ARTICLE CINQUIÈME
c On sera attentif à V œuvre de ses mains et on lioffensera pas Dieu en cherchant des distractions durant les heures de travail. »
Un jour pourtant l'adorable Flavie, dont, selon son habitude après une trop grande fatigue, la tête s'était penchée par l'afifaissement gracieux d'une fleur, fut l'occasion d'un premier reproche adressé à Madeleine. Le baby, au moment de s'endormir, dans un trouble pénible, avait tendu les bras vers notre petite mère, et celle-ci, qui croyait retrouver Loulou, laissant couler à terre le chiffon qu'elle effilochait, avait saisi l'enfant.
— Sœur Madeleine ! lui dit la Révérende Mère Supérieure sévèrement.
A ce mot de « sœur », la jeune fille fut prise d'un tremblement de toute sa personne, et, vivement, elle assit Flavie Réthel sur le tabouret, de crainte qu'elle ne glissât de ses mains. Puis, ayant relevé le front, elle hasarda :
— Je suis donc sœur, Révérende Mère Supérieure? je suis donc sœur ?
— Les novices n'ont, en effet, aucun droit à ce titre de « sœur », lui fut-il répondu, Mais votre mère est
la bienfaitrice de l'Ordre, et c'est elle qui a obtenu cette insigne faveur pour vous.
Les yeux de Madeleine se remplirent de larmes. Désireuse de cacher une émotion qui la comblait de joie et la transperçait en même temps comme un glaive, elle se leva et se dirigea vers la porte.
— Où allez-vous? lui demanda la Révérende Mère Supérieure, abasourdie d'une telle audace.
— Au jardin.
— Ce n'est pas encore l'heure; asseyez-vous, je vous prie, et travaillez.
' Elle s'affaissa sur sa chaise, puis, ayant ramassé son lambeau de linge, docilement elle en tira un à un les fils jusqu'au dernier.
Cette découverte de son entrée en religion tout à fait à son insu, devint pour Madeleine Fuster une consolation où elle prit plaisir à se plonger à chaque instant du jour et de la nuit. Depuis la mort de celui qui, à sa pleine connaissance, une minute, avait rempli son cœur, mais le remplissait depuis son premier battement, elle avait été tiraillée par mille souffrances aiguës. Maintenant, elle allait se reposer en Dieu, ce consolateur ineffable, cet ami. Dans Tessor de ses nouvelles espérances, la pauvre enfant, montée très haut, discerna comme la fin du supplice qu^elle endurait depuis plus de quatre mois. L'amour humain qu'elle avait entrevu et qu'elle avait accepté
avec d'indicibles tressaillements de tout son être, puisque Daniel était assis à côté d'elle à ce festin unique, le glorieux festin de la vie, Pamour humain allait céder le pas à un autre amour, et celui-ci, placé au-dessus de la terre, échapperait à toutes les désolations, à tous les désastres, à tous les périls. On pouvait bouleverser le monde, elle était sous la garde de Dieu, qui saurait la préserver à jamais.
L'Ouvroir Saint-Grégoire de Nazianze manquant encore de beaucoup d^ choses, Madeleine voyait rarement sa mère, sans cesse en course à travers Bordeaux, où le général Fuster avait laissé beaucoup d'amis ; elle voyait encore moins le Révérend Père Supérieur, en tournée apostolique dans le département de la Gironde et les départements circonvoisins. Une après-midi pourtant, ayant appris que le révérend père Phalippou, arrivé le matin même de Libourne, où il prêchait une retraite au couvent de la Réunion, était en conférence avec la baronne en un cabinet qu'il s'était réservé au premier étage de l'Ouvroir, elle qui brûlait du désir de les remercier l'un et l'autre de lui avoir si discrètement ouvert le chemin du ciel, monta.
— Que voulez- vous? lui demanda sa mère, dès qu'elle l'aperçut.
Le ton était impatient à la fois et dur.
— Pardon, chère maman... balbutia Madeleine, glacée de cet accueil.
Puis elle ajouta :
— Mon cœur....
— Oui, oui, nous devinons cela, reprit la dévote, fâchée qu'on la dérangeât, votre cœur est inquiet de Marie David et il vient aux nouvelles.
— Eh quoi ! maman, vous avez reçu des nouvelles de ma filleule ?
— Faites l'étonnée, comme si vous ne savez pas que des lettres de Paris sont arrivées à l'Ouvroir ce matin.
— Non, maman, je n'en sais rien.
— Votre filleule a quitté l'hôtel Trémière, dit le révérend père Phalippou, tendant des feuilles de papier à madame Fuster, qui se mit à les lire sans faire plus de cas de sa fille que si elle ne se fût pas trouvée là,
Madeleine se soutenait avec peine. Elle s'appuya contre le dossier d'un fauteuil.
— Et où est ma filleule ? demanda-t-elle d'une voix mourante.
— Depuis le commencement du siège de Paris, je n'ai reçu que trois lettres du révérend père Canitrot. Peut-être m'a-t-il écrit plus souvent, mais plusieurs ballons sont tombés aux mains de l'ennemi, d'autres...
— Je vous en supplie. Révérend Père Supérieur, dites-moi où est allée ma filleule.
— Depuis la mort de Rosalie...
— Rosalie est morte T
— Depuis la mort de Rosalie, survenue dans les derniers jours d^octobre, David, « qui ne voulait plus vivre au milieu des curés et laisser sa mioche au milieu des curés, » — le révérend père Canitrot me rapporte quelques-unes des expressions tout à fait dé* placées de cet homme, s^adressant tant aux religieux qu^aux religieuses du Jugement-Dernier, — David a quitté Phôtel Trémière avec son enfant.
Madeleine demeurait atterrée.
— Alors, vous ne savez pas ce qu^est devenue ma pauvre Loulou ?
— Quand le révérend père Canitrot a interrogé le dragon, pour connaître où il comptait se retirer, il lui a répondu un gros mot que je ne puis répéter^ mais qui m'a été envoyé tout au long.
— On a eu tort de vous envoyer ce mot-là. Révérend Père Supérieur, articula la jeune fille, à laquelle un chagrin immeilse commutiiquait toutes les audaces.
— Soeur Madeleine, lui dit d'un ton sévère le moine, qui la regarda fixement, vous oubliez que vous êtes novice dans l'Ordre du Jugement-Dernier et qu'en ce rhoment vous parlez à vôtre Supérieur Général.
— Je maintiens, riposta-t-elle, incapable dans sa douleur de subir aucune intimidation, je iiiàiritièns
qu'en vous répétant ce qu'a pu dire David, le révérend père Ganitrot a manqué de'charité.
— Le révérend père Ganitrot est votre Supérieur, lui aussi... Prenez garde!
— Pourquoi voulez- vous que je prenne garde?
s'écria-t-elle... Le révérend père Ganitrot est mon Supérieur I Vous vous trompez. Après Dieu, je ne reconnais sur la terre d'autres Supérieurs que moa père, que ma mère, que le père et la mère de celui que je devais épouser, de Daniel Nadalewski... Ah! s'il n'était pas mort, celui-là! fit-elle croisant ses bras sur sa tête d'un élan désespéré.
La baronne, absorbée dans la lecture de sa lourde paperasse, à dix pas, en une embrasure de fenêtre, n'avait pas ouï un mot, un traître mot, de cette scène d'un caractère de plus en plus emporté, entre sa fille et le révérend père Phalippou.
— Un noviciat de vingt-cinq cellules tout au plus, dit-elle rétrogradant vers le religieux et lui restituant les papiers, ce sera bien petit. Il me semble que le terrain, à Lormières, ne coûte pas si cher et qu'on pourrait, avec les fonds dont nous disposons déjà et ceux que nous promettent madame de Mérifons, MM. de Vialemont et de Kermareck, bâtir une maison capable de contenir un personnel plus nombreux.
Le prêtre prit les pages qu'on lui tendait et demeura silencieux.
G'est alors seulement que madame Fuster, à Tins-
pection des traits bouleversés de Madeleine, de l'attitude réservée du Révérend Père Supérieur, flaira comme une situation nouvelle.
— Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-elle, s'adressant à la fois à sa fille et au moine.
— Madame, Pesprit d'indiscipline a souf&é sur votre eofsuit, répondit avec une solennité triste le révérend
^ père Phalippou, et il ne faut pas songer, pour le moment, à lui faire poursuivre l'épreuve du noviciat..
— Mon Dieu! s'écria la baronne.
— Nous en sommes revenus aux plus mauvais jours d'autrefois, et peut-être devons-nous regretter la générosité qui nous poussa à ouvrir à la famille Nadalewski la porte de l'Ouvroir Saint-Grégoire de Nazianze.
Sa mère saisit Madeleine par le bras et, la secouant :
— Alors, mademoiselle, M. Stéphane Nadalewski a tenté de vous éloigner de la vie religieuse ?
— Lui, maman, lui! Il ne sait rien de mes intimes résolutions. Oh ! puis ce serait étrangement calomnier ce grand cœur que de le croire capable...
I— S'il en est ainsi, comment expliquer votre insubordination ? interrompit le moine, se refusant à entendre l'éloge de l'auteur de VEssai sur les Miracles, Vous venez de me déclarer que vous ne reconnaissiez pas les Révérends Pères du Jugement-Dernier pour vos Supérieurs.
— Je ne suis pas religieuse.
— Vous êtes novice, en attendant de devenir religieuse.
— J'ignore si je suis novice... Du reste, ça m'est égal... Mais vous avez eu tort, quand vous avez appris la mort de Rosalie et la sortie de David de l'hôte] Trémière, de ne pas me le dire... Qui sait, à cette heure, où est ma filleule, ce qu'elle fait?... Pourvu qu'elle ne soit pas morte comme sa mère !...
Des larmes, trop lourdes pour séjourner le long de ses joues, tombèrent à grosses gouttes sur son corsage; puis ces mots brisés, hachés par l'émotion, s'échappèrent syllabe à syllabe de ses lèvres :
— Après mon Daniel, ma Loulou peut-être...
Elle s'affaissa dans le fauteuil, dont sa main défaillante avait lâché le dossier. Le révérend père Phalippou salua la baronne et battit en retraite incontinent.
Comme madame Fuster, dans le dessein de ranimer sa fille à moitié évanouie, trempait une serviette dans une cuvette pleine d'eau, la sœur Aimée-de- Jésus entra.
— Madame la baronne, dit-elle, c'est aujourd'hui, vers quatre heures, que le Révérend Père Supérieur prêche à la cathédrale Saint-André le sermon de charité pour l'Ouvroir Saint-Grégoire de Nazianze... Trois heures et demie sonnent à l'instant.
— Je vous remercie, ma sœur, répondit-elle.
Et, tendant la serviette humide à la religieuse :
— Imbibez-lui bien les tempes et le front.
*- Maman ! maman ! soupira Madeleine , dont I Pâme altérée d^affection, à travers des yeux troubles, Tit la baronne qui s^éloignait.
— Ce n^est rien, cela, ce n^est rien, lui répéta sa mère, jetant à la hâte un manteau sur ses épaules.
Elle Tef&eura du bout de ses lèvres sèches et disparut.
La sœur Aimée-de-Jésus, ayant placé une cruche pleine à côté d'elle, y trempait son linge de seconde en seconde et inondait d'eau fraîche le visage et les mains de Madeleine.
— Ne vous tourmentez pas, allez, ma chère petite amie, lui disait-elle, ça passera... Tenez ! ça passe déjà, car vos yeux reviennent tout à fait... Ah ! mon Dieu ! combien de fois je me suis trouvée mal, moi !... Je n'y fais plus attention, à présent. La prière nous épuise, nous autres... Bah! bah! une religieuse qui s'évanouit, il n'y pas de quoi fouetter un chat. Aussi votre mère est-elle partie bien tranquille, pour aller entendre le Révérend Père Supérieur... J'espère bien que nous pourrons la rejoindre tout à l'heure...
— Je suis trop faible, gémit Madeleine.
— Je gage que si vous tentiez de vous lever, vous marcheriez.
Et, lui glissant un bras sous le sien :
— • Voulez-vous essayer ?
— Non, non, j'y vois trouble, je tomberais... Vous savez que Rosalie est morte...
— Cest un sermon sur la guerre que doit prêcher le Révérend Père Supérieur... Pourvu qu'il soit aussi beau que celui de l'autre jour, à la chapelle des Jésuites, rue Margaux ! La quête pour notre noviciat de Lormières a rapporté huit mille francs...
— ... Et que, depuis la mort de Rosalie, David a quitté rhôtel Trémière?...
— ... N'est-ce pas que c'est un joli denier, huit mille francs ? Il est vrai qu'il faudra beaucoup d'argent... Vous a-t-on dit que notre costume, si simple, si laid, qui va si mal, doit être changé ? Nous aurons une robe brurie et un scapulaire noir avec la légende de rOrdre : — « Expecto resurrectionem, » — Ce sera charmant. Je ne fus jamais coquette dans le monde, mais j'aimais qu'on me trouvât bien. Dieu ne défend pas de prendre soin de sa personne...
— ... Comprenez-vous que David, quand les ballons partaient, ne m'ait pas seulement envoyé un mot pour me donner des nouvelles de ma filleule ?
— ... C'est à vous, avec votre délicieux minois d'ange, que le nouvel habit ira bien !... Dans quel-