MUTILATION DES ARBRES DES PROMENADES DE PARIS
On fait subir en ce moment aux arbres plantés sur les promenades de Paris, un élagage tellement irraisonnable^ que les promeneurs les moins versés dans la pratique sjlvicole, regardent ce travail des élagueurs d*un air tout consterné, en poussant ce cri : Quelle mutilation!
En effet, l'élagage qu'on pratique actuellement sur les plantations qui ornent les promenades de la capitale est une véritable mutilation ; il
semblerait qa'unc armée de Vandales a traversé Paris, el pourtant ce sont des hommes qui marchent à la tête de la civilisation, qui ont ordonné ce massacre. En voyant ces longues files d'arbres, on se croit devant une baie de mendiants estropiés implorant la charité publique. 0 ! ombre de Thomas (de la Nièvre), ne sors pas de ton linceul ! tu serais foudroyée à la vue de ces arbres, hier si beaux, aujourd'hui si mutilés.
Les hommes chargés de la direction de ces plantations, croient.ils ^onc que les arbres sont des corps bruts sur lesquels la hache du bûche, ron peut s'exercer impunément, comme le marteau du maçon sur I^^ pierre qu'il veut façonner? Ne savent-ils donc pas que ce sont des corps organisés comme les animaux, et qu'en supprimant ainsi immodérément leurs grosses branches, il se produira chez ces individus, au prin* temps prochain, une perturbation, dans le cours de la sève, qui pourra amener la monde plusieurs d'entre eux,comme il arrive souvent chez les hommes et les animaux vigoureux auxquels on fait, le même jour, Tarn* putation de plusieurs membres? C'est cependant un fait acquis, non* seulement à la science, mais encore à la pratique.
L'opération que subissent en ce moment les plantations de Paris ont pour conséquence: lo de mettre en péril la vie des arbres; 2<> de placer, sous les yeux des promeneurs des objets fort disgracieux, nullemen^ faits pour égayer la vue ; car, en voyant ces arbres tout contrefaits, e^ qui ne seront jamais beaux, l'impression n'est que pénible. En outre, ces arbres, s'ils deviennent vieux, seront tout chancreux, pourris inté* rieurement, et leur tronc ne pourra pas être employé comme bois de charpente ; ce sera, tout au plus, du mauvais bois de chauffage.
Lorsqu'on plante des arbres d'agrément, soit en lignes pour avenoe» soit en groupes dans les parcs, ce qu'on cherche avant tout, c'est de produire un bel effet, et d'avoir des lignes et des groupes de beaux arbres ^ troncs très droits, à cimes bien faites et arrondies; c'est ce que ne produiront jamais des arbres guillotinés à S mètres au-dessus du sol.
Ce mode de plantation, si justement critiqué par de savants écrivains, et, en dernier lieu, par notre spirituel collaborateur, M.Tbébat, commence enfin à être abandonné par quelques planteurs, grâce, il est vrai, à l'intervention de plusieurs autorités locales, qui exigent des soumissionnaires que les arbres seront plantés avec leur flèche. Il serait à désirer que toutes prissent cette détermination; car, outre qu'on obtie ndra ainsi des plantations plusbelles, plus régulières, la reprise des arbres se trouvera plus assurée. Avec le système manche-à- balai {qu'on nous passe l'expression), on doit compter, dans une plantation, un tiers d'arbres qui ne prennent pas;
de sorte qà'il fatit ioujours aa moins cinq oa six ans pour arriver i avoir QBe plantation au complet. Nous avons suivi pendant ces trois dernières aanée, celle espèce de jalonnage^ aux environs de Mantes (Scine-e(- Oise), sor la route impériale ; 300 arbres guillotinés ont été plantés, il y a quatre ans, entre Limay et la route communale de Guitrancourt. L'automne suivant, nous avons compté 98 sujets n'ayant donné aucun signede vie; ils furent arrachés pendant Tbiver et remplacés par d*auires perches. Sur ces 98 nouveaux plantés, 34 n'avaient pas répondu à Tattente de Tentrepreneurqui, Tannée dernière, fut obligé de les remplacer, et, cette année, on peut compter les décès; Fan prochain verra encore des vides dans la plantation. U est fort douteux qu'un pareil résultat eût éiéobtenu, si les arbres avient été plantés avec leur flèche garnie de petites ramiOcations. Tous les yeux formés et bien constitués de toutes ces petites branches, se seraient ouverts sous ^influence de la chaleur et de rhumidité atmosphérique du printemps, et la moindre sève contenue encore dans les vaisseaux de la tige, aurait fait développer les bourgeons, qui constituent, par les feuilles dont ils sont munis, cette force aspirante qui établit la circulation et provoque l'absorption des racines. Chez les individus étêtés, il n*y a pas la moindre petite branche, par conséquent pas un seul œil d*ob pourra sonir un bourgeon. H n'y a rien pour appeler la sève dans la partie supérieure de la tige; elle ne peut y arriver que par une forte chaleur solaire, qui, enéchaulHtnt le bois» dilate le liquide contenu dans les vaisseaux, comme celui d'un thermomètre, et le fait ainsi parfois arriver jusqu'au sommet du tronc où se trouvent quelques yeux latents, que cette faible humidité réveille. Il faut alors que ces petits yeux non formés se constituent ci percent l'écorce qui les recouvre; quand ils arrivent, non sans peine, à voir le jour, ils se développent et deviennent cette force aspirante qui établit le jeu des racines : l'absorption^ la circulation, etc.; la reprise est assurée. Mais combien de temps a-t-il fallu pour voir poindre ces premiers petits bourgeons? souvent ce n'est qu'à la fin de l'été, quand les antres arbresont terminé leur végétation et pris définitivement possession du sol ; on voit alorstout le longdu troncune infinité de petites ramilles, ou bien iroisou quatre rameaux assez vigoureux dans la partie supérieure et qui font tête de pommier. C'est ce qui est arrivé aux arbres des promenades parisiennes. Aussi s*est-on vu dans la nécessité de leur faire subir Thorrible élagage dont nous venons de parler.
Nous reconnaissons, avec Tadministration, la nécessité de cette opération ; mais nous ne pouvons approuver la manière dont elle a été exé-
culée. L'ébrancbage de ces arbres deyait se faire, non en Ane fois , mais en deux ou même trois fois. Il fallait, pour cette année, supprimer seulement une des grosses brancbes condamnées, et attendre à l'année prochaine pour renlëvement d'une seconde; puis, un an après, pour une troisième, etc. De la sorie, la secousse eut été moins forte et la vie des arbres ne se trouverait pas en aussi grand danger. Le mal est fait ; notre critique ne peut rien pour ces malheureux estropiés ; mais nous espérons qu'elle empêchera quelques propriétaires de commettre une pareille mutilation { car on est toujours disposé à imiter ce qui se pratique en haut lieu. C'est là , en effet , oii Ton va puiser les bons principes ; malheureusement, on ne les y trouve pas toujours, et nous venons d'en montrer une preuve* On peut en voir une seconde dans la plantation du square de la tour Saint-Jacques, que nous avons critiquée^ et qui a subi d'importantes modifications. Depuis notre critique> celte plantatiou a été refaite, et les arbres se trouvent actuellement dans des conditions plus convenables. On a reconnu Terreur : elle est réparée; nous croyons qu'il est utile d'en faire mention.
F. HfiRlNCQ.