LES ENGRAIS PERDUS
Lorsqu'on traverse un village quelconque de la France, on est étonné, et quelquefois désagréablement impressionné, de rencontrer dans les rues et sur les bords du chemin, un engrais très-puissant, dont la valeur fertilisante semble être méconnue des oultïvateurs. Pour mon compte, en voyant, dans la campagne, les purins s'écouler des cours sur la voie publique, et en rencontrant dans les ruelles désertes du village, les résidus de la digestion que les habitants vont déposer là, quand ils ont dans leur cour un tas de fumier qui pourrait en être le dépositaire, je ma suis demandé si ces deux substances sont bien réellement fertilisantes; car enfin pour que le cultivateur généralement très-intéressé, souvent jusqu'à la rapacité, les laisse ainsi perdre, il faut ou qu'il ait reconnu leur inefficacité, ou qu'il soit bien indifférent et peu soucieux de ses intérêts. Mais il parait que c'est de l'indifférence, et que cette indifférence entraîne à une perte de deux milliards de francs d'engrais par an9 pour les campagnes de France seulement. Il est bien certain que nous sommes peu avancés dans l'art de produire des engrais ; bien peu de propriétaires savent utiliser toutes les immondices de leur propriété. Qu'on le sache donc : rien ne doit sortir d'une maison quand on possède un jardin : eaux grasses du lavage de vaisselle, balayures de^maisons et de cour., raclures de jardins, feuilles, débris de plantes, de gazon, etc., tout doit être déposé dans un trou au fond du jardin; car toutes ces matières se décomposent, et fournissent un excellent engrais qui, souvent, peut fournir aux besoins de l'exploitation horticole. Cette assertion pourra paraître un peu exagérée ; mais qu'on essaye, l'essai ne coûte rien. En attendant, voici les résultats obtenus avec les eaux d'égouts de Paris, d'après une communication faite à la Société centrale d'horticulture par
M. Mille, ingénieur en chef des travaux de la ville, et qui prou« vent combien de matières fertilisantes sont perdues pour les communes rurales de France, qui laissent croupir leurs eaux dans des fossés bordant les routes, et qui deviennent des foyers d'infections et de maladies.
L'administration municipale de Paris, voulant employer le» eaux d'égouts à l'irrigation des terres, a nommé une commission pour étudier la question, et indiquer le meilleur moyen d'utiliser ces eaux. Cette commission a cherché d'abord à s& parer les produits organiques fer.tilisateurs, à l'aide du sulfaté d'alumine qui précipite ces produits et rend les eaux parfaitement limpides.EUe a constaté, d'après les expériences faites dans la plaine de Clioby, qu'on pouvait épurer ainsi l'eau, au prix d'un centime par mètre cube, qui fournissait alors trois kilogr. de dépôt ou matière fertilisante. Mais on a reconnu que l'azote, qui existe dans les eaux d'égouts, n'était pas enlevé en entier au profit de la culture, et qu'il en restait une partie dans l'eau sous forme de combinaisons solubles, ainsi que des alcalis et de l'acide phosphorique. La commission a dès lors reconnu que, comme engrais, il valait mieux employer l'eau noire en irrigation; et avec le système préparé à cet effet, elle a obtenu des prairies artificielles qui ont fourni cinq coupes; des Pommes de terre, des Haricots,- des Tomates, des Melons ma* gnifiques qui sont vendus un très-bon prix sur les marchés et à la halle de Paris. Le terrain sur lequel ces expériences ont été faites est un très-mauvais terrain, composé uniquement de gravier, et sur lequel il n'a pas été employé un atome de fumier. On a disposé par couches le dépôt obtenu par l'épuration des bassins, et on a arrosé avec l'eau noire.
En ce moment l'administration de Paris s'occupe d'appliquer les eaux d'égouts à la culture agricole de la commune de Genevilliers ; 800,000 fr. ont été votés pour exécuter des travaux qui permettront de conduire sur ces terrains de 5 à 10
mille mètres d'eau par jour; ces eaux seront remises directement aux cultivateurs.
Il est à désirer que toutes les communes de France imitent la ville de Paris, en réunissant toutes les eaux des ruisseaux dans de grands bassins pour de là être dirigées sur les terres en cultures ; car il est triste de voir ces eaux se perdre dans des fossés infectes, dont les bords sont garnis de plantes d'une rare vigueur qui attestent la puissance fertilisante de ces engrais perdus.
EUG. DE MàTTRAGNY.