PENDANT LE SIÈGE
La baronne, suivie d'une volée de Sœurs et de Frères, monta prestement les marches du péristyle et pénétra, enveloppée de son pieux cortège, dans le petit salon. Là Tattendaient les Révérends Pères, déjà rendus, puis une affluence énorme de fidèles de la Paroisse du Jugement-Dernier, parmi lesquels il était
facile de reconnaître le général de Roquebrun, M. de Kermareck, le duc de Vialemont, M. Darnétal, madame de Mérifons, sauvés de la guerre, sauvés du siège, conservés intacts et pleins de vaillance pour le grand Œuvre du révérend père Phalippou.
Tout à coup, Stéphane, après avoir hésité une minute dans la cour, parut à la porte du petit salon, entouré de sa femme et de sa fille. Le front haut,
les traits calmes, les lèvres serrées par une contraction où se laissait trop deviner, dans les sentiments tumultueux qui Tagitaient, la volonté de ne rien dire d'excessif, il fendit la foule doucement bruissante du Jugement-Dernier, et arriva jusqu'au révérend père Canitrot, lequel, en ce moment, entretenait M. Darnctal.
— Je vous demande bien pardon, monsieur, si j'ose vous interrompre, voudriez-vous m'apprendrc où je trouverai David ?
— David! répondit l'inventeur de la pommade anti-rhumatismale, prenant les mains de notre philosophe, qu'on s'était bien gardé de lui tendre, et riant d'un rire complaisant et niais.
— Vous connaissez sans doute son nouveau logement ? insista Stéphane.
— Ah! quel homme, ce vieux soldat, monsieur Nadalewski! Si sa femme est morte, c'est bien sa àute. Figurez- vous que j'avais beau prescrire du lait, i;: lichen, tous les mucilagineux possibles, il persis- «. : à administrer de l'eau rougie. — a Rosalie n'aime ,\:\: eau nie répétait-il sans cesse, elle ne peut sup- '^.ittsr ^«t çt ! » — En voilà une tisane, n'est-ce pas, •X tt^cîQKtr Dtrnétal ?
^^Uiiint hasarda celui-ci.
de David, je vous prie, monsieur, in-
< ^««reiid père Canitrot l'ignore, monsieur
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Nadalewski, intervint le Supérieur du Jugement-Dernier, lequel, malgré la barrière de dévots qui l'isolait de cette scène, y avait prêté l'oreille et n'en perdait pas un mot.
Incontinent, notre philosophe, dont les nerfs exaspérés appelaient la lutte, fit face à l'ennemi avec un tressaillement de joie, et il ne sut retenir ces mots de vire satisfaction qui s'échappèrent à son insu de ses lèvres :
— A la bonne heure !
Tout aussitôt, et véhémentement :
— Mes études, monsieur, — et la sœur Aimée-de- Jésus aussi, ^ m'ont depuis longtemps édifié sur l'obéissance que, dans les Congrégations, les simples clercs, les simples religieuses, doivent à leurs Supérieurs, et peut-être ai-je eu tort de faire la moindre question à M. Canitrot, avant qu'il eût obtenu de vous l'autorisation de parler. Veuillez me pardonner d'avoir exposé un peu naïvement un de vos prêtres à manquer à la règle de l'Ordre, Désormais, puisqu'il m'est défendu d'obtenir de M* Canitrot des renseignements que lui seul se trouve à même de me fournir, c'est à vous, monsieur Phalippou, que j'aurai l'honneur de m'adresser. Les détails de l'héroïque combat dans la prairie de la fabrique Bergonnier Vous sont connus, et vous devinez quel sentiment me porte, dès mon arrivée ici, à m'informer de David* M. Canitrot ignore, dites- vous, où s'est retiré le dragon
du général, quand, au commencement de. novembre, il a quitté Thôtel Trémière. Je réclame de votre loyauté de m'avouer si, à l'égard de cet homme, vous êtes^ vous, dans la même ignorance.
— Monsieur Nadalewski, répondit le Supérieur du Jugement-Dernier, je vous donne ma parole de prêtre et d'honnête homme que, relativement à la retraite que David a pu choisir en désertant l'hôtel Trémière, je ne sais rien, absolument rien.
— Je n'insiste pas, monsieur. Ne pourriez- vous seulement me rapporter si David 9 en s'éloignant d'une maison dont autrefois le général Fuster lui avait confié la garde, n'a pas articulé une phrase, dit un mot où nous démêlerions un indice pour le découvrir?
— En franchissant la porte de l'hôtel, le dragon s'est écrié : — « Je vais me faire soldat! t
— Oh ! pardon. Révérend Père Supérieur, ne put s'empêcher d'interrompre le révérend père Canitrot, vous oubliez...
— Je n'oublie rien, articula d'un ton tranchant le Fondateur.
— ... Et les outrages que cet homme exaspéré n'a pas craint de me lancer à la face ? poursuivit l'autre avec une audace inouïe.
— Alors, David était exaspéré? interrogea Stéphane, dévisageant le donneur de tisanes mucilagineuses, auquel quelque blessure inconnue à l'amour-propre
inoculait le courage énorme de secouer le joug.
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— Je crois bien! répondit-il... Moi, naturellement, en dehors des soins corporels^ je ne négligeais pas les soins spirituels, et j^étais parvenu à gagner à ce point la confiance de Rosalie, qu^aucun doute n^était possible sur ses intimes dispositions devant la mort. Vous devinez si je me frottais les mains de joie!... Comme la femme comprend la femme à demi-mot, par crainte d'effrayer la malade si je lui parlais des derniers sacrements, je chargeai la sœur Euphrasie d^aborder avec elle ce sujet délicat et de la décider à une suprême réconciliation avec Dieu. Cétait habilei n^est-il pas vrai?... Rosalie, tout d'abord, ne parut pas entendre clairement l'intérêt de son salut, et la sœur Bernardine dut se joindre à la sœur Euphrasie pour la seconder dans ses efforts pieux... Cependant, les jours s'écoulaient, une catastrophe était de plus en plus imminente, et nos Sœurs, nos Frères, car nos Frères s'étaient préoccupés à leur tour d'une âme qu'il fallait sauver à tout prix, ne gagnaient pas un pouce de terrain. A leurs sollicitations, à leurs prières, à leurs larmes, la phthisique répondait invariablement : — « Je verrai demain, je verrai demain... »
— Mon Révérend Père... interjeta le Supérieur du Jugement-Dernier, soucieux.
— Laissez-le donc achever, monsieur, s'écria Nadalewski»
— Et après ?. demanda M. Darnétal, retenant le