LA VEUVE BERNARD
IX '-'-i ^
En quittant Madeleine, Nadalewski lui avait soufflé à voix basse :
•^ Sois tranquille, je te ramènerai bientôt Loulou.
Malgré la fatigue d'un voyage rendu interminable par des arrêts sans nombre, accablant par toutes sortes d^émotions pénibles, notre philosophe se mit suif l'heure à la recherche de David. Il accompagna sa femme, qui ne se soutenait plus, jusqu'à la porte de sa maison, rue Bar bet-de-Jouy, puis se sauva à travers la ville»
Paris ofiFrait une physionomie que Stéphane ne lui Connaissait pas? Il était midi, et rien ne paraissait bouger dans Pétendue de Timmense cité» Après la cruelle veillée du siège, on avait fini par s'endormir.
LA VEUVE ÉSRNAkD ^7
et on rie pouvait plus se réveiller. Puisque rarmistice permettait à tous le repos, on en profitait sous les toits couverts de neige, que ne devaient plus trouer les obus. Au coin des rues de Babylone et du Bac, Nadalewski, lequel jusque-là avait cheminé solitairement, aperçut enfin quelques hommes en vareuse, en képi, le chassepot au pied, qui s^entretenaient le long du trottoir avec animation.
— Le gouvernement a eu tort, beuglait un grand diable à mine farouche.
— Nous sommes livrés ! criait un autre milicien. •^ Trochu est un traître ! hurlait un troisième*
•— Entrons à la « Belle Grappe 1 » conclut un qua*trième avec un gros rire indifférent. Ce que vous débitez là, c'est des bâtises«.. — A la Belle Grappe I
Ce sceptique poussa une porte au-dessus de laquelle, enguirlandé de feuilles de vigne, pendait un énorme raisin doré, et le groupe le suivit.
« Pauvres gens, ils ont tant souffert ! » pensa Na» dalewski, toujours généreux envers la nature humaine.
Et, par la rue de Sèvres déserte> il arriva à la rue du Cherche-Midi.
En allant atix bureaux de recrutement^ ouverts dès
le début de la guerre dans les bâtiments de la justice
militaire, rue du Cherche-Midi, Stéphane comptait
apprendre quelque chose de Kraft. Puisque^ au dire IV. q
gS LA PETITE MÈRE
de M. Canitrot, c^était là que Kraft s^tait rendu pour se faire incorporer dans un régiment de marche, on pourrait lui révéler le chiffre de ce régiment, et il ne tarderait pas à mettre la main sur Pouvrier forgeron. Kraft découvert, il saurait où retrouver et David et Loulou... Il heurta à vingt portes sans rencontrer âme qui vive. Ici, comme partout, le silence, le dépeuplement. Las d'errer à travers les corridors, d'appeler et de ne pas être entendu , de monter des escaliers et de les redescendre, penaud, découragé, abattu, il traversait la grande cour de Phôtel, regagnant la rue, quand, aux environs* de la porte cochère, il aperçut un invalide qui balayait le pavé en fumant sa pipe.
— Les bureaux sont donc fermés? lui demanda Na« dalewski.
— Les bureaux I fit le vieux avec un étonnement narquois. Ah I bien oui, les bureaux!... Vous arrivez sans doute de Pontoise ?...
— A quelle heure faudra-t-il que je revienne? L^invalide, haussant les épaules :
— Laissez-moi donc tranquille, voyons !
Le bonhomme, sur les pavés, débarrassés par ses soins de la légère croûte de neige qui les recouvrait une minute auparavant, semait de la mie de pain, que ses doigts osseux débitaient en menus morceaux.
— J'aurais besoin d'un renseignement... insista notre philosophe de Bellevue.