LES REINES-MARGUERITES COURONNÉES
On a vendu l'année dernière une fleur dont les variétés étaient alors inconnues dans tous les pays; sa floraison commence en juin et finit en octobre. Cette fleur inconnue, comme dit le prospectus, c'est la Beim^ Marguerite à cœur blanc dite eauroimée 1
(4) Uo membre a fait observer que les jardiniers caltiTent avec succès les Jaiieones dans des terraÎDs neufs, employés précédemment à la grande culture,
(2) Il y a, en effet, à l'aisselle de toutes les feuilles le rudiment Tisible ou caché d'un bourgeon. La plupart du temps ce bourgeon ne se développe pas; maisydès que les circonstances Texigent, cette réserve, que la nature a préparée dans sa prévoyance, se développe et reproduit Tespèce. Ainsi les nombreuses suppressions que l'on effectue par la taille des arbres font naître uoe foule de t>ourgeonB qui n'auraient pas paru sans ces mutilations* A. M*
Cette variété, par la forme de ses fleurs et le mélauge de ses couleurs, rappelle assez bien la belle cocarde du grand Giroux, ce garde national si chauvin de 4830. Lors de la distribution du prospectus, cette Reine- Harguerite a produit une certaine sensation dans le inonde honîcole. Ce n'était pas assez de posséder les Reines-Marguerites anémone, anglaise, naine h&tive, pyramidale, pivoine, perfection, fleur de Chrysanthème, on voulait encore avoir cette huitième merveille ; et chacun de s'empresser d'acheter des graines de la Beine-Marguerite couronnée.
L'origine de cette variété, pour ne pas se perdre dans la nuit des temps> n'en est pas moins très obscure. On croit qu'elle a pris naissance accidentellement, il y a une dizaine d*années, dans le jardin d*un couvent des environs d'Alençon, d'où le propagateur^ ex-tailleur^ Taurait fait sortir pour renfermer dans son jardin. Après Tavoir cultivée pendant plusieurs années et en avoir mis des échantillons dans plusieurs expositions d'horticulture, il se serait enfin décidé à en faire jouir Thumanité tout entière.
Pour mieux faire connaître et apprécier le mérite de sa nouvelle /?(îtfr inconnue, le propagateur publia et distribua un prospectus-catalogue, orné de !a cocarde susdite, et dans lequel il en décrit quatre-vingt-deux variétés! « Plusieurs présentent a trois rangs intérieurs de tuyaux en coutil blancll • — Ces variétés proviennent, dit-on, d'un semis fait avec les rognures de pantalons et des doublures d'habits. — D'autres sont à « tuyaux de bo*dU faisant de la dentelle, » — Celles-ci ne nous surprennent pas ; tout ce qui naît en cette ville doit posséder le fameux point d'Alençon. — La 46* a un cœur de Biberon; la 3t« « forme le Biberon sur le cœur, » — Le prospectus ne dit pas si c'est le Biberon Darbo, 4«r du nom, ou celui de Thier ; — ne pas confondre ce nom avec celui du grand homme... d'État, qui prend Ys; l'illustre auteur du Consulat et de V Empire n*a inventé que les forts détachés de Paris. — Ces 46« et 34^ variétés ont été créées à l'intention de mesdames les nourrices, qui, à défaut d'autre chose, auront à offrir aux mioches confiés à leurs soinsi, ces merveilleuses Reines-Marguerites, et les jeunes mioches et miocheltes s'y laisseront prendre, tant la ressemblance est frappante avec l'appareil pseudO'mamelleux\Yt\pkv\tx\Q,Q^ du reste, a été tentée, à ce qu'il parait, sur les nourrissons de la ville d'Alençon, et eHe a parfaitement réussi, à la grande satisfaction de mesdames les nourrices.
Enfin il y en a pour tous les âges et pour tous les goûts ; mais nous r^cominnn4oqS) surtout aux amateurs d'omelette au lard, les variétés 43 et 21 qui ont sur le cœur un œuf couché^ ou la 78« qui a son « œuf debout
mee une étoile blanche au milieu de la poinle^ » etc.» etc., etc.
Cette diversité de forme et de coloris était bien faite pour stimuler la cnriosUé et le zèle des plus récalcitrants amateurs de nouveautés, et leur faire délier les cordons de leur bourse. Quelques-uns en acbetèrent donc un paquet, qui contenait de 410 à 445 graines, pour la modique somme dei5 francs, et non 25 centimes» prix qu'on vend, dans toutes les maisons de graineterie, le paquet des autres variétés.
Un amateur de nos amis, H. Jacques Bonhomme, dans un moment de loisir, a voulu se rendre un compte exact de ce que coûterait le kilogramme de graines de ces 82 merveilles, calculé sur le prix de 25 cent. la graine, prix du catalogue du propagateur ou inventeur. Il a trouvé dans un gramme 375 graines. Or, 375 fois 25 cent, font 93 fr. 75 cent.; le Idiogramme coûtera donc 93,750 fr.; chiffre bien modeste en face du mérite de la chose, et qui me rappelle les notes de mon tailleur. ^ Eu consacrant un hectare de terre à la culture de cette Reine-Marguerite, comme elle n'est pas avare de ses graines, on pourrait faire d'assez beaux bénéfices; ce serait beaucoup plus avantageux que d'élever des lapins, avec lesquels on ne peut se faire que 3,000 fr. de rente. Aussi nous comprenons que l'heureux possesseur de cette nouvelle Californie ait eu un moment Tenvie de vendre sa propriété d'Alençon et de louer rue de Rivoli, à Paris, un riche magasin, doré sur toutes les coutures , pour se livrer exclusivement à la vente de sa ,Beine-Harguerite. Il est fâcheux qu'il n'ait pas mis de suite son idée à exécution ; aujourd'hui, sa graine est éventée et ne produit plus, s'il faut en croire certains acquéreurs^ que des Reines-Harguerites qui rappellent trop celle du Révérend Père d'Incarville, introduite en 4731. Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir sur le compte de ces fleurs inconnuee dans tous les paySy et qui font grand bruit en ce moment autour de nous ; car la Société impériale et centrale d'horticulture de France, siégeant à Paris, est en effet saisie de cette affaire. MM. Chapron et consorts ont déposé, à Tune des dernières séances de cette Société, une plainte accompagnée d'un bouquet de cette merveille, qui doit être, — • non pas entendu, — mais regardé comme témoin à charge. Sans doute que le propagateur en enverra un à décharge. Mous tiendrons nos lecteurs au courant de cette affaire, qui doit venir après vacations, comme on dit au iialais. C'est M. R..., l'avocat des parties plaignantes. On ne désigne pas celui du défendeur; mais ce n'est pas nous. F. Hebingq.