également dans ses riches vitrines. Enfin , nous avons constaté que plusieurs savants s'étaient, bi^n avant notre ère, préoccupés de construire ce qu'on appelait alors des vlatoriq, pensllla;
c'est-à-dire des cadrans portatifs pouvant être utilisés en voyage.
En 1755, dans les fouilles opérées à Herculanum, on mit au jour un petit cadran de cuivre argenté se rapprochant comme aspect, à ce qu'écrit Lalande, de la forme d'un jambon. Sur l'une des faces de cet étrange objet, qui pouvait s'accrocher à la muraille à l'aide d'un anneau, on remarquait sept lignes perpendiculaires où était indiquée pour chaque mois la longueur de l'ombre aux différentes heures du jour. Ces indications étaient fournies par des lignes courbes venant couper les perpendiculaires. On ne put trouver le style qui complétait ce curieux instrument, mais il était facile de constater que l'aiguille originelle devait se mouvoir sur la ligne horizontale placée au sommet du cadran, et qu'on devait la faire avancer ou reculer suivant le mois, afin qu'elle marquât, par l'incidence de son ombre, l'heure exacte.
Au Moyen Age, on construisit également un certain nombre de ces petits cadrans portatifs, la plupart de forme circulaire ou enfermés dans des boîtes hexagonales, octogonales ou carrées. On en fit aussi de formes et de constructions fort différentes. A partfr du xiv® siècle, les Inventaires princiers et royaux en mentionnent souvent. Beaucoup sont d'une rare magnificence, constituent de véritables bijoux, et attestent par leur luxe même le prix qu'on attachait à leur possession, h' Inventaire de Charles V en décrit plusieurs qui sont en or, ornés de perles et de camées. L'Inventaire de Charles VI nous apprend que ce prince emportait dans ses déplacements a un cadran d'argent rond, esmaillé, (enfermé) en un estuy de cuir bien ouvré d'ymaiges D.Dans les Inventaires, testaments, estimations, etc., des reines et princesses, nous en avons relevé quelques-uns qui étaient en ivoire. Nous citerons notamment Vlnven^ taire de Marguerite d'Autriche y où l'on remarque a deux cadrans d'yvoire, l'ungrond, l'aultre carré, sur ung pillier
de mesme yvoire ». Dans celui de Catherine de Médicis on note également un cadran du même genre. La mode de ces jolis appareils se continua, au surplus, jusqu^au milieu du XVII® siècle. A cette époque ils servaient surtout à régler les montres, qui, médiocrement construites, avaient grand besoin qu*on les remît dans le droit chemin. Bien que nous ayons résolu de passer sous silence ce qui, dans la construction de ces appareils, est purement scientifique, il nous est bien difficile cependant de ne pas dire quelques mots de la théorie sur laquelle repose rétablissement de ces gracieux petits meubles.
Nous avons vu plus haut que, dans TAntiquité, on était persuadé que la calotte céleste et les astres qu'elle comporte étaient animés d'un
mouvement régulier autour ^'\X^''^tZ:^X:ZZ!'"' de la terre, évoluant sur un
axe appuyé lui-même sur deux points, que les Grecs nommaient TtoXot, et auxquels nous avons conservé le nom de pôles. Les Anciens, nous l'avons vu également, avaient remarqué que l'inclinaison et la longueur proportionnelle de l'ombre variaient suivant la position des localités *. Pour que l'appareil pût fonctionner, il fallait donc en premier lieu qu'il fût orienté, c'est-à-dire que son style fût parallèle à cet axe du monde autour duquel le soleil était censé tourner.
1. a On a tu, écrit Vitruve, que l'ombre du gnomon équinoxial a une grandeur différente à Athènes, à Alexandrie, à Rome, à Plaisance et dans les autres lieux de la terre. Voilà pourquoi les cadrans présentent de si grandes différences dans leur plan, suivant le changement des lieux. » (Vitruve, Architecture^ IX, 1.)
et par conséquent que sa pointe fût dirigée vers le pôle ; il fallait, secondement, que l'inclinaison du style fût proportionnée à la latitude du lieu.
Au Moyen Age, les connaissances astronomiques n'étaient pas beaucoup plus avancées que dans le monde antique, mais on possédait la boussole, grand avantage qui permettait d'orienter sans hésitation l'instrument. Aussi la plupart de ces cadrans portatifs que l'on conserve encore, sont-ils munis d'une boussole. En outre, les constructeurs de cadrans avaient soin de compléter leur appareil, à l'aide d'un tableau indiquant la latitude des localités les plus fréquentées et l'inclinaison correspondante de l'aiguille servant de style. Celle-ci pouvant se mouvoir sur un arc de cercle gradué, il était permis de cette façon de gratifier ces petits cadrans d'un fonc- ^' ^^ T. .-. j 1- tionnement à peu près exact.
Fig. 15. — Petit cadran cubique avec * '^
orientations diverses. Ce que nous venons d'expli-
{xvii* siec e.) quer suffit à faire comprendre
l'étonnante variété de formes que l'ingéniosité sans cesse en éveil de nos pères sut faire prendre à ces instruments. Autant de manières de résoudre le problème posé , autant de cadrans différents comme aspect et comme structure. On en fit en forme d'anneaux, de cubes, munis sur cinq de leurs faces de styles de cuivre [ûg. 15); on donna à certains d*entre eux l'apparence de petits cylindres verticaux, porteurs d'un style (fig. 18). Enfin, la fantaisie venant bro-
cher sur le tout, quelques-uns revêtirent Faspect de meubles au moins singuliers, de coffrets, de vases, voire de mandolines. Tant il est vrai que la verve créatrice de nos ancêtres était inépuisable . Mais le plus grand nombre, nous l'avons dit, continuèrent d'être enfermés dans de petites boîtes carrées, rondes, octogonales ou hexagonales , constituant souvent de véritables bijoux, jusqu'au jour où la mode les fit remplacer par les montres.
Qu'on ne s'y trompe pas,
toutefois, les plus perfection- Fig. le. — Petit cadran de voyage nés de ces appareils au point en cuivre ciselé et dor*
de vue de la construction n'ont cessé d'être d'une utilité réelle qu'à une époque relativement récente. Le cadran solaire de précision , jusqu'à l'invention du télégraphe électrique, était à peu près indispensable à nos horlogers de petites villes pour contrôler la marche de leurs montres.
Ces instruments, dépouillés de toute vaine ornementation, mais d'une construction très précise, se complétaient d'une table d'équation qui, placée dans un endroit bien ^*«- *^- -Petit ««dran de voyage
'-,,,,, en cuivre ciselé et dore.
visible, indiquait pour chaque
jour de l'année l'heure du passage du soleil au méridien. Le télégraphe, en permettant à nos observatoires de transmettre, chaque jour et jusque dans nos villages, un signal d'heure, a mis fin à ces opérations de contrôle qui, il y a cinquante ans, avaient encore leur raison d'être et qui ont absolument cessé d'être pratiquées.
On en peut dire autant des cadrans solaires muraux, que personne aujourd'hui ne songe plus à consulter. Casanova, traversant le Palais-Royal vers 1750, s'étonnait de voir « beaucoup de monde dans un coin du jardin se tenant le nez en l'air,... attentif à la méridienne, chacun sa montre à la main pour la régler au point de midi ». De nos jours,
c'est aux horloges publiques, aussi nombreuses qu'on peut le souhaiter, et marchant avçc une exactitude suffisante, que les citadins jaloux de posséder l'heure précise demandent ce genre de services. Encore les progrès réalisés depuis vingt ans par l'horlogerie civile rendent-ils ces rectifications de moins en moins nécessaires.
Les cadrans solaires privée et publics, mobiles ou immobilisés, sont donc appelés fatalement à disparaître dans un temps assez prochain, en tant qu'instruments d'horlogerie.
C'est en vain que quelques
Fig. 18. - Cadran cylindrique de ^ggais curieuX OUt été teutés poche, en bois tourné et gravé.
depuis un siècle pour ramener l'attention sur ces appareils démodés. La plus intéressante de ces tentatives fut certainement celle du sieur Rousseau, qui essaya de leur rendre une partie de la faveur dont ils avaient joui, en construisant des cadrans solaires sur glace qu'il nomma « parlants ». Il ne pouvait réussir, toutefois, dans une entreprise condamnée d'avance. Le goût n'était plus à ces sortes d'observations, et l'utilité des cadrans solaires est devenue depuis lors de plus en plus discutable.