CULTURE FORCÉE DU MUGUET
Le Muguet, cette charmante fleur printani^e de nos bois, jouit, parait-il, d'une grande faveur en Allemagne, et pendant l'hiver, il concourt avec les Jacinthes, Tulipes, Azalées, etc., à la décoration des appartements. On le force pour en avoir dès Noël, el cette culture forcée est, dit-on, bien plus difficile que la culture des plantes à oignons en général. Voici, d'après une note publiée sur ce sujet dans le journal de M. Karl Koch, de Berlin {Wochenschrift fur Gartnerei- und Pflanzenkunde)fCom, ment les jardiniers allemands procèdent dans cette culture :
A l'automne on se procure des rhizomes de Muguet. On nettoie bien ceux qui sont de force à fleurir, et on les met, par 10 à 1 2, dans des pots remplis d'une terre quelconque, mais bien perméable, car dans cette culture les plantes n'émettent point de tacines ; elles vivent des sucs nourriciers emmagasinés dans le rhizome. Toute la difficulté est dans l'application de la température atmosphérique. Les serres en usage pour le forçage des
liugtietifi sont très-basses, mais parfaiteme&tcloses^ et calfeutrées en dehors avec du fumier. Aussitôt que les bâches sont remplies de pots de Muguet, on cbaùfie de manière à élever de suite la température à 25 ou 30 degrés Réaumur^ et à la maintenir oongtaittiôent, jour et nuit, à cette élévation, sans aucune variation ; la moindre négligence dans te maintien de la chaleur et de Thùmidité pendant une seule nuit suffit pour compromettre le succès de l'opération.
Les plants mis ainsi ôA serre fleurissent au bout de ttois semaines.
Pendant là première période de culture qui est le réveil, on iient les pots plongés entièrement clans le sable ou de la moussé^ et Ton veille à ce que ce sol factice soit constamment humide^ surtout là mousse qui recouvre les pots ; car si bette mous«e se sèche une seule fois, on regarde l'opération comme mauvaise, le Succès comme compromis.
Dès Tapparition des pousses à la surface de la terre ou dé la mousse> on place les pots plus près de la lumière, et on maintient toujours la même température, la même humidité de l'air, jusqu'à parfaite fleuraison.
C'est ainsi que les jardiniers de Berlin chauffent le Muguet pour Tobtenir en fleurs pendant l'hiver à partir des fêtefs de No6l; seulement, plus on approche de l'époque normale de la floraison, moins il faut de chaleur ; par conséquent ils ne tiennent pas la température intérieure de la serre aussi élevée qu*au début de Fopération.
Hdi^mann.
VOYAGEURS COLLECTEUS DE L'HOHTICULTURE.
FrançùiS'André Michaux (suite).
Arrivé a Charlestown le 9 octobre suivant^ François Afichaut fut atteint, aussitôt^ de la fièvre jaune qui sévissait alots dans
cette ^âtle. Ce n'est qa après guérison qu'il pat se rendre à la pépinière située^ 3 lieues de là. Il y passa Thiver et se readit au printemps suivant à New- York, où se trouvait le second jardin créé par son père.
Après l'inspection de cet établissement, Michaux se mit à herboriser dans le New-Jersey , où il découvrit plusieurs espèces de Noyers et de Chênes^ et put établir la distinction spécifique des Quercus tinctoria et Quercus coccinea.
Après un court séjour à New- York, Michaux partit pour Philadelphie, accompagné d'un officier américain, traversant le Lancasler, Colombia, York, et franchissant les monts AUéghanys ou montagnes Bleuesi, dont les pentes sont couvertes d'épaisses forêts, et dans lesquelles il n'y a aucune habitation. Ayant appris qu'il existait, près de West-Liberty, un arbrisseau dont les fruits fournissaient une excellente huile, et qui pouvait supporter le climat des contrées septentrionales, il pénétra seul dans les montagnes pour trouver ce précieux végétal.
Pendant ce voyage, Michaux n'eut pas seulement à Supporter les ennuis de la fatigue et des dangers, il eut encore à subir les tourments de la soif et de la faim. Arrivé à Pittsburg le 1 1 juillet, il alla à Wherling et descendit l'Ohio jusqu'à Maysville, et se rendit à Nashville. Après un séjour d'environ un mois, dans cette riche et fertile vallée de l'Ohio, Michaux se remit en marche; revint à Gharlestown en passant par Fort-Blunt, Wert-Point etKnoxville, et il pénétrait, sans guide, au milieu des forêts immenses qui couvrent les hautes mon- *tngnes formant les limites des Etats du Tennessee et de la Caroline du Nord, mettant deux journées à les traverser, sans rencontrer la plus humble habitation^ souffrant de fatigue et de faim. Il parvint, épuisé, à une ferme située jsur les bords de la rivière de Doë. Cette ferme était habitée par un Américain qui avait beaucoup connu André Michaux, et qui le retint quinze jours auprès de lui pDur lui parler de son père. Pendapt ce court
et agréable séjour à la ferme 4e Doô-River, un fatal événement avait lieu sur les côtes de Madagascar : André Michaux succombai t, yictime de son amour pour Ja science. « J'étais bien loin dépenser, dit François Michaux, qu'à peu près à la même époque où cet homme m'entretenait de son ancien compagnon, je perdais, sur les côtes de l'île de Madagascar, un père chéri, qui mourait nictime de son zèle pour l'histoire naturelle. »
Après avoir parcouru eu trois mois un espace de 600 lieues, le jeûne Michaux rentrait à Charlestown au mois d'octobre 4802, et, le 26 mars suivant, il débarquait en France.
Ce premier voyage que François Michaux fit seul en Amérique, fut riche en récolte et en observations. Tout en collectionnant les arbres forestiers qu'il croyait capables de supporter le climat de la France, il s'enquérait^ auprès des habitants, colons ou indigènes, des propriétés des bois, de leur prix en forêts, des frais d'eitploitation, etc.; et, imitant son père, ^il donnait des conseils aux fermiers sur les arbres et les plantes' qu'il conviendrait de propager sur le sol des Etats- Unis.
Dé retour à Paris, riche de notes et d'observations il s'empressa de terminer le grand ouvrage commencé par son père, r Histoire des Chênes d'Amérique; il contribua aussi à la publication de la Flora berealis americana^ et il fit paraître la rela* tion de son voyage à Fouest des monts Alléghanys. Plus tard il exposait, dans un mémoire présenté à la Société d'agriculture, ses idées sur la naturalisation en France des arbres forestiers de l'Amérique du Nord; sur les avantages qu'on en pourrait tirer pour le reboisement des montagnes, et il appelait surtout l'attention sur l'Orme rouge, le Chéne-saule, le Cèdre blanc et le Cyprès chauve, pour le reboisement des terrains marécageux.,
Dans ce mémoire, Michaux proposait d'envoyer en Amérique un naturaliste qui serait chargé de récolter des gi^aines et
des plante, et d'étudier en môme temps les esswees les plus iQtér€iSsa&(eâ au point de vue de Là botaolqu^ et de la sylviGulture* Le ^uvernemeut de Napoléon i"" accota la, proposition, et le fils Michaux fut chargé de cette mission. La 5 iémev 1806, rintrepide naturaliste s'embarquait à Bor<» deaux en destination de Gharlestotrn ; mais trois Jours après, le bâtim^t qui le portait fut accosté et capturé par un, navire de guerre anglais, et conduit à Halifax. Michaux, prisonnier, fut traité cependant avec déférence par le capitaine, qui prit en considération sa mission scientifique ; il fut transféré sur le navire anglais qui; continnant sa croisière, relâcha aux iles Bermudes, et Michaux fut autorisé à les explorer ; plus lard, le capitaine lui ayant donné la lil>erté, il pui s'enxbarquer pour les £iats-Ums,
Dès son arrivée, Michaux explora d'ahord TEtat du Maine, région la plus froide des Etats-Unis, et, se dirigeant ensuite v^s le sud, il parvint en Géorgie, dont le clûnat est aussi ch^ud que celui des Antilles. Puis il visita, pendant les trois ans que * dura ce voyage, Tinlérieur des terres. Il fît une première excursion tout le long des rivières Kennebeck et Sandy ; une deuxième au lac Chanplain ; une troisième aux lacs Ontario et Erié; une quatrième aux rivières Monongobela et Ohio en Philadelphie ; une cinquième et dernière aux sources des ri-» vièrea de Savannah et Oconée. Jl parcourut ainsi, en tous sens, un pays aussi grand que l'Europe entière. Nous voudrions le suivre pas à pas dans toutes ces excursions , et faire assi^ ter nos lecteurs à ses découvertes; mais le cadre de cette puUication ne nous permet pas de nous étendre aussi longue-^ ment. Nous laisserons donc cet intrépide explorateur aller seul au milieu des forets sans fin qu'il a visitées, pour le re* trouver, au moment de son retour, à New -York, point central de ses opérations scientifiques, et à New- Jersey, où était la pépinière de son père, qui n'avait pas été vendue, et dans laquellç
il déposait les plantes et arbres destmég à la Frsnce. C'est là qu'il veoart se reposer des fatigues de ses voyages» et qu'il mettait de Tordre dans ses notes, dans son journal et dans ses collections»
François Michaux revint en France, laissant en Amérique de nombreux amis. Son retour dans sa patrie prouve» une fois de plus son courage et son insouciance du danger. C'était à Tépoque de Finvenlion des bateaux à vapeur, et voici ce que raconte 'M. Louis Figuier, d'après un recueil anglais, dans son histoire ^ des découvertes industrielles et scientifiques, au sujet du premier voyageur conduit par Fulton :
■ Bien que le premier voyage du bateau à 'vapeur de FuUoo eât été annoncé par les journaux, aucun voyageur ne se présenta, et ce ne fut qu'au retour d'Âlbany qu'un habitant de New-York psa tenter l'aventure , et eut le courage de retourner chez lui sur le bateau le Cl^rmont, qui allait redescendre le fleuve.
» En entrant sur le bateau pour y régler le prix de iop voyage, l'habitant de New- Yoit n'y trouva qu'un honune occupé à écrire dans sa cabine ; c'était Fulion.
• '^ N'allez-vous pas, lui dit-il, redescendre à New- York avec votre bateau 1
t — Oui, répondit Fulton, je vais essayer d'y parvenir.
» ^— Pourriez-voiii me donner passage i bord?
ï» ^— Assurément, si vous êtes décidé à courir les mômes chances que nous.
» L'habitant de New-York demande alors le prix du passage, et six dollars furent comptés .
» Fulion demeura immobile et silencieux^ contemplant, comme absorbé dans ses pensées, l'argent déposé dans sa main. Le passager craignit d'avoir commis quelque méprise.
x> -*- Mais n'est-ce pas lace que vous m'avex demandé Y
tt  ces mots, Fulton, sortant de sa rêverie, porta son regard sur rétranger, et laissa vpir une grosse larme roulant dans ses yeux.
» — Excusez*moi, dit-il alors d'une voix altérée; Je songeais que ces six dollars sont le premier salaire qu'aient encore obtenu mes longs travaux sur la navigation à vapeur. }e voudrais bien, ajouta-t il en prenant là main du passager, consacrer le souvenir de ce moment en vous priant de partager avec moi une bouteille de vin, mais je suis trop pauvre ppur vous l'offrir. J'espère cependant être à même de me dédommager la première fois que nous nous rencontrerons. »
Ce voyageur, qui ne craignît pas de s'exposer ainsi sur le premier bateau à vapeur, était François- André Michaux. De ce moment il s'établit entre ces deux hommes une liaison d'amitié qui n'a fini qu'avec la vie. Michaux aimait à raconter cet épisode ; il était venu à Fulton, disait-il, moins par curiosité que pour l'encourager et lui faire oubliei* l'indifférence de ses concitoyens en présence d'une découverte incomprise alors. Ces deux hommes étaient faits pour s'entendre, car Michaux, lui aussi, eut à oubher pliis que l'indifférence de ses compatriotes. F. Herincq.
(A continuer.)