‹ L'hospice des enfants-assistésChapitre 12 sur 46 · IV · texte numérisé non relu

IV

èo LA J^ETÏTE icÀRE

ques jours, nous partirons tous pour Lormières, le Révérend Pèrç Supérieur, votre mère, vous, moi... Peut-être serez-vous autorisée à prononcer les premiers vœux.

— Moi, je partirai pour Lormières dans quelques jours ?

— Allons, un pas, un seulement, je vous en prie.

Madeleine marcha, sans être soutenue, jusqu^au fond de la chambre.

— Superbe I magnifique ! s'écria la sœur Aiméede-Jésus... Je ne suis plus inquiète, nous assisterons au sermon. En ce moment, on chante les complices, et le Révérend Père Supérieur n'est pas encore monté en chaire... Hâtons-nous.

— C'est impossible.

— La cérémonie sera splendide. Le cardinal officie pontificalement. Cest Son Éminence qui donnera le salut.

— • Je n'en puis plus. Laissez-moi sur une chaise et Courez à Saint-André toute seule, si ça vous plaît.

-^ Tenez, ma jolie petite sœur Madeleine, insista la religieuse du Jugement-Dernier de la voix la plus insinuante, la plus douce, la plus caressante, si vous consentez à m'accompagner à la cathédrale, où la Communauté se trouve réunie, je vous apprendrai, moi, des nouvelles de votre Loulou.

— Vite ! vite !

DONNANT, DONNANT 3l

— Viendrez- VOUS à la cathédrale ? Donnant, donnant.

— Dussé-je mourir en route... Maïs dites-moi donc ce que vous savez.

— David vous a écrit deux fois, du moins deux lettres pour vous sont arrivées de Paris, toutes deux adressées au Pertuis. Madame la baronne et le Révérend Père Supérieur ont cru que, dans la difficile épreuve de votre vocation, vous ne deviez pas lire ces lettres.

— Et vous les avez lues, vous ?

— Oh ! non... j'ai seulement jeté les yeux sur une... Fautre jour... Votre mère, dont chaque matin j'arrange les menues affaires, avait oublié de la serrer... Cest bien mal d'être si curieuse et il faudra que je me confesse de ce gros péché... Partons.

— Pas encore... Contez toujours.

— David disait que Loulou se portait très bien, qu'une femme, — j'ai oublié le nom de cette femme — la soignait comme son enfant. Quant à lui, il avait pris du service dans un régiment... Ecoutez !

La sœur Aimée-de-Jésus pâlit et s'arrêta court.

— N'avez- vous pas entendu des pas? demandât-elle effrayée.

— Qu'importe!... La suite de la lettre...

— Je n'ai lu que cela, murmura-t-elle bien bas et l'oreille tendue... On marche dans le corridor, c'est

certain. Cependant, sauf la sœur-portière, tout le monde est à Saint-André.

Madeleine, rendue intrépide pajr la peur qui la gagnait à son tour, courut à la porte et Fouvrit. Elle se trouva nez à nez avec Nadalewski.

— Et quoi, tu n'es pas à la cathédrale, chère enfant ? dit Stéphane.

— Et vous? lui rîposta-t-elle mutînement.

Des demi-ténèbres du corridor, Nadalewski passa dans le plein jour du cabinet du révérend père Phalippou. Le désordre où il trouva cette pièce, que tout le personnel pieux de la maison se faisait un honneur de nettoyer, de cirer, de brosser minutieusement dès la première heure du jour, le surprit. Quoi ! des linges mouillés traînant sur des chaises ! de Peau coulant partout à travers les rigoles du parquet ! un bouleversement général de tous les objets ! Il n'en revint pas, et devinant que, dans ce réduit du Supérieur du Jugement-Dernier , silencieux comme lui , froid comme lui, toujours ordonné comme lui, il s'était passé quelque événement inaccoutumé, cette question s'échappa de ses lèvres :

— Qu'y a-t-il ?

— Il n'y a rien, absolument rien, mon bon père Stéphane, se hâta de répondre Madeleine.

Puis timidement :

— Nous allons, la sœur Aîmée-de-Jésus et moi, à Saint-André.

Notre philosophe Fenveloppa d'un regard inquiet, soupçonneux, et, tout à coup, lui saisissant la main droite, il Tarrêta.

— Viens ! lui dit-il.

— Où donc ?

— Je veux te parler.

— Monsieur, articula la religieuse, qui avait happé dans l'ombre la main gauche de la novice, le Révérend Père Supérieur m'a recommandé...

— Je vous invite, madame, à ne pas retenir mademoiselle.

Madeleine avait attaché sur Stéphane des yeux suppliants. Mais celui-ci, harcelé de craintes qui le piquaient comme autant de pointes, se montra inaccessible à la pitié.

-— Madame, dit-il à la sœur Aimée-de-Jésus, Madeleine souffre, et je vous prie encore une fois de la laisser en paix.

— Monsieur, je suis religieuse du Jugement-Dernier. Veuillez m'excuser si je persiste dans Tobéissance que je dois au Révérend Père Supérieur de rOrdre.

Tout en articulant ces paroles d'un ton d'exquise politesse, la sœur Aimée-de-Jésus, dont les doigts se contractèrent, serra plus fort la main de la jeune victime du Jugement-Dernier, de Madeleine Fuster, abasourdie, stupide, à moitié morte.

Exaspéré par une résistance aussi douce que résolue,

aussi facile dans la forme qu'impitoyable dans le fond, Stéphane enleva violemment la petite mère des griffes avides de sa harpie, et, la serrant de tous ses bras, il s'écria :

— Prévenez votre hideuse bande que je tue le premier qui tenterait de me l'arracher !

Madeleine s'évanouit tout à fait. Nadalewski, moyennant un flacon de sels découvert parmi des futilités de toilette appartenant à sa femme, la ranima vite.

— Ah ! brute, triple brute que je suis ! répétait notre philosophe..

Ses deuxyeux farouches dévoraient Madeleine, qu'il avait déposée sur son lit; puis, ivre de désespoir, il s'arrachait des poignées de cheveux.

— Je m'occupe de mon enfant mort et je laisse mourir mon enfant vivant, grondait-il sourdement,.. Je travaille!... Imbécile, imbécile, pense à ce que tu as perdu, mais pense surtout à ce qui te reste.

Il se martelait la poitrine de coups terribles.

— Ah! mon bon père Stéphane!... lui dit Madeleine revenue à elle-même.

Il ne sut que la couvrir de baisers.

— Cette faiblesse est passée, murmura-t-elle. Il ne put encore lui parler.

— Mais vous ne m'en voudrez pas, au moins;. i

— De quoi t'en voudrais-je, cher angei

Elle le regarda. Puis, de ses longs cils, se détachèrent des larmes énormes.

— ... De pleurer un peu, soupîra-t-elle... Oh! vous ne croiriez jamais quelle envie j'ai de pleurer !... Il me semble que cela me soulagerait tantl...

— On t'empêche donc de pleurer à TOuvroir?

— Non, non; mais je n'ose pas...

— Pleure, alors, ma fille chérie, pleure... Moimême, je t'assure...

Sa voix tremblait déjà ; un sanglot acheva de la lui couper, et, un instant, dans l'Ouvroir Saint-Grégoire-de-Nazianze désert, ce ne furent que plaintes et gémissements.

— Quand je pense, balbutia enfin la jeune fille, que, depuis deux mois peut-être, maman, le Révérend Père Supérieur, la sœur Aimée-de-Jésus, avaient des nouvelles de Paris, et qu'on ne m'a rien dit ?

— Des nouvelles de Paris! Ils ont reçu des nouvelles de Paris ?

— Plusieurs fois.

— Et quelles nouvelles ?

— Rosalie est morte.

— kosalie ! t^auvre femme !... Et David ? Et Loulou ?

Madeleine, en sjinterrompant de temps à autre, tantôt pour respirer, tantôt pour laisser couler les flots de larmes qui incessamment lui inondaient les yeux, raconta ce qu'elle avait arracké k S3l m^t^> ^\5l

révérend père Phalippou, surtout ce qu'elle avait appris de la sœur Aimée-de-Jésus. Elle annonça aussi que, sans la prévenir, on l'avait engagée dans POrdre du Jugement-Dernier.

Stéphane écoutait et ne laissait pas tomber un mot de ses lèvres serrées, frémissantes. Pourtant, lorsque la jeune fille parla de son prochain voyage à Lormières, en compagnie de sa mère, du Révérend Père Supérieur, de la sœur Aimée-de-Jésus, il ne se contint plus et laissa déborder sa rage.

— Les bourreaux, s'écria-t-il, les bourreaux î Madeleine lui prit un de ses poings, crispés dans un

soulèvement tumultueux d'âpre haine, et doucement en détendit un à un les doigts rigides et durs comme l'acier.

— O mon bon papa Stéphane, soyez gentil, lui dit-elle d'une voix admirable de résignation.

— Désormais, tu ne me quitteras pas une minute, ou plutôt, sois tranquille, c'est moi qui ne te perdrai pas de vue.

Il alla vers sa table de travail, encombrée d'épreuves typographiques, de pages criblées de notes, saisit le tout à brassée, et, d'un mouvement brutal de son pied, rejetant le couvercle d'une malle, il y lança pêle-mêle, froissées, confondues, déchirées, les paperasses de la nouvelle édition de VEssai sur les Mxracles^ jusque-là caressées si patiemment, si délicieu sèment, si amoureusement.

— Un autre ouvrage commence pour moi, et je ne conseille ni à M. Grégoire Phalippou, ni même à ta mère, d'essayer de m'en divertir. Ah I ils ont formé le projet de Remmener à Lormières et de te faire làbas religieuse du Jugement-Dernier, comme ils t'ont faite ici novice. Novice ! est-ce assez d'audace ? Et cela à ma barbe, sous mes yeux !

Nadaléwski ne put s'empêcher de poser une main sur l'épaule de Madeleine, qui venait de se remettre debout, et de la secouer rudement.

— Mais aussi, chère enfant, on n'est pas plus sotte que tu ne l'as été. Quand on t'a passé au cou la corde du Jugement-Dernier, il fallait crier au moins, et je serais accouru.

— J'avais peur...

— Pourquoi ne pas te confier à ta mère Nadalewska, qui t'aurait dit de résister et m'aurait prévenu?

— Puis... murmura-t-elle, suivant quelque intime pensée et tentant un suprême effort pour retenir les gros pleurs débordant de nouveau là barrière des cils.

— Allons, tu as encore à me parler, je le devine... Dis-moi tout, dis-moi tout...

— Puis, si je n'entre pas en religion, que voulezvous que je devienne ?

— Et ton père, méchante enfant, tu veux donc l'abandonner ?

— Je raime, mon pauvre père, qui souflfre pour 11 France si malheureuse... -.^

— Et ta maman de Bellevue, qui ne respirerait p^ sans toi ? et moi-même... et moi-même?... ^

— Je vous aime, vous autres aussi... Mais mog Daniel est mort, il est mort... Oui, oui, il n'y a plof que Dieu pour moi.

Madeleine arpentait la chambre à grands pas, pleo* rant et ouvrant de temps à autre sa bouche, d*o| s^échappaient, avec des gémissements étouffés, cq mots entremêlés :

— Mon Dieu ! . . . Daniel ! . . . Loulou ! . .. Mon Dieu!...

Nadalewski demeurait écrasé. Redoutant pour sè fille, après de si cruelles excitations, un abattement, une faiblesse qui seraient peut-être le symptôme di quelque grave maladie, il réprima la douleur que Le souvenir de son fils, soudainement évoqué, avait réveillée en lui plus vive que jatnais, et s'employa i calmer Madeleine, à la rassurer, à lui rouvrir l'espé* rance.

— Tu comprends bien, lui dit-il, que, dès notre retour à Paris, David s'empressera de courir à l'hôte] Trémière. Nous serons là, et tu retrouveras ta filleule, si mignonne, si jolie... Puis Je partirai pour Mayence. d'où je ramènerai ton père... Notre malheur à tous est immense. Pourtant, le Dieu que tu aimes et qui est bon n'a pas voulu te priver de tout ce qui est ca«

bONNAKT, DÔNllANt Sg

pable de Rattacher à la vie. Hélas! bien que tu doives avoir pitié de nous : ton père est vieux, ta mère Nadalewska est vieille désormais, moi je me sens plus vieux qu^eux tous, ce n^est pas pour nous, va, que je te demande grâce ! Mais pense, ma Madeleine chérie, pense à cette enfant dont tu deviens à présent la mère, la véritable et unique mère, puisque Rosalie nVst plus...

— O ma Loulou I articula-t-elle avec un transport maternel déchirant.

— Certes, reprit Nadalewski , la fille de l'homme qui tenta de sauver mon fils enveloppé d'ennemis, qui, en d'autres temps, sauva ton père, à défaut des Fuster, qui ne lui manqueront pas, trouverait les Nadalewski pour la protéger, l'entourer d*affectîon et de soins. Mais réfléchis à cela, Madeleine : si aujourd'hui tu entrais en religion, que deviendrait Marie David ? C'est toi qui as élevé cette enfant, c'est toi seule que cette enfant connaît, c'est toi seule qu'elle aime...

— Oh ! oui, elle m'aime 1

— Il y a donc pour toi une sorte de devoir à ne l'abandonner jamais.

— Jamais, jamais 1 Pourtant, si maman m'ordonne de la suivre à Lormières?

— Elle ne t'ordonnera rien de pareil*

— Enfin, si elle...

•—Je me propose, ce soir même, d'entretenir à

6o LA PETITE MÈRE

ton sujet ta mère, ainsi que M. Grégoire Phalippoi|

et.«. M

— Je vous en prie, mon bon père Stéphane I inM rompit-elle épouvantée.

— Sois sans crainte... A cause de toi, à cause d| moi-même, je serai calme...

— Vous me causeriez beaucoup de peine...

— Je te jure que ni M. Grégoire Phalippou, ni II mère ne se plaindront de moi. ^Peut-être aurais-jc deux ou trois vérités un peu crues à jeter à la face d( Tun et de Pautre; mais n^aie crainte, pour cette explication, je suis résolu, fermement résolu à attendre le retour de ton père. Il est des obscurités de la conduite de M. Phalippou qui ne peuvent être fructueusement abordées, éclaircies, que devant celui auquel elles devaient poner la plus grave atteinte,' qu^elles pouvaient tuer. Je fuirai ces détails terribles, je f en donne ma parole, chère enfant.

— Que vous me faites de bien en me parlant ainsi ! Savez- vous pourquoi je vous ai caché tant de choses ? Je craignais quelque dispute entre le Révérend Père Supérieur et vous, et comme le caractère de ma mère est un peu tranchant...

— Tu redoutais une séparation ?

— J'en serais morte.

Elle lui prit le bras.

— J'ai bien mal à la tête... Si nous sortions un peu... Nous pourrions, tout en nous promenant,

DONNANT, DONNANT 6l

arriver jusqu*à la cathédrale et avoir la fin du discours du Révérend Père Supérieur... Maman me verrait, elle vous verrait aussi, et cela la disposerait favorablement à vous écouter...

Une minute après, ils remontaient lentement la rue Thiac.

l'armistice

A cette époque, Bordeaux, devenu momentanément la capitale de la France, avait perdu ce calme, cette sérénité splendide où il sommeille volontiers dans les richesses de son commerce immense, dans le luxe d^une nature qui lui prodigua tous les trésors. L'agitation était partout, mais plus particulièrement aux environs de la Préfecture, siège du gouvernement, où nuit et jour des foules haletantes, les pieds dans la neige ou la glace, attendaient qu'on appliquât au mur une affiche apportant des nouvelles de nos armées. Ce n'était pas seulement la belle promenade de Tourny qui se trouvait envahie à perpétuité ; pouf peu que M. Gambetta dût adresser quatre paroles à tant d'âmes affamées d'espérance et de consolation, le

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bruit s'en répandait aussitôt, et les têtes refluaient* depuis la place Dauphine jusqu'au Chapeau- Rouge, inondant les rues adjacentes comme les vagues déchaînées d'une mer en courroux.

Plus d'une fois, avec tout le monde, Stéphane Nadalewski était venu boire la confiance dans les paroles ardentes de patriotisme du Dictateur. Aussi, en débouchant de la rue du Palais-Galien sur la place Dauphine, Madeleine au bras, ne fut-il pas surpris de voir, d'entendre le bruissement de la multitude, dont les remous puissants remplissaient la rue des Fossés-de-1' Intendance devant lui. Évidemôient M. Gambetta parlerait tout à l'heure. Qui sait ? peutêtre avait-on des dépêches de Paris, qui, depuis longtemps, en était à son dernier morceau de pain.

Oubliant l'enfant qui marchait à ses côtés^ notre philosophe, mordu par une curiosité qui n'allait pas sans douleur, se noyait déjà dans les flots de plus en plus profonds du peuple, quand Madeleine l'arrêtant net :

— Je vous en prie, lui dit-elle, passons par la rue BoufTard.

— La rue Boufifard?...

— C'est là qu'est Thôtel de la Division .

— Et que te fait l'hôtel de la Division?

— Vous avez donc oublié que mon pète l'a habité et que Daniel?...

— Mais j'ignore où est la rue Bouffard, balbutia Stéphane, troubjé.

— Je la connais, moi... Toutes les fois que Je suis sortie de POuvroir avec maman Nadalewska, nous nous sommes arrangées pour y passer... Cela nous fait plaisir de voir la maison...'

En articulant ces phrases entrecoupées de silences, elle retirait Nadalewski de la foule, rétrogradait de cinquante pas, puis tournant à gauche, le long des belles maisons monumentales de la place Dauphine, l'entraînait vers la porte Dijeaux, et de là dans la rue BoufFard.

Longeant un trottoir mal pavé, une sentinelle montait la garde. Madeleine s^arréta.

— C'est là, murmura-t-elle.

Stéphane, par une porte cochère ouverte à deux battants, promena des yeux vagues à travers une cour étroite, mesquine, peu aérée. Tout au fond, miroitaient des vitres oti mouraient les dernières lueurs du jour. Notre homme ne bougeait pas, comme tombé en arrêt brusquement. Madeleine regardait plus haut, elle : c'était aux murailles mêmes de Fhôtel de la Divisiom, une assez chétive bâtisse, sans caractère, qu'elle en voulait. Quelqu'un qui, à cette minute, en remontant la rue BoufFard, aurait observé ces deux êtres plantés immobiles devant la sentinelle, leurs yeux agrandis rivés aux pierres grises de la façade

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d'une maison, les eût certainement pris pour des idiots ou pour des fous.

— La fenêtre à Pangle droit du premiîer étage, c'est la fenêtre de Daniel, chuchota Madeleine. Maman Nadalewska, qui vint à Bordeaux au temps où mon père y commandait, me Fa montrée plusieurs fois. .. Vous comprenez à présent si j'éprouve du plaisir à passer par ici... Mon Daniel a franchi si souvent le seuil de cet hôtel.

Et elle ne put s'empêcher de poser le pied sur la pierre de taille qui formait le premier pavé de la cour de la Division. Ce mouvement discret fut un mouvement de passion qui lui déchira atrocement et délicieusement le cœur.

Nadalewski avait un instant abandonné le bras de Madeleine , il le ressaisit despotiquement, et de nouveau ils marchèrent vers Saint-André.

La nuit tombait noire et glacée. Les abords de la cathédrale étaient déserts; à peine si de rares silhouettes de dévotes, maigres, grelottantes, courbées, glissaient de temps à autre le long des hautes murailles, puis s'évanouissaient dans l'embrasure sombre d'une porte de l'édifice, doucement entre-bâillée. Sur le sol inégal, où bien des masures démolies ont rendu le nivellement difficile, tremblaient par intervalles des lueurs rouges, jaunes, violettes, mordorées. La basi-

lique, intérieurement illuminée, jetait ses feux au dehors comme un appel. Madeleine et Stéphane, sans les voir, traversèrent ces espaces lumineux, étendus sous leurs pas pareils à de riches tapis, et, après avoir fait le tour de l'immense vaisseau de la métropole, cherchant à deviner quelle porte les rapprocherait davantage du groupe du Jugement-Dernier, ils y pénétrèrent par le grand portail, nu de toute décoration architecturale, qui donne sur la placé de Rohan.

Notre Jeune novice avait été on rie petit mieux inspirée, car, dix pas hasardés à peine à travers la foUle recueillie, elle vit, à quelque distance, se détachant en vigueur sur le fond brunâtre de Taudîtoire grouillant, une longue file blanche parsemée de petits points bleus. Elle reconnut lés orphelines de TÔuvroir Saint-Grégoire-de-Nazianze. Auprès d'elles, dans le groupe obscur des religieuses, elle découvrit madame Fuster. Elle était assise entre la Révérende Mère upérieure et la sœur Aimée-de-Jésus. Madeleine, qui ne savait se défendre de redouter sa mère, éprouva le vif désir d'être aperçue d'elle et toussa. Ce manège puéril, où la contraignait une peur invincible, lui réussit. La b^aronne, pieusement absorbée, leva la tête et lui décocha un coup d'oeil. La jeune fille, touchée jusqu'au fond de l'âme de ce qu'elle considérait comme une preuve d'affection, — sa mère en prière avait pu la distinguer, — lui répondit

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par un sourire adorable de gentillesse et de grâce. Elle tendit vers elle de tous ses efforts. Mais un signe de celle qu'elle ne perdait pas de vue l'arrêta dans son élan. On lui commandait de ne point troubler la cérémonie.

Madeleine demeura fixe, détachée de Nadalewski qu'elle avait perdu dans ses rapides évolutions; elle promena ses regards heureux à travers la cathédrale éblouissante, comme si un soleil venait d'en crever les voûtes et éparpillait partout ses rayons. Le choeur surtout la captiva. En cet endroit privilégié, la lumière ruisselait encore plus abondante, plus claire. Elle put discerner les détails de cette décoration merveilleuse que l'Eglise a su créer pour les délices de l'âme et des yeux. Son Éminence le cardinal-archevêque, sur son trône, recevant les reflets de la mitre et de la crosse, tenues par des diacres debout à ses côtés, était magnifique dans le luxe de sa pourpre, de son rochet lourd de broderies, sur lesquels une étole bosselée d'or allumait des éclairs fulgurants. Les chanoines, en camail de soie, alignés, immobiles dans les stalles de chêne, avaient des attitudes calmes, impassibles, souveraines, qui ajoutaient à la gravité solennelle de ce grand spectacle. Il n'était pas jus-

qu'à la foule des enfants de chœur, vêtus de longs surplis empesés, décorés de ceintures et de calottes rouges, qui ne produisît son effet en cet arrangement pompeux, où tout est mesuré en vue d'attacher les

hommes, de les retenir, de pousser leur pensée jusqu'aux portes rayonnantes du paradis.

Cependant le cardinal, les chanoines, les enfants de chœur s'ébranlèrent, et ce peuple de prêtres, d'acolytes, ruisselant d'or, de pierreries, d'éclairs, vint s'abattre au pied du maître-autel. Un moment après, Madeleine entendit des voir roulant sous la hauteur des voûtes; puis les orgues chantèrent à leur tour.

Que chantait-on ?

Elle écouta et elle entendit :

« Tantum ergo... »

On allait donc donner le salut? Alors, le Révérend Père Supérieur avait prêché déjà?...

a Mon Dieu! que je suis arrivée tard à Saint- André ! » se dit-elle.

La crainte d'un reproche la saisit, et de nouveau elle toussa pour attirer l'attention de sa mère. Mais celle-ci, à genoux devant le Très Saint-Sacrement exposé là-haut dans une forêt de cierges qui lui fai-> sait une gloire de feu, ne l'entendit point cette fois. Madeleine, l'âme et l'esprit angoissés, tout son être physique en proie au malaise, laissa errer son œil vagabond le long des murailles de la basilique flamboyante, l'accrochant à la chaire, au tombeau du cardinal de Cheverus, au vaste tableau du crucifiement par Jordaëns, enfin l'abandonna éperdu aux vitraux noirs des fenêtres démesurées s'étirant au-dessus du chœur.

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