‹ L'hospice des enfants-assistésChapitre 26 sur 46 · IV · texte numérisé non relu

IV

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petite mère, levant vers le ciel des yeux pleins d'ir^^ terrogations désespérées.

— Oui, chère enfant, c'est croyable, parfaitemeiE ^ croyable, gronda Nadalewski.

Puis il ajouta avec une surabondance d'amertume qui noya pour ainsi dire chaque mot :

— L'Ordre du Jugement - Dernier poursuit son ' œuvre.

Merlot, ne comprenant rien à ces paroles, eut des regards étonnés.

— Le surlendemain , continua - 1 - il , Cruchette, dont le Mont-de-Piété avait déjà avalé le linge et le» habillements, vendit à un brocanteur, au père Trognon de la rue Cardinet, quatre chaises, une vieille armoire, une table, une machine à coudre, enfin tout son bibelot pour quatre-vingt-six francs, me paya gentiment onze francs cinquante centimes qu'elle me devait, et détala d'ici avec Loulou pour aller prendre le chemin de fer.

— Quel chemin de fer, monsieur Merlot?

— Je vous le jure, foi d'honnête homme, si je le savais, je serais bien content, oh! bien content de vous l'apprendre. Mais tranquillisez-vous, mademoiselle, et espérez tout de moi. Sans parler du père Trognon, qui pourra peut-être me dire quelque chose, je connais beaucoup de personnes qui furent les amis de Kraft, de David, de Cruchette. Je vais me mettre tout de suite en campagne, et ce serait bien le diable

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si, ce soir ou demain, je n'avais pas découvert vers quel endroit Cruchette et Loulou ont filé.

— Et vous courrez nous le dire à Thôtel Trémière ?

— Je vous le promets,

^ Oh ! que vous êtes bon !

— Nous comptons sur vous, monsieur Merlot, dit Stéphane, qui tendit la main au logeur.

Le paysan, très ému, reconduisit ses hôtes vers la porte charretière. En traversant la cour fangeuse, cet homme, à qui le spectacle de sa ruine devenait plus poignant à mesure que, la guerre finie, à chacun incombait le devoir de reprendre le train de vie habituel, ne sut se défendre de tendre un bras vers son étable ouverte. Puis il gémit ces mots lamentablement :

— Regardez donc ça un peu en passant, mademoiselle. Est-ce assez triste !

Madeleine Jeta un coup d'œil sur la mangeoire béante, sur le râtelier vide, sur la litière qui conservait encore le creux des bêtes, traînées dernièrement à Tabattoir.

— Mes pauvres vaches I pleura le nourrisseur.

— Vous en aviez quatre ; je vous en donnerai dix, si vous m'aidez à retrouver Loulou, qui est mon enfant, lui dit la petite mère.

— Si je vous aiderai!.,.

— Monsieur Merlot, mademoiselle Fuster tiendra sa parole, articula gravement Nadalewski.

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Laissant h sa porte le logeur, qui se confondait en promesses et en remercîments, Stéphane et Madeleine, à pas très lents -:- leur âme imbibée à tous les chagrins était si lourde à porter I — redescendirent silencieux vers Paris.

ALBERTINE CRUCHET.

Ni le soir, ni le lendemain, ni les jours suivants, on ne put rien apprendre ou à peu près rien sur Cruchette. En vain Merlot, dans l'espoir d'une grosse aubaine, fouilla-t-il d'un œil acharné toutes les maisons où Kraft avait habité avec sa maîtresse ; en vain la veuve Bernard, qui avait palpé des à-comptes, armée de sa bonne langue, partit-elle en expédition à travers l'immense Paris, ces émissaires intéressés ne rapportèrent à l'hôtel Trémière que des indications vagues, des renseignements sans importance, des ondit auxquels il était difficile d'attribuer la moindre valeur.

Cependant les limiers, étant de nouveau partis en chasse, finirent par happer quelques lambeaux de

rôles dures dont les religieux, les religieuses, comme à Tenvi, accablaient David, sans épargner sa malheureuse femme, depuis plusieurs mois en train de mourir. Alors, elle conclut, des renseignements qu'une mémoire implacable lui fournissait en foule, que l'expulsion de Cruchette et de Loulou, quand elles s'étaient présentées à la rue Vaneau, répondait à quelque plan secret de l'Ordre, qu'elle n'était le fait ni du frère Unigenitus, ni du révérend père Canitrot, instruments passifs de la Corporation, mais du Révérend Père Supérieur, maître absolu de toutes les volontés.

Ces réflexions, anneaux d'une chaîne qui l'étreignait à lui arracher des cris, la petite mère les faisait à son insu; elles naissaient abondantes, pressées, inéluctables, de l'immensité de sa douleur essayant de s'accrocher à des motifs, à des raisons. Pourtant, lorsque le Révérend Père Fondateur de l'Ordre du Jugement-Dernier, ce grand serviteur de Dieu que tant de voix enthousiastes lui avaient appris à respecter, à aimer, dont souvent, avec une naïveté enfantine, ses lèvres avaient balbutié le nom presque sacré en récitant les Litanies des Saints, lui apparut comme le seul coupable de la mort de Rosalie, de celle de David, de la disparition de Loulou, abandonnée à quelque pitoyable destinée, ce fut chez elle un ébranlement qui la remplit de terreur.

En ce moment, Madeleine était au premier étage

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deThôtel Trémière, dans sa chambre, dont elle avait pris la précaution de fermer la serrure à double tour, pour avoir le droit de fouiller son malheur à son aise, de le connaître tout entier.

I Le Révérend Père Supérieur I répéta-t-elle à plusieurs reprises avec un claquement des dents, le Révérend Père Supérieur 1 »

Soudain, par l'efiFet d'une découverte épouvantable, les mille liens dont, avec une patience obstinée, on l'avait garrottée de la tête aux pieds, tombèrent, et pour la première fois elle comprit, elle eut le courage de comprendre qu'elle n'appartenait pas au révérend père Phalippou, qu'elle ne lui appartiendrait jamais. L'élan de son désespoir la porta plus haut. Madeleine, dont le chagrin entamait le cœur comme le couteau entame un fruit, dans son cœur pur, virginal, sentit s'infiltrer des souffles sinistres de tempête : elle détestait, elle abominait, elle haïssait le Fondateur de cet Ordre, à qui, dans un éclair de fureur vengeresse, elle attribua la ruine de tout ce qu'elle aimait, la ruine de sa vie.

« Si ma Loulou n'était pas retrouvée, je serais capable I... » gémit-elle avec un sanglot de rage.

Toute espèce de pensées folles l'agitaient. Elle voulait demander non plus seulement le renvoi du frère Unigenitus, mais elle devait exiger de sa mère qu'elle rejetât hors de l'hôtel Trémière l'Ordre du Jugement-Dernier, Pères, Frères et Sœurs. Si sa mère,

ainsi qu'elle était fondée à le craindre, refusait cette juste réparation du mal qu'on lui avait fait, elle attendrait le retour de son père, que son autre père Nadalewski irait chercher à Mayence, et elle ne doutait pas de réussir, ce jour-là, à expulser de la maison Tarmée si redoutable de ses ennemis.

L'espoir d'embrasser bientôt un père tendrement aimé rasséréna l'âme de cette enfant. Puisque, dans sa détresse extrême, elle avait là une joie assurée en perspective. Dieu, qui — elle le croyait du moins — ne l'avait jamais abandonnée, l'avait constamment soutenue, lui prêterait encore assistance, et compléterait le bonheur de l'arrivée de son père par le bonheur aussi grand de l'arrivée de Loulou .

« N'est-il pas vrai, Seigneur Jésus, dit-elle, s'adressant au crucifix voilé sous un nuage de mousseline au chevet de son lit, lui parlant comme à une personne vivante et avec cette familiarité qu'autorisent des rapports, des contacts journaliers au pied des autels, n'est-il pas vrai, mon doux, mon bon, moa adorable Jésus, que vous aurez pitié de votre petite servante Madeleine ? Vous demandiez que votre Père eût pitié de vous au Jardin des Oliviers, quand vous suïez sang et eau pour le salut des hommes et que vous murmuriez ces paroles : — « Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi, s'il est possible ! » — Oh ! je vous implore à genoux, à mon tour, faites que ce calice s'éloigne de moi, s'il est possible, faites que je

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perde pas Marie David, que je ne sois pas privée de cette enfant, vous qui n'avez pas voulu que je fusse mère. »

Elle pleura longtemps. Puis, se trouvant dans des dispositions à prier, — le soleil reparaissait dans les deux tranquilles, après les tumultes de Torage, — elle rouvrit sa porte et descendit vers la chapelle de ce pas léger que les peintres du quinzième siècle, Fra Angelico de Fiesole particulièrement, ont su donner aux anges, ces adorables messagers qui honorent la terre quand ils la touchent, car ils pourraient déployer de grandes ailes et voler.

Tandis que la petite mère subissait sa Passion, comme le Sauveur des hommes, auquel elle osait se comparer dans sa pensée, Nadalewski et M.Darnétal, à la suite de Merlot, de la veuve Bernard, s'étaient repris à fouiller Paris dans tous les sens, interrogeant derechef les amis anciens et les amis nouveaux de Kraft, de Cruchette et de David. Malheureusement, il était toujours impossible de rien dégager de net, de précis des mille sornettes contradictoires qui leur 2| étaient fournies. Stéphane, qui avait vu à plusieurs :;} reprises le marchand de vins de la rue Ernestine, à 5l laVillette, de qui il tenait l'affirmation que Cruif chette était belge et avait été en service à Mons, se s décida à partir pour cette ville. Mais il en revint ii trois jours après plus déçu, plus découragé que * IV. i3

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jamais : le nom d'Albertine Cruchet était absolumeni inconnu à Mons. M. Darnétal, de son côté, ne demeurait pas inactif; usant du crédit dont il jouissait au Palais, où il comptait de nombreux amis, durant le séjour de Nadalewski en Belgique, il s'était ouvert des relations avec la Préfecture de police. Peut-être cet homme de cœur fût-il parvenu à quelque heureux résultat sans le brusque avènement du Comité Central, qui, après avoir obligé le gouvernement à s'exiler à Versailles, dans Paris soulevé d'une part, tremblant de l'autre, brouilla tout, bouleversa tout, terrifia tout. M. Darnétal, lequel, deux fois par jour, prenait le chemin de la rue de Jérusalem, reconnut, dès le 18 mars, l'inutilité de ses eflforts, et ne se dirigea plus de ce côté. Pour continuer les démarches à peine entamées, il fallait attendre un revirement des choses, revirement qui ne pouvait tarder, car déjà, au fur et à mesure que nos soldats captifs rentraient d'Allemagne, on les réunissait sous les ordres du maréchal de Mac-Mahon, et, à n'en pas douter, on marcherait prochainement sur Paris.

Si Nadalewski, torturé par mille doutes poignants, savait à peine articuler une parole pour relever l'âme affaissée, meurtrie de Madeleine, sa femme, dont rœil ne démêlait pas tous les points obscurs de la situation, s'obstinait dans l'espérance et arrivait par* fois à soulager notre petite mère du poids de cette pensée harcelante : — « Si je ne devais pas retrouver

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ma filleule ! » — Madame Nadalewska, voyant madame Fuster noyée dans les préoccupations grandes et petites de l'Ordre du Jugement-Dernier, avait fini par s'emparer de Madeleine, à qui personne ne songeait, et par devenir sa mère exclusivement. Le matin, après la messe, à laquelle la jeune -martyre assistait régulièrement, elle l'attirait rue Barbet-de- Jouy et ne la ramenait à Phôtel Trémière que très avant dans la soirée. On laissait faire.

— Je crois tout de même que si le Révérend Père Supérieur était à Paris, nous ne serions pas aussi libres, dit Madeleine, un soir qu'elle s'était relardée encore plus que de coutume chez sa maman de Bellevue.

— Ciel ! dix heures ! s'écria celle-ci. Vite, vite, partons !

-» N'ayez donc pas peur, interjeta Stéphane.

Puis, avec une nuance très marquée d'amertume :

— M. Barandon est bien maigre, mais il est encore Olus timide, et il n'osera pas vous manger...

— Alors, c'est convenu, mon bon papa Stéphane, ous partirez demain pour l'Allemagne ? demanda iadeleine, lui saisissant le bras pour sortir.

— Demain matin, et après -demain soir je serai à fayence.

— Quel bonheur!... Avec quelle impatience nous lions vous attendre ici !.... Mon père ! Ah! mon ère!...

— Pourvu que je puisse entretenir ta mère à cettN heure indue !

— Avant de partir pour Lormières, le Révéren Père Supérrieur a établi l'Adoration perpétuelle, e certainement nous retrouverons maman à la chapelle Elle y reste généralement jusqu'à minuit.

Ils entrèrent dans la rue Chanaleilles.

— Tiens ! fit madame Nadalewska, montrant Thôt* Trémière, voilà bien du monde devant la port* chère enfant.

— Une voiture ! s'écria Nadalewski.

Ils hâtèrent le pas et pénétrèrent dans la coure même temps que le fiacre.

— Qu'y a-t-il donc, maman r interrogea Madelein haletante de frayeur, en voyant sa mère au milieu d la Paroisse du Jugement-Dernier réunie au complt comme aux grands jours.

La baronne ne lui répondit pas, ne la regarJ même pas; elle courut vers la voiture, qui s'arrêta la première marche du péristyle.

— Frère Unîgenitus ! frère Evariste ! frère Edéles tand ! appela la voix claire du révérend père Phs lippou, qui venait de descendre du véhicule.

Les trois frères se précipitèrent.

— Vous allez m'aider à porter le général dans so: lit ; il ne peut pas marcher.

— Le général ! hurla Stéphane, sentant comme 1

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oid d'une lame lui entrer dans la poitrine... Oh !

e prêtre qu^on croyait à Lormières!...

D^un bras furieux^ il éloigna la tourbe gémissante du Aigement - Dernier, et parut à la portière du fiacre.

Fuster, soutenu par la baronne, par le Révérend Père Supérieur, par les frères Unigenitus, Evariste, Edélestand, avait franchi le marchepied.

— Mon père ! mon père ! sanglota Madeleine.

Elle se jeta à son cou d'un irrésistible élan. Fuster, debout, hâve, décharné, absolument méconnaissable, promenait des yeux vagues à travers la cour de l'hôtel, où des lampes tenues par les sœurs Bernardine, Euphrasie, Aimée-de-Jésus faisaient trembler des lueurs fantastiques, et n'articulait pas un mot.

— Tu ne reconnais donc pas ta fille ? ne put s'empêcher de lui crier Stéphane, indigné.

— Si, murmura le général.

— Et moi, me reconnais-tu ? insista-t-il.

André Fuster, des griffes du Supérieur du Jugement-Dernier, dégagea péniblement une de ses mains

et la lui tendit.

— mon ami, mon pauvre ami, en quel état je te retrouve 1 balbutia notre philosophe, passant de l'ex trême colère à un extrême attendrissement.

Le cortège funèbre se dirigea vers le petit saloi Fuster fut étendu sur un canapé.

— David? murmura-t-il, où est David ?

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On se regarda avec inquiétude.

— David est à Versailles, répondit résolûmei dalewski. Il a repris du service depuis son é d'Allemagne, et il a dû suivre son régiment J

— Il fait son devoir, dit Fuster.

Marchand annonça que la chambre des Tapi;

était prête. On enleva de nouveau le génén une minute après, on le couchait dans son lit.

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