L OUVROIR SAINT-GREGOIRE
annonçaient les nombreuses lézardes qu'il avait fallu combler, malgré la statuette de Saint-Grégoire de Nazianze décorant Timposte de la porte d'entrée, communiquait à toute cette maçonnerie quelque chose de triste, de misérable, de résigné, qui serrait le cœur. Ceue pauvreté des murailles éclatait d'autant plus vive que POuvroir, dont l'aspect a dû changer depuis cette époque, était flanqué à droite et à gauche d'habitations bourgeoises en pierre de taille, embellies de riches sculptures^ de ces moulures ronflantes, de ces balcons spacieux à encorbellements, chers aux architectes du siècle dernier.
Cependant, si on franchissait le vestibule obscur de cette demeure morose, on comprenait que le Fondateur de l'Ordre du Jugement-Dernier n'eût pas hésité à en faire l'acquisition. Dans l'étroite rue Thiac, en voyant une ruine qui se tenait debout avec peine, on se sentait pénétré de je ne sais quel ennui poignant ; mais maintenant, en face d'un vaste jardin plein d'arbres, d'air, de lumière, cette première impression fâcheuse s'effaçait. A n'en pas douter, c'était ce jardin" s'étendant jusqu'à la rue Lebrun que le révérend père Phalippou avait acheté, non la bicoque ci^ou^ante qui le clôturait d'un côté. Ce prêtre, homme d'affaires peut-être à son insu, — on ne saurait impunément être le fils d'un avoué, — avait pensé qu'un jour- viendrait où la vente d'un ou plusieurs emplacéments sur la rue Lebrun lui fournirait les moyens
3o LA PETITE MÈRE
d'édifier une nouvelle maison, qui serait telle qu't la voudrait, telle que déjà il Pavait rêvée.
A peine descendus de voiture rue Thiac, les hôtes du Pertuis, qui devenaient les hôtes de POuvroii Saint-Grégoire de Nazianze, guidés par le révérend père Phalippou, lequel avait hâte de leur faire a,dmirer sa fondation girondine, se dirigèrent vers le jardin. La neige, qui couvrait monts et vallées le long de la Loire et du Cher, comme si contre nous les cruautés du ciel avaient voulu achever les cruautés de la fortune, n'avait pas laissé tomber à Bordeaux le plus mince flocon. Bien plus, malgré janvier, dans Pair passaient des souffles attiédis avantt-coureurs du printemps, et les ormes de POuvroir montraient des branches légèrement assouplies par les premiers élans de la sève, qui bientôt gonflerait les bourgeons.
Après la longue immobilité dans les wagons, on fit délicieusement quelques pas à travers les allées. Madame Fuster s'entretenait des choses de la maison avec la Révérende Mère Supérieure, une petite fem|ne courte, à la langue bien pendue; madame Nadalewska prenait elle-même des renseignements auprès du Révérend Père Supérieur, plein de la plus respectueuse déférence; quant à Madeleine, suspendue au Ijras de Stéphane, qui se traînait, ellplui parlait, puis elle lyi souriait gentiment.
— Voyons, voyons, mon excellent père klada-
l'oUVROIR SAINT-GRÉGOIRE 3l
lewski, je ne veux pas que vous ayez cette figure longue d'un mètre. Ça vous déplaît donc bien, POuvroir du Jugement- Dernier, que vous lui fassiez cette mine?
— Pourquoi POuvroir du Jugement-Dernier me déplairait-il, cher ange ?
— Est-ce qu'on sait !
— Partout où il m'est permis d'être avec toi, je me plais.
— C'est que vous n'aimez guère le Révérend Père Supérieur, voilà.
— Mais je t'aime, toi.
Ses yeux errèrent au hasard; puis, comme s'ils ne trouvaient pas ce qu'ils cherchaient, ils s'élevèrent d'abord au-dessus des clôtures et insensiblement jusqu'au ciel.
— Je suis sûr qu'il est là-haut, qu'f/ nous voit en ce moment, murmura Madeleine.
Stéphane, heureux à la fois et navré, serra plus étroitement le bras de la jeune fille, et peut-être allaitil succomber à une envie irrésistible de poser ses lèvres paternelles sur le front pâli de son enfant, quand un grand bruit de voix, pareil à des milliers d'oiseaux qui babilleraient parmi les feuilles de la saison nouvelle, éclata vers le fond du jardin. Incontinent, une trentaine d'enfants, vêtues de robes bleues, de bonnets )>!janc9 trè^ propres, s'élancèrent d'uii voj à travers les
— Les orphelines! les orphelines! cria Madeleû battant des mains.
Elle courut au devant des filles de l'Ouvroir et confondit dans leur bande emmêlée et galopante.
Pourtant, notre philosophe, assis sur un banc pierre, ne la perdait pas des yeux ; il la suivait ce rant avec les autres, sautant, jacassant, jouant.
Madeleine revint vers lui.
— Le Révérend Père Supérieur, dit-elle, haletan leur a accordé un jour de congé à cause de nouî C'est gentil, ça, n'est-il pas vrai ?... J'ai fait leur ce naissance... Elles sont charmantes, toutes, toute Figurez-vous que la petite Flavie Réthel ressembl Loulou, mais elle lui ressemble!... Elle est tout portrait de ma Loulou, cellô-là...
— Et ta mère, et maman Nadalewska, où so elles? demanda Stéphane, qui ne voyait plus ni femme, ni la baronne, ni le révérend père Phalipp
— Là-bas.
Elle leva la main, et, à travers les branches, mor un clocheton pointu au fond du jardin.
— Les orphelines achevaient la prière du ma quand le Révérend Père Supérieur, entrant danî chapelle, leur a donné campo^ comme nous disi à Saint-Denis... Je les rejoins !
Nadalewski restait confondu. Il ne comprenait g ut Madeleine, si absorbée tout le long du voyage