GUJDE PRATIQUE DU JARDINIER PAYSAGISTE
Par m. B. Siébegk,
Dlrectenr des Jardins iMpériaux à Vieillie.
Cicéron, parlant de ses jardins de Tusculum» écrivait à un de ses anais : Hortos œdiflcavi pulcherrimos, « j*ai bâti des jardins superbes. » L'expression était juste, car, à cette époque, et sans doute par une réminiscence de l'Orient, on bâtissait les jardins plus qu'on ne les plantait. Des édifices construits avec tout le luxe architectural du temps, des terrasses qui rappelaient les jardins suspendus de Babylone, des portiques, des vases tirés de TEtrurie, des colonnes et des statues sculptées par des artistes grecs, de belles perspectives ouvertes sur les montagnes ou la mer, et, par-dessus tout, la sérénité du ciel méridional, tels étaient les véritables ornements de ces somptueuses villas si aimées des épicuriens romains. Ces traditions ont longtemps survécu à la puissance de Rome, et aujourd'hui encore on en retrouverait des traces dans les mœurs de l'Italie; mais l'établissement des races septentrionales dans la Gaule nous a inculqué, avec des idées nouvelles et un autre mode de civilisation, des goûts bien différents. Les anciens aimaient à voir partout Vempreinte de la main de l'homme ; nous, au contraire, sans méconnaître le charme ou la grandeur des conceptions du génie humain, nous avons un sentiment plus profond des beautés de la na-
(4) Album de 24 plans coloriés, sur là composition et roroementation des
jardins d*agrément, accompagnés de 54 pages de texte explicatif très-détailié,
raduil de rallemand, par M. J. Rothschild, membre de la Société Botanique de
France. Format petit in-folio : prix, 95 francsi cbeill. Rothschild, libraire,
rue de Buci, Hy à Paris*
tore, et ce sentiments leflète avec plus du i»oîii8 de vérité ma les produits de la plupart de nos arts* C^est surtout dans
Fart relativement moderne du jardinage d*agrément que la nature dévient noire idéal ; reproduire les scènes variées qu'elle nous offre ; concentrer, dans un horizon que nos yeux peuvent facilemwt embrasser les ornements de toute espèce qu'elle a jetés à profusion sur ce globe, c'est là le but que nous nous efforçons d'atteindre. Les fleurs, la verdure, les ombrages, les eaux, les rodiers, les accidents du paysage, les êtres animés euxHcnèmes, deviennent pour nous les élàtnents du tableau dont nous avons conçu Tidée ; nous n'en ezduons pas les (Buvres de l'homme, mais elles ne sont qu'un accessoire, et volontiers nous les reléguons au second plan. Combiner ces éléments divers, en faire un tout harmonique qui parle à la fois à l'àme et aux sens, voilà ee qui est de l'art, et cet art est d'autant plus parfait qu'il sait mieux se dissimuler pour mettre dans tout son relief ce qui appartient ea propre à la nature.
Le jardinage d'agrément est inBniment varié dans ses formes ; il change sans cesse, avec les temps, les lieux et les climats. Il se montre de même sous les proportions les plus diverses, depuis le modeste parterre qui s'étale sur quelques mètres de superficie, jusqu'à ces parcs inunenses devenus rares chez nous, mais conmiuns Bieore dans la riche et aristocratique Angleterre. Le morcellement et la diminution graduelle des patrimoines, par l'abolition des majorats^ ne permettent plus guère, en France, ces vastes créations qui, d'ailleurs, avec notre législation actuelle, survivraient rarement à leur fon« dateur. Malgré ces entraves^ le jardinage paysager a conservé son prestige parmi nous. Ne pouvant plus bâtir ni planter pour nos arrière-neveux, nous voulons du moins, pour récréer notre âge mùr et notre vieillesse, embellir une parcelle du sol qui, après nous, passera en d'autres mains. De là, une nouvelle phase du Jardinage pittoresque, celle des petits parcs,
dont les proportkms sont en rapport amo Texigtilté des fortu^' nés aotueUes. Ce sont en effet de bien modestes paysages que ceux qui s'eofennent dans quelques hectares de terrain, mais Tart triomphe de bien des obstacles, et jusque dans ceeadre étroit il parvient à réaliser des merveilles. On n'en doutera plus lorsqu'on aura jeté les yeux sur les plans du docteinr Siebeok, dont les compositions se contentent de quatre ou cinq hectares de superficie, et souvent de moins encore* puisque qadques** ânes n'occupent même pas uta hectare entier. < L'art du docteur Siebeck va plus loin encore, et^ ^^ms ce siède d'économie forcée, beaucoup d'amateurs lui en sauront gré. Ses petits pares^ qui semblent n'avoir d'autre objet que k plaisir des yeux, peuvent réunir l'utile à l'agréable, et, tout en conservant leurs fleurs et leurs arbres d'ornement, fournir à leur propriétaire un contingent non méprisable de légumes et de fruits. Pourquoi, après tout, n'en serait41pas ainsi? Un arbre fruitier n'est pas sans beauté, surtout au moment de sa floraison, et combien de nos légumes seraient prisés, pour leur feuillage ou leurs fleurs à l'égal de plantes plus recherchées, s'ils étaient rares et venaient de loin ! Les choux aux grandes feuilles glauques ; les bettes qui sont parfois d'un pourpre si vif et en même temps si luisantes et si mollement ondulées ; les tomates aux fruits orangés et si variés de farme ; les aubeigines d'un violet si foncé et si doux à l'ceil; les piments, les asperges elles-mêmes et quantité d'autres plantes utiles, peuvent assu* rément entrer dans la décoration d'un jardin, toute la question est de savoir les mettre à leur place. Le docteur Siebeck sera ici un bon guide : que l'on consulte ses derniers tableaux, on y verra par quelles savantes combinaisons ces végétaux vul* gaires peuvent s'associer aux plantes de luxe et contribuer, comme elles et autant qu'elles^ à l'ornement d'un jardin.
Qu'on ne croie pas cependant que la plantation d'un jardin paysager, même de peu d'étendue, soit chose facile, lorsqu'oo
tient à obtenir un effet vraiment pittoiesque* Ainsi que nous? rayons dit plus haut^ c'est un art et un art compliqué, qui a ses rè^es et ses méthodes et dans lequel il est prndenl de ne pas s'aventorer sans consulter Texpériracè de œnx qui es ont fait une sérieuse étude. Les éléments bù sont si nombreuX|r et ils se combinent de tant de manières, qu'on peut assuri^ que depuis l'invention du genre, jamais deux parcs, petits ou grands, ne se sont ressemblés. Il y a les âéments qui dé« paident du site, de la eonfigorsUion du terrain, de son onea-^ tation , de sa composition et, jusqu^à un certain points de sa couleur ) il y a ceux qui proviennent de Tentouiage, de la topographie du pays environnant, des montagnes, des collines,, des rochers, des plaines couvertes de moissons^ des massifs de verdure, des landes incultes, des amas d'eau, mers, lacs ou rivières ; il y a aussi ceux qu'impose le climat, chaud ou froid^ sec ou pluvieux, favorable à telles espèces, contraire à telles autres; il y a enfin les édifices consfruits àe main d*homme : habitations, kiosques, belvédères, grottes, rocailles» etc.^ toutes circonstances qui impriment chacune au paysage un trait particuher. Ce qui accroît la difficulté pour le but à atteindre, c'est la prodigieuse diversité des végétaux entre lesquels il faut choisir : ceux-ci grands et élancés, ceux là bas et touffus ; les uns d'une verdure sombre, les autres de teintes plus douces eu plus animées, quelques-uns conservant perpé^ tuellement Leun feuillage^ certams autres se colorant en automne des teintes les plus vives. Le choix n'est pas moins complexe ni moins diflicUe parmi les innombrables plantes fleuries, li-» gueuses ou herbacées, annuelles ou vivaces, terrestres ou aqua^ tiques , qui apportent au jardin paysager leiu^ contingent de verdhre et de teintes. C'est là, cependant, la palette ou l'artiste paysager doit prendre les couleurs qui lui serviront à composer ses taUeaux. Cette seule énumération, toute sommaire qu'elle est, suffit pour faire comprendre au lecteur les difficultés de
yœmrre et l'uiilité, en une teUe matière, des conseils d*tm guide expérimenté.
Sans doute nn homme bien doué et chec qui existe un seo* timent vrai des beautés de la nature, un homme né artirie enfin, peut de lui-même y et quelquefois d'un premiep Jet , concevoir les plans les plus harmonieux, mais c'est là une rare faculté, un don qu'on peut envier, mais qu'on n'acquiert pas lorsque le ciel l'a refusé . Procéder ainsi serait^ pour le commun des amateurs, une voie incertaine, pleine de tàtoU'» nmnenis/ quelquefois dispendieuse, et n'aboutissant le plus souvent qu'à des résultats mesquins. Le travail du docteur Siebeck leur évitera ces fâcheuses écoles et les désappointe* ments qu'elles amèneraient à leur suite. Ils ne copieront pas servilement ses plans, ils les modifieront suivant les condi* tions particulières où ils seront placés; ils en invmleront même de toutes pièces, en s'inspirant de ses principes et eu s'appropriant ses procédés. C'est qu'ici^ même en s'aidaut de l'expérience d'autrui, il faut mettre quelque chose de soi ; c'est un tableau à composer d'après des règles générales et strictement formulées, mais qu'il faut faire entrer dans un cadre déterminé d'avance par les conditions de lien, de elimat et d'entourage. Qu'on ne s'en plaigne pas : dans les oeuvres de cette nature, la jouissance est d'autant plus vive qu'on a pris une plus large part à leur création. ^^
Nous ne pouvons mieux terminer cette notice qu'en recommandant aux amateurs d'horticulture, et en particulier d'hor** ticulture pittoresque, l'étude du mémoire de M. Siebeck. Cette étude est facile, puisqu'elle se rédoit à lire, sur la tra* duction française, l'explication détaillée de viogt-quatre modèles de parcs et de jardins paysagers, choisis dans les conditions les plus variées, et dont nous donnons un exemple. Outre les principes dialectiques de l'art, ils y trouveront un genre de renseignements qu'ils chercheraient vainement
L'HorlIeulltur Frantait de (S5f.
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