IV. i
tyO LA ^BTltB MÈkS
côté de Courbevoie et d^Argenteuil. Il serait imprudent de sortir. Contentons-nous de prier dans la chapelle. Dieu ne refusera pas de nous entendre ici et de nous exaucer.
Incontinent, elles pénétrèrent dans le sanctuaire du J ugement-Demier.
Stéphane Nadalewski, auquel, la veille, le docteur Guibal, au sortir d'une consultation avec plusieurs de ses confrères, n'avait plus laissé aucun espoir relativement à Fuster, s'était résigné à ce nouveau coup du sort. Certes, en dépit de cruels malentendus suscités entre le général «t lui par les habiletés aussi intéressées que perfides du Jugement-Dernier, il aimait toujours son ami ; mais il lui parut, après tout, qu'il lui en coûterait moins de le perdre aujourd'hui qu'il ne lui en eût coûté autrefois. Ce qui allégeait d'avance sa douleur, c'était quQ", Fuster mort, Madeleine, qui avant cette fatale guerre avait choisi une place à son foyer, lui resterait exclusivement. N'était-il pas de la plus claire évidence, en effet, que, son mari parti
17^ LA PETITS KÈRB
pour le ciel, la baronne, déjà si détachée de sa fille j par les absorbantes préoccupations de la fondation de M. Grégoire Phalippou, s'adonnerait de plus en plus ] à cette fondation dévorante, s^ anéantirait pour ainsi dire, et comme mère consommerait son abdication? "■ Notre philosophe, le matin encore, avant Tentrc- *. tien avec Madeleine que nous venons de rapporter, s'abandonnait au vent si doux de toute sorte dMdées pMtemelles, et, malgré le général agonisant, éprouvait comme une satisfaction intime profonde, par la conviction bien ferme que bientôt on ne lui disputerait plus € son eniant », qu'on la lui abandonnerait comme on la lui aurait abandonnée si Daniel eût vécu, si la joie lui eût été accordée de la voir la femme de son fils.
Hélas! en embrassant ces espérances radieuses d'une seconde paternité, Stéphane, à qui Madeleine venait d'ouvrir son âme feuille à feuille ainsi qu'une tîcur, de>4na qu'il avait embrassé des nuages, et que le N>nheur entrevu lui échappait. Ce qu'il avait redouté un instant : l'entrée de la jeune fille dans l'Ordre du Jugement- Dernier, n'arriverait pas. La petite mère^ frappée au cœur par le renvoi de Marie David de l'hôtel Trémière, par Tindifférence de son pore mourant, ne subirait jamais le joug de M . Grégoire Phalippou. Mais qu'importe ! le mal si conta^^icux de la religion l'avait touchée, et elle aussi, comme ses parents, perdue pour ceux qui l'aimaient,
pour le monde où elle eût brillé par tant de qualités nobles, elle succomberait obscurément sur les marches de l'autel, victime résignée de son Dieu.
Nadalewski, criblé de blessures par l'impitoyable destinée, avait pu Jusqu'ici, abreuvant ses lèvres plus que jamais avides d'affection, à la source cachée d'un espoir tenace, contenir sa douleur, la maîtriser au grand effort de tout son être pantelant. Désormais, la lame lui déchirant le cœur fibre à fibre, il essaya vainement de retenir ses larmes et ses cris. Dans des gémissements furieux, il accusa le Jugement-Dernier et sentit s'accroître ses réserves de haine pour le révérend père Phalippou. C'était lui qui avait tout fait, lui qui, pour sauver son Institut sans feu ni lieu, les traînait tous sur la claie.
Il se leva. Que voulait-il?,.. Il fit un pas. Où marchait-il?... Il demeura de longues secondes indécis, se demandant s'il n'allait pas briser les résistances dont on l'entravait et, au risque de quelque terrible scandale, pénétrer dans la chambre des Tapisseries, ou s'il n'allait pas courir au monastère de la rue Oudinot, pour y saisir le Supérieur du Jugement- Dernier à la gorge et lui clouer à la face des vérités qui l'étouffaient.
Notre philosophe, un peu abasourdi par le grondement intérieur de sa rage, était encore debout au milieu du petit salon, inquiet, irrésolu, déchiré par mille
d îî isnn cmendre prononcer son nom.
n 3e . g Liu^aj . ce rit derant lui, lui parlant d^un ton 4
!a UKxr Aimée-de-Jésus. Cette femme c:i p£axxKL d^où elle Tespionnait sans
— MrtBSKor XaliIewikL.. disait la religieuse,
— D'.r<r sonez-TOQs? interrompit-il brutalement.
— E: csER pocae était restée ouverte, n'est-il pas ^
^. rsccxrait ^ porte Titrée du salon. i
— Elje èsiît OQTerte peut-être, mais je n'en suis
— AlcTS^ TOUS iTcx écouté ma conversation avec Maieleîaer
— Il ait ua soleil de printemps magnifique, et je rcciîtSs raoa rostire^ accroupie là sur les marches du
— Mais TOUS nous avez entendus, Madeleine et
— Pai entendu le canon du Mont-Valérien, et cette VOIX couvre toutes les voix... Ah! Taffreuse Commune!..,
Comme Stéphane la pénétrait d^un regard long, ancntif, la sœur Aimée-de- Jésus inclina son visage
LA STATUE IjS
mince, pointu, où Phypocrisie, malgré qu'elle en eût, transparaissait par des tremblements de rougeurs pâles, suspectes.
— Monsieur Nadalewski, repartit-elle, vous dédrez voir M. le baron?
On avait lu dans sa pensée.
— Je veux le voir, en effet, dit-il, et je ne conseille pas au Jugement-Dernier de tenter encore une fois de se mettre entre le général et moi.
— Je cours prévenir madame la baronne.
Il lança un bras en avant pour la retenir, mais elle
avait franchi la porte prestement et montait déjà le maître escalier de l'hôtel.
Stéphane demeura confondu, abasourdi. Il savait ; que le Jugement-Dernier rôdait partout autour de lui, respirait partout autour de lui, prêchait, travaillait, trafiquait partout autour de lui ; mais jamais il n'avait soupçonné qu'il fût à ce point suivi, serré de près, enveloppé, étranglé par les mains rapaces de M. Grégoire Phalippou. Il eut un haut-le-corps énergique pour échapper aux doigts invisibles, appliqués si rudement à sa peau, et, déterminé à engager une lutte désormais irrémissible, d'un pas résolu, qui eut à la fois quelque chose de redoutable et de solennel, il marcha vers l'appartement du général.
Comme notre philosophe traversait le palier spacieux du premier étage, le Supérieur du Jugement-
lyO LA PETITE MÈRE
Dernier, se dégageant de Tentrecolonnement au fond duquel se dessinait la large baie de la porte accédant à la chambre d'André Fuster, se précipita au-devant de lui.
— Monsieur Nadalewski, dit-il, madame la baronne, prévenue que vous demandez à entretenir le général, vous prie de vouloir bien dilBFérer votre visite de quelques minutes.
Stéphane arrêta sur le prêtre un œil irrité, et d'un ton rogue :
— D'abord, Je ne demande pas à entretenir le général, monsieur, et la sœur Aimée-de-Jésus vous a mal édifié sur mes dispositions. Je veux voir le général, et je le verrai.
-=- Personne ne songe, ici, à vous priver du plaisir ' douloureux de voir votre ami, monsieur ; on vous supplie seulement d'attendre...
— Attendre!... Attendre quoi?... Attendre que Fuster soit mort?
— Les médecins n'ont pas renoncé à tout espoir...
— Pardonnez-moi, les médecins ont renoncé à tout espoir...
— Dans ce cas, il reste Dieu qui peut le sauver, monsieur Nadalev^ski.
— Dieu ne le sauvera pas, monsieur Phalippou, vous savez cela aussi bien que moi,
— Monsieur, dit le religieux, sentant une première flèche barbelée lui trouer la chair, si, comme vous
venez de le prétendre, la sœur Aimée-de-Jésus nous a mal édifiés, madame la baronne et moi, sur vos dispositions, vous commencez à me les faire conl naître, et Je regrette de les trouver si peu cordiales, ï si peu conciliantes, si peu pacifiques. Je devinais bien, à la hautaine réserve de votre attitude, à Pamertome de certaines de vos paroles, qu'un jour ou Pautre TOUS me contraindriez à tirer du fourreau < cette épée de justice » que Dieu place aux côtés de ceux qui le servent fidèlement; mais j'étais loin de prévoir que ; rimpaticnce de la lutte vous pousserait à me venir poursuivre de vos provocations jusqu'au chevet de votre ami mourant. Qu'il en soit donc, monsieur, comme vous l'avez voulu , et bien que, si vous m'eussiez laissé libre de la choisir, j'eusse préféré, pour le combat, une heure moins triste que l'heure actuelle, je me servirai du langage des gens du siècle, et je vous dirai : — c Monsieur Nadalewski, je me mets à votre disposition. »
En articulant avec lenteur, soigneusement, ces plirases tortueuses, amples, un peu ronflantes, le révérend père Phalippou — nous ne pouvons douter qu'il n'eût quelque intérêt puissant à retarder l'entrée de notre philosophe dans la chambre des Tapisseries — avait reculé à pas imperceptibles jusqu'à la porte grande ouverte de la salle d'étude de Madeleine et en avait définitivement franchi le seuil. Stéphane, ravi de saisir aux cheveux l'occasion tant de fois cherchée
de se mesurer avec son ennemi, ne songeant pas à se demander si ce di»el, qu^on lui offrait sans qu^il Feût encore proposé, ne couvrait pas un piège où éclatait la stratégie savante du moine, s'élança sur ses traces et pénétra sans défiance dans la salle d^tude, dont il referma la porte d'un tour de main, presque joyeusement.
Le Supérieur du Jugement-Dernier, habitué à faire les honneurs dans une maison où rien ni personne n'était plus en état de lui résister, offrit un siège à Nadalewski. Celui-ci le repoussa, et, demeuré debout, toisa son adversaire d'un regard de hautaine moquerie.
— Voudriez- vous me dire, monsieur, lui demandat-il, de quelle nature est la pièce que le notaire Roussillon-Barbotte, appelé ici par vos soins, a fait signer à mademoiselle Fuster ?
— C'est le général lui-même, monsieur, qui a mandé M. Roussillon-Barbotte, ce n'est pas moi. Quant aux actes au bas desquels il a pu convenir à mademoiselle Fuster d'apposer sa signature, je n'ai pas qualité pour vous en parler.
— Je me doutais bien que, sur ce chapitre, je n'obtiendrais pas un mot de vous.
— Pour obtenir des éclaircissements sur des points que je ne me crois pas autorisé à toucher, c'est à madame la baronne Fuster que vous devez vous adresser.
— Vous étiez là pourtant, monsieur, quand le général a arrêté ses dernières iispositions.
La STÀtUfi 17$
*" J'étais là, en effet.
— Et vous refusez de me révéler la situation faite i mademoiselle Fuster par les termes du testament <fcson père?
— Je refuse absolument.
— Peut-être votre réserve tient-elle à l'embarras où vous met le rôle que vous avez joué en cette circonstance ?
— N'ayant joué aucune sorte de rôle en cette circonstance, je n'éprouve aucune sorte d'embarras, monsieur. J'estime seulement que je ne vous dois pas la confidence d'ajQTaires arrangées sans vous. S'il fût eatré dans les vues du général de vous informer des dispositions qu'il lui a plu de prendre devant une catastrophe possible, en sollicitant ma présence à son chevet, il aurait aussi sollicité la vôtre. Or, votre nom n'a pas été prononcé. L'attitude de M. le baron Fuster ris-à-vîs de vous me prévient de ce que doit être la mienne.
— L'attitude du général vis-à-vis de moi a été ce que vous l'avez faite à la longue. S'il y a un coupable ici, — et il y en a un, — ce coupable, c'est vous, vous seul. Ai-je été naïf ? Je pensais que l'amitié qui nous liait, Fuster et moi, était placée au-dessus de toute atteinte. Je ne prévoyais pas qu'un jour cette amitié si dévouée, si résolue, si entière, aurait à subir Tassaut d'un prêtre. Vous vous êtes montré, et l'entente entre les deux amis a cessé, et la gêne les a gagnés
l8o LA PETITE MÈRE
peu à peu ; puis une sorte de refroidissement s'est i^j filtré dans leurs âmes; enfin vous êtes parti pour 1 Mayence deux fois en vous cachant, comme part pour commettre une mauvaise action, et là-bas,;] dans les ténèbres d^un cachot, dans raSaiblissemenli où la maladie jetait le général, vous avez manœu^ la hache et tranché, au nom de Dieu, le dernier qui résistait encore à vos efforts. Quand le malheu.reux Fuster est rentré à l'hôtel Trémière, il n'était plus mon ami, le triomphe où vous vous acharnâtes avec une sorte de rage était complet.
— Si le général s'est séparé de vous, prenez-vousen à vous-même, à vos écrits, dont lui, catholique convaincu, ne pouvait, par la continuation de relations intimes quotidiennes, avoir l'air aux yeux du monde d'accepter la solidarité.
— Vous comprenez bien, monsieur Phalippou, que je ne vais pas m'amuser à entamer avec vous une discussion doctrinale informa^ pour me servir del'expression de vos théologiens. Des objets plus précis me préoccupent. Trop longtemps, par ma longanimité, ma patience, peut-être aussi un excès de tendresse qui me faisait redouter de déplaire à Madeleine, je vous donnai le droit de me prendre pour une sorte de grand enfant qu'on pouvait éternellement distraire, leurrer avec les bagatelles du sentiment. A la fin, il faut que l'homme se montre, et, vous ne tarderez pas à le reconnaître, si la Providence que vous aimez à invo-
LA STATUE l8l
quer vous a suscité un adversaire pour vous éprouver, Stéphane Nadalewski n'est pas indigne de croiser le fer avec vous. Ne m'en veuillez pas de remonter en arrière et de m'expliquer un peu longuement.
— Je vous écoute des deux oreilles, monsieur; toutefois, permettez-moi de solliciter d'avance la faveur de vous répondre, si je le juge à propos.
— Cette faveur vous sera accordée pleine et entière.
Le Supérieur du Jugement-Dernier, qui à plusieurs reprises avait lancé un coup d'œil furtif vers la porte, comme s'il attendait la venue de quelqu'un, coula encore un regard de ce côté; puis, saisissant le siège qu'il avait présenté à Nadalewski, il s'y assit paisiblement. Notre philosophe à son tour prit une chaise.
— Dès notre première rencontre à l'hôtel Trémière, monsieur, dit-il, rencontre qui remonte déjà à plusieurs années, il fut évident pour moi que ce que vous veniez chercher ici n'était ni la conversion de madame Fuster, convertie dès les entrailles de sa mère, ni la conversion de Madeleine, retenue à Saint-Denis et que vous ne connaissiez pas, ni la conversion du général, commandant à cette époque la quatorzième division militaire et que vous n'aviez jamais vu. Etreint par les nécessités d'une entreprise où abondaient les seules bénédictions du ciel, une main eénéreuse, rencontrée à Saint-Thomas-d'Aquin, vous avait ouvert cette maison, et d'enthousiasme vous vous y IV, i6
nsvmz "«nus,, t jn xinxi ner ie t<
là« f oacnî saùaxisD: TgrTgrrer -nrars isaiioi] bésHaïu. pressas iriiièyi ^ ^ixr^ ^rct. Voa des bommci. àsi 'girrrriff gingHjgs .213s li ^ //^r, ctTOfire ar^mr se rz&nzficxsK on me de vérittble éloqoeaûc oc: t^oibs eàss rbabi de prendre pied sor un ^zr^ia sî^iie. pvi connu de vous, de nous en-r^ssaiir Je votre te Vous produisîtes on grand edet. Je o*ai pa que moi-même, ennemi né des cor{K>rations ics, je ne pus me défendre d'une certaine < quand vous racontâtes avec quelle résignad iivcc quel stoïcisme noble, le bataillon ma que vous méditiez, quoique indigne, d'ajoi Tiirmëc immense du sacrifice, » subissait t privations de l'esprit, puisqu'il manquait c
LA STATUE l83
— Bien que madame Fuster ne m^cût jamais donné les preuves d^une sympathie bien vive, du moment où vous eûtes pénétré dans sa maison, elle me manifesta une froideur qui devait rendre nos relations de plus en plus difficiles, presque impraticables.... Le fénéral arriva. J^acquis alors la certitude que tout le terrain que j'avais perdu à Thôtel Trémière, c'était ▼ous qui l'aviez gagné. Peu défiant jusque-là, je vous observai désormais, et je vis de quelle main légère tout ensemble et acharnée vous accrochiez à tous les aagles des murailles les fils de la toile compliquée où la baronne se trouvait prise déjà, où se débattrait bientôt Madeleine, ou le général un jour périrait.
— La création de cette vaste toile d'araignée fait le plus grand honneur à votre génie inventif, monsieur ; mais vous allez me permettre, je suppose, de vous prouver qu'elle n'exista jamais que dans votre imagination.
— Tout à l'heure, monsieur, vous me prouverez tout ce qu'il vous plaira. Veuillez me laisser poursuivre et achever mon réquisitoire.
— Réquisitoire I Qu'est-ce à dire ? fit le religieux dressant la tête hautainement.
— Pour moi, monsieur, — j'ai eu l'honneur de vous l'affirmer déjà — je ne puis vous considérer que comme un coupable, un très grand coupable, et
. j'espère vous convaincre de vos crimes, si vous ' avez le courage de m'entendre jusqu'au bout.
— Ne VOUS méfiez pas de mon courage, je vous en supplie. En fait d'intrépidité, je me réserve de vous faire voir qu'un prêtre qu'on accuse faussement est capable, comme le divin Maître, son éternel modèle et son éternel exemple, de tout endurer, de tout souffrir. Il y a une minute, cédant à des motifs trop humains, je demandais qu'il me fût permis de vous répondre. Il est douteux que j'abaisse le caractère dont je suis revêtu jusqu'à une justification d'actes entrepris tous pour la plus grande gloire de Dieu. Dieu me couvre, il m'abrite, il me fortifie, t Deus fortitudo mea et refugium meum, »
— Je connais, monsieur, cette théorie, devenue un lieu commun chez le prêtre, qui consiste à rendre Dieu, qu'on ne saurait atteindre, responsable des méfaits de l'homme, sur lequel il serait facile d'étendre la main. Je vous avouerai toutefois que je suis surpris de vous voir recourir à des arguments qui ne comptent plus pour personne, et que je pourrais prendre, si vous y persistiez, pour une résolution bien nette de vous évader de la discussion où nous voici engagés. De la part d'un ecclésiastique de votre situation et de votre cerveau, de la part du Fondateur de l'Ordre du Jugement-Dernier, cette œuvre où vous dépensâtes tant d'énergie morale, de persévérance intellectuelle, je ne devais pas m'attendre à de si pitoyablés faux-fuyants. Quelle opinion voulez-vous que j'emporte de vous, de l'Église elle-même, que vous
LA STATUE l85
représentez dans une certaine mesure, si, invité à vous expliquer sur les faits graves accomplis à Phôtel Trémière, vous vous contentez de courber la tête, de vous frapper la poitrine et de vous réfugier dans le sein de Dieu ? Que faudra-t-il que je pense de vous, que je pense de tous ceux qui portent votre robe, si, quand je vous accuse de vous être glissé dans une famille honorable pour la piller, pour y porter au nom de la religion le fer et le feu, pour y répandre la désolation, le désespoir, la mort, au lieu de m'opposer une parole franche, honnête^ loyale, vous ne savez que tendre les bras vers le ciel et soupirer hypocritement !
— Monsieur Nadalewski ! s'écria le moine touché à Tâme etse dressant sur les jarrets.
Stéphane s'était mis debout de son côté.
— A la bonne heure, monsieur Phalippou ! lui dit-il. Puisque enfin vous voilà disposé à vous défendre, défendez-vous. Est-il vrai, oui ou non, que des raisons purement humaines vous poussèrent jadis vers cette maison ?
— Les raisons de ma première entrée à Thôtel Trémière furent tout ensemble humaines et divines : humaines, par Faumône que j'y venais recueillir en vue de mes prêtres du Jugement-Dernier; divines, par la foi inébranlable que mes prêtres, sauvés du besoin, rendraient d'éclatants services à la religion, à la religion catholique, apostolique et romaine,
i86 Là petite mère
« cet arome qui, aux termes du philosophe Bacon, conserve la société et Fempêche de mourir, »
— Vous convenez donc que vous reçûtes de Tar-, gcnt de madame Fuster ?
— Pourquoi n'en conviendrais-Je point ? Madame la baronne donna aux pauvres pour Famour de Dieu, et les pauvres reçurent ses dons avec humilité.
— Mais si les sommes que madame Fuster versait en vos mains ne lui appartenaient pas, si elles appartenaient à son mari ?
— Madame la baronne était absolument maîtresse de disposer à sa guise de la rente qu'en se séparant d'elle lui avait assurée le général.
— Ne trouvez-vous pas, monsieur Phalippou, que, pour un homme, il y a quelque chose... comment dirai-je?... quelque chose de peu délicat à accepter de l'argent d'une femme, même quand cet argent s'enveloppe de ce mot : secours ?
— Le prêtre n'est pas un homme, monsieur Nadalewski, s'écria le religieux d'un accent fier, presque triomphant.
— Je m'en doutais, monsieur Phalippou, mais je n'aurais pas osé l'affirmer.
— Une des grandeurs de notre mission dans le monde, c'est de pouvoir le traverser en mendiant. Nous allons les mains ouvertes pour recevoir, parce que nous allons les mains ouvertes pour rendre. Là où je verrais la déloyauté, la honte, et, comme vous
vez dit vous-même, le crime, ce serait si le prêtre, positaire de charités innombrables, détournait la )indre miette du trésor des pauvres à son bénéfice :lusif. Que celui-là soit maudit, qu'on Parrache de iitel, qu'on le dépouille de la tunique sainte, c'est prévaricateur 1
— Les généralités pompeuses où il vous plaît de 18 égarer, ne sauraient me faire perdre de vue le t bien marqué de cet entretien. Je ne répondrai ic pas à des phrases qui, lancées du haut de la lire, produiraient certainement une grande impresn sur des âmes préparées de longue main à les endre, mais qui demeurent sans effet quand elles iressent à moi. Je vous en préviens, c'est de la aence perdue. Vous n'avez pas devant vous un :heur qu'il faut éblouir des fulgurations de la .ce ; vous avez un homme que, depuis des années, is poursuivez d'une haine sourde, implacable...
— Mon cœur ne connut jamais la haine...
— Comment voulez-,vous que j'appelle la rage que is avez mise à me harceler ? N'est-ce pas vous qui, ; les premiers jours, après avoir rendu ma situation iifBcile auprè» de la baronne, employâtes toutes finesses, toutes les habiletés, l'arsenal redoutable tous les sophismes dévots à séparer Fuster de daléwski ? Vous ne vous demandâtes pas si la rupe d'un lien que les ans auraient dû vous rendre ré, pouvait donner le coup mortel à deux êtres
i88 Là petite mère
étroitement unis. Non, non! Il vous déplaisait qi le général, de qui FOrdre du Jugement-Dernier k besoin, persistât à demeurer Pami du philosop! dont l'Ordre du Jugement-Dernier ne devait û attendre, et vous frappâtes sans la moindre hésitadoOf sans merci.
— Monsieur, Je vous le répète, les principes qiK vous professez publiquement ont seuls lutté contre vous.
— Aurez-vous l'audace de nier que votre odieui prosélytisme d'un côté, les exigences de votre fonda- i tion de l'autre, ne vous aient poussé à intervenir 1 dans cette lutte, à la provoquer peut-être ? 1
— Pour employer vos expressions violentes, faur« * l'audace de nier qu'en se détachant de vous de plus en plus, le général ait obéi à ma voix ; il a obéi aux seules inspirations de sa conscience. Encore une fois, vos livres ont tout fait.
— J'avais publié mes livres quand Fuster arriva de Bordeaux, et pourtant ni mon court travail, A propos de Jean le Précurseur ^ ni mon Essai sur les Miracles n'avaient porté la moindre atteinte à notre amitié.
— Vous oubliez qu'à cette époque le général n'avait pas le bonheur de connaître Dieu.
— Il ne vous connaissait pas, en effet.
— Si vous avez formé le dessein, monsieur, de m'accabler sous le poids des plus grossières injures,
je pourrai me résigner à vous entendre : moi, je ne suis rien ; mais si c^est jusqu^au ciel que doit rejaillir h fenge de vos outrages, vous voudrez bien me permettre...
Il hasarda un pas vers la porte. Nadalewski, se plaçant devant lui d'une impulsion de tout lui-même, Parrêta hardiment.
— Et qui s'occupe du ciel I lui cria-t-il exaspéré. C'est de vous que je m'occupe, uniquement de vous. Surtout n'allez pas croire, lorsque je vous tiens, que je vais vous permettre de vous échapper. Vous me direz, avant de sortir d'ici, pourquoi vous m'avez rendu la baronne hostile, pourquoi vous m'avez brouillé avec Fuster, pourquoi vous m'avez privé de la joie si douce daller chercher mon ami à Mayence, pourquoi par la sœur Aimée-de-Jésus vous vous êtes efforcé de me ravir jusqu'au cœur de Madeleine, pourquoi je vis à l'hôtel Trémière environné de vos espions, pourquoi vous m'avez chassé de la chambre des Tapisseries et persistez à m'en fermer la porte, quand le général peut-être touche à son dernier moment?...
Le révérend père Phalippou l'interrompit d'un geste; puis, avec un calme superbe, souverain :
— Il existait plusieurs moyens, monsieur, de m'amener avec vous à un entretien, dont l'un et l'autre sans nul doute nous fussions demeurés satisfaits. Il vous a plu de choisir le pire de tous, celui
cxf rracide ie la cskre* de rinTective, du soûl vies tsairvaiaa ptssîoas. Du moment qi
vccâ £T\£Z cru ierotr adopter TÎs-à-Tis de moi une thai£ mmasyîie^ il aV 2iirah de ma part ni ni honaeur i ncpoadre aux mille questions di TOUS me flagellez comme d^aatant de fouets. Je uis.
Son bras, d*an moaremcat tranquille, rappr le siège déserté tout à rheure, et il s^y assit impai* sible, noyant ses mains dans les manches profondei de son habit.
— Parbleu! s'écria Stéphane, furibond, je com* ! prends que vous tous taisiez. 11 est commode de se réfugier dans ce fier silence, quand on ne saurait' trouver un mot pour se justiâer. Je vous connus presque éloquent devant la baronne et le général passés sous le joug, devant le peuple béat du Jugement-Dernier. Comment se fait-il donc que votre langue si fertile se colle à votre palais devant moi? Vous aviez bien prévu pourtant qu^un jour, après tant d^atfronts subis, tant de blessures endurées, nous devions nous trouver face à face, et que, ce jour-là, je vous demanderais compte d'une vie qui n'a été qu'une suite d'entreprises déloyales, une série non ituorrompuc d'attentats. C'est vous qui...
-- Monsieur Nadalewski, la résignation avec lay\\\t\\<^ W >wus écoute devrait vous pousser, sinon à N\x«» wunurtr ijénéreux envers moi,— je n'ai que faire
La STAfCB igt
a générosité des hommes, — du moins à apporter s ce débat des ménagements qui le rendent pose. Lorsque vous m'aurez chargé de tous les crimes iginables, quelle lumière aurez-vous obtenue sur a série non interrompue d'attentats » qu'il vous ît de me reprocher si gratuitement ? Voyez comme ne serait facile de rester là^ sur cette chaise, immoe, sans parole, et de laisser passer bien haut aussus de ma tête, qui ne fléchit pas, le pauvre peut ige que vous déchaînez tout seul. 5oyez-en conincu, vos emportements, à quelque extrémité dé- Drable qu'ils en arrivent d'ailleurs, ne me sont illement redoutables, et il y aurait quelque chose
I puéril de la part d'un homme de votre valeur à y irsister. Je vous le répète, je suis prêtre par la grâce î Dieu, et vous ne pouvez rien contre moi.
Le sang-froid hautain, supérieurement dédaileux dont fut articulé ce petit discours, déconcerta Dtre philosophe. Il regarda le moine avec stupeur, ils balbutia ces quatre mots :
— Parlez donc, alors, parlez !
Une effroyable détonation él^ .ranla l'air, et les vitres brèrent dans les châssis des croisées.
— Toujours la bataiJle... murmura le Supérieur i Jugement-Dernier.
II se leva, ouvrit la p/»rtf de la salle d'étude sans le Stéphane songeât à le retenir, et regarda à traîrs le grand vestibule de l'hôtel, où le canon du
194 ^^ PETITE lÉÈRË
prier. » — Madame la baronne a ouvert son forinihl^^ laire de prières aux psaumes de la Pénitence. M elle n'avait pas récité trois versets du : « Ne infm tuo >, que la sœur Aimée-de-Jésus entre et nous am nonce votre volonté d'entretenir le général. Que fairt Quand M. le baron Fuster n'a plus qu'une minutt^ pour élever son âme à Dieu, implorer encore une foilç le pardon de ses fautes, se réconcilier avec la Souve*^ raine Miséricorde et mériter une éternité glorieuse, faut-il lui ravir cet instant précieux entre tous, et ei« poser son esprit, recueilli dans la pensée du ciel, à de chétives préoccupations- terrestres capables de lui faire manquer le salut?... L'homme, en moi, atout de suite entrevu ce qu'il pouvait y avoir de cruel pour vous, pour le général lui-même, à vous tenir éloigni de la chambre des Tapisseries ; mais le prêtre, tout entier acquis à la gravité décisive des circonstances, a estimé que rien ni personne ne devait troubler le :
suprême entretien du chrétien mourant avec le Dieu rémunérateur, et je me suis levé aussitôt, et aussitôt j'ai trouvé le courage de paraître dans le vestibule et de vous arrêter... Comprenez-vous maintenant la dit férence qu'il y a?...
Stéphane ne lui permit pas d'achever ; comme le moine persistait à se tenir contre la porte entr'ouverte, l'oreille aux écoutes, d'un geste il voulut l'éloigner pour passer. Mais il fut bien surpris de voir le révérend père Phalippou, dont la grêle machine vc^
LA STATUE igS
mit de se tendre rigide et forte au contact d^une main étrangère, lui opposer une résistance tout à fait inattendue. Ce petit homme soudain était devenu comme une borne de fer que notre philosophe ne franchirait pas commodément.
— Monsieur, dit Nadalewski avec un dernier effort pour empêcher ses deux mains de saisir Tennemi, de le rejeter au loin, de Fécharper s'il ne cédait, monsieur, vous m'apprenez que le général est au plus mal, je veux le voir à Tinstant I
— Tout à rheure, répondit le religieux sans se troubler.
Cinq doigts de fer tombèrent sur Tépaule droite du Supérieur du Jugement-Dernier.
— Je vous préviens, monsieur, dit celui-ci, froid et blanc comme un marbre, qu'ayant enduré les déportements de votre langue, les déportements de vos bras ne me sont de rien. Quand celui qui fut votre ami aura fini de prier, on vous préviendra, et il vous sera loisible de pénétrer dans la chambre des Tapisseries. En attendant, vous me trouverez la sentinelle fidèle, résolue, déterminée jusqu'à la mort du salut du général.
Et, croisant les mains sur son scapulaîre, avec un regard vers le ciel qtii perça les murailles :
€ — Mon Dieu, hâtez-vous de me secourir. Domine^ adadjuvandummefestina! »
Nadalewski, incapable de rien ménager, dans un transport de rage qui l'aveuglait, d'un mouvement
brutal se rua sur lui, le repoussa avec une violence atroce et ouvrit la porte bruyamment.
Il s'élança à travers le vestibule.
Parvenu à deux pas de la chambre des Tapisseries, Stéphane s'arrêta terrifié. Entre les hautes colonnes qui faisaient une entrée solennelle à Pappartementcie son mari, dans Pombre presque noire projetée parla saillie des corniches et des chapiteaux, madame Fuster, livide, amaigrie, creusée aux tempes et aux joues, se tenait immobile comme une statue. Avaitelle entendu le fracas de la salle d'étude, ou seulement, par quelque divination miraculeuse, pressentant la détresse du Révérend Père Supérieur de rOrdre du Jugement-Dernier, accourait-elle pour lui porter aide et protection ? Elle tenait attaché sur Nadalewskî fasciné, pétrifié, inerte, un regard oii passaient les lueurs d'un feu sombre, et ne bougeait pas, n'articulait pas un mot.
— Madame, prenez garde, dit le religieux, acharné sur les traces du philosophe, M. Stéphane Nadalewski a pu lever la main sur moi...
— Quoi ! s'écria-t-elle scandalisée, vous avez eu l'audace, monsieur. . .
— Je verrai le général malgré vous tous ! interrompit Nadalewski, la tête perdue et se précipitant en avant.
— Le général est mort, articula la baronne d'une Dix profonde.
— Madame, dit le révérend père Phalippou s'ininant, allons prier pour le repos de l'âme de votre lari.
Et psalmodiant le De profundis^ il se dirigea vers : grand escalier pour gagner la chapelle. Madame ûster le suivit. Au verset du moine, elle réponait par l'autre verset sans le moindre balbutiement es lèvres, sans la moindre hésitation de la mémoire, lalgré le terrible coup qui la frappait. Au moment ù ils disparaissaient dans le petit salon, Stéphane, emeuré au milieu du vestibule, muet de saisisselent, comme figé dans sa rage, entendit la voix ette, bien timbrée du Supérieur du Jugement- )ernier lancer aux échos de l'hôtel Trémière :
« Sustinuit anima mea in verbo ejuSj speravit mima mea in Domino, »
Notre philosophe s'achemina à pas étouffés ' vers a chambre des Tapisseries, et y pénétra, le cœur erré, les membres flageolants, le front incliné sur la )oitrine, les yeux rivés au parquet, transi à la fois de erreur et de respect.
Huit jours après les funérailles du général Fuster, funérailles auxquelles la situation de plus en plus tragique de Paris ne permit de donner aucune sorte de solennité, ce fut, de la cave au grenier, un grand remue -ménage à l'hôtel Trémière. Partout des malles que Ton bouclait, des paquets que Ton ficelait, des caisses que Ton clouait. C'était merveille de voir avec quelle habileté les frères Unigenitus, Evariste, Edélestand s'escrimaient du marteau, avec quel art les sœurs Euphrasie, Bernardine, Aimée-de-Jésus nouaient les cordes autour des ballots Crevant la peau tant ils étaient pleins.
A l'activité fiévreuse du Jugement-Dernier, décrochant partout les tableaux, les tentures, vidant même
Il chapelle de son mobilier, car sur la table du petit salon, parmi toute espèce de menus objets profanes, étincelaient le calice, le saint ciboire, les burettes, la patène, Postensoir attendant leurs étuis, on eût dit qu'il avait reçu Tordre de tout emballer. Emballeraitil aussi les murailles de cette riche maison, dont le maître venait de partir, et qui lui appartenait désormais?
Madame Fuster, pâle, silencieuse, rigide, présidait i ce travail qui, par la précipitation avec laquelle on IWomplissait, revêtait le caractère malhonnête d'un pillage. Pourquoi tant se hâter ? Avaii-on peur que le général, revenu tout à coup de son voyage sur les hauteurs du Père-Lachaise, ne surgît au milieu de cet emballage universel et ne s'écriât menaçant :
« — Ne touchez ni à ceci, ni à cela ; ne touchez à rien, tout est à moi ! »
Le Supérieur du Jugement^Dernier, à genoux devant un immense canapé, sur lequel on avait étendu de toute sa longueur la chape en drap d'or des « solennités majeures », pliait avec soin cet ornement magnifique, dont la pèlerine était décorée d'un agneau couché sur une croix, Tagneau en perles fines, la croix en brillants. Cette splendide orfèvrerie, que le religieux recouvrait précautionneusement, minutieusement de feuillets de papier de soie, avait des fulgurations éblouissantes.
— Je doute, madame, dit le révérend père Pha»
303 LÀ PETITE MÀRB
— Révérend Père Supérieur, mademoiselle est Barbet-de-Jouy, répondit la religieuse.
— Rue Barbet-de-Jouy! s^écria la baronne.
— Madame Nadalewska est venue tout à Theur Ta emmenée chez elle.
— Oh ! ces Nadalewski I murmura madame Fu entre les dents... Mademoiselle avait fini ses paqi au moins, quand elle s^est permis de sortir de Vh sans mon autorisation?
— Mademoiselle ne les avait pas même c( mencés.
La baronne parut stupéfaite.
»« Mais alors, demanda-t-elle sévèrement, ( fait ma fille durant toute la matinée, et vous-mé ma sœur, .qu'avez-vous fait?
— Mademoiselle est restée assise dans un teuîl...
— Et vous ne lui avez pas reproché sa paresse
— Je n'ai pas osé, madame : mademoiselle plei à chaudes larmes.
— Et pourquoi pleurait-elle, s'il vous plaît? '— Hélas ! il y a si peu de jours que son père
mort! articula d'une voix hésitante la sœur Ain de- Jésus.
— C'est juste, interjeta le révérend père Phalip d'un air pensif.
— Au lendemain d'une perte irréparable, la d leur de ma fille est fort naturelle, reprit madi
La iSUNB SAtNtB 20Î
Faster, après un silence; mais cette douleur, que je partage, ne devrait pas lui faire oublier que notre départ pour Lormières est fixé à demain. Je refoule mes larmes, moi, et depuis huit jours je travaille sans trêve ni repos.
— En voyant mademoiselle si accablée, reprit la idigieuse, cédant à Penvie de justifier sa conduite ■ devant le Révérend Père Supérieur, je lui ai proposé d'arranger moi-même dans une malle ce qu^elle désirait emporter. Mais elle s'est mise debout aussitôt, et d^un accent de violente colère : — « Je vous défends de toucher à quoi que ce soit ici I » s'est-elle écriée. — En ce moment, est entrée madame Nadalewska.
Mademoiselle lui a parlé à voix basse, puis elles sont parties toutes deux.
Abasourdis par ces nouvelles très inattendues, la baronne et le Supérieur du Jugement-Dernier échangèrent un regard rapide. Durant une minute, chacun d'eux parut réfléchir. Tout à coup, la dévote, avec autorité :
— Sœur Bernardine, sœur Euphrasie, dit-elle, interpellant les deux religieuses, très attentives à serrer en un vaste carton les aubes et les rochets des Révérends Pères, allez rue Barbet-de-Jouy et prévenez mademoiselle que je l'attends, que je lui ordonne de venir tout de suite.
Quand les sœurs Bernardine et Euphrasie eurent quitté le salon, le révérend père Phalippou, qui vou-
106 LA rCTITK mÈMM,
mTsdqœ, obligée m moment de replier ses ailes déjà ooTcfses pour dn^cr tcts Lormières, cette terré promise, cette demicfe cape aTuit le del.
— Madame, la âtoatioo est plus grave que vous ne le pensez. Je ne Tondrais pas attacher trop dHniportance aux rapports de la sœor Aimée-de-Jésu$; pourtant, Comme elle, f ai de fortes raisons de croire que, du côté de mademoiselle Fuster, un grand danger nous menace. Certains mots échappés à votre j fille dans des moments où le joug lui devenait insupportable, une conversation surprise entre elle et ; M. Nadalewski me donnent les plus vives appréhensions. Je ne veux pas douter que mademoiselle Fuster ne se montre disposée à nous suivre à Lormières ; mais poussons les choses au pire : si elle refusait ?
— Si elle refusait, je saurais bien Py contraindre.
— Par quels moyens, je vous prie ?
— Par tous les moyens en mon pouvoir : par la violence au besoin.
— Jcttcricz-vous votre fille pieds et poings liés vlans un wagon ?
— Dieu, à qui Madeleine doit être consacrée, me cv^mmuniquorait ce courage.
lu comment Tempêcheriez-vous de crier?
l.a baronne, en proie à, un désespoir farouche^ vlivin, se calma soudainement. Elle avait perçu, dans
les dernières paroles du prêtre, un vague sifflement d^ironie. Elle demeura muette sous ce soufflet.
— Vous le voyez, madame, reprît le prêtre, il faut en revenir à la persuasion. . . Voulez- vous me permettre de mener les choses moi-même et d'essayer, quand elle va paraître, de persuader mademoiselle Fuster ?
— La mère abdique en vos mains avec joie, Révérend Père Supérieur.
— J'ai pénétré votre fille, je la connais un peu, et je ne désespère pas de la ramener à nous, si vous me laissez maître absolu de la situation.
— Prenez garde, c'est une enfant terrible...
— J'ai affaire à une enfant, en effet, une enfant que le malheur a meurtrie, mais pleine de noblesse, de droiture et pourquoi n'ajouterais-je pas? de piété.
— Vous vous méprenez : ma fille n'eut jamais de profonds sentiments religieux.
— Madame, des ardeurs qu'il m'arriva de condamner à plusieurs reprises aveuglent votre jugement et vous rendent injuste envers l'enfant de vos entrailles. Je vous blâme de toute la force de ma religion. Moi qui vous parle, je vous le dis en vérité, je suis descendu dans la conscience de mademoiselle Fuster, et mes yeux ont été éblouis, tant il rayonnait là d'innocence touchante, de candeur adorable, de céleste pureté. Le cœur de mademoiselle Madeleine, vous ne l'ignorez pas, a été déchiré par la plus atroce dçs
douleurs humaines ; je le visitai quand le sang coulait 1 à flots et je le trouvai toujours digne de devenir le tabernacle de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Au milieu ^ de tortures que vous n'avez pas vues et dont j'ai été ^ le témoin sympathique, votre fille n'a jamais cessé d'appeler Dieu à son aide, de l'invoquer, de l'aimer. Voulez-vous connaître jusqu'où va son humilité, cette vertu qu'il vous serait si précieux d'acquérir?
— Je vous en supplie...
— Je l'avais quelque peu malmenée, un jour. — j J'en demande pardon à Dieu, mais les innombrables ^ difficultés de mon entreprise, des occupations haf- ^ celantes me mirent plus d'une fois sur les lèvres; des '| paroles que je n'hésite pas à condamner. — Ce jour- l là donc, j'enfonçai plus d'un trait cruel dans l'âme de \ votre fille, lui reprochant des affections qui devaient compromettre son salut ; je blâmai son attachement pour les Nadalewski, sa tendresse pour Marie David; j'osai même, d'un doigt impitoyable élargissant une blessure saignante, l'inviter à oublier Daniel Nadalewski. Sous tant de coups, tous savamment dirigés, mademoiselle Fuster eut un éclair de révolte, et, le caractère impétueux d'autrefois reparaissant, elle se précipita vers la porte de mon cabinet de l'Ouvroir, où se passait cette scène, et la franchit en me jetant ces mots irrités : — « Je n'aurais jamais cru qu'un prêtre pût être si méchant f »
— Vous voyez !
— Les mille préoccupations d^un départ ne me laisat nul loisir, je n'attachai pas grande importance ce désaccord survenu entre mademoiselle Madene et moi, et, la veille de notre départ de Boraux, je l'avais complètement oublié. Cependant tre fille se souvenait de tout, elle, et comme, après i dernière messe à Tautel de saint Grégoire de zianze, je me disposais à rejoindre, au jardin, la vérende Mère Supérieure de POuvroir qui m'y atdait avec le révérend père Miquelard pour le ;lement de certaines affaires, mademoiselle Fuster, dégageant de derrière le bénitier de la chapelle,
elle était demeurée cachée quand tout le monde it sorti, me demanda s'il me plairait de lui faire grâce de l'entendre en confession.
— Le ciel venait à son secours et lui envoyait le Qords de son péché.
— Madame, si les saintes lois de l'Église exigent prêtre siégeant au tribunal sacré de la Pénitence
secret absolu sur des aveux qui s'adressent à Dieu il, il n'est pas interdit au prêtre, lorsque, dans les LCtions divines de son ministère, il a trouvé quele sujet singulier d'édification, de le proclamer distement pour l'édification de tous. Aucun mot ne irait vous traduire le repentir de mademoiselle ister d'avoir osé envers moi ce qu'elle avait osé. ;st alors que, pénétrant cette jeune âme, qui s'ouiit avec cette abondance de sincérité dont les seuls
élus sont capables, je reconnus tout ce qu'elle contenait de foi, de piété, d'amour. En parlant de Dieu, à qui elle était si malheureuse d'avoir déplu, votre fille eut des accents qui me rappelèrent son père, déplorant au fond de la citadelle de Mayenceles erreursde sa vie passée. C'était la même voix ferme et loyale, le même abandon dans le regret de l'offense, le même ferme propos d'éviter toute rechute, la même allégresse dans la certitude du pardon. Si vous deviez accepter cette confidence en toute simplicité, sans toucher jamais à des détails qui passèrent par moi pour monter au ciel, ce réservoir débordant de miséricordes, durant cet ineffable épanchement, Madeleine Fuster, par la profondeur de la foi « qui a imbibé sa chair et ses os », m'a rappelé la foi de sa mère, cette foi virile et forte que vous avez su conserver entière, madame, et qui, au jour du Jugement, sera le plus solide soutien de votre éternité.
— O ma bien-aimée Madeleine ! murmura la baronne très émue.
— Je renvoyai votre chère enfant lavée de toute souillure. Comme elle s'éloignait, les yeux humides tout ensemble d'une douce peine et d'une espérance plus douce, je me dis qu'il fallait à tout prix sauver cette jeune sainte du contact du siècle, où la contamination arrive si vite, l'abriter surtout contre M. Stéphane Nadalewski. La haine que cet homme pervers a vouée à l'Eglise, ne pourrait-elle pas à la longue
entamer une nature si tendre, dont la religion, cette flamme, n'a pas encore suffisamment brûlé Thuma» nité?...
— Vous savez, Révérend Père Supérieur, combien cette œuvre est hérissée d'obstacles.
— Je le sais; mais je vous rappellerai les paroles de fficriture : — « Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous, si JDeus est pro nobis^ quis contra nos f »
— Admettez que Madeleine, par un malheur qui m'atteindrait cruellement, n'eût pas la vocation religieuse.
— Décidons-la à nous suivre à Lormières d'abord.
Là-bas, aux bords de l'Arbouse, dans le recueillement
et la pratique d'une règle que je fis compatissante à
toutes les faiblesses, elle entendra mieux la voix d'en
haut et se trouvera plus maîtresse d'y obéir qu'ici.
— Enfin, admettons que ma fille répugnât trop à la carrière où il nous serait si doux de l'engager.
— Dans cette extrémité déplorable, madame, notre devoir serait tout tracé, et il faudrait songer pour elle à un établissement.
— Un établissement!... Vous ne parlez pas d'un mariage, je suppose ?
— Je vous demande pardon, je parle d'un mariage.
— Marier Madeleine! s'écria-t-elle effarée... Et à qui la marier ? à qui ? ajouta-t-elle avec une crispation des lèvres qui exprimait un suprême dégoût.
— Le jour des funérailles du général, au risque de
se faire arrêter et d^aller à la prison- Mazas grossir le nombre des otages, un homme est arrivé à Paris...
— M. de la Livinière ?
— Après la cérémonie funèbre, il lui a été permis d^entretenîr mademoiselle Fuster dans ce salon, et il a été surpris de la bienveillance avec laquelle on Ta traité. Que vous dirai-je ? le vicomte est reparti presque heureux...
— Et vous espérez que, si ma fille refusait de prendre le voile de Sœur du Jugement-Dernier ?... :
— Je n'espère rien. Il m'est doux seulement de penser que, d'un mot aimable, au fond duquel oa ; n'aurait sans doute pas de peine à démêler quelque j regret, mademoiselle Madeleine a su racheter les / torts graves qu'elle se donna à une autre époque vis-à-vis du vicomte Eustazade. Certes, les calomnies qui tombèrent de ses lèvres n'étaient pas son ouvrage, mais l'ouvrage de l'auteur de VEssai sur les MiracleSj ce génie infernal, si fertile en combinaisons dès qu'il s'agit d'attaquer Dieu ou l'Ordre du Jugement-Dernier. Quoi qu'il en soit, l'accueil fait à M. de la Livinière m'a réjoui, car si mademoiselle Fuster, ayant tenté la vie religieuse, devait rentrer dans le monde, elle y trouverait le protecteur que nous avions demandé au ciel pour elle, et que le ciel propice nous avait envoyé.
La cloche de la Paroisse, qui sonnait toujours malgré la Commune tonnante, frappa deux coups.
LA JEUNE SAINTE 2l3
— La voici, dit la baronne.
— N'oubliez pas au moins, madame, insista le moine d'un accent précipité, qu'une chose unique' importe en ce moment : le départ de votre fille pour Lormières. Je vous en supplie donc, pas un mot qui puisse lui rendre trop douloureuse, trop amère sa séparation avec les Nadalewski. Si mademoiselle Fuster tient de vous par les sentiments d'une dévotion angélique, elle tient de vous également par certaines fiertés de nature qu'on ne plierait pas volontiers si une fois on leur fournissait l'occasion de se redresser contre nous. Souvenez- vous-en, votre fille est Trémière de la Sylve, elle aussi ; ne la bravez donc pas trop, car alors -— Dieu me donne cette Certitude désolante — c'est nous qui la perdrions et "e sont les Nadalewski qui la gagneraient.
Un coup sec retentit à la porte du petit salon. Le évérend père Phalippou se précipita et ouvrit.