‹ L'Hôtel de Beauvais (rue Saint-Antoine)Chapitre 26 sur 30 · VII · texte numérisé non relu

VII

MICHEL-GABRIEL-RAPHAEL DE BEAUVAIS, S' et baron de Gentilly et de la Tour Carrée. Garde-marine en 1707, bailly et capitaine des chasses de la Varenne du Louvre, dont il a été destitué le 20 octobre 1710, par de mauvais ofiBces qu'on lui a rendus auprès du Roy, puis capitaine des archers de la porte de Monseigneur le duc de Berry, en 1711. Épousa: 1° en 1709, à l'âge de 27 ans, Charlotte Landouillet de Loginière, fille de jftené Landouillet, S"' de Loginière, capitaine de vaisseau, général deM'artillerie de la marine; morte en 1718, inhumée à Saint- Sulpice; 2" en 1721, Marie-Jeanne-Charlotte de Maupeou, veuve de Léon de Fontebon, comte de Vibracq. Il eut du premier lit une fille, née le 28 octobre 1710, et un fils, né le 25 août 1712; du second lit, une fille morte en bas-âge.

La seigneurie de Gentilly appartenait dès le x"» siècle aux évêques de Paris qui avaient en ce lieu une fort belle maison de plaisance, brûlée et entièrement ruinée lors des guerres de religion. Deux fiefs, indépendants de la seigneurie, existaient aussi à Gentilly. L'un, nommé La Tour

Ronde, fut annexé à la seigneurie épiscopale à la fin du xiif siècle par l'évêque Simon de Bussy; l'autre, dit La Tour Carrée, en demeura distinct jusqu'en 1G16, époque ou Henri de Gondy, cardinal de Retz, vendit Gentilly à Nicolas Chevalier, premier-président de la cour des aides et déjà seigneur de la Tour-Carrée (1).

Le président Chevalier remit en son lustre le château de Gentilly. L'auteur du supplément aux anliquités de du Breul, le décrit en 1659, tel à peu près que dut le posséder M""^ de Beauvais :

« A deray-lieue de Paris est le village appelé Gentilly, non sans cause « car il est gentil et agréable, aussi est-ce la promenade ordinaire des « parisiens, pour être environné de prairies, de jardins et de la rivière « de Bièvre; le lieu le plus grand et le plus délicieux est la maison du « feu président Chevalier, qui est à vray dire le séjour le plus agréable « qui soit aux environs de Paris et qui contient en son pourpris les deux « tiers du village, enfermés dans un long tour de murailles garnies de « plusieurs pavillons. Le jardin est fort grand et spacieux, ayant bon « nombre d'excellents parterres, de grandes allées couvertes de feuilla- « ges, quantité de cabinets, fontaines, statues, carreaux, bordures, « arbres fruitiers, glacière, canaux, couches de fleurs et un agréable « bocage de futtaye. »

Après la mort du président Chevalier, cette vaste propriété fut partagée entre le baron de Beauvais et les Jésuites « qui envoyaient leurs écoliers « du collège de Clermont s'y divertir en temps d'été. » Pierre de Beauvais succéda aux titres et privilèges de seigneur de Gentilly et de la Tour-Carrée ; il conserva le château seigneurial avec une partie du parc et de l'enclos attenant. Lors de la liquidation de sa succession, ce domaine, soustrait aux créanciers par le roi qui le racheta pour le rendre à la baronne, demeura dans la famille de Beauvais où il était encore quand l'abbé Lebeuf publia son histoire du diocèse de Paris (1757). A l'époque de la révolution, il appartenait à la duchesse de Villeroy. Il tomba ensuite entre les mains de M. Hacquart, imprimeur, qui le possédait en partie sous la Restauration. Quant à la portion acquise par les Jésuites, elle fut achetée, lors delà suppression de l'ordre en 1762, par un négociant nommé Duchaufour, passa après lui à son fils, et fut morcelée vers 1820. — \oyez l'abbé Lebeuf et, pour les temps modernes : Promenade au centre du grand Gentilly, 1821, in-18. (Par l'abbé Deslruissart, curé du lieu.)

(1) Cette tour carrée, dont le fief tirait son nom, existait encore du temps de l'abbû Lebeuf, « dans le clos de M. de Beauvais ; » ne serait-ce pas celle qui figure au premier plan dans l'une des trois ravissantes vues de Gentilly, gravées par Albert Flamen?

ADDITlOiNS ET CORRECTIONS.

INSTALLATION DE MADAME DE BEAUVAIS AU FAUBOURG SAINT- GERMAIN. — MISE EN LOTERIE DE L'HOTEL DE LA RUE SAINT- ANTOINE. — EMBARRAS FINANCIERS, INTERVENTION DU ROI.

Nous avons supposé, non sans de prudentes réserves, que M'"^ de Beauvais acheta l'hôtel du faubourg Saint-Germain pour son fils ; et qu'ellemême habita sans interruption, au moins jusqu'à la mort de son mari, celui de la rue Saint-Antoine. C'est une erreur qu'il importe de rectifier.

C'est bien pour elle que la baronne de Beauvais acquit et fit restaurer à grands frais, en 1661, l'hôtel du maréchal du Dognon. Le motif de ce brusque changement de domicile n'est pas impossible à saisir.

Mazarin avait de grands projets pour Yincennes où il eût voulu fixer le séjour du roi. Mais, aussitôt après sa mort, ses desseins furent abandonnés et la création de Versailles fut décidée. Les courtisans, héliotropes de leur nature, se tournèrent à l'envi vers ce soleil levant, et les gens de qualité abandonnèrent en masse le quartier du Marais pour se porter au faubourg Saint-Germain, que la suppression de l'enceinte et des fossés de Nesle venait de rattacher à la ville. M"' de Beauvais était placée de manière à prévoir le mouvement; elle dut connaître d'avance les résolutions du roi. Son hôtel, qui, malgré son savoir-faire, lui avait coûté des sommes énormes, allait subir une dépréciation considérable. Elle espéra néanmoins, par une décision prompte et énergique, parer le coup qui la menaçait. Dès le mois de mars 1661, avant que la hausse ne se fût prononcée (1), elle' achetait l'hôtel de la rue de Grenelle et, en même temps, elle obtenait du roi l'autorisation de mettre en loterie celui de la rue Saint-Antoine, ainsi que son riche mobilier, et même ses pierreries et sa maison des champs. Loret se chargea d'annoncer au public, dans sa gazette du 20 mars 1661, cette 6/aM^fMe d'un nouveau genre. Il insiste avec une persistance inquiétante, .sur la loyauté qui devait présider aux opérations et sollicite discrètement quelques billets pour prix de sa réclame.

La sage dame de Beauvais, Dont le destin n'est pas mauvais, Étant dame acorte et prudente

(1) Mazarin meurt le 9 mars, le contrat d'acquisition de l'hôtel du Dognon est signé le 23 et Loret lance l'affàire de la loterie dans son numéro du 20. On voit qu'il n'y eut pas de temps de perdii.

Aussi bien que dame opulente, En ayant obtenu l'octroy de notre cher sire le roy, S'en va faire une loterie De meubles et de pierreries.

De maisons de ville et des champs.

Qui ne sont pas des lots méchants, Puisque tel vaut sans hyperboles, Plus de quarante mil pistoles(l).

Au reste la fidélité L'intégrité, la probité.

Régneront sans supercherie Dans la susdite loterie, Soit dans la nette intention Ou dans l'appréciation:

Être personne d'importance D'esprit, d'état ou de naissance, ' Ne feront préférer aucun En ce hasard à tous commun.

Car louchant les bonnes rencontres.

Ou d'argenteries ou de montres, Diamans et rubis balais,

d'un HOTEL QUI VAUT UN PALAIS,

De logis, jardins, héritages Situés dans.de beaux villages.' Perles, meubles, et caetera.

Le sort seul en décidera.

Jamais un seul jour de ma vie De risquer je n'eus plus d'envie.

Mais depuis longtemps je n'ai plus Chez moi de Louis superflus...

Mais si dans huitaine ou quinzaine Il me survenait quelqu'aubaine" De quelque favorable main.

Par ma foi, dès le lendemain J'irais m'enroler de plus belle Dans ladite banque nouvelle :

Car touchant les jeux de bazar Je suis hardi comme un César.

Ce projet n'eut pas de suite : les titres de propriété prouvent que

(1) C'est évidemment \e gros lot, c'est-à-dire l'hôtel, que Loret estime 400,000 livres ; somme qui représenterait, d'après la proportion établie par M. P. Clément (Instructions et métn. de Colbert. \. cliv), environ deux millions de nos jours.

ADDITIONS ET CORRECTIONS

M""" de Beauvais conserva ses deux hôtels jusqu'à la mort de son mari. Mais de cette tentative, ainsi que des soins tout particuliers donnés par elle à la restauration de sa nouvelle maison et des visites que lui firent en 1665 le roi et les deux reines dans ce beau domicile si somptueusement décoré sous sa direction, il résulte évidemment que M'"' de Beauvais s'y installa à cette époque, et qu'elle abandonna momentanément alors la rue Saint-Antoine pour le faubourg Saint-Germain où son séjour ne fut pas de longue durée.

L'insuccès de sa loterie lui laissait sur les bras de lourdes charges, que les exigences, naturellement croissantes, de ses amants ne contribuèrent pas à alléger. La mort de la Reine-mère, en 1666, lui fit perdre une position dont elle tirait encore bon parti, et vint mettre le comble à ses embarras. Harcelée par de nombreux créanciers, elle quitta et mit en location l'hôtel de la rue de Grenelle, que vint occuper alors le comte d'Auvergne, frère du duc de Bouillon (1).

<f G "était, dit Saint-Simon, une manière de bœuf ou de sanglier, fort « glorieux et fort court d'esprit; toujours occupé, toujours embarrassé « de son rang, et pourtant fort à la cour et dans le monde ; d'ailleurs « fort brave homme et officier jusqu'à m certain point. » Le séjour de ce seigneur « qui ne ressemblait pas mal à un sanglier, et toujours amou- « reux, » ne changea rien aux galantes habitudes du logis; mais il en usa, paraît-il, avec peu de discrétion. M"^ de Beauvais écrit à Colbert, à la date du 26 septembre 1677 ;

Monseigneur,

a Je me jette entre vos bras ! M. de la Ville a faict sesir tout mon revenu, sy vous ne me fettes la grasse de luy faire dire qui me donne la main levée, de 6 mois je ne toucheré un sou. Depuis que j'ay loué ma maison à M. le comte Dauvergne, il m'a causé mille écus de réparations, et à présent j'en ays encore pour 1200 liv. Il ma falu achever de payer tout cella de la pension que vous avez eu la bonté de me faire donner, car set vous seul qui me fettes toutes les grases que je resois. Continués, monseigneur, et persuadés vous bien que ny mon filss ny moy n'oublierons jamais de sensibles reconnaissances. Nous navons ny ne cherchons autre protecsion ny apuy que le vostre, cella vous doit bien persuader que nous sommes avec un véritable respect

« Monseigneur K Votre très humble, très obeisnte, très obligée servante OC. H. D. Beauvais. »

Outre la pension dont il est fait mention dans cette lettre, M™ de

(1) Frédéric Maurice delà Tour, comted'Auvergne, néenl642, lieutenant-général en 1677, mourut en 1707 « d'une longue et fort singulière maladie où les médecins « ne connurent rien, peut-être pour y connaître trop. » Il habita longtemps cette maison. Germain Brice, dans sa première édition (1684), désigne encore sous le nom d'hôtel d'Auvergne l'hôtel de Beauvais du faubourg Saint-Germain.

AUDITIONS ET CORRECTIONS

Beauvais avait obtenu en 1667 le privilège des carrosses à la suite de la cour, auquel on réunit plus tard celui de la Messagerie de Versailles. Malgré ces secours, ses affaires marchèrent toujours de mal en pis, et, en 1684, la mort de son mari faillit consommer sa ruine.

Elle dut abandonner aux créanciers de la succession ses deux hôtels de Paris, son château de Gentilly et jusqu'à son mobilier. Enfin le dénoûment de cette haute comédie menaçait de tourner au tragique quand le Roi, fort heureusement pour l'héroïne, daigna intervenir à l'instant critique comme le deus ex machina.

En reconnaissance de ses bons el loyaux services passés, il rachetait au prix de 26,000 livres, le 11 septembre 1684, sa terre seigneuriale de Gentilly, et la lui rendait par brevet du 13 du même mois. Le 2 novembre suivant, elle obtenait des lettres patentes confirmatives d'un arrêt du conseil, qui la garantissaient contre toute contrainte et lui assuraient, nonobstant tous jugements, sentences et arrêts à ce contraires, la conservation d'une bonne partie de son mobilier, de ses chevaux et de ses équipages (1).

Grâce à ces accommodements forcés et aux arrangements amiables pris avec M'" Savalette, acquéreur de l'hôtel de la rue Saint-Antoine, M'"^ de Beauvais put terminer paisiblement, dans une retraite qui n'eut rien de trop, austère, sa longue et édifiante carrière.

(1) « Nostre chère et bien aimée dame Henriette de Bellier, veuve du sieur de « Beauvais... nous à très-humblement remontré : qu'ayant abandonné ses biens à « ses créanciers, nous leur aurions, par arrest de nostre conseil du 19 avril der- « nier, faicl défense de saisir ses meubles jusqu'à la concurrence de quatre mille « livres, ni ses chevaux, carrosses, équipages, ni exercer aucune contrainte « contre elle... A ces causes, en confirmant, nous avons fait don à la suppliante « de la terre et seigneurie de Gentilly, sans que les créanciers antérieurs puissent a saisir la dite terre ni ses revenus, etc. » (Lett. du 2 novembre 1684. — Arch. del'Emp. secr. du cab. du roi :E, 5370 et suiv.) Nous devons l'indication de ces documents à M. E. Bellier de la Chavignerie, dont les intéressants travaux sur l'histoire des arts sont connus de tous nos lecteurs.

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