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sœur Aimée-de-Jésus, que je déteste. Je ne veux pas faire mes paquets et je ne les ferai point.
Privée de parole par Pindignation qui Tétrangla soudain, la baronne posa une main âpre, nerveuse, puissante sur les doigts crispés de sa fille et, d'un brusque effort, les détacha du gland de soie. La sonnette, ébranlée par une rude secousse, emplit le vestibule de tintements désespérés. Ce carillon durait encore, que la religieuse du Jugement-Dernier, postée en un coin, parut.
— Sœur Aimée-de-Jésus, lui dit madame Fuster, droite de toute sa taille, impérieuse, tragique, emmenez mademoiselle dans sa chambre et contraignez-la à emballer ses affaires.
La religieuse, toujours docile au commandement, liasarda un pas vers Madeleine. Celle-ci, sa jolie couronne de cheveux blonds hérissée par le combat, les bras portés en avant pour lutter si on l'attaquait de nouveau, reculant, se réfugia derrière la table où reposaient dans leurs gaines élégantes les vases sacrés ; puis, s'adressant à la sœur Aimée-deJésus, qui marchait sur elle impassible :
— Prenez garde à vous ! prenez garde à vous ! lui cria-t-elle.
Et la main courageuse de cette enfant éperdue happant un couteau qui avait servi à couper les ficelles des paquets et que son œil en quête d'une défense venait d'aviser au bord d'un fauteuil, l'arme haute, elle
attendit. Pour le coup, la religieuse, terrifiée, sV ré ta.
— Vous avez donc peur ? lui dit la baronne haussant les épaules.
D^un geste violent, elle éloigna la sœur Aimée-de- Jésus et s'avança vers sa fille, muette, dédaigneuse, glacée. Madeleine fut prise d'un tremblement indicible, le couteau glissa de sa main, et, courbant la tête sous un regard, dont elle ne put soutenir le poids, elle balbutia :
— Pardon, madame, pardon...
Puis elle tomba à genoux sur le parquet.
— Vous êtes une criminelle, lui dit sa mère.
Les lèvres de marbre de la dévote avaient eu beaucoup de peine à articuler ces quatre mots.
— Je ferai pénitence, madame, je ferai pénitence... je vous le promets, oh I je vous le promets... Pardonnez-moi...
— Non.
— Si vous saviez ce que j'ai souffert !...
Elle tourna des yeux suppliants vers ,1e révérend père Phalippou, profondément attentif à un drame dont il était un peu l'auteur, mais dont il n'avait pas prévu les redoutables péripéties.
— Révérend Père Supérieur, sanglota-t-elle, vous qui connaissez mes peines, mes chagrins, mon désespoir, je vous en conjure par Notre-Seigneur Jésus- Cbristy rédempteur de nos fautes sans exception, con-
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ma mère afin qu^elle me pardonne... J^étais h î tenez, si ma mère ne doit pas me permettre r dans son cœur, avant que je me remette dei Dieu me fasse mourir !
îne ne put en entendre davantage. Une des ; de ce caractère, — nous avons pu nous en re à travers les méandres de ce long récit, — 1 dépit d'une âpreté religieuse souvent con- 3, de ne s'être jamais montré inaccessible à la LS hésiter, obéissant à des impulsions franchenaines, le Supérieur de l'Ordre du Jugementilla vers la jeune fille et lui tendit ses deux erts.
non père ! balbutia Madeleine, se blottissant lu prêtre comme en un abri divin, bouleversa le révérend père Phalippou. Il met à son tour ; mais comme il fallait que manifestât au dehors son trouble, ses lèvres issèrent tomber sur le front de la jeune fille doux, le plus chaste, le plus paternel des ^uis, la considérant avec une bonté où il mit que la pratique austère de la règle avait
religieux de l'homme :
z en paix, mon enfant! lui dit-il, tous vos )us sont remis.
ine, qui ne se soutenait plus, rétrograda jusanapé et s'y assit, n'osant lever sa tête fortçinée sur sa poitrine.
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— Sœur Aimée-de-Jésus, ordonna la voix rafifermie du Supérieur du Jugement-Dernier, retirez- vous,
La religieuse n'avait pas quitté le petit salon, que le moine, s'adressant à madame Fuster, raide et morne :
— Madame, Dieu vient d'absoudre votre fille coupable. Vous montrerez-vous plus inflexible que Dieu?
La baronne conserva son attitude pétrifiée, et nul son ne s'échappa de sa bouche close.
— Madame, reprit le religieux, comme Supérieur Général de l'Ordre auquel vous sollicitez la faveur d'appartenir, je vous demande un retour entier vers votre enfant. Mademoiselle Madeleine est repentante et vous lui devez un pardon généreux de sa faute.
— Elle a levé un couteau contre une sœur de l'Ordre, elle l'a levé presque contre sa mère, gronda cette femme terrible, dont une dévotion dévorante comme la flamme d'un incendie avait brûlé les entrailles, calciné le cœur, tari toute source d'émotion et de sentiment.
Le révérend père Phalippou, révolté d'une résistance qui lui présageait des luttes pénibles au noviciat de Lormiéres, avec une franchise courageuse articula ces paroles de tristesse et d'amertume :
— Madame la baronne Fuster, voici la première fois que je regrette de vous avoir entraînée si avant dans l'Œuvre du Jugement-Dernier. Je commence à
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indre que certaines cruautés inéluctables de votre ture ne fassent d'une association qui m'était chère plus dangereuse épreuve de ma vie. — « Malheur celui qui laisse le soleil se coucher sur sa colère ! i> La dévote, épouvantée, déroula doucement sur ses yeux bleus, brillants et froids comme l'acier, ses longues paupières blanches, et, ses lèvres serrées par une contraction énergique s'entr'ouvrant, elle murmura :
— Je pardonne à ma fille et je prie Dieu d'oublier ses forfaits.
Comme, après ce pardon imposé avec une rigueur menaçante, elle ne bougeait aucunement, le moine, hardi dans son devoir de conciliateur, lui prit la main et l'amena vers le canapé où se tenait Madeleihe toujours hontejiise et, pour cacher sa honte, le visage enfoui dans les coussins.
— Mademoiselle, dit le prêtre, relevez-vous; vous pouvez regarder votre mère qui vous aime et qui ne se souvient plus d'une minute d'égarement.
— O maman , maman , que vous êtes bonne !
que...
Elle ne résista pas à un élan de tendresse douloureuse qui la poussait, et, s'interrompant, elle se jeta au cou de la baronne. Celle-ci reçut ces caresses poignantes avec tranquillité.
— Qu'allez-vous faire maintenant ? lui demanda-telle.
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— Tout ce que vous voudrez, maman, tout.... Je n^ai qu'une faveur à implorer de vous et du Révérend Père Supérieur. Si vous m'accordez cela, — et vous êtes trop bons, trop saints l'un et l'autre pour me le refuser, — je me remets entre vos mains, et il en sera
' de moi ce qu'il vous plaira... Seulement, je vous en supplie, ma chère maman...
— De quoi s'agit-il ?
— Il s'agit de ma filleule... que je la retrouve, que je la revoie, que j'aie le temps de la confier à madame Nadalewska, et ensuite je serai ce que vous désirez que je sois... Mais ayez pitié de moi... j'ai besoin de revoir ma Loulou encore une fois avant... avantde mourir.
Elle eut un sourire déchirant,
— Est-ce croyable que cette mioche vous préoccupe ainsi ! dit la baronne.
— ... Moi, je suis sûre, poursuivit-elle, que Cruchette n'attend que la fin de cette odieuse Commune pour me ramener ma filleule... Oh I je ne resterai pas longtemps avec elle... Je l'embrasserai... puis je partirai pour où vous voudrez, même pour Lormières, si vous me promettez au moins que M. de la Livinière ne viendra pas me tourmenter là-bas.
— M. de la Livinière ? interrogea le Supérieur du Jugement-Dernier.
-^ Savez-vous, dit-elle, avec' un redressement subit de la voix, de tout son être brisé, savez-vous que ce
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^ misérable, car c^est le dernier des misérables, a osé venir insulter mon père dans son cercueil... Oui, la présence d^un pareil homme aux funérailles du général Fuster constituait un outrage à sa mémoire...
— Mademoiselle !... s'écria la baronne.
— Quand je songe que dans ce salon, où jadis il plut à Dieu de protéger mon innocence contre les entreprises de M. de la Livinière, comme je ne répondais pas un mot aux discours qu'il me tenait Pautre jour à notre retour du cimetière du Père- Lachaise, il m'a murmuré d'un ton qui cachait une menace : — c Nous nous reverrons. » — Quelle scélératesse !... O mon père, mon pauvre père, où es-tu!
Le Supérieur du Jugement-Dernier éprouva un véritable malaise.
— Vous vous êtes méprise, ma chère enfant, dit-il un peu hésitant, absolument méprise sur les paroles du vicomte. Elles n'avaient en aucune façon le sens que vous leur attribuez.
— Poui^quoi me parlait-il ? C'était déjà m'oflfenser... Mais je vous en prie. Révérend Père Supérieur, repartit-elle après une pause, qu'il ne soit plus question entre nous de ce personnage. Peut-être vous a-t-il rendu des services et n'étes-vous pas libre pour le juger. Quant à moi, je sais, maintenant que j'ai aimé Daniel Nadalewski, maintenant, hélas! que le malheur m'a mûrie en me faisant sa proie, je sais ce qu'eut d'infâme à mon égard la conduite de M. de la
Lîviniére, et je veux ne plus revoir ce malheureux, ne plus le rencontrer jamais.
— Mais M. de la Livinière n'est pas un de mes religieux, et il n'a pas son domicile à Lormières, insista le révérend père Phalippou.
— Attaché qu'il est par mille liens à l'Ordre du Jugement Dernier, il peut y venir, à Lormières, et moi...
— Alors, c'est une résolution bien arrêtée, vous ne voulez pas vous séparer de la famille Nadalewski ? interrompit la baronne, avançant vers Madeleine sa tête aiguisée de Furie,
— La famille Nadalewski? balbutia notre petite mère, dont les idées étaient ailleurs.
— Elle vous perdra, insista la dévote, et le ciel m'impose le devoir de vous sauver même malgré vous.
— Mon salut est mon salut, madame, et c'est moi seule qui en suis chargée, riposta-t-elle au moment de se cabrer de nouveau.
Le moine, après des efforts d'habileté qui s'étaient étendus, de sa voix singulièrement mielleuse, sympathique, paternelle, jusqu'à son geste et à toute sa personne affectueusement penchée, vit la situation encore une fois compromise par l'indomptable irritabilité de la baronne. Il ne sut réprimer ses nerfs, et, développant son bras droit de toute sa longueur, ainsi qu'une barre de fer infrangible et
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dure, il le jeta entre madame Fuster et son enfant. La baronne, comme le fauve atteint par une correction du maître, recula de plusieurs semelles.
Le Supérieur du Jugement-Dernier comprit que l'heure d'un grand, d'un énorme sacrifice était sonnée, et se résigna tout de suite stoïquement. Il enveloppa les mains de notre petite mère, déjà frémissantes et sentant la poudre, dans ses mains souples, caressantes, tranquilles, et versant dans les yeux ardents de fièvre de la jeune fille la pure lumière de ses yeux reposés, infiniment doux :
— Madeleine, lui dit-îl d'une voix qui était une harmonie et osant l'appeler par son prénom, que ne
; précédait plus le mot froid de « mademoiselle », Madeleine, rassurez-vous, vous ne viendrez pas à Lormières, et vous serez libre d'attendre à Paris le retour de Marie David...
— Ah! Révérend Père Supérieur...
— Si vous nous avez vus, votre mère et moi, insister si fortement pour vous amener à mon noviciat du Midi, ce n'est pas qu'il entrât dans nos intentions de contraindre le moins du monde votre vocation. Nous songions à vous attirer dans une retraite où non-seulement il vous serait loisible d'écouter les voix intérieures, mais où vous vous trouveriez à l'abri des dangers qu'une révolution sans exemple fait courir aux habitants de cette ville, en plein soulèvement contre les hommes et contre Dieu. Il vous