‹ L'horticulteur français de (volume 3)Chapitre 111 sur 162 · DE L'EMPLOI DES POMMES DE TERRE MALADES · texte numérisé non relu

DE L'EMPLOI DES POMMES DE TERRE MALADES

Depuis l'année 1845, époque à laquelle se manifesta pour la première fois en Europe la maladie de la Pomme de terre, un grand nombre d'agriculteurs et de savants cherchèrent nonseulement les causes de ce fléau, mais encore les remèdes efficaces pour prévenir ses ravages. Ainsi, les uns placèrent dans les poquets, comme préservatifs au moment de la plantation, du sel marin, de la sciure de bois, des cendrons de chaux, du poussier de charbon, des cendres communes, du tan, etc. D'autres firent macérer les tubercules, avant de les semer, pendant une demi-heure environ, dans une dissolution de chaux, de sulfate de cuivre, de sulfate de zinc ou de sel marin. Quelques-uns répandirent aussi sur les tiges, au moment de l'activité de leur végétation, du plâtre en poudre, de la fleur de soufre, du sel marin ou bien encore de là chaux nouvellement éteinte.

D'autres enfin conseillèrent de changer l'époque du semis ; par exemple : M. Ponsard de la Marne indiqua la culture tardive et M. Payen recommanda, dans un traité spécial, de faire la plantation dès les premiers jours du printemps et même avant l'hiver, en octobre et en novembre.

Mais, malgré le savoir et le zèle de ceux qui ont conseillé et pratiqué ces divers procédés, on est forcé de constater qu'ils sont, ainsi que beaucoup d'autres que nous ne pourrions citer ici, restés presque infructueux, au grand désespoir des culti-

vateurs qui abandonnent la culture de cette précieuse solanée ou qui, du moins, ne la pratiquent qu'avec défiance. Pourquoi, disent-ils en effet, donner tous nos soins à une récolte dont la majeure partie, peut-être, sera complètement perdre pour nou§ qui ne pourrons tirer aucun profit des Pommes de terre malades?

C'est pour répondre à cette objection que nous essayerons de faire connaître les divers usages que Von peut faire des Pommes de terre atteintes de l'affection spéciale, en appelant toutefois de nos vœux le jour heureux où l'agriculteur pourra disposer de remèdes efficaces propres à la conjurer.

Daps la Grande-Bretagne et l'Irlande, on donne les Pommes de terre malades aux bestiaux, surtout aux porcs; mais lorsqu'ils en font leur nourriture spéciale, cet aliment est trèsmalsainpour eux. D'un autre côté, il n'est même pas économique de le leur donner en doses convenables dans les rations alimentaires, car il est insuffisant pour engraisser ces animaux. Dans le canton de Genève, on soumet à la cuisson, par la va* peur, les tubercules gâtés avant de les leur distribuer. Cette précaution fait peut-être disparaître certains principes malfaisants, mais elle ne procure pas plus que la méthode anglaise une nourriture inoffensive.

Plusieurs personnes ont aussi conseillé de les livrer aux féculeries. Nous n'avancerons point que cela est impossible, mais nous pensons que les industriels qui dirigent ces établissements n'acceptent que très-rarement de telles matières premières.

Du reste, comme il y aurait témérité et inconvenance de notre part à faire la critique de ces divers procédés, nous n'apprécierons pas davantage leur efficacité et nous nous empresserons de citer un moyen plus facile et plus praticable pour les cultivateurs . C'est le résultat de nos observations et de nos expériences.

Au mois d'octobre 1866, nous faisions arracher, en notre présence, des Pommes de terre arrivées à leur maturité, Comme la moitié environ de la récolte se trouvait atteinte de la maladie, on mit le plus grand soin à fouiller le terrain et à choisir les tubercules sains, de sorte qu'après la cueillette il ne resta pas un seul de ces derniers dedans ou sur le sol. Quant aux autres, ils séjournèrent sur le terrain, pendant une semaine environ, c'est-à-dire jusqu'au moment où Ton donna un labour au champ en les enfouissant, persuadé qu'on était qi> ils pourriraient en terre. Mais il en fut tout autrement, car dès le commencement du printemps suivant ils levèrent et présentèrent bientôt des tiges longues et vigoureuses. La récolte fut précoce et abondante. Un petit nombre de tubercules qui étaient attaqués furent immédiatement replantés et donnèrent une seconde récolte dans le courant de Tété.

Nous avions rapporté ce phénomène à un de nos amis, savant professeur de botanique ; il recueillit aussitôt et planta dans son jardin une certaine quantit&de Pommes de terre affectées et même h ipoitié putréfiées' Elles lui donnèrent une récolte aussi abondante et aussi belle que 6i elles avaient été complètement saines.

Deux fois nous avons recommencé cette même expérience, elle nous a toujours donné des résultats identiques.

D'après ces faits, dont il est facile de déduire l'application, nous conseillons aux cultivateurs de recueillir non-seulement les Pommes de terre saines, mais aussi celles qui sont malades, au lieu de les laisser comme ils le font le plus souvent, se transformer en immondices infectes et nauséabondes. Elles pourront servir de semences pour une autre plantation, car elles n'ont nullement perdu leur propriété germinative.

En les plaçant dans un endroit sec, à l'abri des variations atmosphériques, elles se conserveront sans se putréfier pendant cinq à six mois, c'est-à-dire jusqu'au moment où Von

sera disposé à faire le nouveau semis. Néanmoins, pour éviter la pourriture et la décomposition, quand on a à sa disposition du terrain convenablement préparé pour recevoir la semence, il vaut mieux la lui confier immédiatement après la récolte, quelle qu'eft soit l'époque, car si l'arrachage se fait au mois de juin, on peut encore ensemencer pour recoller avant les gelées, et il est encore avantageux de planter en octobre et en novembre si la cueillette ne s'opère que dans ces mois. Plusieurs auteurs ont, en effet, souvent conseillé de semer profondément en terre avant l'hiver, afin d'avoir au printemps suivant des tubercules nombreux et précoces.. Cependant, dans ce dernier oas, il y a deux choses à redouter : l'humidité et la gelée. Pour obvier au premier inconvénient, il suffit de mettre dans chaque poquet, en y plaçant la Pomme de terre, une poignée de balles ou gl urnes d'avoine vulgairement appelées paille* d'avoine. Quant aux gelées, elles n'ont que très-rarement d'aolion sur la partie souterraine de la plante; mais elles détruisent souvent les tiges et les feuilles, poussées avant l'arrivée du froid. Il ne faut cependant pas considérer alors la récolte comme perdue, caria tige reparaîtra et repoussera vigoureusement dès les premiers beaux jours. Quelques horticulteurs ont môme remarqué que, dans cette circonstance, la maturité avait lieu beaucoup plus tôt, mais toutefois un peu au détriment de la quantité.

Dans tous les cas, quelle que soit la saison où l'on emploiera pour semence des Pommes de terre avariées par la maladie, on recueillera presque toujours des tubercules sains. Du reste, pour plus de sécurité à cet égard, nous conseillons de les immerger, avant de les planter, dans une dissolution préservatrice que Ton obtient en faisant dissoudre, par la chaleur, 5 litres de chaux vive mélangés avec un demi-kilogramme de fleur de soufre dans 50 litres d'eau.

Enfin, s'il reste dans les esprits quelques doutes sur la réus-

site et l'efficacité du procédé que nous venons de décrire, nous pensons qu'ils disparaîtront quand on aura vu l'analogie qu'il peut avoir avec celui qui est rapporté dans les lignes suivantes publiées, il y a quelques années, par le Comice agricole de Valcongrain (Calvados), dans le Moniteur dès cdfinaissances utiles et pratiques :

c Dans les premiers jours de février dernier (1853) un cul- I tivateur des environs de Liège a planté suivant les procédés ordinaires des Pommes de terre d'une espèce très-hâtive. Trois mois après, il a fait la récolte des nouveaux tubercules qui se sont trouvés d'une très-bonne qualité. Cette récolte enlevée, il a placé la mère qui l'avait fournie dans la même fosse et vers la fin de juin, il a fait une récolte plus abondante que la première et les tubercules étaient d'une saveur également irréprochable. Cette même mère a été replantée de nouveau et vers la fin d'août, le cultivateur liégeois a mis à découvert une troisième récolte semblable aux deux précédentes. Enfin, la mère a été enfouie une quatrième fois dans le sol et elle a fourni une quatrième récolle (1 ). »

Ces expériences démontrent assez clairement, ce nous semble, qu'une Pomme de terre qui a subi une altération quelconque, soit par la maladie, soit en produisant une première récolte, peut encore servir de semence* Nous n'entrerons donc point dans des considérations botaniques tendant à le prouver. Tel n'est point le but que nous nous sommes proposé*. Nous avons voulu seulement faire connaître aux agronomes un procédé qui doit les engager à continuer la culture d'une plante digne de tous leurs soins et que ne pourront jamais remplacer, dans notre pays, les produits douteux de la Picotiane, de l'Ulluco et de l'Igname. Hervé de Quevilly.

(1) Il va sans dire que nous ne prenons nullement la responsabilité de ce fait cilé dans cette note ; mais cette réserve ne veut pas dire non plus que nous infirmons ce fait. F. H.

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