L'HOTEL DR BEAUVAIS. 3S
la place Royale, où avait été marqué le rendez-vous général, à la place devant les Tuileries, où devait avoir lieu la course de bagues. C'était le second jour des fêles; la veille avait eu lieu la course de têtes : le cortège était parti de l'hôtel de Vendôme, rue Saint-Honoré (1). Cette fois, pour que le peuple de Paris pût jouir à son aise du spectacle, le roi avait voulu partir de l'autre extrémité de la ville. Attention délicate à laquelle les bons bourgeois furent d'autant plus sensibles, que cette royale mascarade, qui avait attiré à Paris un immense concours de riches étrangers, rapporta gros aux hôteliers et marchands de tous états (2).
Dans celte fastueuse demeure, disposée surtout pour le luxfiet la représentation, la baronne de Beauvais, qui conserva toute sa vie un grand crédit en cour, et, par conséquent, de nombreuses relations, donna sans doute des fêtes brillantes. Nous n'en avons pas trouvé trace dans les gazettes ni dans les mémoires contemporains; mais nous savons de bonne source qu'elle y mena toujours joyeuse vie.
Sans s'amender en vieillissant, elle avait bravement changé de rôle, payant à son tour ce qu'elle vendait autrefois, et ainsi ne chômant pas de galants. Par elle Fromenleau, sans autre mérite que sa bonne mine et ses talents de société, devint comte de La Vauguyon, cordon bleu, ambassadeur. Saint-Simon, en nous donnant la clé de cette triste élévation, trace un curieux portrait de la prolectrice et du protégé : « Fromenleau, dit-il, était un « homme parfaitement bien fait, mais plus que brun et d'une « figure espagnole. 11 avait de la grâce, une voix charmante, « qu'il savait très-bien accompagner du luth et de la guitare; avec « cela, le langage des femmes, de l'esprit et insinuant. Avec ces « talents et d'autres plus cachés, mais utiles à la galanterie, il
(1) Cet hôtel a laissé son nom à la belle place ouverte sur son emplacement,
(2) En accumulant des délais imprévus, sous prétexte d'ajouter à l'éclat de ces fêtes annoncées longtemps à l'avance dans toute l'Europe, Colbert prolongea de plusieurs mois le séjour de tous ces étrangers dans Paris. La seule augmentation du produit des fermes résultant de celte agglomération dépassa de près du double les frais, qui s'élevèrent à un million et demi environ (plus de quatre millions de nos jours).
« se fourra chez M™" de Beauvais et dans sa plus intime confi-
« dence, à qui tout le monde faisait d'autant plus la cour qu'elle
« ne s'était pas mise moins bien avec le roi, dont elle passait...
« La Vauguyon se fit entretenir par la Beauvais, et elle
« le présentait à tout ce qui venait chez elle, qui, pour lui plaire,
« faisait accueil au godelureau. Peu à peu elle le fit entrer chez
« la reine-mère, puis chez le roi, et il devint courtisan par cette
« protection (1). »
Les sottisiers chansonnèrent leurs naïves amours :
Beauvais la borgnesse, Embrassant Fromenteau, Disait avec tendresse :
Prends ton chalumeau, etc.
■ Ce pitoyable début ne porta pas autrement bonheur à l'ancêtre des ducs de La Vauguyon, qui termina sa vie par la folie et le suicide.
Deux nobles collaborateurs, à même de bien voir et de bien dire, ont esquissé une piquante caricature de la Beauvais à son déclin (2). Le prince de Conti s'était amusé à dresser, dans le genre de la Carte de Tendre, la Carte du pay^ de Bracquerie. Bussy de Rabutin,son ami, bon compagnon, comme chacun sait, et grand voyageur dans ce joyeux pays, se chargea du commentaire. Qu'est-ce que le pays de Bracquerie ? nous demanderont peut-être quelques lecteurs. Écoutez la définition du géographe : « Le pays des Bracques a les Cornutes à l'orient, les « Ruflfiens au couchant, les Garsentins au midi et la Prudomagnè
(1) Saint-Simon, I, 124, éJit. 18-29, in-S».
(2) D'après quelques éditeurs, la Carte du, pays de Bracquerie aurait été composée en 1634, pendant que le prince de Conli commandait en Catalogne. Ce portrait de M""^ de Beauvais se rapporterait alors précisément à l'époque de son aventure avec le roi. Mais il ressort de notre citation même, que le roi était depuis longtemps déjà dégagé de la tutelle de sa mère : il faut donc renoncer à la date de 1654 et reporter ce pamphlet aux environs du mariage de Louis XIV et de la mort de Mazarin , c'est-à-dire vers 1661. En tout cas, il ne fut imprimé en Hollande qu'en 1668.