MAITRE ROUSSILLON-BARBOTTE
Désormais, il fut bien difficile à notre philosophe d'arriver jusqu'au général. Autrefois, il entrait à Thôtel Trémière comme il serait entré dans sa propre maison, et allait librement où il lui plaisait d'aller. Maintenant, dès son arrivée dans la cour, le frère Unigenitus, qui avait reçu des instructions, frappait trois coups sur la cloche de la Paroisse, et le visiteur, car il avait cessé d'être Tami, rencontrait quelqu^im posté pour le recevoir sur la première marche du péristyle et l'introduire cérémonieusement dans le petit salon. Là, on le laissait de longues minutes seul, rongeant son frein, pestant contre l'odieuse clique du Jugement-Dernier, en proie à tous les dépits, à toutes les fureurs. Enfin, un Frère, quelque-
— Ah ! ils peuvent bien tout prendre. Si c'est 4 fortune seulement qu'il leur faut...
— Comment!...
— Quand je serais, aujourd'hui même, dépouil des millions que mes parents me laisseront un joi croyez-vous que je m'en inquiéterais?
— Mais je m'en inquiéterais, moi î
— Cela en vaut-il la peine, vraiment ?
— Alors, tu souhaites que ces gens-là, ceà affre mendiapts de la rue Oudinot, qui déjà ont tant pi rhôtel Trémière, t'arrachent ton dernier sou ?
— Je m'en moque bien I
Puis, avec une simplicité où éclatèrent tout ei semble et son adorable ignorance de l'âpreté d( intérêts humains et sa tendresse sans bornes poi les Nadalewski, elle ajouta :
— Et puis, si la fortune de mon père m'échappai ne suis-je pas votre fille, et votre fortune ne m'aj partient-elle pas?... Hélas! que j'aimerais bie mieux ne pas la posséder tout entière, votre fortun' et que Dieu vous eût permis de la partager enti Daniel et moi !
Stéphane ne répondit pas à cet élan douloureux; ne sut que saisir Madeleine et la garder un long m( ment dans ses bras.
— Aussi, poursuivit-elle, se dégageant enfin, lor que, il y a deux heures, le notaire du passage Saint Marie-du-Bac, M. Roussillon-Barbotte^ qui nequit
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plus la chambre des Tapisseries, m'a annoncé que je suis ma/eure depuis trois semaines et que je pouvais signer son papier...
— Quel papier ? interrompit Nadalewski, pris d'une sorte d'épouvante.
— Je ne sais pas.
— Tu as signé?
— Je le crois bien !... Comment, d'ailleurs, auraisjepu agir autrement ? Mon père me faisait signe et ma mère me tenait la main.
— Et tu ignores ce que contient ce papier ?
— Je l'ignore.
— On ne te l'a pas lu?
— Le Révérend Père Supérieur, je dois rendre cette justice à sa loyauté, insistait pour que M. Roussillon-Barbotte me lût, en effet, son grimoire; mais ma mère est intervenue aussitôt et a dit : — « C'est inutile, monsieur, ma fille respecte ses père et mère, et ne nourrit à leur endroit nulle pensée de méfiance. — Oui, maman, oui, vous avez raison, » me suis-je écriée. — J'ai signé sans regarder, avec un gros pâté, par exemple !
— Tu as signé ta ruine.
— Qu'est-ce que cela me fait ?
Et arrêtant sur notre philosophe, qui frappait ses
deux genoux de ses poings crispés, des yeux ineffables de douceur :
l66 LA PETITE MÈRE
— Ne VOUS tourmentez pas ainsi, mon bon pte Stéphane... Certainement j^aurais désiré être ridie pour soulager les pauvres comme maman, surtout •] pour assurer une existence convenable à ma Loulou, quand Cruchette me la ramènera... Je pense bien que Cruchette rentrera à Paris après la Commune, et que nous la découvrirons, grâce à vous, à Merlot, à la veuve Bernard et à cet excellent M. Damétal... Moi, je ne me marierai jamais, cela est clair comme le jour... Que voulez-vous? parfois des idées bizarres me passent par la tête, et je me dis que je suis une jeune veuve... Mais ma filleule, elle, il me faudra bien
rétablir plus tard... Hier, je me suis ouverte à maman Nadalewska, et je lui ai avoué qu'une chose seule m^attache au monde à présent : l'espérance de revoir ma petite Marie...
Elle s'interrompit une minute. Nadalewski la considérait, atterré :
— Alors, tu n'aimes que ta Loulou ?
— Oui.
— Et nous autres ?
•r- Pour vous, vous n'êtes rien. Vous faites partie de moi-même, les trois Nadalewski, et je ne vous compte pas plus que je ne me compte moi-même. Vous comprenez ? . . .
— Je comprends que tu es un ange, le plus beau et le plus noble des anges.
— Peut-être vous demanderai-je, avec le temps, un
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sacrifice bien cruel, artîcula-t-elle d'un accent recueilli.
— Que signifie?...
-Mettons qu'après la perte de Daniel, je sois condamnée par la divine Providence, qui m'épure pour le ciel, à voir encore la perte de Marie David, que voulez-vous que je fasse dans le monde ?
— Quoi 1 si tu ne retrouvais pas ta filleule, tu entrerais en religion^ tu nous quitterais ?
Madeleine leva une main vers la porte entre-bâillée delà chapelle.
— Dieu est là, et c'est lui qui, par tant de coups répétés, me montre le sentier où je dois marcher. Quoique vous ne lisiez guère nos livres d'église, vous connaissez sans doute le verset de l'Ecriture qui ouvre îlmitation de Jésus- Christ :
« Celui qui me suit ne marche pas dans les ténè- « bres. »
— Donc, après ton argent, c'est toi qui deviens la proie du Jugement-Dernier ?
— Je me suis confessée hier à ma chère maman de Bellevue, dit-elle avec une espièglerie charmante, tandis que Stéphane bouillonnait, et je lui ai assure que jamais, jamais vous m'entendez bien, Madeleine Fuster n'appartiendrait à l'Ordre du Jugement- Dernier.
— Mais, mon entant...
l68 LA PKTITB MÈRE
— Que penseriez-vous de moi, voyons, si je me faisais sœur de charité ?
— Je penserais que tu as tort de l'éloigner de tes parents et de nous.
— De vous, soit! s'écria-t-elle d'un accent doulou- J reux et laissant ruisseler sur son visage des larmes j soudaines qui le noyèrent complètement. : i
— Et ton père ? , .
— Mon père ne me connaît plus... Je le sais, d'ailleurs, il va mourir.
— Et ta mère ?
— Mon père mort, — la sœur Aimée-de-Jésus ne me Ta pas caché, • — ma mère part pour Lormières, prend le voile, entre au noviciat et devient plus tard Supérieure des religieuses du Jugement- Dernier... On espère m'emmener là-bas ; mais on ne m'arrachera pas de Paris, Je vous en réponds.
Stéphane respira bruyamment.
— Chère enfant bien-aimée, murmura-t-il, tu me dis des choses atroces, puisque tu ne crains pas de me faire entrevoir un abandon qui nous tuerait, ma femme et moi. Cependant, je te sais gré de vouloir rester à Paris, de ne pas suivre, à Lormières, cette tourbe infâme du Jugement-Dernier.
— Si Dieu me refuse ma filleule, je supplierai la sœur Bénédicte de me prendre auprès d'elle à sa crèche Saint-Julien-le-Pauvre et de m'initier à la vie de Fille de la Charité... Je l'ai vue hier, la sœur Béné-
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dicte^ et j^ai vu aussi ses cinquante petits enfants dans leurs couchettes bien blanches. Il n'y en a que cinquante, en ce moment si attristé par tout ce qui se passe... Vous ne sauriez croire comme ces enfants sont beaux ! Quelques-uns dormaient, d'autres s'amusaient, d'autres me regardaient avec de grands yeux étonnés; deux m'ont souri, ces deux sont des anciens dWnt le siège, ils m'ont reconnue... Ah! quelle paix, quel repos pour moi au milieu de ces innocences!...
La cloche du Jugement-Dernier tinta trois coups.
— Maman Nadalewska vient me chercher. Cela a été convenu entre nous, ce matin. Nous allons, pour mon père mourant, faire un pèlerinage aux églises de Paris.
— Vous ignorez donc que la plupart des églises sont fermées ?
— Nous le savons, mais qu'importe ! Nous sommes décidées à entreprendre nos stations tout de même. Dieu voit nos cœurs, cela suffit.
En effet, madame Nadalewska entra dans le petit salon.
— Je suis prête! dit Madeleine courant au-devant d^elle.
— Ma chère enfant, lui répondit la mère de Daniel soucieuse, des bataillons armés parcourent les rues. Un combat, paraît-il, se livre en ce moment du