LES GRANDS SEIGNEURS DU CIEL
25 mars, anniversaire du jour où mademoiselle gras prononça sa consécration, depuis nos établisnents de la Chine jusqu^à nos hôpitaux de Paris, •us nous levons toutes libres, mais chacune de nous lâte de courber son front de nouveau sous le joug léger de Dieu, des pauvres, des orphelins, des dllards...
— Donc, si on le voulait, à ce terme du 2 5 mars, i pourrait sortir de la Congrégation ?
— Ces cas sont extrêmement rares. Toutefois, de tnps à autre, il s^en produit un, deux au plus.
— Vincent de Paul était un homme, un homme ans l'entière valeur du mot.
— Vincent de Paul était plus qu'un homme, moneur, il était un saint ! riposta d'un air un peu fâché i sœur Bénédicte, laquelle, dans Féloge de notre hilosophe au Fondateur des Filles de la Charité, 'ait entrevu une grave ofifense.
— Vous avez raison, madame, dit Nadalewski un îu ennuyé de ne pas être compris, mais s'inclinant ^ec respect.
—Et remarquez, reprit la sœur Bénédicte, jusqu'où i la sagesse de notre règle. Ces vœux intérieurs mt je vous parlais, ce n'est qu'après une longue reuve de cinq ans qu'on est admis à les prononcer.
— Quoi ! Madeleine n'appartiendra pas à votre stitut avant cinq ans? demanda Stéphane avec une ie qu'il ne sut pas dissimuler.
— Nous laissons le temps aux postulantes de réfléchir, n'est-il pas vrai ?
— Quel grand saint que saint Vincent de Paul ! articula madame Nadalewska.
Elle étreignit Madeleine.
Stéphane, ^à son tour, saisit la petite mère; maïs, tout à coup, il la repoussa doucement : il eut peur, s'il la retenait une seconde de plus dans ses bras, de succomber à Tenvie folle de la serrer toujours plus étroitement, de l'enlever de terre, et finalement de se sauver à toutes jambes avec ce cher et précieux fardeau.
— O bonne mère Bénédicte, comme je vous remercie de me garder auprès de vous ! murmura Ja jeune postulante, quand les Nadalewski se furent retirés.
LA VETURE.
Pour la première fois depuis des années, Madeleine Fuster, dont l'existence avait été battue à tous les orages, goûta un peu de repos moral. Certes, ce n'était qu'à travers des sentiers rudes et en laissant aux ronces, aux cailloux du chemin le plus pur de son sang, qu'elle était arrivée à cette bienheureuse retraite de la crèche Saint- Julien-le- Pauvre; mais enfin, Dieu, qui ne la châtiait que pour lui donner une preuve manifeste de son immense amour, avait permis qu'elle touchât à ce refuge après la tempête, et elle bénissait ce Dieu protecteur avec transport. Evidemment, comme Daniel, comme David morts, Loulou était morte aussi, et rien ne lui restait au
monde où elle pût attacher une espérance. Que faire? Peut-être ce dont elle se plaignait était-il supporté par d'autres avec plus de courage, de fermeté, de confiance surtout, car, pour une âme pieuse, — et elle sentait toute Tardente piété de son âme, — au fond de Tinfortune humaine, il y avait le ciel radieux, le ciel où lui seraient rendues, splendidcs de gloire, rayonnantes d'éternité, dans l'éclat fulgurant de la résurrection, toutes ses afifections d'ici-bas.
Des larmes délicieuses lui montaient aux yeux aux visions éblouissantes des siens retrouvés là-haut, et souvent elle pensait qu'il lui serait doux, oh! bien doux de mourir pour revoir au plus vite tous ceux qu'elle ne pouvait désapprendre d'aimer. Mais cette mort, qui serait si belle, il fallait la conquérir par l'accomplissement entier de ses devoirs de postulante de Saint-Vincent, et la pauvre jeune fille se dévouait un peu plus chaque jour aux babys de la crèche, et chaque jour elle les soignait un peu plus, les amusait un peu plus, les idolâtrait un peu plus.
Ici pourtant Madeleine avait une préférée. Oh! elle chérissait tous les êtres vagissant, balbutiant, trottant menu de la crèche Saint-Julien. Mais elle le sentait avec amertume, en l'intimité étroite de son cœur, il n'y avait réellement de place que pour un être seul. Cela était une infirmité de sa nature demeurée légère, croyait-elle, en dépit des souffrances endurées^ de sa nature débile qui, au lieu d'être capable